Dix ans aujourd’hui. Mais je ne pense pas trop au passé. Peut-être que, si j’étais plus contemporain, je le ferais, je penserais au mien, par pur égoïsme. Non. Ce n’est pas mon genre. Mais quel est mon genre ? Albertine ? Toujours dans cette longue plage d’absence, de distance, d’indifférence. Sentiment assez agréable de traverser les jours sans les percevoir. Une certaine fatigue se fait sentir, pourtant : tous les jours, levé trop tôt à mon goût, la faute au bruit que font nos matinaux voisins, les oiseaux. Et ce matin, ces coups de bec ou je ne sais trop quoi, ces coups sur une surface métallique que, me levant, je n’entends plus, appartenaient-ils à la réalité ou à la fiction de mon rêve ? Mais qui pourrait rêver d’une telle fiction ? Difficile coexistence entre les espèces. Est-ce pire que de coexister avec des gens réputés être nos semblables ? Je n’en suis pas certain. La question n’est pas celle de l’espèce, d’ailleurs, mais pure et simple de la coexistence. Qu’est-ce que tu es prêt à sacrifier pour vivre avec quelqu’un ? Sachant que, cette question, à l’évidence, cette question n’a pas le moindre sens, tout dépendant de qui. Avec qui. Je ne voudrais vivre avec personne d’autre que Nelly. Marche cuisante sous le soleil. Je croise des êtres qui pourraient aussi bien être des mirages. Explosions de lumière, de couleurs, partout, massifs mauves qui se détachent comme d’irréelles apparitions sur la toile bleue du ciel, fruits tirant sur l’orange qui explose, parfums d’entêtantes figues (quand je la croque, c’est tout un univers qui parvient à la claire conscience de soi, qui se trouve là, présent, en chair dans l’inconsistance de cette saveur, granulé tout de contrastes), balcons perchés comme au-dessus du vide, îles à la dérive. Chef-d’œuvre involontaire d’une aléatoire Méditerranée qui, dans le même temps, tue ses enfants.
Dans l’improductivité, j’atteins des sommets. Journée à ne rien faire, donc, sinon perdre des heures à essayer des costumes pour en trouver un. Je me trouve éloigné de tout, me semble-t-il, mais non sans idée de mon élégance, ainsi, je me sens léger, ainsi, je me sens parfait. Tout est superficiel dans cette absence paradoxale d’activité (beaucoup d’agitation en fait pour quasi rien) et, de la sorte, quelque chose est beau. Quoi ? Je ne sais pas ? Quelque chose comme une belle robe (et Nelly dedans). Quelque chose comme moi. Pourtant, sans trop y réfléchir, j’écris des sentences élégiaques, un peu, des décrets publics qui touchent à l’état du monde, à l’état de leur auteur. À mon état. Des maximes privées à usage universel. Qu’y puis-je ? Cette semaine est une semaine d’abandon. Je bois. Je me tiens dans l’indifférence. Et pourtant, dans cette manière d’absentéisme, le plus grand moralisme semble se révéler. Blaise Pascal dans son quadrige. Rien ne saurait être vrai pour qui n’a jamais menti. Rien ne sera jamais profond pour qui n’a jamais su être frivole. Mais en voilà assez.
Laisser-aller : je ne sais pas si c’est l’expression qui convient, mais l’action, elle, oui, ou la non-action, devrais-je dire plutôt, ce laisser-aller se confondant par bien des aspects avec un farniente qui n’hésite pas à dire son nom. En fait de faire, oui, il faudrait faire quelque chose, mais je n’en ai pas la force, pas l’énergie, aussi décidé-je, pour accompagner le cours des choses, de me fondre dans le lit du fleuve où coulent les choses, de ne rien faire, ou de ne pas faire grand-chose, bref : de me laisser vivre. Une semaine, après tout, ce n’est pas si long, et il y a tant de choses à faire à ne rien faire, laisser les choses se faire pendant notre absence. Des plans — des projets, si tu veux —, des plans, j’en fais, pour après, la semaine suivante et celles qui viendront après : moins une matière qu’une méthode parce que des sujets, ce n’est à la fois pas ce qui manque et pas ce dont on a besoin pour écrire. Hier, j’ai découvert d’un air ahuri qu’un éditeur qui officiait déjà quand je travaillais encore comme sous-fifre dans l’édition allait publier un nouveau livre de plus à la rentrée littéraire chez un éditeur indépendant — selon la formule consacrée pour désigner ces maisons qui n’ont pas grand-chose d’indépendant, mais font comme tout le monde avec moins de réussite que les maisons riches qui, elles, quand elles font comme tout le monde, gagnent de l’argent. Et là, du haut de mon ahurissement, je me suis interrogé sur la raison qui pousse ce genre de types, genre de types qu’on ne peut tout de même pas qualifier d’écrivains, des types qu’on aurait qualifiés jadis d’hommes de lettres, la raison qui pousse ce genre de typesà déjecter à intervalles réguliers des petites choses de taille constante (entre 150 et 250 pages) qu’on s’acharne à appeler romans alors qu’elles n’ont rien de romanesque, mais tout de grotesque (si le dire, ce n’était pas faire injure au charmant ornement qui porte ce nom). Bref, je me suis interrogé du haut de mon air ahuri et, comme je n’ai pas envie de me plonger dans le bain acide de l’aigreur, je n’ai rien répondu du tout à cette interrogation, me contentant de me dire que, cette semaine, c’est décidé, je ne ferai rien, on verra la semaine d’après, quand j’aurai laissé le désordre envahir mes idées, ce qu’on peut en tirer. Pas une matière, donc, une méthode. Depuis le matin, bruit assourdissant des cigales sur fond de ciel gris aveuglant.
Le matin, on trouve les jeunes pousses de notre petit olivier dévorées par des parasites qui sortent à la nuit tombée. Nous avons eu beau bien noyer l’arbre à plusieurs reprises dans l’espoir de tuer ces bêtes, cette fois, cela n’a pas marché. Nelly doit acheter des vers qui, se nourrissant des parasites en question, devraient régler le problème, mais est-ce que ce sera suffisant ? À la boulangerie, la patronne, qui a l’habitude de parler à ses employées comme à des moins-que-riens (les vendeuses sont toujours des femmes), insulte l’une d’entre elles devant les clients, dont moi donc, sur un ton vraiment désobligeant, suggérant avec une ironie vulgaire qu’elle est tellement intelligente qu’elle devrait aller travailler à la cour des comptes (mais pourquoi la cour des comptes ? je ne sais pas, je n’entends pas, m’efforçant de ne pas tout écouter). Parfois, quand j’en ai vraiment assez de l’entendre médire comme elle le fait, sans la moindre des considérations pour les personnes qu’elle emploie, ni pour les personnes qu’elle sert, je décide de ne plus retourner dans sa boulangerie, mais les autres sont si mauvaises que je finis toujours par revenir, je pourrais aussi lui dire que ce n’est pas une façon de parler à ses employées, mais il vaut peut-être mieux que je ne mêle pas de ce qui ne me regarde pas, d’autant que mon intervention héroïque ne changerait probablement rien à la situation et ne ferait au contraire que l’aggraver. Est-ce qu’il y a des vers qui mangent ce parasite qu’est la bêtise ? Pas les gens, non, la bêtise des gens. Prédateurs concrets de parasites abstraits. Je suis la victime de préjugés de classe, je m’en rends compte (mais quelle est ma classe ? — aucune idée), croisant tous ces hommes en surpoids et en pantacourts qui viennent des quatre coins de la Provence (de la France ? du monde ?) pour participer à la compétition de pétanque qui se déroule chaque année au Parc Borély, tous ces hommes que je trouve laids et qui me semblent abêtis. Ce matin, l’un deux dissimulait mal derrière une paire de lunettes de soleil les traces des coups de poing qu’il avait dû prendre dans la figure. Le pire, ce sont ceux qui, pour faire équipe, portent des vêtements aux mêmes couleurs, parfois même conçus spécialement à cet effet, avec sponsor à l’occasion. Toute cette laideur, tout cet abêtissement, je le sais, tout est dans ma façon de voir, de les voir, eux qui, après tout, ne font rien de mal, se contentant de fumer, de boire de la bière et du pastis, et de jeter d’assez grosses boules de métal en direction d’une plus petite en bois, le fameux cochonnet, ballet anérotique des plus disgracieux, contribuant à renforcer les clichés qui veulent que cette région (l’une des plus belles du monde, pourtant, à supposer qu’on ne s’acharne pas à la défigurer) soit un repère de fachos machistes, indécrottables arriérés. C’est beau, mais les gens sont des cons ; — n’est-ce pas le dernier mot de toute morale ? Hier, j’ai lu pour la première fois un roman de Manchette, Laissez bronzer les cadavres, et commencé un second, l’Affaire N’Gustro. C’est à la fois très prenant (facile à lire) et décevant car, quelque chose en moi ne semble pouvoir s’empêcher de se demander à quoi bon ? Tout ceci n’est-il pas vain, tout ceci ne tend-il pas à se confondre avec le pur divertissement, la critique politique et sociale ne servant jamais que d’alibi intellectuel pour justifier un vide abyssal. Pourtant, dans l’Affaire N’Gustro, il y a quelque chose de bolañien dans la peinture du mal qui me fait penser à la Littérature nazie en Amérique, sans le topos borgésien, et que Manchette anticiperait de près d’un quart de siècle. Or, cette peinture du mal me semble d’une importance capitale à condition qu’elle soit faite comme la fait Manchette : sans moralisme, de façon rigoureuse, descriptive. En feuilletant le volume je tombe sur l’expression de Manchette, écriture béhavioriste (il l’emploie à propos de Nada, que j’entends lire plus tard), laquelle exprime bien cette volonté de décrire avec précision au lieu de charger l’écriture de préjugés moraux qui résolvent le problème avant de l’avoir posé (ce que fait la littérature contemporaine, qui n’est qu’une vaste tautologie bien-pensante même quand elle se réfugie derrière les apparences d’un nihilisme de commerçant). La question que je me pose, toutefois, c’est de savoir si cette écriture béhavioriste ne s’épuise pas, si elle n’échoue pas, si elle ne finit pas par s’avérer vaine, divertissante, industrielle, sans art.
Désir ou besoin de changer de façon d’écrire. (Y a-t-il vraiment une différence entre l’un et l’autre ?) Pas forcément pour ne plus écrire comme j’écris, mais pour écrire aussi autrement, trouver une autre écriture. Mais comment est-ce que j’écris au juste ? Ce n’est pas ce que je veux dire. Il ne s’agit pas de quelque chose de factuel ou d’objectivable, comme si je pouvais identifier les caractéristiques de mon écriture et dire ceci, il faut le changer, cela aussi (est-ce ainsi que l’on se représente le style, comme un ensemble de caractéristiques objectivables, identifiables, informatisables ?). Il ne s’agit pas de quelque forme objective, mais d’un sentiment. Et je me dis quelque chose comme ceci : après tout, si je n’écris rien que ce journal, c’est que je n’ai rien d’autre à écrire, peut-être, et ne faudrait-il, dès lors, pas que je le découvre ou l’invente, cet autre, que je m’invente une autre manière d’écrire ? On ne peut pas se réinventer tout le temps (il faut du temps pour le faire), mais ne pas se réinventer conduit à perdre son temps. Or n’est-ce pas que je ne cesse de faire ? Peut-être, mais une fois encore, ce n’est pas la question. Je me sens fatigué, las, je m’ennuie. Manque de perspective probable, je n’en doute pas, mais il faut les dessiner, ces perspectives : elles ne sont pas là qui m’attendent comme la tâche quotidienne qui attend le salarié sur son lieu de travail. Parfois, c’est étrange, il me semble que j’étais plus inventif quand j’étais salarié. Mais n’est-ce pas une illusion ? Les phénomènes étaient plus contractés, plus resserrés dans le temps. La dilution est un risque, elle aussi, cela ne me semble pas faire le moindre doute. Bien que je ne cherche pas la situation parfaite, qui n’existe pas, même si, en un certain sens, tout est parfait selon la façon dont on le regarde. Où trouver ce regard neuf ? Ou plutôt, non : comment me faire ce regard neuf ? Tout à l’heure, j’ai repensé à cette phrase de Proust qui dit qu’un roman dans lequel il y a de la théorie est comme un objet sur lequel on aurait laissé la marque du prix. C’est une faute de goût parce qu’il ne faut pas que l’on voie, le lisant, ce qu’il a coûté à son auteur. Quel rapport ? Je ne sais pas. Je conduisais ma voiture pour aller acheter des livres à la librairie, et je m’imaginais un dialogue avec quelqu’un que je ne connais pas, mais un dialogue qui pourrait avoir lieu si je parlais avec des gens, ce qui n’est pas le cas, parfois je le déplore, parfois pas, et je me suis souvenu de cette phrase, voilà tout. Comme dans ces rêves où l’on se trouve en relation avec des personnes que l’on n’a pas rencontrées. Est-ce à dire qu’on a envie de les rencontrer ? Ou sont-ce simplement des figurants de nos délires nocturnes ?
Pouvoir chanter encore, ne serait-ce pas une grande joie ? Pouvoir chanter encore et chanter que je chante, chanter je chante, ne serait-ce pas une grande joie, et redoublée du chant de mon chant ? Mon chant du chant : hors d’exuvie, nymphe plus que nymphe — en vie. Au lieu de quoi, au lieu de joie, chaque jour réduit le silence à la peine. Disgrâce de toute éternité. Perpétuité. Murs dressés contre les soleils de nos rivages. Tous gris, pas un mot qui sauve, doutes en formes de neutres, déclinaison, liturgie de la léthargie. Cymbales tues au bout de la mue, toute-puissance du e muet, licence politique, où encore rime avec mort, comme terreur rima avec erreur. Pouvoir chanter encore, même sans rien dire, vocalises où un souffle d’air annonce un souffle d’air, quand, au bout de l’histoire, blessures lyriques, insultes faites à mon chant, ne résonnent plus qu’hurlements des machines à la conquête du monde. À ma grande joie, pourrais-je chanter encore ? Temps gris, puis pluie. Dans le parc où je vais courir en ce dimanche matin, rassemblement folklorique de hordes alcooliques. Au prétexte d’amusement, tous les ans, on annexe les lieux publics, installe buvettes où faire griller saucisses. Tournant autour, je n’aurai qu’une envie : fuir. Quelle autre attitude adopter ? Un peu plus tard, j’écrirai une sorte de déploration sur le silence du chant. Ayant mal dormi cette nuit où, après avoir regardé quelques épisodes d’une ignoble série pour lutter contre la fatigue, j’ai cherché en vain un peu d’air, il me semble que c’est tout ce que puis faire. Plus de pluie, ciel gris en forme d’éclaircie.
Idée de la forme où couler les choses. Comme du béton. Supposant ainsi que la forme précède toujours d’une manière ou d’une autre ce qu’elle informe et que, de fait, elle n’informe pas, ou alors a priori : les choses ne sont des choses que pour autant qu’elles correspondent à des formes qui existent avant elles (voire, de toute éternité : les formes sont les choses sub specie aeternitatis). Même nommer ceci journal, c’est donner une forme prêt-à-porter à quelque chose qui n’en a pas forcément, qui n’est un journal que pour autant qu’il suit le cours des jours. Sauf que l’on attend quelque chose d’un journal, pas seulement qu’il suive le cours des jours, on attend d’un journal qu’il livre des anecdotes, révèle des petits secrets concernant des personnes dont l’identité est plus ou moins secrètes (d’où les initiales qu’on y emploie pour montrer-cacher), que son auteur s’y confesse, qu’il avoue faiblesses et péchés, etc. Tout ce qu’on ne trouve pas vraiment ici (quand on les trouve, il faut se demander si je sacrifie à un genre auquel je ne crois pas, si je le parodie, ou si j’en suis la victime malgré moi). La forme anticipe sur les choses à venir, qui sont avant même d’avoir eu lieu. La forme semble avoir ce pouvoir de nous éviter de vivre. N’est-ce pas ce que je disais l’autre jour (je ne sais plus quand, pas envie de chercher, mais c’est récent), déplorant amusé qu’il ne suffise pas de penser la vie pour qu’elle ait lieu ? Et alors ? Pas un souffle d’air, me dis-je que je vais écrire, avant qu’un souffle d’air, soudain, ne rafraîchisse un instant l’atmosphère. Pour créer un courant d’air, — courant d’air qui, cependant, n’est pas tenable, car trop puissant, avec lui, tout s’envole —, pour créer un courant d’air, il suffirait d’ouvrir la fenêtre qui se trouve en face de mon bureau. Ce que je fais en imagination, mais pas dans la réalité, parce que, dans la réalité, quand j’ouvre cette fenêtre, je vois des ailes de pigeons sans pigeon, morceau d’un cadavre qui reste après que la nature eut fait son œuvre, une nuit ou une autre, probablement pas celle que j’ai narrée, un animal en mangeant un autre. Est-ce pour une raison de ce genre que je ne crois pas en l’existence de droits naturels ? Quand je pense à l’idée de droits naturels, tout ce que je vois en fait de droit, c’est cette violence-là, qui est la forme primaire, la forme le plus pure de la liberté. C’est seulement dans le cadre de la société humaine que les individus ont des droits, qu’ils deviennent des personnes. D’où cet équilibre toujours précaire qu’il faut s’efforcer de maintenir entre la société et l’individu, entre le droit et la liberté, la sécurité et la violence, la règle et l’énergie, la loi et la vie.
Qui sont les vraies poètes sinon les cigales ? Même quand on les découvre, par terre, écrasées par un pied, une roue cruelle. Qui d’autres qu’elles ? Tout le reste n’est qu’insignifiant et insipide bavardage. Pourtant, que représentent-elles sinon cet insupportable kitsch folklorique avec lequel on peuple le monde d’endroits où se sentir partout chez soi ? Je regarde le ciel et l’aveuglante pâleur d’un songe estival et pense que j’ai de la chance d’être en vie, de la chance de vivre cette vie-ci. Je n’en voudrais pas une autre, non, pour rien au monde. D’ailleurs, je ne juge personne, je suis à l’aise dans cette vibration permanente, crissement continu du rêve, sorte de bruit que fait l’esprit à l’œuvre. Je ne suis pas sourd pour autant : j’entends derrière, devant, partout, les gravas sonores de la ville, matière morte qu’émettent les hommes quand ils sont las de vivre ou contraints de vivre. Je ne suis pas aveugle : omniprésente, je vois la laideur, les pieds sales du fumeur de joint assis à côté de son scooter de livreur, délivrance trop courte pour être vraie, pour être belle, pour être juste, rien qu’en effacer un peu le temps d’oublier, car oui, on peut vouloir oublier sa vie. Je ne suis pas fou, non, je désire l’antique silence dans lequel dut résonner un jour le chant pur de qui ne dira jamais mot mais toujours signifiera. Qui ne le comprend ? Et qu’ai-je à dire, moi, à qui ne le comprend ? Sous le soleil sans faille, gouttes de sueur qui ruissellent le long de la colonne. Si j’écrivais une histoire naturelle de la vérité, je la ferais commencer ici. Et s’achever aussi. Tout doit revenir au point où quand. Le début la fin : il faudrait faire un geste de la main pour signifier le mouvement, pas tout à fait clos sur lui-même, que la figure géométrique énoncée viendrait refermer dans une définition trop brutale. Non, les choses ne finissent pas comme cela. Qui a dit, d’ailleurs, qu’il devrait y avoir une fin ? Un instant de suspens, et voilà le tympan transpercé par leur affirmation muette.
Carcasse de pigeon sur la fausse terrasse. La machine à souffler achève le paysage. Comme un nez cassé au milieu de la figure. Après avoir passé deux jours couché dans mon lit, ce matin, je me suis enfin levé, et j’ai fait le ménage dans la maison. Célébration de la vie. Je ne sais ce que je déteste le plus : la croyance au progrès ou son apparence. Il pourrait y avoir un progrès moral, ce n’est pas une impossibilité logique : le fait qu’il n’y en ait pas n’impliquant pas qu’il ne puisse jamais y en avoir, mais pire que son absence, qu’on fasse passer le saccage systématique pour une avancée irrésistible vers plus de lumière m’est insupportable. Je survis au milieu des illusions et des faux-semblants. Comme celle d’un homme (ou une femme, cela ne fait pas de différence, disons donc une femme), comme celle d’une femme qui, masquée, prétendrait qu’elle ne porte pas de masque. Tout le monde pourrait voir que ce qu’elle prétend est faux : le masque imite mal (grossièrement) le visage humain, les coutures sont visibles (apparentes). Or, face à la force répétée de ses affirmations, tout le monde finirait par croire qu’elle ne porte pas de masque, et que tel est son vrai visage. Ainsi, au bout de quelques années, tout le monde finirait par porter un masque, lequel deviendrait, malgré son apparence grossière, le vrai visage de chacun, personne n’ayant plus le souvenir d’avoir jamais vu un être humain ne portant pas de masque. Dehors, tout à l’heure, le bruit de la machine à souffler se sera tu. Rendant aux insectes estivaux la propriété du champ chromatique. Grésillement entre deux zones de bleu ouvertes au vent. La bêtise n’ayant pas de limites, l’intelligence, qui en cherche constamment quitte à les dépasser ensuite, art de la distinction, semble toujours infiniment petite face à elle. Et souvent, même, n’est pas sans en concevoir quelque honte. Accomplissant ainsi l’œuvre barbare de la bêtise.
Je regarde le vent qui souffle dans les branches de l’arbre que je connais sous un faux nom. Celui que je lui donne n’est pas le sien. J’en cherche un autre, ne le trouve, l’appelle l’arbre. Après la fièvre d’hier et puis celle de la nuit causée par le vaccin de la veille (n’ayant pas écrit hier, ce journal ne souffre plus désormais du décalage temporel par anticipation qu’il a connu pendant quelques jours), j’ai mal partout. Je suis lent, mais j’ai les idées claires. Je lave mes vêtements de nuit. Les étends sur le balcon. Change les draps du lit. La fièvre, bien que réelle, ne m’avait-elle pas semblé artificielle ? Sans doute parce que je connaissais la nature de sa cause. Qu’il faut être imbécile, me dis-je, qu’il faut être imbécile pour s’infliger cela. Est-ce vrai ? Je ne le crois pas. Le monde commun ne cesse de se déliter. Et il faut être fort au contraire d’imbécile pour demeurer un individu et ne pas se désagréger avec lui. Est-ce à dire que ce que tu fais, ce n’est pas pour toi que tu le fais ? C’est plus compliqué que cela. La vie supporte mal d’être analysée de façon binaire. Pourtant, n’est-ce pas cela à quoi nous sommes acculés ? Toujours plus d’oppositions. Tout devient très simple. Et plus personne ne comprend plus rien. Tout le monde a les yeux rivés sur quelque chose qui n’est pas le problème. Et les seules solutions proposées consistent à aménager le territoire d’un monde invivable. Mais je me répète. Or je n’en ai pas envie. Trop de lassitude dans les doigts. Je lève la tête. Fixe jusqu’à l’éblouissement les fleurs jaunes d’un arbre pris entre deux masses de béton. Végétation tassée. Êtres humains entassés. Mais je n’ai pas envie non plus de déplorer. Comment se fait-il qu’il me semble que je ne parviens pas à exprimer ma joie ? Est-ce la fatigue ? Ou l’expression de la joie, menacée par le kitsch, est-elle plus difficile ? Mais toutes les déplorations ne sont pas des chefs-d’œuvre. Formes d’un frisson sur la peau. Insectes d’été cymbalent.
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