28.9.21

Seul le ciel sauve ou mérite d’être sauvé. Je ne sais pas. Bon, je reprends. Seul le ciel sauve ou mérite d’être sauvé, mais de quoi ? Je ne sais pas. Bon, je reprends. Sauf le ciel sauve ou mérite d’être sauvé mais le ciel n’existe pas. Bon, je reprends. Lisant les dernières pages d’À rebours de Huysmans, je me suis senti une grande proximité avec des Esseintes, comme une sympathie d’esprit, dirais-je, dans la façon qui est la sienne, notamment, c’est ce qu’il m’a semblé, ou alors je me suis vu en train de le penser à l’endroit où lui aurait pu le penser s’il l’avait pensé, bref, dans sa façon de refuser le catholicisme au nom du catholicisme même, d’une certaine idée de lui, comme moi qui, n’étant pas catholique en ce sens que mes parents ne jugèrent pas bon de me faire baptiser (supplice que je n’ai pas infligé à Daphné pour ne pas reproduire à mon tour cette grossière erreur commise par des membres ou compagnons de route du PCF, en toute bonne foi, qui plus est, personne n’est parfait, décidément, mais passons, là n’est pas le sujet), moi qui me dis que je pourrais le devenir si seulement la messe se disait encore en latin. Par exemple. Ce que des Esseintes reproche au monde dans lequel il vit, ce sont les dénaturations que lui a fait subir la révolution industrielle : le vin de messe est coupé avec des produits chimiques et l’hostie est faite avec de la fécule de pomme de terre. Sans être la dupe de toute cette histoire non plus, glissant alors le long de la pente du plus parfait athéisme, quand il se demande ce qu’est au juste que cette transsubstantiation qui ne peut s’opérer qu’avec du vrai vin et du vrai pain, avant de s’effondrer. Mais ce n’est pas cette pente que je voulais suivre, quant à moi. Donc, je reprends. Ce qu’il y a de plus insupportable, ce n’est pas que les choses changent, ou pour le mieux formuler : que notre goût des choses changent, mais que les choses ne soient plus les choses qu’elles étaient, c’est-à-dire : que les choses ne soient plus les choses qu’elles sont. La révolution industrielle a dénaturé les choses qui lui préexistaient tout en prétendant que ces choses demeuraient les mêmes. Or, c’est sur ce mensonge que nous vivons, c’est sur ce mensonge que la civilisation issue de la révolution industrielle vit, sur ce mensonge que tous nos dogmes se fondent. Et c’est ce mensonge qui rend la vie insupportable à qui a encore un peu le goût des choses (et des personnes quand même, elles, n’en auraient plus, de goût pour les choses). Le dandysme de des Esseintes est un purisme, et le purisme dans un monde où les choses ne sont plus ce qu’elles sont, notamment parce qu’elles ne sont plus ce qu’elles étaient, mais pas seulement, parce qu’elles sont ce qu’elles ne seront plus, ce qui est pire, — le purisme dans un monde impur conduit tout droit à la névrose. Il n’y a pas de refuge. Je crois que c’est cette lucidité qui est ce qu’il y a de plus beau dans le livre de Huysmans : il n’y a pas de refuge — de toute façon, quoi qu’il arrive, quoi qu’il fasse, l’individu qui veut être un individu, l’individu qu’il est, c’est-à-dire qu’il devient (comme le vin qui devient le sang, le pain qui devient le corps), l’individu sera annihilé par la société. Que l’une des conséquences de la révolution industrielle soit l’apparition de grands mouvements sociaux à tendance totalitaire n’est pas un hasard de l’histoire, mais une suite logique : les choses ne sont plus les choses qu’elles étaient parce qu’elles ne seront plus les choses qu’elles seront. Plus personne ne peut plus rien devenir sinon la réplique fabriquée en série dans une usine d’un modèle unique répondant aux caractéristiques conformes au brevet déposé valable dans le monde entier. Tout est destiné à se fondre en une version unique, valable pour la totalité de l’univers. Tout doit être immédiatement compréhensible, immédiatement consommable, immédiatement consommé. Tout le reste (la chose qui est une chose), tout le reste doit être condamné. Et le sera.

27.9.21

Nous n’avons rien à vivre. D’événements microscopiques, nous faisons des épopées destinées à être oubliées. Un hurluberlu jette un œuf sur le président de la République et la vidéo de la scène est diffusée dans son intégralité par les journaux, prétexte que prennent ensuite des millions d’imbéciles, qui n’attendent rien que pareille occasion de décharger leur petit foutre fielleux, pour avoir quelque chose à dire à ce sujet. Mais c’est faux. Tout comme nous n’avons rien à vivre, nous n’avons rien à dire. Le paradoxe, peut-être, le paradoxe, c’est que nous ne faisons même pas semblant, nous sommes convaincus d’avoir quelque chose à vivre, quelque chose à dire, incapables que nous sommes de nous rendre compte que nous sommes dans l’erreur, que l’ensemble de nos vies sont vécues dans l’erreur. Idée négative. Vue d’une certaine façon, c’est vrai, la vie est belle. Je ne dis pas le contraire. Il m’arrive même de le penser. L’ondulation des cheveux de mon enfant qui grandit, voilà une preuve que la vie est belle. Sauf que le dire, comme ça, tout bêtement, La vie est belle, tu sais, le dire a quelque chose d’effroyable, non que la phrase ne désigne rien, mais son sens, ce sens si simple, si trivial, est hideux. Le kitsch, qui est totalement le kitsch, incarne le mal, mais sa destruction tout autant : l’un et l’autre rendent la vie invivable car non proprement vécue. Nous vivons toujours quelque chose d’autre que ce que nous vivons. Des événements qui ne nous concernent pas et qui ne nous dévient pas simplement de notre chemin, mais nous rendent encore inaptes à vivre les événements que nous devrions vivre. C’est tout ce que j’ai à dire aujourd’hui. N’est-ce pas triste ? J’ai recommencé ma lecture d’À rebours aujourd’hui, que je n’étais jamais parvenu à lire, et que j’ai trouvé très beau. Peut-être parce qu’il épousait mon humeur à la perfection, mon désir d’être une île excentrique qui laisse tomber dans l’oubli le monde autour d’elle, mon éternel regret aussi de n’être pas né aristocrate héritier d’une fortune suffisante pour vivre dans le confort de la grande mesure. Peut-être parce qu’il est beau, tout simplement, peut-être parce que la vie est belle tout simplement. Ce soir, au coucher, le soleil semblait illuminer les nuages par en bas.

26.9.21

Au loin les éclairs. Je les vois qui claquent dans le ciel noir. Je voudrais me perdre dans ce journal. C’est ce que je me suis dit après avoir écrit la page d’hier. Ne me l’étais-je pas déjà dit, un jour ? Je crois. Mais je ne sais plus quand. Disparaître dans ce journal. Ne plus exister en dehors de lui. Si je faisais cela, ne serait-ce que cela, ne serait-ce pas déjà quelque chose ? Au sens de l’œuvre. Les éclairs claquent dans le ciel noir au loin, je le sais, je vois les zébrures blanches qui le déchirent. Si je ne le fais pas, disparaître, donc, ce n’est pas que je n’en ai pas envie, ce serait — de fait — ce que je ferais de mieux, m’unir avec mon œuvre, comme tel saint avec ses mémoires, c’est que j’ai trop d’idées. Une, deux, trois par semaine (rien que cette semaine : trois, en effet). Lesquelles restent toutes, ce me semble, à l’état embryonnaire qui est le leur quand je les ai. Quand j’ai perdu mon ami, la semaine dernière, au bout de deux jours à peine, j’avais l’impression que cet événement étrange avait eu lieu la semaine précédente et, les jours passant, il me semble que cet effet d’étirement du temps s’accentue à tel point que demain j’aurais peut-être l’impression que cela fait trente ans que nous ne nous sommes vus. Et c’est peut-être vrai. Ou que nous n’aurions jamais dû nous voir. Je ne regarde pas le ciel, c’est que, quand un éclair le déchire, il attire mon attention à lui. L’objection à Paris ? Le prix de l’immobilier. N’est-ce pas imbécile ? En rentrant de Manosque, Nelly conduisant, je regarde le paysage autour de nous, que je trouve sublime. Mais n’est-ce pas imbécile aussi ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? L’amour que je porte à mon épouse et à ma fille. Ce matin, au Café Georges, pendant que Daphné prend sa leçon de piano, je lis à Nelly les premières lignes d’un article du monde sur les femmes féministes qui ont choisi de se passer des hommes pour vivre en célibataires. L’article commence par le récit d’une femme qui dit qu’elle a quitté son copain à cause d’une tache de sauce tomate. La tache de trop, dit-elle, raconte la journaliste. Je cite encore. Et si l’on voulait faire passer les femmes pour des folles hystériques (ce sont des femmes qui ont écrit l’article, pas d’horribles mâles dominateurs, violeurs, misogynes, non, des sœurs, des sorcières), on ne s’y prendrait pas mieux. Croix blanche dans le noir. Je revois ces visages entraperçus hier à Manosque. Que cherchent les gens qui assistent à ces choses bizarres, ces rencontres qui n’en sont pas (de fait, on ne rencontre personne, on se contente de regarder quelqu’un assis sur une estrade qui raconte quelque chose) ? Qu’en retiennent-ils ? Y a-t-il seulement quelque chose à retenir ? Je ne regarde pas le ciel, c’est le ciel qui attire mon attention à lui — c’est le ciel qui me regarde.

25.9.21

À Manosque où, par amour, par dévotion, j’accompagne Nelly qui doit s’y rendre pour le travail, les peigne-culs succèdent aux peigne-culs. Grands tirages suspendus au-dessus de la rue principale de photographies en noir et blanc de gens célèbres en train de lire : Augustin T. dans son bain, Lou D. un micro à la main, Patrick M. jouant à être Patrick M., — meilleur moyen de dégoûter de la lecture. Bien évidemment, le restaurant où j’ai réservé est en partenariat avec le festival et les hôtes et les hôtes viennent y déjeuner en échange de leur ticket repas. Nelly me montre le directeur du festival qui est aussi le directeur de la maison de la poésie, où donc il n’y a jamais de poésie. Et puis, c’est mon ancienne attachée de presse qui vient s’assoir à la table à côté. Moment embarrassant, personne n’ayant envie de parler à autrui jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à nous remarquer, Nelly et moi, Nelly surtout, évidemment, et que moi, dépassant les bornes de l’incorrection, je la traite avec le plus souverain mépris (sourire, bonjour, et puis plus rien). À la terrasse comme dans la rue, c’est le défilé. Des éditeurs, des auteurs, des accompagnants en tout genre. On peut admirer Marie D. manger une glace, activité qui semble la déprimer au plus haut point. À quoi bon des siècles d’analyse ? Interminable, évidemment. Laissant Nelly assister à ce à quoi elle est payée pour, la pauvre, nous nous asseyons Daphné et moi à la terrasse des Nuits des Thés, place des Marchands, où, très vite, Laura V. vient s’assoir elle aussi avec son attachée de presse. Elle lui demande comment elle était. Super, évidemment, même si elle, non, feint de ne le croire pas, elle était « au bout de sa life », elle dit, je cite, avec son accent à couper un Catalan au couteau. Je ne fais jamais que citer. Est-ce que rapporter les propos tenus par des gens (plus ou moins) connus constitue une atteinte à la vie privée, à la dignité de la personne ? Quelle personne ? Quelle dignité ? Pressentant sans doute qu’une réponse à la question se trouverait ici, j’avais demandé à Nelly en nous promenant sur la rue principale : Pourquoi est-ce que ces gens ont du succès et pas moi ? Pourquoi ? Pas facile de répondre, pas vrai ? Mais Nelly, elle, sait qui dit : Parce que tu ne veux pas te prêter à ça. Et c’est vrai. Et j’ai tort. Ce n’est pas elle qui le dit, c’est moi. Ce sont eux qui ont raison, pas moi. Quoi de plus sincère, en effet, quoi de plus honnête que de se trouver une cause (les femmes, les Syriens, les migrants, les chiens, les vaches, les homosexuels) et écrire un livre là-dessus et ensuite aller raconter à qui veut l’entendre que le mal ce n’est pas bien, que les méchants ne sont pas gentils, qu’il faut en finir avec la faim dans le monde, le réchauffement climatique, la domination masculine, le racisme, la haine et si, en passant, on pouvait faire quelque chose pour le RER, ce serait super ? J’ai bien conscience qu’écrire ce que j’écris, à supposer que quelqu’un me lise, c’est une sorte de suicide. Il faut respecter les règles du milieu. C’est comme la mafia. Si tu parles, on te descend. Mais que peut faire un écrivain sinon raconter et tout dire sans rien cacher ? Qui ne le fait pas est un escroc.

24.9.21

Considérant d’un œil distrait les nouvelles qui occupent l’espace public et semblent passionner mes contemporains (quelle drôle d’engeance), je suis pris d’une irrésistible envie de bâiller. Quel ennui ! me dis-je. J’essaie bien de réagir, mais ne trouve pas la force de le faire autrement qu’en recyclant des idées que j’ai déjà eues et qui ne parviennent pas à me convaincre moi-même. Il faudrait se taire pour toujours au lieu de quoi, comme cette mouche (peut-être la même que l’autre jour, les mouches ayant une durée de vie de 70 jours, je l’apprends), comme cette mouche qui se heurte à la baie vitrée alors que l’ouverture est juste à côté, nous butons contre les parois de notre bocal. Se taire non par passion du silence, mais parce que l’on ne peut même plus changer de sujet. À l’idée imbécile selon laquelle tout a déjà été fait, s’ajoute celle-ci qu’on ne peut plus rien dire, d’où cet interstice infime dans lequel nous nous débattons sans trouver d’issue. Et nous butons et nous rebutons. Quel ennui ! Quel ennui, en effet, que ces êtres sans consistance, figures spectrales qui peuplent nos imaginaires, quel ennui que ces désirs faméliques et leurs antidotes mortifères : quand on avance sur une crête étique, un pas d’un côté ne diffère pas d’un pas de l’autre, tous nous jettent dans l’abîme au fond duquel tout est exactement comme là-haut sur la cime. Le haut et le bas ne se ressemblent pas, ils sont un et le même. Je suis content toutefois de porter mes souliers à ressemeler, une nouvelle vie pour eux qui ont si beaux. J’ai des plaisirs simples, que contrarient à peine le désert qu’est la province : voilà deux semaines que la boutique où je sais pouvoir les trouver doit recevoir une paire de souliers — attente en vain, sentiment de médiocrité, la réalité crasse fait obstacle à la beauté. Songeant à mon passage dans les rues du centre-ville, je me fais remarquer qu’il y a une espèce de fatalisme méditerranéen, lequel me répugne, quelque chose de superstitieux dans les comportements, qui s’exprime, par exemple, quand on dit : « Marseille est sale ». Marseille n’est pas sale. Quand les Phocéens y accostèrent, le sol était-il jonché d’excréments d’animaux, de détritus, de mégots de joints, de bouteilles de bière brisées, tout semblait-il cassé, à l’abandon, détérioré par des mains malhabiles, les murs étaient-ils recouverts d’inscriptions insensées tracées dans des couleurs criardes ? Est-il étonnant qu’il ne reste rien ou presque de la Marseille grecque ? Perdue à jamais, elle s’enfonce chaque jour un peu plus dans le tréfonds de quelques rares mémoires. Marseille n’est pas sale — ce sont les gens qui y vivent aujourd’hui qui le sont, qui manquent de dignité, ne se respectent pas eux-mêmes, se complaisent dans l’image vulgaire que l’on donne d’eux et, pour tout cela, méritent notre plus grand mépris. Tout est parfait. Tout pourrait demeurer parfait, or non, tout est cassé. Irréparable. Pas comme mes beaux souliers bordeaux que le temps a patinés et dans lesquels, bientôt, je pourrais marcher, de nouveau.

23.9.21

Je suis allé acheter un pantalon aujourd’hui. Le pantalon que j’ai acheté ne correspondait pas à l’idée que je me faisais du pantalon que je voulais acheter, pas tout à fait, mais c’est celui-là que j’ai acheté, pas à cause de l’écart entre la réalité du pantalon et son idée, mais parce que c’était celui qui m’allait le mieux. Quand je suis rentré chez moi avec mon pantalon, je l’ai essayé, j’ai passé une chemise, des chaussettes, mis une paire de chaussures que j’ai l’intention de faire ressemeler parce qu’elles sont belles mais un peu abîmées, la veste que Nelly m’a offerte pour mon anniversaire, un ou deux accessoires de plus, et, quand je me suis regardé dans le miroir, je me suis dit que c’était à cette personne que je voulais ressembler, ce qui tombait bien parce que cette personne à qui je voulais ressembler, c’était moi. J’ai fait ces essayages, un peu ridicules comme tous les essayages, un peu femme, un peu dandy, et puis je me suis changé pour remettre les vêtements que je portais avant les essayages et ce, quand même, dans ces vêtements, je ne ressemblais plus à la personne à qui je voulais ressembler et que cette personne qui ne ressemblait pas à la personne à qui je voulais ressembler, c’était moi. Moi aussi. Ensuite, j’ai préparé une salade tomates pour mon déjeuner. J’ai mangé la salade de tomates. Ensuite, je me suis préparé un café avec un carreau de chocolat. J’ai bu le café et mangé le carreau de chocolat. Ensuite, j’ai ressenti un grand vide. Je le précise, mais ce n’est peut-être pas la peine. Cette description, c’est ce que je me dis l’écrivant, cette description de moi ne fait pas de moi un maniaque, non, elle en dresse le portrait. Mais comment vivre autrement qu’en devenant un maniaque ? Tout autre forme d’existence ne conduit-elle pas au laisser-aller le plus déplorable, le plus regrettable, le plus insupportable ? Non, je ne suis pas un maniaque — un maniaque n’aurait pas remis les vêtements dans lesquels il ne ressemblait pas à la personne qu’il aurait voulu être, il ne les aura jamais mis du tout —, je suis un maniaque en idée. Quelle déception. Mais je puis devenir un maniaque. Il me suffit de faire un effort, un tout petit effort. Que, je crois, j’ai l’intention de faire. Ne serait-ce que pour m’amuser, et changer de personnalité. Il faut bien que les choses changent, si elles étaient toujours les mêmes, l’ennui ne serait plus tolérable ; il faut du changement, il faut devenir maniaque pour que l’ennui soit tolérable. D’autant qu’être maniaque, me semble-t-il, ne s’oppose à l’action, la preuve : aujourd’hui, j’ai fait quelque chose que je n’aurais pas fait précédemment, et je me suis senti différent, oh, c’est quelque chose d’insignifiant (j’ai réservé une table dans un restaurant au téléphone), et l’insignifiance de la chose risque de masquer l’importance de l’action, c’est tout le problème, dans les détails se logent les choses les plus fantastiques, les aventures les plus extraordinaires, qu’on néglige trop souvent, cette action insignifiante ne se résume pas à son insignifiance, elle exprime une attitude différente face à la vie, il y avait une manière d’aborder la chose, d’aller en quelque sorte de l’avant, de ne plus se laisser faire par le temps, oh, je sais que c’est ridicule, tout ça pour un pantalon ? tout ça pour une table réservée au restaurant ? oui, mais, cette action n’est pas seulement l’action qu’elle est, en termes platonisant, elle est l’instance d’un universel, si l’on veut, on peut voir les choses comme ça, oui. Ce qui change tout. Enfin, je crois.

22.9.21

Quand, après que je lui ai demandé son adresse pour lui envoyer ma traduction de Morton Feldman quand elle paraîtra, G. m’a répondu non, sans employer le mot, il est beaucoup trop subtil pour cela, parce qu’il aurait plus de plaisir à acheter le livre, je me suis demandé tout d’abord s’il fallait que je me sente offensé, c’était tout de même un don qu’il refusait, et puis je me suis dit, non, ne le prends pas comme cela, mais plutôt comme ceci : il y a encore des gens formidables et, non seulement il y a encore des gens formidables, mais en plus tu en connais. A. aussi, qui est en tout point ce que nous rêvions qu’elle serait avec Daphné, et mieux, même si ce n’est pas vrai, nous ne rêvions de rien, ce n’est qu’une façon de parler un peu convenue — vraiment ? Je ne sais pas. C’est l’idée. C’est l’idée qui compte. Hier quand, un peu avant dix heures du soir, je me suis trouvé la tête coincée dans l’espace passablement étroit qui sépare le réservoir, ouvert pour l’occasion, des toilettes qui fuyaient et l’espèce de placard dans lequel se trouve le ballon d’eau chaude, puis contraint de traverser en pyjama le couloir de l’étage heureusement désert où nous habitons pour aller fermer le robinet d’arrivée d’eau parce que le robinet d’arrêt situé dans l’appartement sur le conduit qui alimente le réservoir des toilettes n’a jamais fonctionné depuis que nous vivons ici (pourquoi quelque chose ne serait-il pas cassé en ce bas monde, c’est vrai, pourquoi ?), cependant que Nelly lisait des histoires à Daphné avant de s’endormir, soit dit en passant je jette un voile pudique sur les jurons prononcés en la situation, et alors que je mourrais d’envie de regarder un ou deux épisodes d’Howards End confortablement installé dans mon lit, dans sa totalité pas plus que dans ses parties,je n’avais pas une telle foi en l’humanité. La prise de conscience, parce que nous en connaissons un ou deux, qu’il y a des gens formidables en ce bas monde n’est pas simplement une satisfaction personnelle, c’est aussi une sorte de sens nouveau de l’existence qui s’offre à nouveau : les 4×4, les tatouages, la piscine individuelle, la chirurgie esthétique, les salaires comptés en ka euros, les enfants que l’on assomme à grands coups de jeux vidéo et que l’on gave de cochonneries industrielles, les stars vulgaires et imbéciles qu’on adule parce qu’on a la flemme d’ouvrir un livre digne de ce nom sont le produit d’une pression de la société sur l’individu pour qu’il adopte les comportements de l’époque dans laquelle il vit, mais personne n’est obligé d’adopter ces comportements — il y a une contrainte, mais la contrainte n’implique pas nécessité, la part de contingence qui est aussi notre part de liberté (ou le peu qu’il nous reste), la part de contingence est immense, et non seulement elle est immense, mais elle , à portée de la main. La solution de facilité, celle qui consiste à abdiquer face à la société, en nous trouvant toutes les excuses du monde et tous les anesthésiques du monde (la pression sociale, la charge mentale, la résilience, les antidépresseurs, la pleine conscience — conscience de quoi ? que tu es un connard, connard ?), n’est pas l’unique solution, c’est simplement la plus facile, celle qui consiste à se laisser faire, à devenir un autre que soi, comme tout le monde. Et puis quoi ? Et puis, ce matin, nous avons fait venir un plombier. Il a remplacé ce qui était cassé. Et c’était fini. Il y a tellement de gens formidables en ce bas monde, pourquoi tout est-il toujours cassé ?

21.9.21

Qu’est-ce que je déteste le plus au monde ? n’est pas la meilleure question avec laquelle se réveiller le matin, commencer la journée et, d’ailleurs, ce n’est pas avec elle que je me réveille. Mais avec Daphné. Cinq heures du matin. Un peu trop tôt. Je tourne, me retourne, prends Nelly dans mes bras. Nous nous rendormons un peu. Sans trop penser, plus tard, je pars courir, et sens mon corps disponible alors que tout justifierait le contraire, mais non, il y a quelque chose d’aérien malgré mes kilos en trop qui me poussent vers le sol qui me tire vers le ciel. C’est une façon de parler. Ne suis-je pas victime d’une illusion ? Depuis des mois, j’ai l’impression que quelque chose est toujours en train de se mettre en place et, pourtant, chaque fois, rien. Avec Nelly, plus tard dans la matinée, nous comptons le nombre d’amis en moins depuis que nous sommes venus nous installer à Marseille — en moins ici, voulons-nous dire. Évidemment, tout est de ma faute, ce n’est pas elle qui le dit mais moi, mais qu’est-ce que ça change de le dire, de le penser, de le croire ? Évidemment, d’un certain point de vue, la région est magnifique et, d’un autre, pourtant, c’est le port de l’angoisse. Du regard, je suis une grosse mouche qui tourne dans la pièce. Elle vient se poser sur le rideau de la fenêtre en face. Je la vois qui se frotte les pattes. Vais-je me lever ? Pour la chasser ? Pour l’écraser ? Décide finalement de tout laisser en place. La considère quelques instants de plus. Quel est le destin d’une mouche ? Sa fonction ? Le but de sa vie ? On est tenté pour échapper au chaos insignifiant de chaque existence individuelle d’envisager les choses à plus grande échelle, à l’échelle de l’écosystème, de la planète, de l’univers, s’imaginant sans doute que, vu de plus loin, cet insignifiant chaos trouvera un sens qu’il n’a pas vu de plus près, mais est-ce vrai ? N’est-ce pas une illusion ? Par exemple, si l’univers est infini ou en expansion (peut-il être les deux simultanément, infini et en expansion ? je me le demande), quel est le point de vue le plus lointain ? Pour tout point de vue, n’y a-t-il pas un point de vue plus grand ? Mais ce n’est pas avec un argument plus ou moins logique que je voudrais répondre à la question. Vu depuis le point de vue de Dieu, pourquoi l’ensemble des choses aurait-il plus de sens que vu de notre point de vue ? Y a-t-il seulement un ensemble des choses ? Une organisation ? L’univers ne tient pas vraiment en place, il se détruit sans cesse, des êtres naissent des êtres meurent, nous y mettons de l’ordre vu à l’échelle de notre existence, voire de notre espèce, voire de notre système solaire, mais qui nous dit que, à l’échelle de l’infini, ce n’est pas la même absence de raison décisive, le même doute, la même question, le même point d’interrogation qui s’écrit ? Quel est le but de la vie d’une mouche ? Elle s’envole, recommence son va-et-vient, et puis je la perds de vue.

20.9.21

Si l’ami est un autre soi-même, si le voyant, c’est soi-même que l’on voit, un peu comme en un miroir, certains jours, je me trouve d’une laideur repoussante. Me dis-je, mais cela n’a pas vraiment d’importance ; comme le déclara un jour Thomas Bernhard à l’occasion du discours de réception d’un prix que sa patrie lui remettait : Alles ist lächerlich, wenn man an den Tod denkt. Maxime qu’il faudrait se tatouer sur l’avant-bras ou quelque part dans le genre, si toutefois la pratique du tatouage n’était pas fondamentalement répugnante, pour n’oublier ni que l’on va mourir ni que la pensée de la mort par comparaison à elle rend tout comiquerisibleabsurdeinsignifiantdérisoire, tout dépend la façon dont on choisit de traduire l’adjectif lächerlich. Solution radicale au problème de la vie, la prendre par la fin rend la vie à une espèce de nullité dont on se débarrasse dans un haussement d’épaule. Je ne sais pas s’il y avait beaucoup d’espoir dans le ton de Bernhard, et là n’est pas la question, à vrai dire, mais d’un certain point de vue, cette risibilité de la vie ne la rendrait-elle pas supportable ? Le pire étant à venir et certain, tout ce qui se déroule entre l’instant qu’il nous est donné de vivre et l’instant quand il ne nous sera plus donné de vivre doit se prendre à la légère. Mais ces considérations m’éloignent du sujet dont je voulais traiter aujourd’hui : moi. Et les décisions prises auxquelles j’essaie de me tenir sans vraiment y parvenir sans vraiment échouer. Quelque chose bouge, ai-je envie de dire, preuve que le cadavre est encore loin, c’est-à-dire : tout semble s’ouvrir quand même tout semble fermé. (À ajouter à ma collection de paradoxes.) Quelque chose tremble et c’est dans cette vibration que quelque chose apparaît. Par quelle suite dans les idées en suis-je venu à penser ce midi, seul attablé devant ma salade de tomates, à Paul McCartney et à l’espèce de vide désespérant qu’il devait ressentir, à l’approche de la mort ? Considérant tout ce qu’il pensera avoir accompli de son vivant, se dira-t-il : J’échangerai toute cette gloire, toute cette grandeur, tout, pour quelques instants de plus en cette vie ? Tel est notre drame : nos meilleurs sentiments viennent trop tard et, s’ils viennent si tard, ce n’est pas qu’ils n’auraient pas pu venir plus tôt, mais qu’ils ne sont pas sincères. En qui ou en quoi croyons-nous ? Nous-même, une enfant, une lueur rougeâtre dans un ciel qui n’existe pas, une déité sublime et qui nous ignore, le destin, — rien ?

19.9.21

On faisait les choses pour les avoir faites, telle pourrait être dans quelques années l’épitaphe de notre époque. Et on se prenait en photo en train de. Image pathétique mais réelle de notre unique art de vivre. D’où le capitalisme, la consommation de la culture, la consommation de l’existence tout court, la vie, quoi. Moi, j’ai envie de dormir. Et ce n’est pas seulement une métaphore, cette expression a encore un sens littéral. Dans le sarcophage de mon ennui, prendre congé de tout. De mes incompréhensibles contemporains surtout — qui pourrait bien vouloir les comprendre ? La vraie question est là : quelle espèce d’esprit malade peut bien avoir envie de comprendre ses contemporains ? S’ils le sont, nos contemporains, contemporains, c’est que nous sommes en retard (sur le temps, l’époque, nous-même avant tout). Et si nous ne le sommes pas, nous ne saurions en avoir. En fait, aujourd’hui, du fond de mon sarcophage, je songe surtout à mes souliers, — profond problème quand on vit  comme moi la tête dans les nuages et les pieds sur terre. Je pense à cette paire que je possède déjà et qu’il me faudrait faire nettoyer, à cette autre que j’envisage de faire ressemeler, et à cette troisième enfin, dont je considère l’acquisition. Préférerais-je donc mes souliers à mes contemporains ? Quelle question. Qui peut bien vouloir des souvenirs ? me demandé-je tout à coup, sans comprendre d’où la question vient. Je la note, la consigne comme le mémorialiste zélé de mon inconscient.