19.7.21

Les chiffres parlent d’eux-mêmes, et de rien ni personne d’autre. Ils sont égocentriques. Ce matin, courrier de C. que je lis les yeux mi-clos, pas encore réveillé. Il me dit que, cette année, s’est vendu un exemplaire de chacun des deux livres de moi qu’il a publiés. 1+1=2 je calcule de tête. Et je ne sais ce qui est le plus détestable : commencer la journée ainsi, avoir conscience de susciter si peu d’intérêt ou me dire que je ne peux guère espérer mieux que cela, que mon horizon se résume à : ne pas vendre de livres, ne pas « gagner sa vie », comme on dit, écrire dans l’indifférence presque totale, ne même pas être voué à l’oubli post mortem car vivre ignoré. De fait, il me faut faire un effort supplémentaire pour parvenir à m’extirper de l’espèce de noirceur qui envahit l’être, le néant à l’état pur. Qui n’aurait pas besoin de le faire, cet effort de plus pour sortir du lit, vivre sa vie ? Je le fais. Prends un petit-déjeuner frugal (jus d’orange, café, yaourt de brebis) avant d’aller courir dans la chaleur déjà omniprésente. Avant d’ouvrir la porte, j’entends Daphné qui se lève, sort de sa chambre et vient me donner un baiser. Splendeur matinale de l’enfant. Aussi, me dis-je, toutes ces histoires de chiffres, me concernent-t-elles moi ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes, mais pas de moi. Si je dis que j’ai vendu un exemplaire de mon livre, qu’est-ce que cela dit de mon livre ? Absolument rien. Les chiffres ne sont que des zéros absolus. Est-ce pour me rassurer que je le prétends ? Probablement, bien que je croie qu’il y a une certaine part de vérité dans mes propos (sinon, c’est vrai, après tout, pourquoi les tiendrais-je, ces propos ?). Mais n’est-ce pas exactement le contraire que dit cette publicité que je vois depuis quelques jours pour richeonline (je n’invente rien, malheureusement, le monde est ainsi fait que je n’invente rien, pas nécessaire) ? Où un type connu, un présentateur de télévision, je crois, demande à un autre type connu, un rappeur, j’imagine, mais peut-être que je me trompe, on ne sait jamais avec tous ces gens riches : Est-ce que tu dirais que ton fils, c’est un gosse de riche ? Ce à quoi, l’autre, littéraliste content de lui-même, répond : Bah ouais, t’as vu, je suis riche, alors mon fils, c’est un gosse de riche, ouais. J’ai envie d’écrire le roman de la conscience qui croit en la beauté dans un monde défiguré. Et ce roman devrait contenir en lui-même son destin de ne pas se vendre, de n’être pas lu, d’exister à peine, dans une sorte de subsistance relative. Qui peut bien avoir envie d’écrire un roman comme celui-là ? J’entends : dans ces conditions-là ? Je repense à la vidéo d’un écrivain dont j’avais regardé les premières minutes il y a quelques jours avant de me demander pourquoi je m’infligeais une telle torture, et je crois que c’est lui — enfin, lui, c’est une façon de parler —, je crois que c’est l’état d’esprit dans lequel ce genre de choses sont faites, c’est cet état d’esprit qui est le véritable fossoyeur de la littérature, de l’écriture. Abdiquer devant la puissance de l’image, renoncer à l’iconoclasme radical de l’écriture, qui défait les mythes, détisse les voiles, déchire les apparences, voit au-delà, voit au-dedans, voit au-dehors, cherche à tout voir, tout savoir. Au profit de quoi ? De saynètes qui, pour grotesques qu’elles sont, ne sont toutefois pas en rupture avec les échanges filmés sur les gosses de riches des stars de la télévision ; elles forment un continuum de laideur et de bêtise. Peut-être que je raconte n’importe quoi. C’est même certain. La preuve : je ne vends pas de livres.

18.7.21

Chaleur dès le matin, pas accablante, mais sensible au premier effort, et je ne sais pas si c’est joie ou contrainte de mettre mon corps en mouvement. La joie et la contrainte se doivent-elles nécessairement voir opposées l’une à l’autre ? Ne peut-on pas trouver de la joie dans la contrainte ? En tant que nous sommes finis, nous avons besoin de limites. C’est le paradoxe : les limites sont des finitudes qui nous permettent de vivre notre finitude, de faire en sorte qu’elle soit moins finie (que ce soit dans le temps, dans l’intensité, dans la profondeur, etc.), qu’une part de cette finitude tende vers l’infini. En quelque sorte, comme un ensemble de courbes dont, dans le repère, on pourrait identifier la fin, sauf une, qui le déborderait dans l’une de ses dimensions. Sans ses fins que nous nous donnons à nous-mêmes, la fin est proche. Sans limites, nous sommes infiniment limités. Formules un peu creuses, je crois, qui forcent un paradoxe qui n’a nul besoin de l’être. Pourquoi ne les effacé-je pas alors ? Peut-être parce que j’ai envie qu’elles restent là, peut-être parce qu’il me semble qu’on n’accentue pas assez, parfois, le paradoxe. Tout semble aller de soi, mais c’est faux. C’est évident, sauf que cette croyance (quelque chose comme le bon sens) implique des comportements qui, j’allais dire autre chose, mais je préfère le dire ainsi, des comportements qui heurtent mon sens éthique et esthétique. Une fois couvert de sueur, c’est imbécile sans doute mais c’est ainsi, une fois couvert de sueur, je me sens plus heureux, comme si j’avais accompli quelque chose, alors que je sais que c’est insignifiant, mais peut-être pas tant que cela si l’on poursuit sa voie dans l’idée de se donner à soi-même ses propres règles, idée clef pour qui croit en un individu qui ni ne se dissolve comme quantité négligeable dans la communauté sociale ni ne se livre à l’exercice puérile et décérébré de son égoïsme. Années de pèlerinage de Liszt (Lazar Berman) — émouvant concerto lyrique quand chantent les cigales.

17.7.21

Pas un jour sans que quelqu’un d’exceptionnel fasse quelque chose d’extraordinaire. Invente l’écologie, résolve la crise des migrants, danse l’épopée déchirante d’une défunte star américaine, découvre Roberto Bolaño, embrasse un féminisme salvateur, signe l’acte de naissance de l’avenir. Et, avec le plus sincère naturel, rousseauiste quasi, se mette en scène le faisant. Dans le coin le plus perdu du sud de la France, une blonde platine et son corps de ballet bénévole dansent sur l’herbe fraîche que recouvre de sa pellicule humide et inspirante la rosée. Quelque part sur la scène d’une ville bien connue des estivants festivaliers, un grand chauve déclame son poème déchirant à la gloire d’une idole déchue. Ici, les anges ne passent pas, ils tombent. Sur la terrasse ombragée d’une villa récemment retapée, un groupe d’activistes mené par un petit brun ténébreux présentent leur rapport d’activité à des publics variés mais fascinés, et s’en iront ensuite toucher leur subvention. Pas un jour sans que moi, innocent mais non indemne, je ne sois exposé à cette comédie, qui serait amusante sans aucun doute, si elle n’était pas convenue, banale, systématique. Tout le monde a quelque chose à vendre, la preuve : il se trouve toujours quelqu’un pour l’acheter. Il était six heures trente-quatre du matin. Un moustique tournant autour du lit conjugal me tira de notre Léthé nocturne. Quelques gifles distribuées dans une bataille inégale car livrée à l’aveugle ne parvinrent pas à le chasser. Rien qu’à m’éveiller. Définitivement. Pour aujourd’hui, du moins. Réflexe imbécile, d’une main encore endormie, à tâtons dans un noir relatif et un silence parasité par mon invisible ennemi, je cherchais à me saisir de mon téléphone. Y parvenant enfin, pareil à une machine, je consultais les histoires que les gens racontent des lieux où ils sont allés, des choses qu’ils ont faites, des gens qu’ils ont vus, des spectacles auxquels ils ont assisté. Il fait chaud. C’est l’été. L’air est léger. Le monde est beau. Et me demandai soudain : pourquoi, si tous ces gens sont parfaits, pourquoi refusent-ils de me laisser vivre ma vocation de raté ? Ce qu’ils ont à vendre, je ne suis pas au monde pour l’acheter. Sur quoi, abandonnant toute espérance, je résolus de me lever. Moins par conviction (le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt) que par dépit (de toute façon, il fait trop chaud, je ne retrouverai pas le sommeil ce matin). Depuis combien de temps n’était-il plus six heures trente-quatre du matin ? Il ne serait pas sept heures vingt-quatre du matin avant de longues minutes et déjà je traînais mon désespoir bête, ma rancœur grossière, ma jalousie infantile. Oui, comme une maladie, oui. Pire façon de commencer une journée ? C’est ce que d’aucuns pourraient en enfer penser, en effet. Mais pas moi, pas ici. Dans une conscience à demi claire, j’allumai mon ordinateur et commençai le récit infime, presque inexistant, de cette journée dont je ne savais rien puisqu’elle n’avait pas commencé. Et pourtant, tout était là, en actes, d’une limpide netteté, belle et rassurante, n’était ce goût tragique et qui la langue râpe. Le monde s’active, et moi, je ne fais rien. Pas un jour sans qu’un génie n’illumine de son aura les gens bien de son temps qui l’aduleront quelques instants. Pas un jour sans que le monde soit ce monde où moi, dans cette espèce de tanière qui, depuis son sixième étage en béton, surplombe la baie, un balcon ouvert sur la Méditerranée, fais le récit de mes aventures négatives, invisibles ou, tout prosaïquement, non vues. Me complais-je dans ce rôle ? dis-je en réponse à une question qu’une voix dans ma tête, familière mais irréelle en l’occurrence, insistait pour me poser. Pas la mienne de voix. Me complais-je donc dans ce rôle ? Peut-être. Mais il faut bien en tenir un, sous peine de ne pas exister. Et, sortant du lit de notre nocturne Léthé, nous enfoncer dans le cours d’un trop réel oubli. Je me souvins alors de ce vendeur qui avait glissé avec soin mon costume dans une housse de voyage à la boutique où j’étais allé le chercher une fois retouché. Je me souvins que je l’avais trouvé beau, d’un genre intimidant et que, me souvenant une première fois de lui, hier au soir, je m’étais demandé comment faisaient les femmes ou les hommes qui désirent pareilles beautés viriles, brunes et précieusement mal rasées. Que se passe-t-il dans leur for intérieur ? Ou, plutôt, puisque ce n’est pas là que se passent ces choses, que se passe-t-il dans le corps des femmes et des hommes qui désirent de tels hommes au moment du désir ? Et avant et après ? M’en souvenant à présent, je lui trouve quelque chose de pasolinien. L’air est lourd dans la pièce où je travaille. Je me lève. Ouvre une fenêtre par laquelle je vois un homme qui sort promener son chien une tasse pleine à la main. Casquette à l’envers, tee-shirt à l’enseigne d’une célèbre marque de jeans, pantalons mous, informes, baskets usées. Lui n’est pas beau, non. Et moi, pour ma part, je surestime la réalité. Il était sept heures cinquante-quatre du matin quand je décidai de me faire un café. Le ciel était bleu et les cigales avaient déjà commencé de chanter.

16.7.21

Le capitalisme réduit le degré d’abstraction de la conscience à zéro. Fais ce que tu veuxSimplement fais-le (mais quoi ? la question est béante comme la bouche de qui la pose), Viens comme tu esSois qui tu es — tous ces impératifs d’une concrétude achevée fonctionnent comme des réducteurs d’élévation ; tout est si terre à terre, tout est si simple pour qui ne doit pas dépasser son propre point de vue. En ce sens, il n’y a pas de différence de nature entre le consommateur et l’entrepreneur capitaliste : l’un doit maximiser sa jouissance dans la dépense, l’autre maximiser son profit dans l’accumulation. Un seul principe du maximum pour tous, l’égalité parfaite s’accomplit dans la trivialité de l’existence répétée à l’infini. Quiconque nourrit d’autres désirs est réactionnaire. C’est-à-dire fou. Même les apôtres de la décroissance sont pris au piège du concret, du trivial, du terre à terre : il n’y a pas d’horizon, pas de hauteur, rien que le négatif du maximum, un minimum vital d’où tout espoir autre que la répétition à l’infini de la pauvreté volontaire est absent. Maximiser, minimiser, d’un bout à l’autre de l’échelle, tout se ressemble terriblement. Pour qui veut sortir de l’alternative, scier les barreaux de l’échelle, peut-être ne reste-t-il qu’à savoir croire. Oui, mais quoi croire en quoi ? Je regarde les barreaux rouillés de la grille. Derrière se trouve un terrain vague, presque trop petit pour mériter ce nom. Un espace incompréhensible, comme un point d’interrogation planté là au milieu de tout ce que l’on sait déjà, de toutes nos convictions, nos combats, nos luttes, nos malédictions. Je le regarde et puis je m’en vais.

15.7.21

L’autodestruction de l’Occident pourrait être considérée comme une conséquence de l’autodestruction de la Raison si elle ne s’accompagnait d’une hypocrisie considérable. Au sens adornien, l’autodestruction de la Raison est une conséquence des Lumières, lesquelles, soumettant tout à la critique, finissent par s’y soumettre elles-mêmes. Mais là où, au moment de l’histoire où les Lumières finirent par s’éteindre, la Raison révélait qu’elle portait depuis ses origines sa propre négation en elle-même, l’autodestruction de l’Occident se produit aujourd’hui sur le fond de son maintien paradoxal : la critique de la science occidentale est faite par ceux-là même qui profitent des avantages que fournit la science occidentale. Ainsi, la critique de la médecine occidentale n’implique jamais de la part de ceux qui s’y livrent le renoncement à l’hygiène ni aux soins que rendent possibles des structures sociales scientifiquement organisées. Pas plus que, pour dire d’autres de ces choses triviales, la pratique du yoga ne s’accompagne de l’adoption des règles de la société profondément inégalitaire qui lui a donné le jour : mon yoga est égalitaire, comme moi, ou du moins, légèrement inégalitaire puisque, si je veux jouir des mêmes droits que ceux dont jouit qui se trouve au-dessus de moi dans la hiérarchie sociale, je désire tout de même pouvoir me différencier de qui se trouve en-dessous. Je veux pouvoir refuser la vaccination, au nom de cette liberté dont me permet de jouir mon appartenance à une société occidentale, du moment que les toilettes de l’entreprise pour laquelle je travaille sont régulièrement et efficacement désinfectées par une invisible femme de ménage. Je veux jouir de mes droits du moment que ces droits ne m’empêchent pas de jouir. De fait, les partisans d’une liberté fantasmée sont les prototypes du locataire universel qui, loin de s’épanouir dans un contact privilégié avec ses semblables et la nature, fruit de sa conscience que toute chose est précaire, se sert des choses qui sont à sa disposition et puis s’en débarrasse dans l’indifférence la plus parfaite. Là où le propriétaire prend soin de sa propriété, la conserve et la fait fructifier, le locataire jouit puis jette sans considération aucune ces objets qui peuplent son monde d’usages éphémères et insignifiants. L’autodestruction de l’Occident participe ainsi moins de l’autodestruction de la Raison (quand même elle en serait une manière de conséquence ou d’effet secondaire) que d’une destruction du temps comme durée au profit du temps comme usure. Rien n’appartenant au locataire universel, les choses s’usent de plus en plus vite. Les choses, et les personnes : le boomer est voué aux gémonies du seul fait de son âge, de son appartenance à une autre génération que celle à laquelle appartient le locataire universel, il devient la victime expiatoire d’une époque qui le poursuit de sa haine, une époque pour laquelle le temps est détestable parce qu’il fait vieillir, parce que l’éternelle jeunesse est un mythe dont on aimerait qu’il devienne réalité. Mais les fantasmes ne sont pas la réalité, et la dégradation du monde — cette souillure que, la causant, on feint haut et fort de déplorer— en est la preuve irréfutable.

14.7.21

Je découvre que l’architecture de mon poème-carnet et celle d’un fil de réseau sont isomorphiques. La structure linéaire de l’un étant symétrique à l’autre, je décide de constituer ce fil à partir des phrases notées dans mon carnet. Les phrases de l’un et les phrases de l’autre se suivent, en tant que sens, en tant que forme linéaire qui se déroule, les unes à la suite des autres. Que le poème-carnet soit antérieur quant à sa rédaction au poème-fil (rédaction qu’il reproduit à l’identique), cela constitue l’histoire du poème, mais n’entraîne pas de modifications quant à son sens (pas plus que ne le ferait une deuxième réplique de ce poème-carnet sous la forme, par exemple, d’un poème-livre, ce que j’envisage de faire par ailleurs, à supposer que je parvienne au bout du carnet où s’écrit le poème). Ainsi, pour dire les choses plus pompeusement encore, se trouverait confirmée mon idée selon laquelle il n’y a pas de différence entre les media (papier, numérique, etc.), tout ce qu’il y a, j’allais dire : « c’est de la littérature », et puis j’allais dire : « c’est de l’écriture », mais non, tout ce qu’il y a, ce n’est même pas cela, en fait, toutes ces abstractions enflent inutilement le nombre des êtres (même l’idée d’écrivain, ou son pendant tout mou du quartier latin, l’auteur), tout ce qu’il y a, c’est un être qui écrit. Je regarde, les yeux ébahis, les gesticulations d’un auteur (ou écrivain) devant une caméra et, si je comprends un à un tous les mots qu’il emploie, si je comprends un plus un le sens de toutes les phrases qu’il forme avec ces mots, je ne comprends pas ce qu’il fait, pas pourquoi il le fait, je ne comprends pas pourquoi il se tient là devant cette caméra, pourquoi il faut que tout se transforme en cette sorte d’exhibition ridicule, symptôme peu ragoûtant d’un temps peu avenant. Si je ne comprends pas, n’est-ce pas que le problème, c’est moi ? Or, si le problème, c’est moi, n’est-ce pas que la solution, aussi, c’est moi ? Un grand désert s’étend entre les êtres. Il arrive parfois qu’on parvienne à le parcourir pour rejoindre l’un de ces êtres ou, parfois, que l’un de ces êtres vienne à soi. La plupart toutefois, ne nous apercevons-nous pas de la distance infranchissable qui nous sépare ? Ne nous étonnons-nous pas de la croyance absurde que nous affectons d’entretenir au sujet de cette distance, de la proximité fantasmée des êtres les uns par rapport aux autres ? Proximité fantasmée, dis-je, qui n’est jamais que la projection de notre désir de voir tous les êtres nous ressembler ou de devenir soi-même un autre, d’abolir la différence ou de nous abolir en elle. Combien sont grandes ces chimères comme est grand le désert. 14+7=21.

13.7.21

Chaque jour, le sentiment que la bêtise occupe une place plus grande encore que la veille a un effet quasi paralysant. Que puis-je bien faire, moi, dans un monde comme celui-ci ? De quel espoir d’exister disposé-je réellement ? C’est le stade 1 de la conscience, en quelque sorte. Et, si j’en demeure à ce stade, rien ne justifie que je sorte de mon lit le matin, si je ne dispose d’aucun espoir d’exister, tout effort, même le plus infime, est peine perdue. Mais y a-t-il un stade 2 ? Doit-il y avoir un stade 2, quelque chose comme une révélation (même banale, même pas mystique) d’une vérité plus profonde du monde, au-delà des apparences, au-delà de la sociologie triviale par la contrainte de laquelle nos corps sont gouvernés ? Mais qu’il y ait un stade comme celui-ci ou qu’il n’y en ait pas, est-ce que cela change quoi que ce soit ? (Ceci ne constituerait-il pas une manière de stade 3 ?) Que je ne sois pas fondé à croire que quelque chose comme un vérité plus profonde que les vérités triviales de la vie ordinaire existe, une vérité unique, qui plus est, cela ne doit pas impliquer que je reste dans mon lit, que je renonce à tout effort. Ne pas croire en cette sorte de vérité ne doit pas me donner lieu de désespérer, ni me donner des raisons supplémentaires d’espérer, d’autant que je ne sais pas si, tout se déroulant exactement selon mes désirs, je ne serais pas encore plus malheureux que je le suis aujourd’hui ? Est-ce que je suis malheureux ? Tout dépend du point de vue auquel on se place. Je suis heureux et malheureux. Et c’est la vie même, dans sa trivialité, qui donne une telle profondeur à la vérité. Parfois, je suis las avant même que les choses arrivent. Parfois, je me contente de vivre les choses avant de me demander mon Dieu, est-ce donc cela qu’on appelle vivre Et toutes ces parfois (je pourrais en ajouter d’autres à la liste), tous ces parfois sont à la fois aussi désespérantes et aussi fascinantes les unes que les autres. Mais je ne sais plus ce que je voulais dire. Peut-être parce que je ne voulais rien dire, ne savais pas quoi dire. Tout comme ces derniers jours, quand me disposant à écrire ce journal, je me demande s’il faut que j’écrive « Rien. » ou « Absolument rien. » sans autre considération, même si cet « Absolument rien. », c’est déjà beaucoup trop. Et puis, m’étant fait cette demande, j’écris, beaucoup plus que je ne l’avais espéré. Est-ce donc ainsi que les choses doivent se faire ? 

12.7.21

Si les pages de ce journal ne reflètent pas mon état d’esprit, de qui le reflètent-elles ou de quel esprit sont-elles le reflet ? Sont-elles le reflet d’un autre esprit que le mien ? Mais à qui appartient cet esprit et comment se fait-il que ce soit moi qui m’en fasse le reflet ? Manqué-je à ce point de personnalité, d’originalité, d’esprit ? La notion de reflet est trompeuse, certes, mais ce n’est pas réellement ici que se situe le problème, plutôt dans cette impression, dirais-je, que ce qui me vient à l’esprit, parfois, souvent, comment savoir ? que ce qui me vient à l’esprit n’est pas à l’unisson de ma vie. Alors d’accord, ne pas être à l’unisson ne signifie pas exactement la même chose que ne pas être en harmonie, mais ces remarques grammaticales sur les métaphores malheureuses que j’emploie me semble faire diversion. C’est-à-dire que, si ce que je pense ne se trouve pas en accord avec ce que je vis, que me faut-il faire : changer la façon dont je pense ou changer la façon dont je vis ? Changer les deux ? Tout est possible, après tout, et c’est vrai que, après tout, je m’en fous pas mal de l’état du monde, et je m’en foutrais encore plus si je n’étais pas le père d’une petite fille qui allait devoir vivre dans un monde sans doute pire encore que celui que nous connaissons aujourd’hui et qui n’a lui-même plus grand-chose à voir avec celui dans lequel j’ai grandi. Évidence. Un constat de ce genre est un symptôme du vieillissement, de mon vieillissement, certes, comment pourrait-il en être autrement puisque l’on ne peut pas ne pas vieillir ? Mais pas uniquement, il y a quelque chose d’autre que j’essaie de mettre à jour, parfois, et parfois, pas du tout, parce que je n’en ai pas l’énergie ou tout simplement pas le désir et que, certaines des pages que je consacre à mon époque, à sa bêtise, etc., certaines de ces pages qui me font penser à des parodies plus ou moins assumées plus ou moins volontaires plus ou moins conscientes des aphorismes de Minima moralia, sans doute parce qu’elles leur sont bien inférieures, me semblent impuissantes à accomplir ce qu’elles voudraient pouvoir accomplir. Mais qui a dit que la littérature, cette notion étant comprise dans son acception la plus large, qui a dit que la littérature avait un quelconque pouvoir ? Peut-être est-ce ma littérature qui est impuissante, tandis que la littérature d’autres ne le serait, qui vendent des livres, ont une influence, comptent, peut-être est-ce moi qui suis impuissant et mes livres sans force. Peut-être.

11.7.21

Qui peut nier que le règne de la bêtise dans la culture d’une société exerce une influence directe sur le comportement de ses membres ? La bêtise, et son lot accablant, presque infini, de conséquences, parmi lesquelles on mentionnera l’appauvrissement du langage, la difficulté d’accéder à ses propres contenus mentaux, ses émotions, ses sentiments (rien n’est plus faux que l’idée selon laquelle le sujet aurait un accès direct et complet à ses contenus de conscience ; le sujet n’est pas une entité, d’ailleurs, il n’est que ce qui a appris à dire je et peut ordonner dans un langage commun le chaos de sa conscience), l’incapacité de s’ouvrir aux pensées, sentiments, émotions d’autrui (d’où cet égoïsme de plus en plus intolérant qui ne concerne pas seulement le lointain étranger, l’inconnu croisé dans la rue, le voisin déplaisant, mais qui même se trouve dans mon lit et dont je change au gré des décrets infondés de mon désir absolu autant que passager). Nous ne parlons pas de barbares qui auraient été cultivés (quelque chose comme la figure fantasmée du nazi cultivé), mais de peuples entiers qu’on renvoie à la barbarie au nom d’un ensemble de principes égalitaires qu’on nomme démocratie. Principes qui, cependant, loin de conférer un quelconque pouvoir au peuple, l’en dépossèdent totalement : ce sont quelques grands groupes multinationaux qui détiennent tout le pouvoir. Ou, pour les nommer en un mot, des empires. L’empire de la société mondiale inclusive exclut toute compréhension du monde, se bornant à renvoyer chacun à son microcosme culturel particulier, son sentiment d’appartenance à une race, une religion, un genre qui n’ont probablement aucune existence. En cédant la place au consommateur universel, l’individu privé s’est vu frustré de la possibilité de constituer un monde public, partagé, commun. Il est sans horizon, prisonnier d’une subjectivité inexprimable, car inintelligible. La fin de l’intelligence que nous vivons n’est pas seulement le passage d’une époque culturelle à une autre ; elle nous fait entrer dans une ère d’inintelligibilité, d’incompréhensibilité, où chacun est sommé de se considérer lui-même comme achevé, parfait, comme la fin de l’histoire (que la locution fasciste par excellence « OK boomer » exprime avec une éloquence abrutissante). Avec cette fin permanente de l’histoire, tous la répétant dans une sorte de singerie généralisée, c’est aussi une ère potentiellement interminable d’où toute forme d’humanités (art, lettres, etc.) sera absente. Entendons-nous bien : il y aura encore des œuvres, mais elles donneront toujours l’impression de singer quelque chose de très ancien et qui n’a plus de sens pour nous. Même les classiques auront ce goût, rendus sexy par quelque présentateur vedette qui, avec force sourires et gestes ridicules de communiquant habile, s’efforcera de les rendre accessibles à un public toujours plus grand, toujours plus illettré par sa faute, à lui et à l’empire qui le paie grassement pour faire son sale boulot, ce goût un peu passé, qui laisse une sensation désagréable sur la langue, et que les best-sellers qui appartiennent à leur époque n’ont pas, eux qui brillent sous le gloss de leur couverture édulcorée. Le kitsch plaît toujours mieux que l’art. C’est qui condamne l’art à mort et élève le kitsch à la vie éternelle. Et pour répondre à cette question rhétorique, nous avons raison d’être envahis par le désespoir parce que cette bêtise omniprésente, étouffante, rien ne nous assure que nous puissions nous en défaire, rien ne nous assure qu’elle n’ait pas déjà triomphé, que nous ne soyons pas, nous-mêmes qui nous sentons désespérés, beaucoup plus bêtes que nos prédécesseurs que nous croyons comprendre, mais ne comprenons pas, car tel est l’effet de la bêtise, nous tromper et nous tromper encore, et que la mort qui nous attend ne soit rien, en réalité, comparée à la vie absurde que nous sommes condamnés à vivre. Aussi, ne vaut-il pas mieux dormir ?

10.7.21

Dormirais-je cent ans, au réveil, quelques heures de sommeil manqueraient encore. D’où cette idée, qui me vient à l’instant, d’écrire un roman sur quelqu’un qui dort, mais pas comme une métaphore, ce que serait quelque chose comme le roman de Perec, ni comme Warhol filmant son amant John Giorno en train de dormir dans Sleep, non, dans une littéralité paradoxale, en quelque sorte, car, c’est bien tout ce que fait quelqu’un qui dort : rêver. Survolé hier, les quelque cent pages qui composent un texte commencé le 24 décembre 2013, à Gênes, précisément, et que j’ai finalement abandonné pour des Monstres littéraires. Dans ce texte, je retrouve une grande partie des thèmes que j’ai développés ensuite dans mes autres livres, habitacles compris, et je me dis que, pour montrer cette grande cohérence, il faudrait que je reprenne ce texte, non pour en changer la forme, mais pour l’actualiser : sa préface, notamment, ne me semble plus convenir, et le titre non plus, d’autres choses en outre, qu’il faudrait voir dans le détail. Et ce, en viens-je à me demander, et ce, indépendamment du dégoût que t’inspire l’idée de faire une œuvre ? C’est ce que j’ai ressenti, du dégoût, en effet, voyant ce célèbre avocat militant (peu importe son nom, il n’est qu’une incarnation de plus d’un type universel) jouer au romancier en répondant aux questions de la starlette (idem) qui joue à la journaliste, alors même que c’est faux, qu’il ment, que publier un roman chez un éditeur dont on défend par ailleurs les intérêts ne fait pas de soi un romancier, mais rien ne peut s’opposer au mensonge, dans notre époque de cynisme et d’opportunisme, parce que la vérité ne s’oppose pas au mensonge, la vérité est contenue dans le mensonge. Dégoût face à ce visage souriant, entendant le ton plein de certitude de celui qui jouit de la plénitude de sa bonne conscience, dégoût devant cette image inlassablement reproduite de l’aliénation. Je l’entends qui dit : « c’est ma vision de romancier », et il ment, il raconte n’importe quoi, mais le démasquer renforce sa supériorité, tout finit par être intégré en un seul continuum, le vrai, le faux, le mensonge, la vérité, il n’y a pas plus aucune différence entre ces abstractions confondues au sein d’un même règne, l’argent. Je bâille. Je ne ressens pas la moindre colère. Rien que l’envie de dormir une heure de plus, de me réveiller le plus tard possible, de ne plus rien penser, de garder les yeux fermés, de rêver.