8.9.21

Pourquoi ai-je mal à la tête ? Ai-je mal à la tête parce qu’il fait chaud, parce que je relis Morton Feldman pour la énième fois plus une, parce qu’il fait chaud et que je suis en train de relire Morton Feldman pour la énième fois plus une, ou bien parce que j’en ai assez de la forme dans laquelle j’écris ce journal et que la forme dans laquelle j’écris ce journal reflète la forme dans laquelle j’écris ma vie et que je n’aime pas la forme dans laquelle j’écris ma vie ? Toutes les explications ont leur pertinence, mais la dernière me convainc plus et me convainc moins que les autres. C’est-à-dire : c’est parce qu’elle me convainc plus qu’elle me convainc moins. C’est-à-dire : il me semble que je me donne à lire ce que j’ai envie d’entendre alors que ce pourrait tout aussi bien être l’inverse (la forme dans laquelle je vis ma vie reflétant la forme dans laquelle je l’écris) ou ne rien avoir à avoir du tout avec ce dont il est question, ce mal de tête en fin de journée, voire au lever, quand il fait chaud à la fin de l’été, qu’on ne s’économise pas (physiquement, intellectuellement, sentimentalement, etc. etc.). J’ai cette idée : il faut être littéral parce qu’il faut se méfier de la littéralité, des explications trop convaincantes, qui flattent nos instincts les moins bons, font appel à ce qu’il y a de plus bas en nous. Dans le carnet que j’écris et que je scanne ensuite pour le mettre en ligne, je remarque aujourd’hui qu’il manque des mots, que je retrouve facilement, mais ce n’est pas cela que je veux dire, dans le carnet que j’écris et que je scanne ensuite, je fais part d’une émotion que j’ai ressentie voyant une certaine personne de ma connaissance manifester son désir d’assister à une rencontre en librairie avec l’autrice d’un roman dont les deux premières phrases sont les suivantes : « J’ai froid. C’est fou comme j’ai froid. » Mon émotion n’a pas grand-chose à voir avec la nullité de ces phrases, encore que ce soit peut-être le cas, on va le voir sur-le-champ, mais avec l’amitié qu’il y avait entre cette personne que je ne vois plus depuis des années et moi, amitié qui, si j’en juge par les deux premières phrases du roman de l’autrice à la rencontre de laquelle elle veut aller, reposait sur un profond malentendu. C’est vrai que la littérature et la vie sont liées, sans doute n’est-ce pas une découverte, mais sans doute pas pour les raisons que l’on croit (proustiennes, quoi). Quand la vie sociale n’était pas encore le chef-d’œuvre d’échec qu’elle s’entête à être, j’avais donné le manuscrit à lire à cette personne et n’avais jamais eu que des bribes de phrases vagues et distantes en retour, preuve que notre amitié était déjà finie, et qu’il ne me restait plus qu’à l’enterrer. Mon tort alors, c’est la question que je me pose à présent, mais que je ne m’étais pas posée alors, à tort, mon tort alors fut-il de ne savoir pas enterrer l’amitié, de la garder moribonde comme le souvenir de quelque chose qui ne sera plus jamais parce que ce n’est déjà plus et n’aurait peut-être jamais dû être ? Trop d’être, trop de peut-être. Image de plus en plus saisissante dans Il Gattopardo de la puissance virile du prince vieillissant qui étouffe devant le cours de l’histoire, la mutation de la société, son regret de ne pas goûter le parfum de fraise d’Angelica, jouissance qu’il sacrifie pour son neveu qui représente l’avenir tandis que lui est le passé, certes, mais plus fort, plus vrai, plus réel, plus en harmonie avec le pays que ce que l’histoire accomplit. Au fond, roman des trahisons : trahison de la fidélité à soi-même, trahison du pays, trahison du passé, trahison du présent, aussi, les voix qui disent non au plébiscite étant tues, effacées, au profit d’une unité de façade, mensongère, mensonge que la célèbre phrase de Tancredi dit, elle aussi. Or, qu’est-ce qui s’érige sur le mensonge ?

7.9.21

Le fait de ne plus s’étonner de rien n’est pas un signe de bonne santé mentale. Au contraire, c’est un signe de déchéance. Comme face à l’image de ce type qui emploie une expression empruntée au récent vocabulaire du football pour lancer sa campagne électorale à la présidence de la République. Avant (mais quand ? — je ne sais pas, je le dis sans y croire vraiment, renvoyant à une hypothétique époque, tu sais, c’est ce que les cyniques à qui on ne la fait pas te rétorquent toujours, avec leur infaillible esprit de système, cette époque n’a jamais existé, tout a toujours été pourri), avant, on se serait attendu à une chute comme il s’en donne dans les sketches de mauvais goût, mais non : l’invasion de la culture populaire est totale, tout est réduit à ces formes, formulations foncièrement imbéciles, l’élite devançant les désirs de la plèbe en lui jetant sa nullité à la figure, nullité dans laquelle elle s’immerge elle-même devenant par là même son milieu naturel à elle aussi. Aussi, désirant une gloire dont je sais que je ne connaîtrai pas mais que je désire quand même, j’ai conscience que toute gloire est ordurière, a trait aux déchets, aux rebuts aux excréments, à qui aime s’y vautrer. Au milieu du brouillard triste dans lequel j’ai avancé sans savoir où j’allais durant toute la journée, quelques lueurs : les épreuves de Morton Feldman à Middelbourg dont j’ai commencé la lecture ce matin, et les premières pages des Philosophische Untersuchungen de Wittgenstein, que je reprends, lentement, esquisses de paysages, la forme de la phrase épousant la nature de la recherche, dit-il dans la préface dont je n’avais jamais perçu ce qu’elle avait de touchant, d’émouvant, d’élégiaque presque, dans cette espèce de fragilité et de beauté simple avec laquelle il introduit à son ouvrage. Impression d’une dureté enveloppée dans une grande douceur, comme des cailloux dans une bourse en soie. Je m’installe dans les marges du livre, où je griffonne, et circule entre les langues — ma traduction du new-yorkais de Feldman, l’autrichien avec version british en regard de Wittgenstein, et le sicilien solaire de Tomasi di Lampedusa. Pluralité des langues que j’associe dans mon esprit à l’Europe — synonyme lumineux d’un polyglottisme général qui demeure l’un de nos rares espoirs, non d’y survivre, mais d’en finir avec la barbarie.

6.9.21

La vie normale, je connais. La vie normale à laquelle tout le monde aspire. À laquelle tout le monde encourage. Pendant six ans, quarante-six semaines par an, trente-sept heures par semaine, ou dans les environs prévus par la convention collective de l’entreprise, je m’y suis résolu. Et qu’est-ce que cela m’a rapporté ? J’ai pris quinze kilos, me suis mis à boire comme un trou, et n’ai jamais été si malheureux de toute ma vie. Six longues années de dégoût, dépit, ennui. Tout vaut mieux que ça. La vie d’écrivain raté y compris. Et pourtant, j’ai beau essayer de me convaincre, et y parvenir en un sens, de me convaincre que j’ai raison quand même, malgré le fait que je sois un écrivain raté, c’est ce que je veux dire, c’est le plus manifeste, tous les indices me donnent tort, le doute ne se fatigue pas, lui. Et quand je suis fatigué, moi, c’est une forme de désespoir superstitieux qui se fait sentir intense à sa place. Comment s’en débarrasser (du doute, du désespoir) ? Il m’arrive d’adresser des prières auxquelles je ne crois pas vraiment ou d’imaginer des rituels dont l’efficacité est plus que discutable, et comme tout semble inutile. La vérité est assez simple, pourtant, si on la regarde en face (sans tricher, sans se mentir) : je suis tout seul dans mon coin perdu, parfaitement et à juste titre ignoré, et si je continue, c’est plus par entêtement ou par paresse, absence d’autres idées, que par réelle conviction (certitude de ma valeur). Qu’ai-je fait de bien depuis le début de l’année ? Strictement rien. Combien y en a-t-il qui valent bien mieux que moi (plus jeunes, plus beaux, plus intelligents, plus malins) ? Tellement. À la rigueur, mon existence pourrait encore se trouver justifiée si j’entreprenais un projet démesuré, titanesque, mais non, nulle lueur ne se décide à s’allumer. J’ai l’esprit lourd, lent, masse pénible qui pèse, force descendante du haut de l’avant du crâne faisant forte pression sur mes yeux, j’oublie tout — j’oublie tout, mais je ne m’oublie pas moi-même. Sinistre ironie quand il faudrait commencer par là, s’oublier soi-même. Bienheureux les simples d’esprit, cette phrase, ambiguë, contestable, cette phrase ne m’a jamais paru si juste. L’esprit sans esprit, sans conscience de soi, le pur momentané, au lieu de quoi je ressens la trace amère de mon insuffisance, mon inconstance, de ma médiocrité. Demain me fait peur, quand je me retrouverai seul, mais il faut que je me trouve seul, il le faut. Prière, rituel, j’ai entrepris une sorte de jeûne tout en ricanant. Bienheureux qui ignore l’ironie.

5.9.21

Pas de côté. Quand le calme se fait, quelque chose plus claire prend forme. Impression, casque sur les oreilles, de marcher sur un nuage. Contredite par l’odeur nauséabonde des merdes de chien sur le trottoir. Comme un peuple d’enfants qui prendraient plaisir à jouer avec leurs excréments. Ces gens vivent ici à l’endroit même où leurs victimes domestiques sont conduites pour se soulager. Juste en bas de chez eux. Sinon la certitude de n’être pas chez soi, qu’est-ce qui peut bien justifier ce mépris du lieu ? Mais si tu n’es pas chez toi sur terre, où est-ce chez toi ? Le désert de l’esprit se reflète dans la surpopulation du monde. Vaste non-sens à ciel ouvert. La musique décale le temps et, ainsi, la chaleur me tombe dessus, soudain, comme un bloc compact, dense, humide, qui enveloppe d’un coup, gouttes qui perlent dans le cou, j’avance dans cette touffeur lourde et moite avec légèreté cependant, joie certaine pour qui tout disparaît derrière le mur du son. Réducteur de bruits. Les êtres aussi mais les choses surtout, les choses semblent parées d’un voile de distance, non d’indifférence, mais d’étrangeté, sentiment nimbé d’un outre-langage circonspect. Ma perplexité est immense, mais pas désagréable, au contraire, vision du monde avec un œil neuf, le même qu’hier à ceci près que désaxé, détaché des autres sens avec lesquels il n’est plus synchronisé, enfin rendu à lui-même, donc, à son intégrité. L’œil ne voit pas ce que l’oreille entend et cet écart élargit l’espace, le dilate, le son perce les frontières de la perception, d’où cette sensation de flotter, je crois, de rebondir sur le sol avec lequel je prends des distances sereines. Et nécessaires.

4.9.21

Face à la mer que je ne vois pas, et pour cause il fait nuit à ce moment-là, je fais des exercices de respiration improvisés touché-touchant du bout des doigts dans le but de retrouver mon souffle, la paix de mon âme, la tranquillité de mon esprit. Peine perdue, diras-tu, tant il est vrai que, depuis des jours, je suis particulièrement irritable, ne tolérant rien, ne supportant rien, mais pas tout à fait, pas intégralement, si je puis dire, non, le calme que je crée ainsi me semble réel, soudain, tout semble plus apaisé, plus facile, plus accessible, non que je comprenne mieux la nature de mes sentiments, mais je dirais que ceux que j’essaie de chasser s’éloignent. Ne sont-ils donc rien ? (Respire, me dis-je, respire.) La mer est d’autant plus proche que la nuit lointaine. Je n’ai toujours pas la moindre idée de la raison pour laquelle je me trouve sur terre, à l’exception de ce journal qui tient souvent lieu d’unique compagnon, mais j’ai l’impression d’y pouvoir résider quelques instants de plus. Cet après-midi, j’ai repensé à cette idée que j’avais eue l’an dernier (l’ai-je notée quelque part ou me suis-je contenté de la penser ? je ne sais), idée à propos du roman de Musil : que l’Homme sans qualités était le livre de la perte de l’âme, ou plutôt l’autopsie de l’âme post-mortem, pour dire les choses ainsi brutalement, l’autopsie d’un monde sans âme — Ulrich a beau essayé de découvrir comment vivre quand on a perdu son âme, l’inachèvement du roman pourrait indiquer que ce n’est pas possible, on ne peut vivre sans. Et de fait, tout ne nous montre-t-il pas qu’une fois privé d’âme, nous ne sommes plus rien. Et par âme, peut-être ne faut-il pas entendre cette composante religieuse qui nous unit via un dieu à une communauté qui nous dépasse, non, mais plutôt, dirais-je, ce qui fait que nous ne sommes pas qu’un tas de chair, que nous pouvons nous voir doter d’un sens, découvrir une signification aux choses, aux êtres qui paraissent pourtant nous échapper. Sans âme, semblait dire Ulrich, il n’y a que des possibles, et l’époque pouvait lui faire accroire que ce n’était qu’une question de temps avant de trouver comment les actualiser, mais le laps qui s’est écoulé depuis lors (un siècle à peu près) nous suggère qu’il n’en est rien : sans âme, tout n’est que possibles, en effet, qui demeurent là, hors de notre portée, sans entendement aucun. Oh, je ne dis pas que mon autothérapie spontanée cherche à pallier mon absence d’âme, non, ce n’est pas ce que je dis, mais n’ai-je pas besoin de tout cela, de tous ces rituels désincarnés précisément parce que là, il n’y a plus rien ? , oui, mais où là ? Où notre langage, écrit quelque part Wittgenstein que je cite de mémoire, où notre langage nous laisse présumer un corps et où il n’y a pas de corps, là, aimerions-nous dire, il y a un esprit (Geist). Mais bien évidemment, ce n’est pas une solution, encore un problème de plus. Et nous les accumulons, et l’absence de solutions ne nous ouvre pas d’horizon. Que faire de la mort de l’âme ? Est-ce que cela revient, en quelque sorte, à se demander : « Que faire de la mort dans l’âme ? », « Que faire la mort dans l’âme » ? Ou bien est-ce que les deux questions n’ont rien à voir ? Comment savoir ? Je me les pose toutes les deux et chacune éclaire une autre question d’un jour particulier. Oui, c’est vrai. C’est vrai, mais laquelle ? — Note marginale : si j’écris mon journal à une autre heure de la journée, disons, plutôt que dans les trous, tous les soirs, sera-t-il d’une nature différente ? Libérera-t-il quelque chose qu’il empêche autrement de voir le jour ? Est-ce que je me pose trop de questions ? Là-dessus, si tu le veux bien, gardons le silence. Pour l’instant.

3.9.21

Rien. L’image (le souvenir), peut-être, d’un coucher de soleil. J’envisage d’écrire une sorte de poème contemplatif qui se fondrait en quelque sorte dans le τί ἐστι de ce qu’il décrit et ne parviens qu’à concevoir de la colère. Que j’exprime — bêtement (j’insiste là-dessus : la bêtise). Et puis, la bassesse, aussi. Durant l’après-midi, pensant découvrir quelque chose qui m’aurait échappé, je relis des textes que je trouve mauvais, mais sans me souvenir si je les ai jamais trouvés bons. Comment savoir ? Dans l’impossibilité de redevenir celui que je fus (et puis, celui que je fus le savait-il ?), je ne puis me fier qu’à mon moi présent, fugace lui aussi, sinon fuyant. D’autant que, il me faut le dire, me devant à la vérité, ce moi-là, je ne l’aime pas. Il me tarde d’en devenir un autre, mais ne semble pas le pouvoir. Ou alors, cet autre non plus ne me convient pas. Est-ce que j’étouffe ? Au lieu de cette manière de poème lyrique en hommage à la Méditerranée, ses dieux, ses philosophes, ses héros, ses paysages, ses monstres, ses martyrs, je me contente insatisfait de l’élégie de moi-même. Voudrais laisser page blanche mais me sens coupable à l’idée de le faire, de ne rien faire. Pourtant, qu’est-ce que je fais d’autre ? Je cherche la Grèce de moi-même.

2.9.21

Mon dernier acte, quel sera-t-il ? Il fait trop gris pour un deux septembre sur les rives de la Méditerranée. Ou alors est-ce le ciel qui tente de déplorer la rentrée ? Parfois, j’ai les idées de mon époque, et cela me désole. Je me dis Mais comment peut-on vivre ainsi ? je me regarde et ajoute Est-ce que j’ai grossi ? Oui, non, ça dépend des jours. Peut-on être plus terre à terre ? Il arrive bien quelquefois qu’on soit plus bas que terre. Oh non, pas de grammaire. J’essaie de voir ce qui se trouve derrière le rideau tiré. De ce côté (que je ne vois pas), l’ancienne, de l’autre là-bas (que je ne vois pas non plus), la nouvelle. Je ne suis jamais content de rien, c’est l’impression que j’ai, et cette impression elle-même ne me convient pas. Qu’est-ce que je vais devenir ? est la question la plus désespérante qui soit : on ne le sait pas. Quand je me la pose, j’ai envie de mourir, ou peut-être de m’éclipser, un instant, une éternité, dans un battement de cils, fossile, s’installer dans la durée, mais par soustraction. Je devrais prendre part à quelque chose et contemple les marques que les élastiques ont laissées sur ma peau en haut de ma cuisse droite. Je devrais prendre part à quelque chose (déconstruire, par exemple), et si je ne le fais, ce n’est paresse, mais snobisme, plutôt. C’est vrai qu’il m’arrive de me plaindre que je suis tout seul, nul n’est à un paradoxe près, alors même que je suis une île. Lisant Tomasi de Lampedusa, in italiano nel testo, pour ainsi dire, je rêve d’antique Sicile, immuable, parce qu’il faut toujours s’imaginer une autre vie, un autre monde, terre brûlée par le soleil, poussière et cigales, c’est un autre temps qui pourrait encore être le nôtre. Si seulement. Si seulement quoi ? — je ne le sais pas. Je note des phrases comme : « Intorno ondeggiava la campagna funerea, gialla di stoppie, nera di restucce bruciate; il lamento delle cicale riempiva il cielo; era come il rantolo della Sicilia arsa che alla fine di agosto aspetta invano la pioggia. » Et dans cette attente de la pluie, j’entends celle des dieux que nous fûmes, que le temps revienne où nous le serons de nouveau. Ce n’est pas la passion qui nous brûle ; — brûler est notre passion.

1.9.21

« Music is forbidden in Islam », déclare un taliban à un journaliste du New York Times, mais pourquoi, cela nous ne le saurons jamais, le journaliste n’ayant pas posé la question au taliban. Ou s’il l’a fait, il aura gardé la réponse pour lui. Peut-être n’a-t-il pas osé, de peur de l’offenser, qui sait ? Nous avons la tête enfoncée si profond dans notre postmodernisme décolonialiste inclusiviste que nous n’avons même plus l’énergie de demander à nos interlocuteurs quels sont leurs arguments en faveur de leurs affirmations. Nous nous contentons de juxtaposer des opinions sans la moindre critique et déplorons ensuite que la barbarie prenne le pouvoir. Est-ce étonnant ? À Philippe Descola, dont j’ai découvert avec stupéfaction hier qu’il pensait que notre cosmologie était « la cosmologie la moins aimable » qui soit, j’aurais voulu demander quels étaient ses arguments en faveur de l’assertion, conséquence logique de ses propos cosmiques, selon laquelle la cosmologie des talibans est plus aimable que la nôtre, mais aurais-je obtenu une réponse ? À cette femme couverte de tissu de la tête aux pieds, à l’exception remarquable du minimal ovale règlementaire, qui faisait sa prière dans le jardin public vers la fin de l’après-midi d’avant-hier, à chacune de ces deux jeunes femmes qui se sont installées à côté de Daphné et moi, ce matin à la plage, bonnes bourgeoises qui s’occupent des enfants, et qui à trente-cinq ans à peine en totalisaient déjà sept, j’aurais voulu dire le patriarcat, c’est toi, mais que cela m’aurait-il valu, des insultes, au mieux ? Je ne sais pas. Et puis après tout, quelle importance ? Tu peux raconter n’importe quoi, les gens ne t’écoutent pas. Et même si le mal germe et croît dans l’absence de doute, même si nous sommes tous des menteurs antisceptiques, ce n’est pas la vérité qui compte, les dominées le demeurent et les dominants font ce qu’ils savent faire, des concours de domination. Personne n’en a rien à faire des conséquences logiques de ses assertions, des conséquences morales de ses agissements, il s’agit de jouer la comédie qu’on s’est donné pour but de jouer, la bonne musulmane, la bonne épouse, l’intellectuel bien-pensant (en ce qui le concerne, c’est à celui qui ira le plus loin dans la haine de soi, c’est ce qu’on attend de lui) : on enferme la signification de l’existence entre ces murs étroits, assurance d’une vie réussie. Prenant mon chemin de traverse un peu avant une heure de l’après-midi, après être allé transpirer toute la bêtise grasse de mon humanité, je pensais à tout cela, c’est vrai, malgré la chaleur et la sueur. À tout cela, et à ceci, me suis-je dit, que la religion musulmane est supérieure à la nôtre, je veux dire aussi : à notre absence de religion, non parce qu’elle tend à l’hégémonie, ni parce qu’elle défend des propositions absurdes, ou que la femme y est dominée, mais parce qu’elle a encore assez de force et de vitalité pour contrôler les corps, ne pas les laisser aller à la dérive, donner du sens aux actes, ritualiser le quotidien. Nous, qui ne sommes pas assez forts pour être irreligieux, parce que nous n’avons pas la vitalité nécessaire pour nous donner à nous-mêmes nos propres règles, souffrons terriblement de ce manque de religion, nous cherchons dans les pratiques les plus irrationnelles, les plus superstitieuses, les rites adossés au néant, l’ascétisme sans transcendance, le travail qui n’ouvre à nul salut, la sexualité réflexe, de quoi combler ce vide. Et ne l’y trouvons pas — qu’un vide encore plus grand. Est-ce étonnant ? 

31.8.21

31 août
les touristes désertent le rivage
dans ce vide soudain
un père de famille dort
sur la plage
domicile temporaire
de leurs vies mobiles
trois enfants plus un
sont présence incongrue
qui n’attire que regards brefs
sans commentaires
indifférence à peine dérangée
monstres
au milieu de nos existences perdues
vaines comme le temps
comme les plaies qui se referment
le sourire qui se fige
les traits qui se tirent
vers le bas
allongés au soleil
devenu plus pâle
de l’été qui va prendre fin
enfin
les touristes ont déserté le rivage
pour leurs séjours urbains
et après ce départ banal
régulier
moi
je prends le bain
puis regarde alangui
mon enfant qui joue
dans les flots
nymphe de ces lieux où
des corps nus sinon quasi
à défaut d’explication
agitent leur amoncellement
enfants sans parents
colonies de l’absence
à moins qu’une femme
dont la mère non
se voile
de la disparition
de la décolonisation l’histoire
à l’envers
sur le sable
qui sait ?
si mille avant moi n’ont pas tracé
la solution de l’énigme
depuis lors effacée par les tas et les pas
de nos semblables humains
édifices effondrés
chute sans empire
rien que d’habitude
or
ne sommes-nous pas des dieux
friables
sous nos chevelures de plastique ?
je plonge la tête sous l’eau
ferme les yeux sur l’autour
quelque chose qui vibre
se pourrait-il faire sentir ?
(est-ce la réponse à la question —
mais laquelle ?)
enfant moi-même
je ne pouvais m’immerger
cela m’était interdit par d’obscurs décrets
pesant sur mes oreilles
et fugue forcée
dans le noir tout à fait
des vapeurs dormitives
avec lesquelles
on me chassait de moi-même
pour opérer
ainsi
jadis
opposées
la mer et l’oubli
se rejoignent-elles
dans un sommeil plus profond
sorte d’écueil évité
d’un été en exil
tel héros marin
tel antique plongeur
ceci est ma tombe
ceci est mon temple.

30.8.21

Un labyrinthe dans lequel on ne risque pas de se perdre est comme une bombe dont on sait qu’elle n’explosera jamais. Inoffensif. D’ailleurs, un labyrinthe dans lequel on ne court pas le risque de se perdre n’est pas un labyrinthe, c’est un parc d’attractions. On ne va pas à la rencontre de la mort, on s’y promène en famille. Ici, nulle ténèbre, mais un bon bol d’air frais. Déambulant ainsi, muni d’un bracelet de papier bleu sur lequel est inscrit un numéro de téléphone à composer au cas où nous ne retrouverions plus notre chemin, en indiquant le chiffre inscrit sur le panneau près duquel nous nous trouvons, un employé nous indiquera comment nous tirer de ce mauvais pas, voire viendra nous chercher, dans le Labirinto della Masone, œuvre issue de l’imagination érudite de Franco Maria Ricci et sise en bambous dans la campagne parmesane, l’on a beau s’imaginer, Thésée nu, une torche à la main, fil noué autour de la taille, s’avançant dans la pénombre pour venger la mort de tous les jeunes gens assassinés avant lui et s’enfuir ensuite avec la fille du roi, précisément voilà, on ne peut que l’imaginer, on ne ressent pas le danger parce qu’il n’y en a pas. Quelque part, Franco Maria Ricci déclare que c’est en pensant à Borges qu’il a eu l’idée de son labyrinthe et c’est d’ailleurs en hommage à l’aède portègne qu’au centre du labyrinthe se trouve une bibliothèque. Or, une telle situation est révélatrice de notre monde : de la même façon que la culture populaire désactive la culture par le kitsch, la rendant inculte par défaut, la grande culture la neutralise, la rendant inculte par excès. Dans les deux cas, c’est à une culture sans chair ni sang que nous avons affaire. Dans la culture populaire, même la violence est kitsch, feinte, jouée, parodiée. Dans la grande culture, enfermée dans les livres, elle est si loin qu’elle tombe dans l’oubli. Personne n’est plus en contact avec la nature sauvage, bestiale, l’animalité si brute qu’elle en devient étrange, double, passionnée, dévorante, assassine. Qui sent vibrer en soi cette histoire dans laquelle un ingénieur fou, bâtisseur d’édifices dont on est destiné à ne pas sortir, inventeur d’ailes pour aller embrasser le soleil, met au point un simulacre de vache, sorte de cheval de Troie à l’envers, pour que Pasiphaé, femme de Minos, que Poséidon a rendu amoureuse du taureau que le roi ne lui a pas sacrifié, cachée dedans, puisse s’accoupler avec lui et donner naissance à un « monstre à double apparence — jeune homme et taureau — geminam tauri juvenisque figuram » (Ovide, Métamorophoses, VIII, 169, c’est Danièle Robert qui traduit) ? Qui sent le sexe de la bête pénétrer le sexe de la femme ? La quantité de stupre et de sang mêlés qu’il faut pour faire une civilisation, nous l’avons oubliée. Notre culture nie ce mélange de toutes ses faibles forces, le refoule dans une imagerie débile ou le relègue dans les pages de la sophistication la plus grande. Ou bien le parc d’attractions ou bien la bibliothèque, mais plus de vie, nulle part, plus d’explosions de vitalité, d’êtres précipités, voués à leur perte par des forces plus grandes qu’eux, qui les emportent vers l’abîme du triomphe. Voyage en voiture.