29.8.21

À la fondation Magnani-Rocca, dans la campagne parmesane, on peut voir une œuvre que tout artiste rêve de réaliser, quel que soit son art. Il s’agit d’un tableau qui représente la vue que le peintre a depuis son studio. Coupé en deux, si les six dixièmes situés sur la droite de la toile figurent bien le genre de paysage que l’on s’attend à voir quand on regarde un tableau, les autres quatre dixièmes, quant à eux, qui cèdent la place à un mur qui obstrue la vue, sont aveugles. Ou presque. Le regard attentif ne tarde pas, en effet, à déceler des aspérités, une lézarde qui fissure le mur, petit serpentin noir qui ponctue un espace autrement vide. Ce tableau, intitulé Cortile di via Fondazza, Giorgio Morandi l’a peint en 1954. En un sens, il paraît presque banal, trop banal pour qu’on s’y arrête. Oui, banal, au même titre qu’une nature morte de Chardin, une de Cézanne pourront paraître banales. Une raie, une pastèque, un chat, des pommes, qu’est-ce que c’est ? Et pourtant, comme je l’ai dit, c’est une œuvre que tout artiste rêverait de faire. Le mur qui cache le paysage, le peintre ne le cache pas. Il montre une vie plus secrète que la vie à laquelle nous prêtons nos attentions, mais plus vraie aussi peut-être. Cette disparition du paysage, cette disparition du monde est à ce point sensible que l’artiste a pris soin de signer là en blanc sur un mur blanc cassé lui-même de sorte que le paysage disparaissant derrière le mur, le nom de l’artiste lui-même disparaît dans le mur, se fondant en lui. Est-ce que l’artiste est un mur ? Peut-être. Peut-être l’artiste doit-il se confondre avec les murs, se faire comme eux car, la disparition du paysage derrière le mur est aussi la façon dont le paysage apparaît derrière le mur. L’asymétrie légère (quatre dixièmes à gauche, les six autres à droite), l’asymétrie légère mais sensible ne fait pas pencher le tableau d’un côté plutôt que de l’autre, au contraire, elle en garantit l’équilibre parfait, sans immobilité. Myope, quand on s’approche très près du tableau pour, ayant ôté ses lunettes, voir de plus près ce qu’il en est, on s’aperçoit que la fissure qui serpente, le fait comme la cime des arbres, que ce sont les mêmes lignes (la même technique, si j’osais dire, mais je ne peux pas employer un mot si stupide, faisant comme si j’y connaissais quelque chose,) qui servent à faire des arbres et à faire des fissures dans les murs. Il n’y a pas des choses pour faire les arbres et des choses pour faire les murs, il n’y a qu’un seul mobilier du monde, qu’une seule ontologie. La disparition du paysage derrière le mur montre la grande unité du monde, sorte de monisme sans nulle métaphysique sous-jacente, tout est à plat, tout est là.

28.8.21

Le matin, ce sont des nonnes en habits bleus et blancs qui passent et, le soir, de jeunes adolescentes en vêtements minimalistes qui viennent se saouler et rouler par terre sous mes fenêtres, Borgo Serena. Est-ce à dire que les vierges ivres de la nuit seront les sobres religieuses du matin ? Insoupçonnables métamorphoses de l’humanité. À Daphné qui, en l’église San Giovanni Evangelista, me dit Nelly, a fait le vœu de vivre en Italie, je dis quelque chose que je n’avais peut-être pas encore compris de façon si claire : que nous aimons l’Italie pour autant que ce n’est pas la France, pour autant que nous n’y vivons pas. Comme s’il y avait une sorte de loi proportionnelle entre le désir de l’une et la vie de l’autre. Mais non, Daphné ne croit pas en Dieu, les miracles lui paraissent des choses irrationnelles. J’ai beau lui dire que c’est précisément ce qu’ils sont, un peu comme par définition, cela ne la convainc pas. Alors je lui demande si elle est polythéiste, et elle me répond que oui. Les mythes sont des μύθοι, des histoires, donc, cela ne fait aucun doute dans son esprit, ce sont des fictions, mais les miracles recèlent quelque chose d’autre, une réalité qu’elle ne semble pas vouloir accepter (exactement, si j’ose faire ce rapprochement vulgaire, exactement comme elle n’a jamais cru au père Noël). Chez quel auteur ai-je lu que le polythéisme était la religion spontanée des enfants et le monothéisme, une religion plus mûre, plus adulte ? Je ne parviens pas à m’en souvenir. Est-ce ainsi que l’on s’explique la croyance en l’irrationnel chez les esprits éclairés, par cela qu’il faudrait faire un effort pour s’élever à la possibilité du surnaturel ? Ivresse des ruelles contre ivresse des cieux, non, je ne peux pas résumer les choses ainsi. Et pourtant, n’est-ce pas le même appel, le même désir d’un dépassement de la conscience ordinaire qui motive l’ébriété et l’ascèse ? Il y a quelque chose d’insupportable dans le monde matériel dont la matière même exige qu’on s’en affranchisse. Et, du moment que l’on souffre, du moment que l’on jouit, tous les moyens sont bons. Nunc et in hora mortis nostrae. Amen.

27.8.21

Tout à l’heure, au lieu d’écrire cette page de journal comme je l’avais envisagé, je me suis endormi. C’était la fin de l’après-midi. Je m’étais dit que j’allais m’allonger quelques instants sur le lit, quelques instants seulement, raison pour laquelle je n’avais pas pris la peine de me déshabiller, pas même de défaire le premier bouton de ma chemise, tout juste d’enlever mes chaussettes et puis, dans un éveil à moitié, de tirer un pan de couverture sur mes pieds, nus eux, mais deux heures plus tard, j’étais encore là. Dans la même position : sur le dos, tête sur l’oreiller, mains jointes sur la poitrine, un gisant absolument. Pour être honnête (comment pourrait-il en être autrement ?), pour être sincère, je dois à la vérité de le dire, je ne sais pas ce que j’ai fait de pire : ne pas l’écrire, cette page, ou bien me réveiller. Question un peu imbécile, on va le voir, en effet, puisque, si je ne m’étais pas réveillé, cette page, je ne l’aurais pas écrite non plus. Envisageant cette éventualité, je me dis que cela n’aurait peut-être pas été plus mal, oh, je ne dis pas de ne pas l’écrire, cette page de journal, je ne suis pas radical à ce point, n’exagérons rien, j’ai beau me flatter en public de la hausse de mes statistiques, je ne suis pas bête, je ne me leurre pas, je le sais, elles qui ne sont pas ethniques, ces statistiques ne reflètent pas grand-chose d’autre que l’absence quasi absolue d’intérêt que suscite l’œuvre que je suis en train d’essayer d’élaborer (essayer, j’insiste sur ce mot, il ne faut jamais cesser d’essayer, j’insiste sur ce mot, quand on le fait, enfin, quand on ne le fait pas, quand on cesse, on se sclérose, on trouve des trucs, des recettes, l’horrible petite musique qui plaît tant mais qui ne témoigne jamais que d’une seule et unique chose : la haine de l’invention, l’amour d’un soi fantasmé qu’on ne peut guère que singer), non, pas ne pas l’écrire, non, mais de ne pas me réveiller. Un sommeil éternel, la dormition (c’est une façon de parler, bien que, je le répète, il n’y ait que des façons de parler, mais où est-ce que je l’ai déjà dit ?). Si je ne m’étais pas réveillé, après tout, la question de savoir s’il fallait l’écrire ou non, cette page de journal sur laquelle je me suis endormi, cette question ne se serait plus posée, elle aurait été résolue, d’un coup d’un seul, dans une absence définitive, au monde, en tout cas, à moi, peut-être pas, tant il est vrai que qui dort, s’absente du monde et des autres, mais demeure présent à soi-même. Écrivant cette page après m’être réveillé bien malgré moi, je conçois avec précision — vertu du sommeil — tout ce qui sépare mes préoccupations des préoccupations de mes contemporains. Et c’est peut-être la raison pour laquelle je regrette tant mon réveil : parce qu’il signifie des retrouvailles déplaisantes avec les êtres qui partagent la même époque que moi, le même monde que moi. Ces êtres, je les ai vus il y a quelques jours à la Une d’un magazine qui agonise chaque mois un peu plus d’avoir été jadis à la mode toutes les semaines. Des gens, deux blancos et deux plus basanées, comme on dit dans le jargon de la guerre de leurs races imaginaires, des gens y posaient avec un air pathétique, manière de montrer qu’on est sérieux, qu’on ne plaisante pas, qu’on est là pour en découdre, tremblez bourgeois, la révolution est à votre porte ! sur une feuille de papier glacé. Sur la couverture du magazine, il y avait écrit : « La relève, c’est eux » (manque dégueulasse d’inclusivité, remarquera-t-on en passant, preuve de la hasbeenité de la publication) sans que l’on prenne la peine de nous expliquer de quoi ils étaient la relève tous ceux-là. Probablement parce que cela allait de soi : tous ces gens-là incarnaient par leur image même la reproduction du monde qui était censé les précéder. Et ne jamais changer. On fait de grandes phrases, de grands procès, des têtes vont tomber, les révolutions se font dans le sang, mais in fine on le sait bien ce qu’on voudrait : prendre la place des accusés. Rien ne vaut que la position ; la vérité, ça ne rapporte pas. Réveillé, en fait, je ne le suis pas tout à fait. J’ai l’impression de rêver encore, de ne pas être sorti d’un songe détestable, qui me poursuit où que j’aille, on me dirait obsédé, mais ce n’est pas exact, je suis fatigué, je voudrais dormir tout mon soûl, toute une éternité. Oui, mais voilà, l’éternité, ça n’existe pas.

26.8.21

Si une journée passée dans une voiture ne sert à rien, à quoi bon la raconter ? À rien. Ou bien alors à l’oublier ? Ou bien encore à en faire d’elle quelque chose qu’elle n’était pas destinée à être ? De fait, je n’ai rien à raconter de cette journée. Rien de mémorable. À l’exception de ces trois heures incompréhensibles dans les environs de Parme, trois heures durant lesquelles, c’est pour cette raison que nous nous en souviendrons, il ne se passa rien puisque nous ne bougeâmes pas, n’avançâmes pas. Presque pas. Ou alors au pas. Preuve de l’existence de la vie moderne. Absolue. Trois heures. Heures mortes, c’est le cas de le dire. Chaos immobile. Masse d’êtres hagards qui ne comprennent pas pourquoi ils sont là alors que c’est précisément là où ils devaient être, là où ils voulaient être. Le mouvement a ceci de paradoxal qu’il ignore tous les points par lesquels il doit passer sans lesquels il ne saurait exister, mais réduit à ces points, il n’existe plus. En somme, enfin, non, en division, le mouvement est et n’est pas la somme des points qu’il parcourt. Mais alors, bougeons-nous seulement ? Matière à paradoxes éléates, sauf que rien ne bouge que ce qui possède en soi le principe de son mouvement. Quelques heures plus tard, enfin parvenus à destination, dans la rue, je regarderai l’enfant danser. Perfection en acte, en acte c’est-à-dire en mouvement, perfection en mouvement qui épuiserait même le plus désenchanté des désespoirs.

25.8.21

Toujours cette même passion pour la grammaire philosophique. Avec laquelle, j’essaie de substituer à l’énoncé un peu grossier de l’autre jour : « Les gens sont des cons », un autre plus précis, moins épidermique en quelque sorte, comme : « Une minorité maintient, par intérêt, profession, malignité, la majorité dans une situation de dépendance intellectuelle, morale et sentimentale telle que cette dernière se trouve dans un état de faiblesse proche de l’analphabétisme ». Mais je ne sais pas si je suis plus avancé. Tout ceci n’est-il pas exagéré ? D’autant que l’impression de débusquer un complot derrière la réalité me semble ridicule, en tout cas, elle me déplaît. Les choses sont beaucoup plus simples, me semble-t-il. Un exemple : cette femme influente dans le milieu salue la parution de deux romans écrits par des femmes qui aspirent à devenir influentes en parlant de « Tueuses ». Passé un instant durant lequel je me sens mal à l’aise (un peu plus tard, ayant entrepris de mettre de l’ordre dans mes idées pour analyser la cause de ce malaise, j’archiverai le tweet en question comme manière de pièce à conviction que j’envisage de produire devant le tribunal de ma raison pour m’assurer que je ne délire pas), je me dis que l’intérêt de ces gens-là n’est pas d’en finir une bonne fois pour toutes avec la domination, l’aliénation, dont ils se disent victimes (à tort ou à raison, telle n’est pas la question) pour que nous puissions tous vivre libérés, mais de substituer à une domination qu’ils estiment en leur défaveur une autre domination en leur faveur. Pour renverser la domination, et de dominés devenir dominants. Le vocabulaire employé par la femme de lettres féministe(s) pour parler des femmes de lettres féministe(s) face à la rentrée littéraire est le même que celui employé par l’homme de foot pas féministe pour parler des hommes de foot pas féministe(s) face au but. Mais au féminin. Preuve que, sous des dehors incommensurables, ce sont les mêmes mécanismes, les mêmes processus, les mêmes jeux et enjeux de pouvoir, de contrôle et de domination qui sont à l’œuvre. Exactement les mêmes, malgré le féminin. Le même désir de puissance, de violence, de meurtre coule dans toutes les veines de l’humanité. Derrière le voile des apparences inclusives qu’on présente comme le progrès dans sa version définitive, la porte d’entrée du royaume des fins, la même pulsion de mort est à l’œuvre. Réduction de toutes les différences au même. Ainsi, la fin de l’aliénation nous paraît-elle utopique non en raison d’une espèce de loi qui voudrait que, si elle est possible en droit (théoriquement), elle s’avère irréalisable dans les faits (pratiquement), mais parce que, pour se réaliser, il faudrait que les gens qui accèdent au pouvoir renoncent à ce pouvoir. Ce qui ne se produit jamais. Les avantages acquis ne sont jamais rendus, mais conservés et exploités pour son intérêt personnel. Un peu avant, cette illumination nocturne qui me tiendra éveillé plus longtemps que je ne le souhaitais. Je ne souffre plus, me dis-je. Or, cela représente un handicap. Et, comme je ne vais pas quitter Nelly et Daphné pour le plaisir de me blesser par peur de les blesser, il faut donc que je trouve quelque chose qui me fasse du mal. Ce n’est pas une question de masochisme, c’est peut-être même tout le contraire : l’absence de souffrance m’endort, et il faut que je découvre ce qui me tiendra éveillé, l’aiguillon permanent qui m’interdira de sombrer dans le confort, le dard du taon socratique qui me tirera de mon sommeil dogmatique. M’interrogeant sur la question (d’anatomie et de vocabulaire), je découvre que les taons n’ont pas de dard. Plus précisément, ce sont les femelles qui, se nourrissant de sang, mordent la chair de leur proie avec leur stylet. Avec quoi d’autre, en effet, avec quoi d’autre écrire ?

24.8.21

Mauvaise nuit encore. Pas de festival qui s’achève, ce sont les ouvriers qui ont pris le relais des artistes, comme toujours, mais de nouveau le bruit détestable de ce moteur à explosion, qui déchire ce voile de paix recouvrant le monde qu’est la nuit, vient me tirer hors de mon sommeil. Un jour, il faudra faire la généalogie de la haine de la nuit, du désir de lumière permanente, du fantasme de l’activité continue, sans pause aucune, du 24/7, de ces villes toujours plus immenses qui repoussent la pénombre dans des recoins toujours plus sombres, notre histoire, nous citadins qui ne connaissons pas la nuit et qui, quand nous la découvrons, en avons peur comme des enfants tout neufs. Te souviens-tu de cette nuit noire de Finistère, quand j’avais fait demi-tour sur la petite route menant au port, nous la connaissions bien pourtant, mais elle avait disparu dans le noir de la nuit, et il ne restait plus que deux corps perdus au monde, qui tâchaient d’avancer à tâtons, vers Dieu sait où ? Peut-être est-ce le même motard, mais ce n’est pas la même moto que la veille, je le devine à l’écoute, le bruit n’est pas identique, il est plus aigu, plus pétaradant que ronronnant, ce qui ne le rend pas moins insupportable, simplement différent. J’essaie de m’accrocher à cette différence pour détourner mon esprit de l’insomnie qui le guette et sombrer ainsi dans le sommeil, mais je n’y parviens pas, alors je me dis que ce n’est pas grave, que je dormirai plus tard, vers le matin, c’est toujours quand il est trop tard que le sommeil perdu revient, mais je crois que je m’endors, et je rêve que je suis à Dallas, où je ne suis jamais allé, mais à Houston, mais à Austin, et qu’en revenant, je demande à une amie, qu’avec R nous étions allés rejoindre à Austin, si elle connaît Dallas. Pourquoi Dallas ? Pas la moindre idée.

23.8.21

Nuit striée de réveils. Causés par les infrabasses du concert en clôture, j’imagine, du festival qui a privatisé pendant trois jours l’espace public du parc où j’ai l’habitude de courir et envahi la nuit. Le kilomètre à vol d’oiseau qui me sépare du lieu d’où ne suffit pas à atténuer cette pollution sonore. Histoire du paysage. Causés par le rodéo d’un motard que rien ne semble pouvoir arrêter, que personne ne semble vouloir arrêter. Images de la France. Fille aînée de personne. En conséquence de quels réveils, je me souviens que j’ai fait quatre rêves. Dans le premier, je présentais des ouvrages à GB, livres que j’avais traduits ou écrits, ou les deux, peut-être, ce n’était plus très clair au réveil, ce qui l’était, en revanche, c’est que, sur le dernier, dont je n’étais pas l’auteur, il portait des corrections, commençant bizarrement par la fin et se plaignant de la mauvaise qualité du travail effectué, avant de s’interrompre, me disant qu’il allait emporter le livre pour continuer, puis me le rendre, ce à quoi je répondais en plaisantant qu’il faudrait qu’il m’en procure un autre, vu l’état de celui-ci. Nous rîmes. Ensuite, lors d’un grand cocktail, mon père, vêtu d’un smoking, nous proposait des petits fours. Le deuxième rêve était une sorte d’hymne érotique à la virilité turgescente. Qu’est-ce que tu bandes dur, s’exclamait-t-elle. Dans le troisième, mais je ne suis plus tout à fait certain de l’ordre, ce fut peut-être le dernier, pas le premier, en tout cas, cela j’en suis certain, dans le troisième, je plantais des fleurs. Quant au quatrième, je me souviens de l’avoir fait, de même que je me souviens de m’en être souvenu au réveil mais, tandis que je me souvenais des autres, je dus l’oublier. Étrange trou. D’où cette fatigue légère que je ressens depuis le réveil. Causée par la course aussi que j’ai faite hier en fin de journée, 9 kilomètres dans la ville, à cause du parc donc fermé, 9 kilomètres sous une chaleur lourde et épuisante. Séquelles bénignes, mais séquelles quand même. Dans le Bal de Sceaux dont j’ai terminé la lecture hier au soir, Balzac oppose l’amour à la société. Émilie, qui a toujours été la juge implacable des ridicules de ses contemporains bien au-dessus desquels elle se tient dans sa tour d’ivoire, Émilie tombe amoureuse de Maximilien. Coup de foudre réciproque. Mais, quand elle le découvre calicot, tous leurs projets communs s’effondrent. Elle finit par épouser un vieil oncle qui se refuse à mourir. Et quand, à la fin du roman, elle reverra Maximilien qui, devenu riche, aura retrouvé toute la noblesse de sa particule, il sera trop tard. Balzac conclut son roman par cette remarque cruelle : « En ce moment, M. de Persépolis lui dit avec sa grâce épiscopale : “Ma belle dame, vous avez écarté le roi de cœur, j’ai gagné. Mais ne regrettez pas votre argent, je le réserve pour mes petits séminaires.” » L’argent et les sentiments ne font pas bon ménage. La société, je l’ai dit hier, la société n’aime pas l’amour, qui menace l’ordre qu’elle établit pour se maintenir dans son empire. Un peu plus tôt dans son récit, Balzac, anticipant la chute pathétique en une phrase géniale, avait décrit ainsi la transformation d’Émilie : « Peut-être, après tout, son égoïsme se métamorphosait-il en amour. » En amour, c’est-à-dire : en un sentiment antisocial. Contre la cohérence des dispositions constituées en seconde nature par le milieu (la position dans la hiérarchie sociale, l’argent, l’éducation, la certitude de sa supériorité), l’amour introduit du désordre. Découvrant ce qu’elle s’imagine être la basse extraction de son amant, l’amour, par la force des préjugés sociaux, se métamorphose à l’envers en égoïsme. Le sujet clos sur lui-même, contrairement à ce que donne à penser une sociologie idéologique grossière, est l’individu entièrement socialisé, dont l’égoïsme accomplit le rôle que la société lui donne : croyant faire ce qu’il veut, c’est-à-dire se croyant libre, il renforce le déterminisme dont il est l’objet. L’individu qui, par l’amour, s’ouvre à une autre dimension de l’existence, est le seul qui soit vraiment libre parce qu’il change, se transforme, accomplit sa métamorphose, dit Balzac. Que cette évolution se solde par un échec, dit encore Balzac, n’est pas la preuve de l’irréalité des sentiments individuels, de l’amour en l’occurrence, mais de la violence que la société fait subir à ses membres, véritables martyrs, comme l’était en un sens inverse l’Augustine de la Maison du chat-qui-pelote, véritables martyrs dont l’élan se fracasse contre le mur d’enceinte invincible du monde social.

22.8.21

Je passe la majeure partie de la matinée à essayer de résoudre un problème de nature technique qui n’existe pas ou alors s’est résolu tout seul. Mais cela n’existe pas, les problèmes qui se résolvent tout seuls. À moins que j’aie trouvé la solution en dépit de moi, sans en avoir conscience, qui sait ? Quand je m’en aperçois, j’essaie de ne pas succomber à la tentation de donner un sens moral à cette aventure minuscule, j’essaie de ne pas faire de l’histoire de cette matinée perdue à ne presque rien faire l’histoire de toute notre vie. Et comprenant que c’est plus difficile que je ne le crois, il me semble que cette propension à trouver un sens moral aux moindres fragments de nos existences, comme à trouver une dimension esthétique à tous les aspects de nos vies et de leur environnement, même les plus repoussants, vient du fait que nos existences sont foncièrement nulles, vaines, mal vécues, voire pas vécues du tout. D’où, me semble-t-il donc, cette propension au superlatif, cette volonté de voir de la politique partout, de faire de chacun de nos gestes, de chacune de nos déclarations un manifeste pour le bien de l’univers. Si nous étions sincères — mais qui peut se flatter de l’être ? —, si nous étions sincères, nous avouerions qu’il n’en est rien, que nos gestes ne sont que des mouvements plus ou moins bien exécutés, nos déclarations guère plus que les éructations d’estomacs gavés d’aliments indigestes. Oh, bien sûr, ce n’est qu’une façon de dire la vérité, parmi d’autres, bien sûr, mais qui pourrait bien avoir le désir d’une telle vie, qui en supporterait la seule idée ? Me trouvant incurablement imbécile, il vaut mieux que j’érige cette bêtise crasse en signification supérieure et édifiante afin de tromper mon monde qui, après tout, je suis comme lui, il est comme moi, ne demande que ça. Il faut de l’énergie pour anéantir le mensonge et l’hypocrisie (ne serait-ce qu’à nos yeux à nous-mêmes), une énergie que nous préférons investir ailleurs, dans la réussite professionnelle, la multiplication des partenaires sexuels, la possession d’une plus grosse voiture, d’une plus grande maison, de plus gros seins, l’indécente quête de la célébrité, partout où elle se gaspille en pure perte, une dépense sans reste, sans histoire. Et nous endormir avec le sentiment veule du devoir accompli. Dans la pénombre encore, au réveil, j’avais gardé les yeux fermés quelques instants de plus, cherchant non pas de bonnes raisons de me lever, qui est sincère les connaît déjà ou sait qu’il n’en est pas, mais une idée à contempler ainsi, allongé. Les traces qui semblaient avoir été faites par d’invisibles griffes sur ma peau il y a quelques jours disparaissent peu à peu. Par la fenêtre, j’observe des femmes venues de l’autre rive de la Méditerranée observées par un homme qui, torse nu, déjeune seul et debout sur son balcon, un coup d’œil succédant à une bouchée. C’est l’été.

21.8.21

Les gens sont des cons (je simplifie), tel est le problème, mais pas la solution (ce serait trop simple). Nelly et moi, nous discutons longuement au sujet de l’un de nos désaccords (pas sur le fond, sur la forme), qui pourrait se résumer ainsi : faut-il être ou non un justicier moral ? Moi, je ne le pense pas. La discussion dure plusieurs jours, par intermittence, car nous ne faisons pas les choses à moitié. Et soudain, je pense : quand nous avons décidé de faire baptiser Daphné, l’opposition d’une partie de notre famille ne nous a pas fait changer d’avis. Pas plus que les explications que nous avons pu donner pour justifier notre choix (des arguments, quoi) n’ont fait évoluer la position de l’opposition. Tout le monde est resté dans son camp plus ou moins retranché, plus ou moins éclairé. Pour caricaturer, ainsi, on pourrait dire que nous vivons dans une sorte de monadologie sociale sans harmonie préétablie : nous sommes tous enfermés dans nos mondes privés, ne communiquons pas, ne pouvons pas le faire. Mais alors comment se fait-il que nous rencontrions quelqu’un avec qui nous partageons le même sentiment, la même conviction : les gens sont des cons ? Y a-t-il des failles dans les monades, des lézardes par où passe la lumière ? C’est nécessaire. La fissure de la monade, c’est cela l’amour. La société passe son temps à se défendre (la sociologie est l’arme d’autodéfense de la société) contre l’individu. Combat rapproché. Les sentiments sont socialement déterminés, dit-elle. D’ailleurs, tous les comportements le sont. Comme si l’individu représentait une menace pour la société. Un danger. Ce qui est vrai. Mais pourquoi la société, qui est l’incarnation de la force, craint-elle l’individu, lui qui, seul par définition, est l’incarnation de la faiblesse ? La société n’aime pas l’amour ; elle n’aime que ce qu’elle peut déterminer. Elle se représente (parce que, oui, même la société fantasme) comme l’harmonie préétablie de notre monadologie. Et pourtant, ça déraille. Il le faut. Chance de joie.

20.8.21

Fatigue, mais morale dirais-je. Or qu’est-ce ? De la lassitude, peut-être. Un sentiment, aussi, qui se dégage à la faveur d’une question posée, comme sortie d’un brouillard épais. Pourquoi vivons-nous avec des gens que nous n’aimons pas ? Pourquoi coexistons-nous ? C’est tout le problème de la vie sociale : pour justifier le fait que, par contrainte, par inadvertance, par hasard, par force, même celle des choses, les individus partagent leur existence avec d’autres individus qu’ils n’aiment pas, s’organise un monde social de telle sorte que cette antipathie naturelle paraisse dérisoire et détestable au nom d’un principe, d’une cause, d’un nom plus grand que cet élan spontané qui fait défaut (c’est le principe de la théocratie, de la monarchie ou de la république) et si une telle unité n’est pas possible, on fabrique alors une autre version de cette cohérence, plus faible, d’apparence moins totalitaire, mais d’essence identique (c’est la fraternité, la diversité). Dans tous les cas, c’est la même parodie du sentiment qui est à l’œuvre : comme les sympathies et les antipathies ne se commandent pas, sont substitués à ces propensions, ces élans, ces instincts, des comportements réguliers, normaux. Plus l’individu s’éloigne de lui-même, de la vie, et plus il aspire à la normalité, à être reconnu, comme tout le monde, plus il se confond avec la société. En ce sens radical, la société est l’ennemie de la vie. Qu’elle étouffe, canalise, interdit, gère. Et certes, il n’est pas possible de le nier, certes, la société protège la vie en garantissant la sécurité de tous — protection dont la figure archétypale est le grand Léviathan —, mais même le Léviathan n’est pas assez puissant, pas assez fort, pour gommer le point d’interrogation qui innerve tout individu digne de ce nom ; — toute singularité. Le singulier, l’idiot, l’individu agit sur le cours de l’histoire, qu’il accélère ou ralentit, en rappelant la valeur du sentiment sauvage, inéduqué et inéducable, en l’affirmant contre toutes les habitudes trop bien consenties. La société n’aime pas l’individu qui fuit quand on lui ordonne de rester, se sacrifie et demeure quand on lui fait miroiter des ailleurs pleins de promesses. La société ne peut pas aimer, seul l’individu le peut, lui à qui, toujours, on l’interdit.