10.8.21

Fenêtres ouvertes de nouveau, microclimats dans la saison, de l’autre côté de la rue parviennent les sons d’une détestable rengaine qui transpire de haine, de violences subies et infligées ; — le monde moderne, quoi. On a tort de croire que nous vivons une époque confortable, il n’y a ni paix ni possibilité d’apaisement, tout ce qui se règle avec de l’argent porte la menace d’une destruction. Pas d’esprit, pas d’âme, pas de morale, on hait les idées mêmes que ces mots évoquent, rien que des chiffres alignés les uns à la suite des autres. Oh oui, les yeux brillent devant les milliards, mais c’est d’aveuglement : on ne voit plus rien que des gens qui ont réussi ou qui se fracassent contre le mur de ce fantasme. Toute une espèce coupée en deux : d’un côté, le petit nombre des élus, de l’autre, la masse des gens ordinaires, banals, dont on peut se dispenser, dont on se dispense de fait. Le bonheur en espèces sonnantes et trébuchantes, plus bas degré, comme la liberté qui va avec, celle-là même qui est revendiquée par des figurines vides qui rêvent une vie qui n’est pas seulement inaccessible, mais inexistante. C’est sur son illusion que se braquent nos regards éteints. Mais pourquoi fais-je cette description ? Je ne le sais pas. Peut-être s’agit-il d’un automatisme, d’un réflexe, mais cette critique du plus bas degré de bonheur et de liberté, n’est-elle pas elle-même le plus bas degré de la critique ? Comme si je me dispensais de tout autre effort, ce faisant. Je suis allé chez le coiffeur, ce matin. Me découvrant cheveux coupés (la dernière fois que quelqu’un y avait touché, c’était Nelly, qui acheva de raser mon crâne au millimètre près, il y a un peu plus d’un an), j’ai cru voir un autre visage, mais c’était le mien, toujours le même, plus frais, plus vivant, plus à mon goût, je crois que je puis le dire ainsi. Derrière leurs masques, les dames qui tenaient cette boutique de province ne me semblèrent pas belles. Je prêtais toutefois à leurs façons de se mouvoir, de parler, le ton sec de la patronne, les gros mollets de la shampouineuse, l’insistance maladroite de l’encaisseuse. De quoi faire un roman, probablement. Pour l’instant, je préfère lire Balzac.

9.8.21

Que vaut ton existence ? Pas grand-chose. Si on te la montrait en face, tu serais terrifiée. Mais ce n’est pas vrai, il n’y a pas de conditionnel : ta vie, dans sa vérité la plus crue, ta vie t’est montrée tous les jours par son absence, par son indifférence, par son insignifiance, donc, et toi, tu ne la vois pas, tu vois ce qu’on te montre, obsédée que tu es par ce derrière quoi ta vie se trouve cachée, dissimulée, obscurcie, cela même, tu l’admires et, pourtant, dans son négatif, c’est le spectacle cruel, mortel de ton existence qui est figuré. Tu n’existes pas. Il suffit qu’un téléphone sonne, qu’une image apparaisse, qu’un message émis d’ailleurs, de nulle part peut-être, soit diffusé pour que, aussitôt, tu t’effaces, tu sois effacée, en vérité, négligeable chose dont l’histoire du monde peut faire l’économie sans perte, sans tristesse, sans oubli. D’où l’acharnement à la diversion : les objets sont là pour cela, des objets en tous genres, car les causes aussi sont des objets, des animaux, du climat, de la liberté, de la vie, de n’importe quoi — c’est moins l’objet en lui-même que ta relation à lui qui compte —, du moment que tu peux continuer de jouir. Il faudrait arrêter pourtant, un instant, contempler le sublime néant dont est fait ton quotidien, le logement ordinaire où réside l’extraordinaire, ce territoire dévasté où s’abroge la loi universelle de la survie de l’espèce. Jadis, je crois, ce territoire, on l’appelait l’âme, ou quelque substantif semblable, mais ce mot ne faisant plus partie de notre vocabulaire, et la chose qui l’accompagnait n’existant plus, par suite, nous sommes dépourvus des outils conceptuels qui nous permettraient de faire quelque chose de cette expérience, de la nommer, de la décrire, de la vivre. Cette expérience a lieu, c’est le paradoxe que je voudrais souligner, cette expérience a lieu, mais personne ne la vit : la personne qui devrait vivre cette expérience n’en a pas les moyens. Qui se trouve sans rien face au néant. Démunie. Les expériences flottent dans mon monde sans langage pour les décrire, expériences vécues par intermittence, procuration, médiation d’un autrui lointain, distant, indifférent. Dieu pouvait se loger au cœur de l’individu, mais cet endroit s’est vidé, ce n’est pas là que vivent les stars qui fascinent nos désirs, leurs paradis sont ailleurs, dans la fiscalité, pas dans le monde réel. Et puis, ton cœur, soyons sérieux : qui pourrait vouloir habiter un lieu si triste, si pauvre, si vain ? Un être qui aime d’un amour infini, mais toi, personne ne t’aime.

8.8.21

Plus il est question de la fortune des stars d’aujourd’hui et plus mon désir de métaphysique grandit. Stars du foot, de la pop, du web, de la tech — on dirait un concours d’onomatopées, à quoi se trouve réduit notre langage, de facto, sans que personne n’ait rien demandé, pas moi en tout cas dont le désir de métaphysique, de jure, croît sans discontinuer. Je n’ai jamais réellement cru à la métaphysique, même si j’ai cru à la possibilité de sa destruction par l’analyse logique du langage, ce qui est à peu près la même chose, in fine, et le fait que j’en aie désormais le désir (depuis ce matin, je pense notamment à ces expressions : métaphysique de l’amour, métaphysique de la mort, manières de mantra, aussi bien que flatus vocis, que mon cerveau se répète pour ne pas ramollir) le désir signifie moins sa résurgence, son retour après un long détour, que l’envie d’autre chose, le besoin toujours plus pressant de changer de sujet, de changer le sujet. Tout est devenu si prosaïque, que l’idée même qu’un autre registre soit possible semble inconcevable à la majorité des esprits (ils ne peuvent même pas former l’idée de cette possibilité) : nous sommes prisonniers de cet univers immédiat, dont l’expression la plus frappante est la fascination ébahie pour l’actualité, le présent, le contemporain. Tout ce qui ne relève pas de la simultanéité, de l’immédiateté est condamné a priori à ne pas exister. D’où l’immense distorsion que subit notre perception de la réalité, accordant de l’importance à des phénomènes mineurs, grossiers, imbéciles. Comme les myopes croient bien voir parce qu’ils ont le nez sur l’objet de leur regard, nous magnifions des événements microscopiques qui prennent l’ampleur de notre horizon. Et pourtant, on n’y voit rien. Tout est faux, je sais, quand, levant les yeux au ciel, je découvre que tout est parfait.

7.8.21

Qu’est-ce qui est vrai ? Pas une théorie de la vérité, sinon comme décitation, tout au plus, mais qu’est-ce qui est si présent que l’on puisse s’y fier ? Qu’est-ce qui, sans demeurer, nous tienne en haleine, donne désir d’exister ? On dit : « Le temps passe » et, sans doute, est-ce la vérité, comme le ciel qui s’obscurcit, son averse en trombe avant l’éclaircie. Se fier, se tenir dans le tumulte sans le refuser, sans l’omettre ni le nier, en l’accueillant sans qu’il nous détruise, nous confie au néant. Tout n’est que néant, est-ce vrai ? J’essaie de me souvenir à quelle occasion j’ai dit à Daphné, hier, cette phrase de Nietzsche : l’homme (Mensch, pas Mann) aime mieux vouloir le néant que ne pas vouloir du tout. Il avait été question de la pierre de Spinoza qui, jetée par une main distraite, s’imagine qu’elle est elle-même au principe de son propre mouvement, s’imagine qu’elle est libre. En rapport sans doute avec quelque sujet d’actualité, nous avions pu ainsi distinguer des points de vue, des perspectives, mettre en évidence la différence entre s’imaginer être soi-même la cause de son propre mouvement, ce qui revient, croyant être libre, à ne l’être pas, et connaître les causes par lesquelles nous sommes déterminés à agir, connaissance sans laquelle nous ne saurions être libres. Et sans doute, s’agissait-il de faire entendre, de faire sentir l’abîme qui sépare les gesticulations de nos contemporains d’actions réelles. Jamais en vain. N’est-ce pas alors la preuve, je reviens après mon détour à ma négative affirmation, n’est-ce pas la preuve que tout n’est pas néant, que quelque chose peut être vrai ? Mais quoi ? Mes poèmes me semblent vrais et, quand même ils ne le seraient pour personne d’autre que moi, cela n’annulerait en rien la force dont ils sont porteurs, la vitalité parfois douce parfois dure parfois tendre parfois cruelle qui est la leur, que je veux pour eux. Ne pouvant me résoudre à tourner en rond dans ma tête comme tous ces gens qui se font les prisonniers d’eux-mêmes, ne pouvant faire de moi cet être faux pour qui le langage ne serait pas la pointe la plus extrême qui permet de piquer au vif la vérité, mais un instrument dans une illusoire conquête du pouvoir, une langue mensonge, j’élabore, pour détruire toutes les stratégies, des phrases simples, des phrases folles, aux sons inouïs, aux formes inconnues. En cela consiste le vrai, me dis-je enfin, me résolvant à tort à l’évidence de conclure.

6.8.21

Dans le Curé de village, parce qu’il sait que tout le monde le sait, Balzac laisse indit le nœud de l’histoire, comme un espace blanc au cœur même du récit, dont le fin mot ne sera révélé qu’à la toute dernière extrémité de l’ouvrage, au point supérieur de l’édifice, quand ce n’est plus une révélation, un truc malin dans la mécanique bien huilée, mais une confession, un moment de la plus haute intensité. Le roman, construction de langage, repose ainsi sur un fondement tacite, un langage sous le langage, un savoir implicite qui irrigue l’ensemble. Tout en lisant, je note cette exclamation de l’archevêque découvrant la vallée de Montégnac qu’il avait connue des années plus tôt inculte et inhospitalière devenue riche et généreuse sous l’action de Véronique : « Elle a ensemencé le désert ! ». Le féminin devient masculin et le masculin, féminin : triomphe de l’humide sur l’aride, la femme se fait semence et le désert, fécond. Plus profondément qu’un roman catholique, le Curé de village est donc le roman des métamorphoses, des défigurations et des transfigurations, des physionomies changeantes, le passé lui-même ne cessant de se transformer au cours du temps, un livre où les yeux sont jaunes, orange, gris, où les visages vérolés irradient, où toujours quelque chose est en train de vibrer, de menacer, de gronder, l’eau souterraine ne demandant qu’à surgir de la terre, comme la vérité qui gît sous le mensonge, le cilice de crin sous la robe, la belle enfant sous la mourante. Si tout éclate au grand jour, comme dans l’ultime confession publique de Véronique, que les garants de l’ordre social se chargent toutefois de contenir dans des limites inaudibles par la masse du peuple, c’est qu’il y a un puissant principe de vie à l’œuvre chez Balzac, une vitalité infatigable qui accomplit. Malgré les longueurs, les passages qui ne nous parlent plus, comme on dit, il y a quelque chose de terrifiant dans ces pages, une force ahurissante, un esprit qui toujours affirme. La finitude n’est pas l’épuisement des forces, mais leur conversion, leur transformation, leur métamorphose : sous toutes ses formes toujours changeantes, la vie s’exprime, croît et se déploie.

5.8.21

Ai-je eu une idée de génie ce matin ou le feu d’artifice pressenti ne sera-t-il qu’un pétard mouillé de plus ? Comment savoir ? Je me garde d’en parler plus avant de peur que l’édifice, fragile car inexistant, ne s’effondre d’emblée sous le poids de sa squelettique idée. Oh, que tout est fragile ! ai-je envie de gémir, mais je me retiens, cela ne sert à rien, en tout cas, ce n’est pas ce que je veux dire, et puis, je n’aime pas les points d’exclamation. Je suis une sorte de minimaliste de la ponctuation. Point, virgule, force points d’interrogation, deux points, plus rarement, point-virgule encore moins souvent, des tirets, oui, de temps en temps, mais peu de points d’exclamation, et jamais de points de suspension. Comme si la ponctuation avait quelque chose de vulgaire. Je crois que c’est ainsi que je la perçois. Certaines marques sont nécessaires, certes : le point, le point d’interrogation, la parenthèse que j’ai oubliée dans mon énumération, mais les autres me semblent suspectes, à l’exception de la virgule, qui structure la phrase, compose son architecture, relie ses membres entre eux, marque aussi les temps de la pause, de la respiration. Temps qui s’entend dans la lecture à haute voix que je pratique pour moi-même souvent, pour écouter ce que j’écris (cette page, comme celles d’hier et d’avant-hier, je suis en train de la relire à haute voix). Je me souviens de mon étonnement quand j’avais demandé à P, à la suite d’une lecture que j’avais trouvée très belle (en fait, j’avais trouvé qu’il lisait très bien), s’il s’entraînait à lire à haute voix, m’entendant répondre que non. Étonnement comme devant quelque chose d’impossible. Surprise, peut-être, vaudrait-il mieux dire. Mais comment s’entendre si l’on ne se parle pas à haute voix ? Dans le fichier de mon idée de génie créé ce jour, je note 2421 signes espaces compris pour commencer : la chose étant commencée, ce ne sera plus ni la chose ni l’idée ni le désir qui me feront défaut dans l’entreprise de son accomplissement, mais les efforts, la patience, le courage, la volonté. 

4.8.21

Il a encore plu. (Ne fait-il que cela, pleuvoir ?) Bruine fine sur la glace que les balais essuient mal. De même que les rumeurs, la bêtise, le scepticisme, la désinformation, la déraison, la grossièreté dont mes rêves, mes efforts pour avoir les idées claires me débarrassent avec les plus grandes difficultés. Quand ils y parviennent. Là où nous étions aujourd’hui, j’ai souvent eu envie de chasser les gens qui s’y trouvaient aussi sans être avec moi de petits gestes brefs de la main, comme on le ferait entouré de minuscules moucherons, vous savez, ceux-là qui semblent s’amasser en petits essaims et se déplacent sans qu’on parvienne jamais à comprendre les raisons qui les poussent à aller ici ou là, on a beau se dire qu’ils sont reliés entre eux au niveau quantique, cela ne rend pas leur spectacle plus intéressant ni leur aspect plus ragoûtant pour autant. Si l’on découvrait que les touristes qui voyagent en groupes sont reliés entre eux au niveau quantique et non par le guide qui leur fait la visite ni les tablettes qui leur présentent le monde historique dans lequel ils pénètrent en réalité augmentée, cela les rendrait-il plus agréables à voir pour autant ? (De l’impossible partage de l’espace. D’où la nécessité — à laquelle j’ai longtemps refusé de croire — d’une vie privée absolument distincte de la vie publique, ne serait-ce que pour ménager la possibilité d’un exil intérieur dès lors que l’exil extérieur n’est plus possible.) Peut-être que la réalité quantique est tout aussi merdique que la réalité augmentée, que la réalité touristique, que la réalité tout court, mais dans la mesure où l’on n’en a pas percé les secrets à jour, on continue à y rêver, pensant à elle à la manière ancienne des explorateurs qui s’apprêtaient à contaminer les terres et les peuples à la découverte desquels ils partaient, — ils ne le savaient pas encore, mais le nouveau monde serait tout aussi pourri que l’ancien. C’est vrai qu’un tel état d’esprit suffirait, s’il était partagé par l’ensemble de la population mondiale, à rendre impossible a priori toute découverte, mais est-ce que ce serait un mal ? Oh, vous savez, je ne prône pas le repli sur soi, pas plus que la misanthropie, non, les misanthropes sont des imbéciles, ils s’omettent toujours eux-mêmes dans leurs détestations et, en bons couards qu’ils sont, retardent sans cesse d’un jour de plus leur suicide, comme ce nazillon de Cioran, non, je ne prône rien du tout, mais qui n’a pas envie de tout arrêter, qui n’a pas envie, devant le spectacle affligeant d’un jeune enfant les yeux rivés sur une tablette qui défigure la réalité diminuée qu’il pourrait admirer de ces yeux nus, naïfs et sublimes, de foutre le camp ou de tuer tout le monde, qui ? Magnifique phrase lue en dépit de mes paupières lourdes qui se fermaient contre mon gré hier au lit, c’est le mot que je vais souligner qui m’y fait penser, dans le Curé de village de Balzac : « Le sublimevient du cœur, l’esprit ne le trouve pas, et la religion est une source intarissable de ce sublime sans faux brillants ; car le catholicisme, qui pénètre et change les cœurs, est tout cœur. » Tout cœur, quelle touchante et juste formulation. De celles qui résistent, je l’espère, à la question abyssale : et nous, de quoi sommes-nous tout ?

3.8.21

Il pleut. Depuis des jours, il fait littéralement ce qu’on appelle dans le jargon météorologique, un temps pourri, mais cela ne me dérange pas outre mesure. Je pourrais prendre les choses différemment, maudire l’estivale grisaille qui substitue à un improbable mois d’août cette fin d’octobre hors du temps. Il n’en est rien. J’accueille le phénomène tel qu’il se présente et je me dis que je l’accueillerais de même s’il était d’une autre nature. Quand je vivais à Paris, je m’en souviens, j’en étais venu à haïr la pluie, physiquement et philosophiquement, les sensations qu’elle procure, certes, mais aussi l’idée même de la pluie, les sentiments qu’elle inspire. Vivant désormais sur les rives de la Méditerranée, où la pluie est un phénomène rare, je la considère sous un jour nouveau, non pas avec indifférence, mais autrement, me prenant parfois à rêver de vivre sous un climat moins aride, dans un pays moins exposé aux vents qui dessèchent, quelque plaine verdoyante où coule un fleuve paisible. Serait-ce la preuve que l’on n’est jamais content de ce que l’on a ? Ou bien que le réchauffement climatique finit par peser sur tout le monde, même qui a l’esprit le plus solaire ? Depuis qu’il pleut, en tout cas, — est-ce un hasard ? y a-t-il un lien de causalité ? — depuis qu’il fait ce temps pourri, je ne laisse plus ma barbe pousser, je la rase tous les deux ou trois jours, pas plus, contrairement à mon habitude qui était de la laisser croître, par nonchalance, par style, par mimétisme, est-ce que je sais ? ou alors façon peut-être, j’y pense en écrivant cette phrase, d’où sa structure qui défie la linéarité, il faut dire qu’il n’y en a pas, je vis au gré de la phrase même, qui s’écoule, s’étend, se déploie, façon d’établir un équilibre entre les gris du monde, ceux du ciel et de la barbe, plus il y en a là-haut, moins il doit y en avoir ici-bas. La balance des gris, si l’on veut s’exprimer ainsi. Malgré le temps pourri, je sors me promener, passe devant la vitrine d’une librairie. Déprimant spectacle qui me pousse à y entrer pour découvrir ce que l’on trouve partout ailleurs : qu’elle soit grand public (mainstream) ou bien indépendante (underground), l’uniformisation est totale, ici ressemble à ailleurs, à n’importe où dans le monde occidental. Quand je sors, le vendeur de la librairie répond à la fille qui lui propose d’aller boire un verre par un enthousiaste : « Bah ouais, mais après le boulot, hein. » Ô Honoré, comme tout est devenu morne au pays des éveillés ! Un peu avant, les délivreurs qui œuvrent à déverser les bienfaits du capitalisme sauvage dans les estomacs déjà trop remplis de l’Occident s’étaient retrouvés, posant à terre leur énorme sac à dos isotherme vert, dans un petit square en retrait pour fumer, parler, faire comme si de rien n’était. Partout, c’est la même chose, les biens et les services sont les mêmes — les biens et les services, c’est-à-dire : les êtres humains. Peut-être que le seul paramètre qui change, c’est celui-ci justement : le temps qui fait. Peut-être ainsi devrait-on quitter cette parodie que substituent au réel les biens et les services standardisés pour habiter le climat, l’air humide de cet été. Et finir ses jours en exil à l’abri de la douceur d’un climat tempéré.

2.8.21

Est-ce que les profondeurs où descend la France profonde sont situées en-dessous de celles des autres pays ? Au-dessus ? Au même niveau ? J’ai le vertige, mais je ne pensais pas descendre si bas. Un pays qui a renoncé à sa grammaire, c’est une question que je me pose, un pays qui a renoncé à sa grammaire mérite-t-il de survivre aux cinq, dix, quinze prochaines années ? Et si oui, pourquoi ? Non qu’il faille conserver à tout prix, mais il faut au moins avoir de quoi converser. (Je ne suis pas conservateur, je suis conversateur.) Au volant sur la route, je rêve de guerres de tranchées esthétiques, moins pour m’enfoncer jusqu’au cou dans la boue de l’exclusion infâmante que pour le plaisir fantasmé d’admirer une ligne de démarcation claire entre une chose et son contraire. Pour le plaisir d’avoir les idées claires. Mais ce sont des plaisirs qui ne sont plus pour nous, qui ne sont plus pour personne. Au lieu d’eux, toujours au volant sur la route, je ne constate qu’une indistinction confuse, beaucoup de têtes avec rien dedans. Ni clair-obscur ni sfumato, que des choses privées de la moindre clarté, de la moindre lumière de la moindre beauté. Écris deux poèmes assez désespérés. Les écrivant, puis les lisant, toujours y pensant avant de les recopier à l’écran, je me demande s’ils ne devraient pas inspirer plus de joie, s’ils ne devraient pas exprimer un souffle plus libéré, mais ce serait hypocrite, mensonger, lâche. L’interdit poétique d’Adorno a toujours été violé. C’est vrai, probablement parce que nous sommes trop faibles, trop effrayés par notre propre faiblesse : elle nous révèle des visions que nous n’aimons pas, mais qui sont pourtant les seules visions visibles. Il ne fut plus possible d’écrire des poèmes après Auschwitz, et nous en écrivons encore. Est-ce à dire qu’ils sont tous mauvais, indécents, insupportablement mièvres ? Il ne fut plus possible d’écrire des poèmes après Auschwitz, et qui en écrit encore doit affronter la honte d’écrire l’esprit lourd de bons sentiments, soit faisant semblant de ne pas voir l’horreur sans cesse reproduite, soit affectant de trouver de la beauté partout, même dans les choses les plus insignifiantes, même dans les choses les plus laides lesquelles sont converties en positif par l’action dépravante du kitsch. Et puis, garder le silence est impossible.

1.8.21

Esprit alerte ce matin au réveil, ce qui est bon signe. Mais de quoi ? De rien. J’écris une série de phrases sur Twitter à propos d’une mobilisation qui ne faiblit pas. Mais à quoi bon ? Encore à rien ? Non, ce n’est pas vrai : pour mettre mes idées au clair. C’est le moins que je puisse faire. Sauf que je n’ai toujours pas trouvé quoi faire d’autre de cet esprit alerte, au réveil ni à n’importe quel moment de la journée. De fait, j’ai la sensation de tourner en rond dans un bocal où se fait ressentir toujours la même douleur, toujours la même peur devant ce gouffre : je ne sais pas quoi faire. Pas la moindre idée de rien. Je tiens ce journal, ou plutôt, c’est lui qui me tient. L’ai-je déjà écrite cette phrase ? il me semble bien, et il n’y a pas de raison de ne pas l’écrire de nouveau, autant de fois qu’elle se présentera à moi, les jeux de mots servent à cela, pas seulement à faire rire ou sourire, à révéler des phénomènes qui, autrement, passeraient inaperçus. Quoi qu’il en soit, il est clair que c’est tout ce à quoi je suis bon, ce journal, autant dire à pas grand-chose. Lisant Balzac avec passion, il m’apparaît évident que je suis incapable d’écrire un roman d’une certaine envergure, et d’ailleurs je ne sais même pas de quoi je pourrais parler. Le reste ne m’intéressant pas, ma vie se résume à cette terreur absurde — absurde parce qu’elle contient la réalisation de ce dont elle est terreur, l’incapacité à écrire quoi que ce soit (à part ce journal, donc, mais ne soyons pas si prosaïques). Tout à l’heure, quelque part dans le voisinage, quelqu’un s’acharnait à massacrer à un doigt les premières notes de mélodies connues, Bella ciaoou La lettre à Élise sans souci de hiérarchie des valeurs. Écoutant cet être malgré moi, j’ai eu envie de lui crier ces mots odieux : « Entre la musique et le suicide, il faut choisir ! », mais je ne l’ai pas fait, d’une part, parce que ces mots sont effectivement odieux et que le simple fait de les penser a en soi quelque chose d’abject, d’autre part, parce que je ne sais pas à qui je me serais adressé, ce faisant. Et puis, je m’en suis rendu compte après avoir formulé cette phrase abjecte, en réalité c’était à moi qu’elle s’adressait plutôt qu’à n’importe qui d’autre : si je n’ai pas la force d’accomplir ce que je désire accomplir plus que tout, à quoi bon vivre ? Il y a 65 millions d’années, quand d’immenses requins sillonnaient les espaces qui se trouvent aujourd’hui au-dessus du niveau de la mer, ces questions ne se seraient pas posées, bien sûr. Quels seront les faluns de ma pensée ? Dents de lait. Hier, en parcourant cette exposition dans les sous-sols du musée des Beaux-Arts d’Angers, j’ai pensé à ce vin que l’on peut boire en Provence. Des flèches invisibles traversent l’histoire. À quelle profondeur faut-il descendre pour remonter à la surface avec des pensées aussi absurdes ? Ô douceur du temps quand nous n’étions pas : nostalgie de l’impossible.