8.10.21

J’allais commencer cette page par l’expression : « Le problème, c’est que » suivie de la description du problème en question, je ne sais pas lequel, il y en a tant, mais non. Je n’ai la tête à rien. Frivole ? Pas du tout. Aujourd’hui, hier, demain, je ne sais pas trop, je manque de constance, ou bien j’ai de la constance dans le rien, pas même l’inconstance, je vais courir le matin, c’est vrai, mais en matière de discipline, j’ai beau prétendre le contraire, c’est un peu limité, je trouve, c’est-à-dire que oui, c’est bien une discipline, mais si elle n’est pas autotélique au sens propre du terme, non, elle n’est pas bonne à grand-chose. Je me maintiens par là, mais dans quoi, à quel niveau ? Peut-être que même Dieu ne le sait pas. On ne pourra pas dire de mon œuvre Il aura couru, ça ne veut rien dire, j’entends : ce n’est pas suffisant pour se voir décerner le prix Nobel. D’autant que oui c’est vrai je l’ai déjà dit, il n’y a pas d’enjeux dans ce que je fais, rien de ce qui compte pour les gens qui vivent à mon époque : — je ne défends les droits d’aucune minorité — je ne cherche à redresser les torts faits à aucune espèce en danger — je n’ai pas d’idée géniale pour sauver la planète — je ne prône pas la libération par les attouchements extracoïtaux — je ne milite pas pour le véganisme décolonial féministe intersectionnel — je ne prêche pas pour la pratique d’une obscure religion assise — pas plus que je ne dénonce en bloc l’aliénation que représentent les religions en tant que telles — en plus l’écriture inclusive, je trouve ça bête et laid, une insulte faite à l’intelligence, mais de l’intelligence, ses promotrices et ses promoteurs n’en ont pas le début de l’idée, et, de ces faits-là, enfin, de tous ces faits négatifs, il s’ensuit que ce que je fais ne vaut rien. Nib. Que ces prétendus engagements ne soient que des manières plus ou moins subtiles d’asservir un peu plus les gens, en réalité, eh bien, en réalité, je l’ai déjà dit aussi, et le fait de me le répéter à moi-même comme je suis en train de le faire, ce fait supplémentaire me fatigue. Hier, quand j’ai relu le premier chapitre de la vie sociale, même moi, je ne parvenais pas très bien à savoir si j’étais sérieux, et cette indétermination est peut-être une des données du problème, pas celui dont je m’étais dit que j’allais parler, je l’ai déjà oublié, enfin, non, mais je devrais l’oublier, l’indétermination suscite la pensée, pas des phrases définitives, définitivement absurdes. Sauf que ça ne rapporte pas, la pensée, l’indétermination. Ça ne paye pas. Ça n’a jamais payé. C’est dommage, en tout cas, moi, je le déplore, c’est bien dommage que je ne sois pas riche, mais ce n’est pas étonnant. Et puis, soyons sérieux, qui donnerait un prix d’un million d’euros à quelqu’un qui dépenserait une grande partie pour s’habiller sur-mesure (Ça fait combien de costumes en grande mesure, un million d’euros ? Pas énormément. Pas énormément.) J’exagère, ce n’est pas ce que je ferais avec, non, je saurais me montrer responsable, digne de l’honneur que l’on me ferait, insigne, naturellement. Je me répète. Je crois que c’est cela qui m’embête le plus, que je me répète. Le reste, c’est secondaire. Mais quand on y pense un peu sérieusement, j’entends : en prêtant un peu attention à l’objet réel de sa pensée, on s’aperçoit que Baudelaire, déjà, n’a rien fait que se répéter, que Musil, aussi, n’a rien fait que se répéter, que, quand il a trouvé de quoi parler, Pascal, idem, n’a rien fait que se répéter, alors de quoi faudrait-il que j’aie peur ? Des oiseaux qui de mer qui s’époumonent dans le ciel ? Soyons sérieux.

7.10.21

Comme je ne suis pas riche, je dois vivre avec l’imperfection, la médiocrité basse, l’à peu près. Pour être clair, je dois à la vérité de dire que cette imperfection, cette médiocrité n’ont rien à voir avec ce que peuvent être ma propre imperfection, ma propre médiocrité, lesquelles se manifestent au cours de sortes d’épiphanies négatives et se corrigent, du moins en théorie sinon toujours en pratique. Non, cet à peu près dont je parle, cette imperfection, cette médiocrité basse est celle du travail mal fait, bâclé, sans considération aucune pour l’objet qui devrait être l’œuvre, et ne l’est plus œuvre, mais chose repoussante, rendu vil et laid qu’il est par cette action mauvaise. Ce sont des coutures qui ne vont pas, par exemple, et qui ou bien ne sont tout simplement pas vues ou bien le sont mais sont négligées, par incompétence, malhonnêteté, inattention, laisser-aller, relâchement. Qu’est-ce que la richesse a à voir là-dedans ? La richesse, rien. Son absence, tout. Puisque l’absence de richesse interdit d’avoir accès à l’excellence, elle contraint à se contenter de ce qu’il y a, ne pouvant payer au-delà du raisonnable, il faut se satisfaire de moins que cela : l’approximatif, le quelconque, le raté, le de travers, qui n’apportent jamais la moindre satisfaction. Si la pauvreté peut sans doute posséder quelque vertu édifiante, c’est ce dont les prêtres ont fait leur fonds de commerce en tout cas, la moyenne au sens de la classe moyenne, elle, cet entredeux qui n’a même pas le courage du nini, ou alors par défaut, faute de mieux, dirais-je, non, même pas, elle n’est même pas rien, elle n’est que presque rien : si elle n’a ni vertu ni vice, c’est qu’elle n’en a pas les moyens, sa morale étant celle du pré carré, de la défense de ses petits intérêts égoïstes, et son libertinage, celui de la partouze grossière, de l’application de rencontres pour forniquer. En vérité, la classe moyenne n’a aucune classe — ni société ni élégance, elle fait de son moins bien avec ce qu’elle peut, ce qui lui tombe sous la main, pas grand-chose, pas très beau, d’où ces spectacles débiles érigés en œuvres d’art, cette anticulture dénaturée en culture, cette faiblesse de caractère tournée en mœurs à force de contorsions sémantiques. La richesse, dans les poches des riches qui la détiennent aujourd’hui, pourtant, que produit-elle ? Rien que de la vulgarité, rien que de la laideur. Jeff Koons roi du pétrole. Le problème, donc, le problème, ce n’est pas l’argent, c’est l’usage qui en est fait. Le problème, ce ne sont pas les pièces, mais les mains dans lesquelles elles tombent. Et que ne sont-elles dans les miennes, de mains, ces pièces. Je donnerais à la perfection, à l’excellence, à l’élégance, à la justesse, à la beauté un sens nouveau.

6.10.21

Quand la mégère de moins de cinquante ans a déversé tout le fiel qu’elle avait conçu contre notre fille sur Nelly, je n’ai pu m’empêcher de penser que l’inquiétude d’une intelligence valait mieux que la paix de la bêtise. Laquelle, façonnée et renforcée par la surconsommation de produits standardisés, la surexposition à des écrans aux exclusives vertus dégénératives, sans animosité aucune mais dans la plus parfaite ignorance de ce qu’il peut y avoir de vraiment beau et bon en ce monde, constitue le lot commun de l’humanité occidentalisée. Et même si, en ce moment notamment, je suis épuisé, si je m’emporte alors que je ne le devrais pas, perds mon calme et fais des leçons de morale dont je suis, m’assommant moi-même, la première victime, alors que je sais très bien que l’enfant n’est pas « difficile », comme ils disent, ceux-là qui entendent la faire passer pour une hystérique mal élevée, mais simplement intelligente et que, non, les gens intelligents ne voient pas le monde de la même façon que ceux qui ne le sont pas, que leurs désirs ne sont pas les mêmes, que leurs exigences non plus, que la façon dont ils projettent leur volonté dans le monde n’est pas la même, et qu’elle se heurte à tous les obstacles que les imbéciles s’acharnent à mettre, par bêtise ou par haine, voire les deux, elles qui ne sont que rarement étrangères, en travers de leur chemin. Je le sais, oui mais je suis fatigué : les ruptures, peu importe leur nature (amoureuse ou amicale), peu importe les responsabilités, les torts des parties en présence, les ruptures ne sont jamais des moments faciles à vivre et ce, quand même on saurait que c’est mieux ainsi — on ne veut pas se l’avouer, mais on finit par ne plus rien partager que des propos insignifiants, des moments embarrassants. J’essaie de trouver des remèdes à la fatigue, dont certains pourraient ne pas sembler les meilleurs prima facie, tels ces vers de Baudelaire que j’apprends par cœur pour ne pas abandonner définitivement ma mémoire (Lorsque, par un décret des puissances suprêmes, etc.), elle que je n’ai jamais vraiment fait travailler, mais qui me permettent, je crois, de tenir le coup. Le coup contre quoi ? contre tout, contre moi, surtout, voudrais-je croire, mais c’est contre le monde, à l’évidence. Le vent seul est le salut de la ville. Les jours comme aujourd’hui où il se déchaîne, comme pour purifier le ciel par la terre souillé, sont malheureusement bien trop rares pour que l’air soit respirable. Partout, on bâtit l’horreur sur l’horreur avec vue sur l’horreur, des plaies neuves et surcotées. Bientôt, tout cela, tout ce bâti dépourvu de la moindre valeur esthétique, tout cela ne vaudra plus rien, et puis quoi ? de toute façon, tout autour, la chaussée est défoncée, les murs lézardés, les gens décivilisés, le vent souffle, mais ce n’est pas assez, tout est enraciné, pas assez fort pour déraciner. Quand les images sont trop choquantes, les belles âmes crient à l’écocide pour se donner bonne conscience, mais elles ne sont ni καλαἰ ni αγαθαί. Et c’est si loin de la vérité. C’est vrai que j’ai cru qu’elle se trouvait ici. Je me suis trompé. Quel mal y a-t-il à le reconnaître ? N’est-elle donc pas de ce monde ? Mais de quel autre ­— puisqu’il n’y en a qu’un ? Voilà que je me découvre plus pugnace que je ne le pensais. Fatigué, oui, mais pas abattu — loin de là.

5.10.21

Pas de force pour rien. Parfois, ce journal me fait l’impression de n’être pas une œuvre, mais un long catalogue de plaintes, des détestations écœurées où percent de rares euphories malades du haut desquelles l’auteur chute. Je n’ai pas travaillé depuis je ne sais combien de temps, mais je ne cherche même pas à, c’est un long catalogue de plaintes et, pourtant, je n’ai pas vraiment à me plaindre, je vis dans un certain confort, sans lequel, d’ailleurs, je crois que je ne pourrais pas vivre. Vivre. Justement. J’ai envie de vivre quelque part de beau, écris-je au moment où la lumière qui soudain illumine le ciel, jaune tirant sur l’orange tirant sur le rose, me tire de mes phrases, j’ouvre la baie vitrée, prends la photographie de ce que je vois, reviens à mon poste d’écriture, quelque part de beau, oui, mais le ciel n’est pas habitable, depuis que les dieux l’ont déserté, et puis la science moderne ne reconnaît même pas son existence. Les gens qui se sont étonnés de l’ordure qui s’est déversée sur les plages et la ville après les inondations de ces derniers jours n’avaient-ils donc rien vu, rien voulu voir ? L’ordure, en effet, ne tombe pas du ciel, c’est le royaume des humains. Je ne sais plus où je lis que 40% des jeunes de 16 à 25 ans n’ont pas envie d’avoir d’enfants et si, d’un certain point de vue je les comprends, au regard de la sacrosainte théorie de l’emprunte carbone je m’étonne toutefois de leur lâcheté — afin de la réduire, pourquoi ne commencent-ils pas par se suicider ? Comme si les enfants s’élevaient seuls, comme si le monde s’inventait seul, comme s’il n’y avait jamais de responsable que l’autre, le vieux, le pauvre, le riche, n’importe qui pourvu que ce ne soit pas moi, ce moi qui doit pouvoir continuer de jouir de sa liberté infinie, de sa sexualité fluide, de son mode de vie égoïste, de sa technologie narcissique. L’angoisse planétaire de façade cache mal l’obésité de ce moi difforme que personne ne veut plus aimer. Il flotte seul dans un océan d’aigreur, de plaisirs sur commande, de désirs fabriqués en série. On se cherche une cause parce qu’in fine on le sait : on ne vaut pas grand-chose. J’ai envie de vivre quelque part de beau, mais ce n’est pas ici ; on ne vit pas dans le paysage. Je consulte des pages d’annonces immobilières où s’affichent des demeures sublimes — oh, rien d’exubérant pour moi, pas de château ni de palais pour moi, simplement quelques mètres carrés de beauté au cœur d’une ville vivable dans ce monde qui en manque cruellement —, sublimes et lointaines où je ne vivrai probablement jamais. Pendant ce temps, au moins, à tort peut-être, mais pendant ce temps, au moins, je rêve.

4.10.21

La bande de lumière orange qui sépare le niveau des nuages de celui de la mer ne m’émeut pas. Je fais rouler dessus le voile des volets sans le moindre remords, dans la plus parfaite indifférence ; ce n’est pas le sublime qui ne mérite pas mon attention, mais le lieu dégradé où il trouve à s’incarner. Après avoir enfilé mon pyjama, je m’asperge d’une simple vapeur d’eau d’orange verte, et décide d’écrire cette page au lit, fatigué comme je le suis de tout de rien, de je ne sais ni qui ni quoi, d’une certaine espèce de généralité, d’une certaine forme de banalité. Dans la cuisine, un peu avant le dîner, Nelly et moi nous étions demandés si tel phénomène est normal ou s’il ne l’est pas avant de tomber d’accord sur le fait que, s’il est très probablement normal, la normalité est détestable, et nous n’en voulons pas. La haïssons, même, au contraire. Le fils de la bonne bourgeoisie avait tort, évidemment, l’enfer, ce n’est pas les autres, c’est la norme, la normalité. Qu’une chose soit ou ne soit pas, cela ne signifie pas que nous devions l’admettre, ou plutôt : cela ne signifie pas que nous devions l’aimer. Je préférerais être meilleur, mais n’y parviens pas, me traîne animal lamentable mes défauts, mes insuffisances, ma nullité. Après tout, je mérite tout ce qu’il m’arrive, tout le mal qu’il m’arrive. Quant au bien, existe-t-il seulement ? Qu’il me soit permis, ce soir, d’en douter.

3.10.21

Dans mon carnet au bison rouge, j’ai écrit : Édifier un autel à Samson François et lui vouer un culte pour la joie d’aduler quelque chose, une idée, quelqu’un, des notes de musique. Les sociétés démocratiques exècrent le sublime, elles ne tolèrent que les manageurs et les enquêtes de satisfaction. Sans SF, je n’aurais jamais toléré Chopin. Quelle erreur c’eût été.

2.10.21

J’essaie de rassembler mes idées pour trouver quelque chose à dire, mais je n’y parviens pas vraiment. Il fait trop chaud. J’ai l’impression qu’il fera éternellement chaud, une chaleur toujours plus étouffante, quand même elle serait moins intense qu’en plein été, plus lourde, et qui accable, de la sorte que j’avais ressentie à Naples il y a deux ans, au moins de novembre, et qui m’avait donné envie de fuir cette ville, de partir loin, là où il ferait doux, là où ce serait enfin l’automne et pas cet irrespirable été qui s’attarde. Si moi, ceci étant dit, je m’attarde sur la question, ce n’est pas pour des raisons météorologiques, quoiqu’il ne faille pas les négliger, je ne dis pas le contraire, mais pour des raisons esthétiques. Il y a une qualité de l’air absente que je désire précisément parce qu’elle n’est pas là et qu’à sa place, je chasse ces mouches hideuses qui n’en finissent pas de venir tourner sous mon nez. Qui a inventé ces bêtes, les insectes ? L’autre jour, c’était étrange, d’un côté, si l’on tournait ses regards vers la ville, on pouvait admirer les tas d’ordures qui s’amoncelaient pour former çà et là de petits édifices improvisés, temples à la laideur consacrées, de l’autre, si l’on tournait ses regards vers les collines qui délimitent une frontière physique de la ville, on pouvait se délecter de l’harmonie des couleurs, le blanc de la pierre détachant le vert des pins sur le plan profond du bleu du ciel. C’était étrange parce que, je m’en fais la réflexion à présent, c’est devenu tout cela la Méditerranée, à la fois l’ordure et le sublime et que l’on n’est jamais bien sûr de savoir s’il faut la haïr ou bien l’aduler. Ce que je reproche au monde, pour dire les choses grossièrement, ne devrais-je pas toutefois me le reprocher à moi-même ? Ne dois-je pas me reprocher à moi-même ce qui me retient de jouir sans retenue, cette crainte du kitsch qui fait sans cesse dévier le regard pour voir ce qu’il y a de l’autre côté, derrière les apparences, et caetera ? Je serais tenté de me répondre par ceci que ce n’est pas moi qui jette ces tas d’ordures par terre, oblige par mon comportement à ériger toujours plus de frontières de métal, inventions géniales du mobilier urbain, et l’on pourrait me reprocher de prendre le problème par le petit bout de la lorgnette, mais par quel bout le prendre ? Il faut avoir le nez sur le réel si l’on veut y comprendre quelque chose : la civilisation est là, et les envolées lyriques des rédempteurs de l’humanité ne valent rien quand celle-ci a les pieds dans la merde — littéralement. Mais pourquoi est-ce que je raconte ça ? Ne pourrais-je pas, pour une fois, raconter quelque chose de beau, de simple, d’édifiant ? Mais à quelles fins ? Pour son anniversaire, j’ai offert un stylo à Daphné.

1.10.21

C’est un peu comme si hier avait été le jour des performances et qu’aujourd’hui en accusait forcément le coup. De fait, je me sens légèrement vide. Fais des choses futiles. Ne pense à rien. Ou pas grand-chose. Ah oui, je lis des poèmes de Baudelaire à haute voix, qui disent : « Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor ! (Mon gosier de métal parle toutes les langues.) » Roule puis marche dans les rues crasses de Marseille : conteneurs à poubelles qui vomissent ce dont on les a gavés, sacs qui craquent et se déversent sur la chaussée, puanteur qui envahit l’atmosphère malgré le vent, même la mer semble recracher la saleté qu’on y a déversé, sur le rivage multitude de déchets, qui rendent inane toute opération consistant à enfiler des gants pour ramasser, une fois l’an, ce qui traîne par terre, oh ! les gens se font du bien, je n’en doute pas, mais ils ne font rien, par terre, bouteilles de bières éclatées, couteaux verts qui craquent sous les pieds, image du quart monde sans le charme de l’ailleurs. C’est ici ma demeure. D’un geste vif et sans remord, je m’occupe d’anéantir un moustique quand, soudain, le bruit du camion de ramassage des ordures me tire de ma rêverie mélancolique. Comme la pluie après la canicule, une gifle après le ridicule, la pilule du lendemain, tout finit par rentrer dans l’ordre aberrant de ce qui précédait.

30.9.21

Ces derniers jours, le matin plus précisément, quand je range dans le lave-vaisselle la vaisselle dont nous venons de nous servir pour le petit-déjeuner, après le départ de Nelly qui conduit Daphné à l’école, je pense à ma mère. Qui trébucha un soir sur le lave-vaisselle resté ouvert alors qu’elle accomplissait je ne sais quelle tâche ménagère dans le noir. Elle devait penser qu’elle n’avait pas besoin de lumière pour ce faire. Et elle avait raison, en temps normal. Pourquoi est-ce que, dans mon esprit, cet événement banal et certainement peu digne de figurer parmi les souvenirs que l’on associe à la mémoire de sa défunte mère — on préfère généralement des souvenirs plus flatteurs, quitte à prendre quelque liberté avec la vérité, ce n’est pas mon cas —, pourquoi ce souvenir est-il associé dans mon esprit avec la fin des temps normaux ? Ma mère tomba, se fit mal, fit des analyses, tomba malade, et quelques années plus tard décéda. Ce ne sont pas les analyses qui la rendirent malade, certes, non, pas plus qu’il n’y a de lien de causalité entre la chute dans la cuisine, le cancer, et la mort après des années de souffrances absurdes (mais qui suis-je moi pour juger ces souffrances absurdes ? moi qui ne les ai vécues qu’au second degré, ces souffrances, peut-être ma mère les trouva-t-elle justifiées, ces souffrances, même si, à la fin, elle ne risquait plus de trouver quoi que ce soit, si confuse qu’elle ne comprenait plus rien du tout, ce qui fut, pour moi, la pire de toutes les souffrances, voir cette femme si cultivée, si passionnée d’art, si vive d’esprit, si forte de ses convictions ne même plus savoir où elle était, s’il fallait se lever ou s’assoir, sans plus âme qui vive dans ce corps qui allait bientôt mourir), mais ces événements sont indissolublement liés. Il y a une ligne, une suite logique, une continuité sans hiatus, pour moi, très claire, qui conduit de la chute de ma mère dans la cuisine à cause de la porte du lave-vaisselle ouverte à sa mort des suites d’un cancer quelques années plus tard. Je sais très bien que ce n’est pas la cause de son décès, car je sais aussi que, si ce n’en est pas la cause, c’en est l’origine. La fin des temps normaux, la fin de l’insouciance, la fin d’une certaine innocence, de l’enfance (au sens où l’orphelin n’est pas un enfant), toutes ces fins ont leur origine dans cet événement banal, destiné à l’oubli, mais où mon esprit refuse à le voir tomber parce que c’est là que tout commence, là que tout finit. Il y a une ligne directe qui relie l’événement le plus banal à la tragédie. Et, c’est cette ligne qu’on appelle la vie. Tout est possible, tout arrive, tout finit, c’est la vie. Qui ignore ce lien, j’entends par là l’envers de la face trop souvent cachée de l’ignorance : qui n’a pas fait l’expérience de ce lien, ne peut rien comprendre à la vie. Elle lui échappe bêtement, comme ces morts confuses au terme de longues souffrances absurdes. La platitude de la tragédie, le fait qu’elle prenne ses racines dans l’expérience la plus ordinaire, la plus commune, la plus indifférente, la moins digne de nos souvenirs, est le sens exact de ce dont nous faisons l’expérience en vivant. Ce qui ne signifie en aucun cas que tout se vaut, c’est précisément le contraire : c’est parce que nous oublions cette platitude de la tragédie que nous égalisons tout dans une vision myope des circonstances de notre existence. Quand je pense à la chute de ma mère dans la cuisine, je suis envahi par une tristesse infinie parce que je sais que c’est à cet instant-là que les choses ont changé, pour ne jamais plus être les mêmes, c’est-à-dire pour laisser place à une nouvelle époque. Est-ce que je vis dans la nostalgie de cette autre époque, ancienne, défunte ? Je ne sais pas. Si je vais au bout des conséquences de ma logique, si je suis la ligne continue qui court jusqu’aujourd’hui, je dois admettre que cet événement est aussi celui qui a conduit à la naissance de Daphné, souvent triste de n’avoir pas connu sa grand-mère, et pour qui elle a cependant fait une prière, m’a-t-elle confié l’autre jour sur le chemin qui nous ramenait de l’école, elle qui ne croit pas en Dieu, dit-elle, et qu’ainsi la platitude de la tragédie est sans rupture avec la grandeur de l’existence. Comme je l’écris à É., Marseille est une poubelle échouée au beau milieu du sublime.

29.9.21

Cherche ami. Je devrais passer une petite annonce qui dirait à peu de choses près ceci : « Jérôme Orsoni, écrivain, cherche ami, milieu social équivalent ou supérieur, pour moments privilégiés, pas dandy s’abstenir. » Le devrais-je ? — Je ne sais pas si ce serait une bonne idée. Non que tout ce que je viens d’écrire ne soit pas vrai, mais parce que, peut-être, que personne n’aurait envie d’y répondre parce que personne n’a envie d’être mon ami. Tu me diras, c’est ce que je me dis, tant que tu n’as pas publié ta petite annonce, tu ne peux pas savoir si tu as tort ou tu as raison, mais ce n’est pas tout, très vite, un autre problème se soulève : où publier une telle petite annonce, j’entends : de sorte qu’elle ait quelque chance d’être lue par une personne susceptible d’être intéressée, où ? J’étais allé courir et, rentrant de ma course avant de faire mes séquences de gainage et de pompes, je me suis imaginé que ce serait bien d’avoir un ami, un véritable ami, c’est-à-dire : quelqu’un avec qui parler, de tout de rien, peu importe, mais qui partagerait grosso modo le même point de vue que moi sur les choses. Il n’est pas nécessaire que ces deux points de vue (celui de l’ami et le mien) soient en tout identiques, il peut y avoir des divergences, c’est même plus intéressant quand il y a des divergences, mais il faut quand même que le point de vue global, la weltanschauung, pour ainsi dire, que la weltanschauung soit la même, sinon, en effet, très vite, on s’aperçoit qu’on n’a rien à se dire parce que l’amitié reposait en réalité sur un vaste malentendu. Or, des malentendus, j’en ai assez. Et puis, j’entends très bien, tu sais. Il est vrai que la probabilité qu’un tel ami se trouve en la bonne ville de Marseille est assez faible, ce qui compliquerait encore un peu plus la tâche, c’est ce que je me suis fait remarquer, marchant après avoir couru pour rentrer chez moi au milieu des conteneurs poubelles (on devrait dire conteneurs à poubelles, mais il me semble qu’on ne le dit pas, on ne dit plus rien de toute façon, preuve grotesque que ceux qui pensent qu’on ne peut plus rien dire ont tort, on ne dit plus rien du tout) conteneurs à poubelles donc qui débordaient déjà à cause de la grève des éboueurs, rendant par là même Marseille encore plus sale qu’elle ne l’est déjà, plus repoussante qu’elle ne l’est déjà, plus détestable qu’elle ne l’est déjà ; quelle espèce de dandy pourrait bien avoir l’idée de venir s’échouer ici ? Hier, c’est un algorithme qui me l’a rappelé, hier, cela faisait quatre ans que nous étions venus nous installer ici. Et si ce n’est pas en tout une mauvaise idée, il faudrait s’interroger, toutefois, sur la nature de l’esprit dérangé qui a bien pu avoir cette idée saugrenue de venir vivre ici. Comment celui-ci, imbécile parmi les imbéciles, pourrait-il bien se faire le moindre ami ?