Paix relative. J’essaie d’en jouir. J’ai beau savoir que non loin d’ici, de l’autre côté, pour ainsi dire, des ouvriers s’affairent depuis plusieurs jours déjà au montage des scènes d’un énième festival d’été, hauts décibels et effluves de saucisses grillées, ici tout semble calme. Paix relative, donc, il paraît. Dans la rumeur faible et distante de la rue, lointaine quoique juste en bas, chantent mes animaux lyriques, poètes automatiques, compagnes de la chaleur, muses spontanées. Je me tais. Je les écoute. Sans dire un mot, je les appelle par leur nom, bêtes à musique. Une pie jacasse. La même partout dans l’univers. Par endroits, le bleu du ciel tire sur le gris, tend vers l’oubli. Le soleil fait briller les feuilles de l’olivier. Verte luminosité à l’éclat blanchâtre. Paix pas si relative qu’on la dirait par prudence. Oh, je sais que tout est faux, que tout est mensonge, que chacun ne pense qu’à soi dans le continuel élan d’un orgueil irréfréné, sorte d’ire frénétique, systématique, mais puis-je me reprocher d’y croire quelquefois, de m’abandonner à la passion pour un paysage qui n’existe plus, n’a peut-être jamais existé que dans les rêves que nous faisons, éveillés et debout, songes d’un monde meilleur que le nôtre, plus vrai et plus doux ? Je regarde la lumière qui fait plisser les yeux, dure et belle. Quand je n’aime plus ni la ville ni le monde, je les regarde par ce petit bout-là, lorgnette d’une certaine vérité, ouverture sur l’équilibre entre le désespoir et la lueur. Et ce matin, combien de litres de sueur ?
30°C à l’ombre, 8 km parcourus entre sol y sombra, cadence tranquille, rien que pour la joie pure et vraie de mettre un pied devant l’autre et d’avancer, la joie pure et vraie du corps en mouvement — courir. C’est la vie même (pas courir, ce n’est pas ce que je veux dire, non : l’intention, l’action). Mais nous sommes si empêchés de vivre, par les forces qui tirent en sens contraires la société, que quand il nous est donné de vivre nous ne savons pas saisir l’occasion. Nous sommes inaptes au καιρός, parce que tout, dans notre vie, est prépensé, préconçu, importé d’ailleurs, d’autres qui ont des pensées que nous pourrions avoir si personne ne les avait pensées avant nous pour nous. Les gens ne te comprennent pas quand tu parles parce qu’ils ne peuvent pas entendre, ils entendent les sons qu’on leur a mis dans l’oreille, qui sont déjà là, vieux, pas ceux que tu émets. Et toi-même, quand tu entends ta propre musique, bien souvent, tu ne la comprends pas, tu n’entends à la place qu’un vacarme inexprimable. Le καιρός (j’ai déjà employé ce mot, le mois dernier, il me semble, mais dans un contexte tout différent, à Saché, pour dire la fuite devant l’ennemi incarné en un enfant obèse) n’est pas un pur concept ; c’est une figure. Lysippe l’avait sculpté au IVe siècle avant Jésus-Christ, on connaît son œuvre par d’autres plus tardives : Καιρός est un jeune homme nu, ailé, à la drôle de coupe de cheveux : longs devant et rasés derrière, quand on veut s’en saisir, il a déjà passé. Une épigramme d’un poète grec du IIIe siècle, Posidippe de Pella, lui est consacrée (c’est l’helléniste Évelyne Prioux qui traduit) : « — Qui est le sculpteur, et d’où vient-il ? — Il est de Sicyone. — Quel est son nom ? — Lysippe. — Et toi, qui es-tu ? – Καιρός, qui dompte tout. — Pourquoi marches-tu donc sur la pointe des pieds ? — Je cours sans cesse. — Pourquoi as-tu une paire d’ailes à chaque pied ? — Je vole comme le vent. — Pourquoi as-tu un rasoir dans la main droite ? — Pour montrer aux hommes que je suis plus vif qu’aucun tranchant. — Pourquoi tes cheveux cachent-ils tes yeux ? — Pour être saisi par celui qui me rencontre, par Zeus. — Mais pourquoi es-tu chauve, sur le derrière du crâne ? — Parce que nul ne m’agrippera par derrière, quelque envie qu’il en ait, une fois que je l’aurai dépassé, avec mes ailes aux pieds. — Dans quel but l’artiste t’a-t-il sculpté ? — Pour vous, ô étranger ; et il m’a placé dans le vestibule, pour que j’y serve de leçon. » Entendre sa propre musique, c’est une question de rythme, d’allure et d’endurance. C’est toute la personne qu’il faut investir dans cette démarche. S’oublier au profit du flux, de l’énergie, de la vie, le temps d’entendre sa musique. Quand cela se produit, il se peut que l’on se sente dépassé par les événements. C’est que l’on devient plus grand que soi-même.
Des jeux pour enfants cassés et interdits. Des détritus abandonnés sur une pelouse crasse en face d’un chemin qui fuit une improbable civilisation mais que personne n’emprunte qu’à regret. De jeunes chiens ahuris qui se courent après à midi au milieu de pique-niqueurs ravis quoique affamés sur une aire d’autoroute glaciale. Les regards admiratifs de la famille d’un maître qui crie le nom de son animal domestique. Lequel, en retour, ne lui obéit pas. Comment s’appelle-t-il au juste, ce pauvre chien ? Pfizer, Kaiser ? J’hésite. Il se répète. Dyson, Tyson ? Aucune hypothèse n’est à exclure sur l’autoroute du soleil ; — mon Dieu. Si je devais donner une réponse à la question Qu’est-ce que la vraie vie ? me suis-je interrogé à peu près cependant que je me soulageais — bien obligé — à l’urinoir collectif du restauroute de l’aire au rythme d’une incompréhensible chanson de Johnny Halliday, lieu à la virilité sale, inventé probablement par un esprit aussi pratique que pervers, un ingénieur, sans aucun doute, ce serait celle-ci. Ce qui ne constitue bien évidemment pas une réponse à la question Pourquoi ? Laquelle, au contraire, comme pour prendre sa revanche sur la disponibilité parfaite d’un nombre toujours croissant de réponses à la question précédente, et toutes aussi désespérantes les unes que les autres, cela va de soi, laquelle demeure sans réponse. Parfois, on croit toucher du doigt une phrase de cet ordre, une solution à un problème quelconque que l’on se pose avec insistance. On le croit, en effet, mais, comme le nuage absurde d’un rêve qu’on n’aura jamais fait, elle se dissipe dans le geste même qui semble autoriser à l’atteindre. Nous touchons là aux limites de quelque chose, mais nous ne savons pas de quoi. Telle est la meilleure image de notre existence. Peut-être. À moins que. À moins que quoi ? Partout, des individus négligeables donnent leur opinion définitive sur d’innombrables sujets aux ramifications infinies. Et c’est ceci, me dis-je à présent, c’est tout ceci qu’on appelle la démocratie. Sale temps pour les idées, pensai-je alors, remontant le col de mon imperméable, improbable détective privé au cœur polaire de l’été.
Difficile de redescendre quand on a touché au sublime, ce sublime ne fût-il qu’une illusion. Mais je m’y efforce. Demain nous quitterons Tours. Avant de faire un peu de ménage dans la maison, histoire de rendre quelque chose d’à peu près habitable à nos hôtes (payants), je regarde la télévision où, sur la chaîne d’informations en continu d’un industriel breton, cinq hommes discutent du résultat d’un sondage d’après lequel, pour 43 % des Français, la France est en train de devenir une dictature et, s’ils semblent trouver que le mot de « dictature » est un peu exagéré, ils s’accordent cependant à dire que les 43 % de Français en question n’ont pas tout à fait tort. Au même moment, les talibans entrent dans Kaboul où, d’après un journal fondé par un vieil intellectuel bourgeois il y a près d’un demi-siècle, ils interdisent à la population d’écouter de la musique, d’aller au cinéma, de faire de la politique et à la population féminine, plus spécifiquement, de travailler, d’aller à l’école, les obligeant en outre à porter un vêtement les couvrant intégralement. Évidemment, aucun sondage ne nous dira ce que les 43 % de Français qui pensent que la France est une dictature pensent de cette théocratie, si c’est un régime politique plus ou moins désirable que l’odieuse dictature dans laquelle ils ont le droit de raconter tout et n’importe quoi, et c’est tant mieux, pour ma part, je préfère ne pas le savoir. Il est vrai qu’on pourrait croire que ces faits n’ont rien à voir ensemble, et sans doute n’y a-t-il pas de lien de causalité avéré entre les croyances de 43 % des Français et les croyances de la totalité des talibans, sauf que c’est dans ce même silence de la raison que naissent les barbares. Nous aurions tort, nous Occidentaux, si éclairés que nous le fûmes jadis, nous aurions tort de croire que le genre de ravage politique que l’Afghanistan connaît, nous ne sommes plus susceptibles de le connaître. Les scènes de fanatisme meurtrier que l’on imagine dans les rues de Kaboul et d’ailleurs, nous en avons lu la description dans ces pages de Candide où Voltaire entreprenait de pourfendre la superstition crasse et l’odieux obscurantisme que faisait régner l’Inquisition dans les rues de Lisbonne. Nous les avons oubliées ou nous pensons qu’elles ne veulent plus rien dire parce qu’elles ne sont plus en prise avec l’actualité, et pourtant, tout est là, pour ainsi dire, tout, c’est-à-dire : la voix de la raison qui refuse de se taire quand même tout le monde lui enjoindrait de le faire. Les voix des Français continuent de parler dans leur dictature fantasmée quand même la raison leur conseillerait de se taire. Et, en un sens, ces voix sont abjectes. Sauf que leur expression, car elle est autoréfutante, est souhaitable, même si elle est difficilement supportable. C’est à cela qu’on reconnait une démocratie (même imparfaite). La critique de la bêtise est la même que la critique de l’obscurantisme, de la superstition, des paralogismes et de toute la litanie des sophismes qui occupent la majeure partie de l’espace public dans les démocraties occidentales. Comme nous, Occidentaux, si éclairés que nous le fûmes jadis, ne savons plus rien faire que nous haïr, c’est-à-dire nous boucher les oreilles quand nous entendons la voix de la raison, nous sommes envahis par une grande confusion : non seulement nous confondons les vessies avec les lanternes, mais nous nous privons de toute lumière. Plus nous progressons dans notre haine de soi et moins nous sommes à même de nous comprendre. Plus nous progressons dans notre haine de soi et moins, croyant pourtant nous en rendre capables, nous sommes à même de comprendre les autres, qui, à des degrés plus ou moins terribles, plus ou moins angoissants, plus ou moins mortels, souffrent des mêmes maux que nous. Ce n’est pas de notre haine qu’ils ont besoin, mais de son exact contraire.
La page du journal d’hier était alcoolisée, la page d’aujourd’hui devrait être fatiguée. Elle l’est. Mais ce n’est pas grave. Je vois bien où est l’essentiel, et je n’en ai pas peur. Hier, écrivant, dans un coin un peu à l’écart, je me suis trouvé attablé avec les commis de cuisine qui préparaient le repas du mariage, nous avons échangé quelques mots, j’avais beau être saoul, j’avais les idées suffisamment claires pour écrire et pour parler, une chose à la fois. J’étais là sans être là, un peu comme tout le temps : nous sommes toujours en deux endroits en même temps, là où nos pieds se trouvent et là où notre tête se trouve (les pieds sur terre, la tête dans les nuages, je l’ai déjà dit à plusieurs reprises) — là où nous marchons, parlons, avons toutes les interactions que nous avons au quotidien, et là où nous pensons, là où nos pensées se trouvent, nos pensées, nos rêves, nos désirs, les petites musiques qu’on entend en sourdine, les petites paroles qu’on s’adresse à soi-même, parfois pour rire, parfois pour ne pas pleurer, parfois pour pleurer. Ensuite, avec Rome Buyce Night, c’est-à-dire quelques heures après avoir écrit mon journal, ensuite, j’ai connu un grand bonheur (je parle pour ainsi dire de l’intérieur), chantant avec ardeur le texte que j’ai noté ici hier et d’autres (dont des morceaux de ceux parus chez abrüpt dans la revue error plus un morceau de la troisième partie sur laquelle je suis en train de travailler qui dit « calanques ») et un certain sens de l’oubli de soi, grande joie d’être là, simplement là. Pure présence parlante. Le contraire de l’absence, en effet, mais l’un ne va pas sans l’autre. 45 minutes de perfection sur terre, ce qui est rare, mais pas impossible. Grande joie et puis grande émotion après coup, un peu submergé par tout ça, toute cette musique, toute cette force qu’il est possible de déployer d’un coup, dans une salve. Toute cette vie, toute cette amitié, toute cette beauté. Maintenant, je vais me taire.
Comment faire des trous dans les jours ? Comment interrompre tout ? Comment tout faire disparaître ? Ici. C’est-à-dire, peut-être, poser cette question : comment trouver de l’absence ? Et cette question, par exemple, qui se pose, la voici : comment se fait-il que la philosophie occidentale, et par mimétisme, par automatisme tardif, la poésie occidentale, et ensuite l’Occident tout entier, bref, comment se fait-il que l’Occident tout entier ait toujours été obsédé par la présence alors que la grande pensée, la grande question pour qui pense soit précisément celle-ci : comment être seul — pour penser —, c’est-à-dire : comment s’absenter ? Comment disparaître ? Comment faire des trous dans les jours ? Comment faire de l’absence pour exister ? Personne, c’est la vérité, personne ne peut faire semblant de s’absenter, alors que tout le monde peut faire semblant d’être présent. Toutes ces questions et toutes ces réponses sont étranges, d’ailleurs, non ? Comment se fait-il qu’on puisse faire semblant d’être là alors qu’il faut disparaître, c’est-à-dire le montrer, pour ne plus être là, ne plus être du tout ? Foutre le camp. Qui a dit qu’il n’y avait pas de rapport sexuel ? On peut faire semblant de n’être pas, mais on ne peut pas faire semblant d’être. Qu’est-ce que je fais ici ? Tout à l’heure, je suis censé dire un texte, on le lira en appendice ci-dessous, et d’autres aussi, mais c’est celui-ci que j’ai écrit, pour aujourd’hui, pour le mariage de mon ami. Qu’est-ce qu’un paradoxe ? Devoir échapper à son ami pour aimer son ami. Devoir échapper à la société pour faire partie de la société. Tout autre société étant absurde, imbécile, totalitaire. Je cite :
oh mon amour tout s’écoule et j’admire la vanité de ces âmes seules en leurs froides rumeurs partout les rues en sont pleines et dans la nuit s’entendent cris ou bien oublis ou bien dénis il y a tous ces songes vulgaires regarde dont on tapisse les murs quand ils régurgitent nos raisons d’être ou je ne sais pas de faire semblant peut-être tu dis de changer tout le temps sans que jamais rien ne change jamais
oh mon amour les métamorphoses placides dont tu gardes la mémoire lucide sont sans des jours qui disparaissent et paraissent si loin déjà la glace au matin du nouvel an le miroir de tes pas dans le dédale gelé un peu de paix pour les absents toujours quelque chose casse toujours quelque chose trépasse même les rimes semblent dérisoires telles façons de croire encore un peu que rien n’est en jeu marques de nos pas dans la neige des palais d’espoir dans le noir fondu déchaîné que rythment les essuie-glaces ils prêchent la rigueur n’est-elle pas ici ma demeure ? n’est-elle pas ici ta demeure ?
oh mon amour je compte ces quelques doigts qui nous séparent nombre humide en marge de quoi je fabrique force scaphandres pour approfondir quelque chose que je ne comprends pas et ne peux pas comprendre c’est la lune c’est un refrain la lueur du lendemain déjà je fais une croix avec le bout de tes doigts et de celui de mes ongles sur ta peau lisse occidentale je parle de la courbure de tes seins émets l’hypothèse d’un drame franchis l’enjambement de l’histoire quelque part là-bas quelque part par-dessus bord pour tout ce qui fond devant toi et ne s’effondre pas on ne dessine pas les murmures gémit le corps fourbu alangui sur les tapis de gloire ce même soleil pâle brille longtemps après que nous serons devenus aveugles devenus vieux devenus sérieux
oh mon amour s’il fallait s’assoupir encore ne fût-ce qu’un instant dans le lit du délire résoudre l’équation de ton cul et emporter la vérité au levant je songerais au soleil pâle qui nous échauffe dans l’admiration de nos âmes pures car sans rien dedans comme nées d’hier et immaculées
oh contemple le vide mon amour c’est une idole qui s’enfuit une métaphore qui s’épanouit la fleur de nos péchés remis dans l’obole de ton silence.
Par exemple, il y a des gens qui ont une opinion sur l’avenir de Britney Spears. Ce que moi, toujours à titre d’exemple, je trouve incompréhensible. Mais je ne suis pas un modèle. Ce qui ne m’empêche pas de me demander par ailleurs si ma vie ne serait pas meilleure si j’avais une opinion sur l’avenir de Britney Spears, par exemple, ou d’autres sujets — importants, graves, complexes. Après tout, la démocratie, c’est fait pour ça, avoir des opinions et les exprimer, être libre, choisir avec qui tu couches, décider si tu es une femme ou un homme, ou les deux ou aucun des deux, ou un chien de race, être fluide, faire ce que tu veux, quoi, c’est ça, la liberté, non ? Quelquefois, j’essaie d’avoir des opinions, moi aussi, mais je ne me sens pas à l’aise avec, parce que, bien souvent, pour en exprimer une, il faut parler vite, et puis parler en plus d’une certaine façon plutôt que d’une autre, mettre sa voix à une certaine hauteur, prendre un certain air, adopter un certain ton, avoir l’air sûr de soi, distribuer les vérités comme un boxeur dopé et fou furieux les uppercuts, parce que c’est moins la valeur de l’opinion, le fait qu’elle soit droite et accompagnée de raison, que la façon dont elle est exprimée qui fonde sa force de conviction. Il faudrait que je prenne position, par exemple, sur des sujets, importants, graves, complexes, bien sûr, les sujets, sinon à quoi bon, à quoi bon avoir une opinion ? Tout le monde est occupé au xxie siècle, c’est vrai, c’est Jeff Bezos qui l’a dit, alors, quitte à avoir une opinion, autant que ce soit sur un sujet important, grave, complexe, car qui a du temps à consacrer aux sujets mineurs ? C’est comme si l’on te demandait si tu préfères être riche, capricieux et génial ou pauvre, banal et stupide. Qu’est-ce que tu choisirais ? Moi j’aurais préféré être riche, capricieux et génial, et pourtant, je suis pauvre, banal et stupide. Mais passons, ce n’est pas le propos. Il faudrait que je prenne position sur le racisme systémique, le grand remplacement, le réchauffement climatique, les libertés individuelles, la culture du viol, et sur tellement d’autres choses qui m’échappent, face auxquelles, moi, avec mes négligeables idées, mon journal pas intime, mes poèmes qui tiennent en cinq lignes (il s’en trouve même pour me dire qu’ils sont mauvais, étrange, non ? ils ont si peu d’importance), toutes ces choses face auxquelles je me sens si petit, si faible, si dérisoire. Les sujets ne sont pas en nombre infini, ne crois pas que tu puisses en inventer. Par exemple, ne crois pas que tu puisses te demander comment a fini par s’imposer cette fiction selon laquelle nous sommes tous très occupés, ne crois pas que tu puisses te demander si, vraiment, le xxie siècle est différent des siècles passés, disons, du ve siècle avant Jésus-Christ, quand Platon opposait au temps des affaires (celui de Jeff Bezos, de Britney Spears et de tous ces humains superoccupés) la σχολή, le temps libre, propice à la pensée, pas à l’opinion exprimée, à la philosophie. L’opinion est le régime d’un monde qui n’a pas le temps, qui s’exprime, qui s’agite, mais qui ne pense pas, qui ne peut pas penser. — Alors quoi ? C’est Platon contre Jeff Bezos ? Socrate en Amérique ? — Oh non, ne fais pas l’imbécile, s’il te plaît.
N’est-ce pas étrange de trouver étrange ce qui ne l’est pas ? Il avait l’air arriéré ce jeune homme qui me dit Bonjour dans la rue, certes, mais est-ce le progrès de lui répondre, comme je l’ai fait, sur ce ton condescendant, de politesse supérieure, d’un Bonjour qui signifiait en réalité Mon pauvre ami, vous êtes inéducablement stupide, mais je vais faire comme si vous étiez normal ? Peut-être. Un peu plus tôt dans le séjour, c’est un jeune garçon qui m’avait salué de la sorte, et j’avais entendu sa mère lui expliquer ensuite qu’ici, comme ce n’était pas la campagne, ce n’était pas la peine de dire bonjour à tout le monde. Et je me souviens que ma mère m’avait fait une remarque de ce genre, enfant, après un séjour à la montagne où il était de bon ton de saluer les gens que l’on croisait alors que je gardais cette habitude là où elle n’était plus du tout de bon ton. On intègre des codes qui sont ceux de la vie sociale, mais qui n’ont aucun sens, voire détruisent le sens. Je cherche quelque chose à dire, mais sens bien que ça ne vient pas. Je ne sais plus qui m’avait posé cette question stupide, du genre : est-ce que tu écris tous les jours parce que tu as quelque chose à dire, que tu en ressens le besoin, ou par discipline ? Je ne devrais pas dire que c’est une question stupide, parce que ce n’est pas une remarque charitable de dire que c’est une question stupide, mais c’est une question stupide, une question que pose qui ne comprend pas ce que c’est qu’écrire. L’immense majorité de la population ne comprend pas ce que c’est qu’écrire, j’entends même les écrivains, ceux qui font profession d’écrire, je crois même surtout eux, en réalité, l’immense majorité ne comprend pas parce que cette compréhension est le fruit d’une expérience : à un certain moment, je ne sais pas quand, ce n’est pas quantifiable quand, à un certain moment, cela se produit, mais cela peut tout aussi bien ne pas se produire, c’est même cela qui se produit le plus souvent, sinon l’immense majorité comprendrait ce que c’est qu’écrire, à un certain moment, donc, l’idée (le quelque chose à dire), le désir (le besoin de dire ce que l’on a à dire), la discipline (la règle d’écrire tous les jours), et les moyens de le dire (l’écriture, ce qu’on appelle parfois — à tort — le style) ne font plus qu’un, ne forment plus qu’une seule et même activité, un seul et même état d’esprit, un seul et même geste : écrire. Je dis que la plupart des gens qui font profession d’écrire ne le comprennent pas parce que l’immense majorité des gens qui font profession d’écrire ne sont que d’horribles poseurs. Dans la librairie de la gare, ce matin, j’ai ouvert le livre de Leïla Slimani où elle raconte sa nuit passée au musée (une idée d’éditeur chauve, sans aucun doute), qui commence comme ceci : « La première règle quand on veut écrire un roman, c’est de dire non. Non, je ne viendrai pas boire un verre. Non, je ne peux pas garder mon neveu malade. Non, je ne suis pas disponible pour déjeuner, pour une interview, une promenade, une séance de cinéma. » Ensuite, je ne sais pas, je n’ai pas continué, c’était trop con, mais je me souviens de ce début parce que ce n’est pas un début du tout, c’est un truc de poseur (ou de poseuse, soyons inclusif, la connerie ignore superbement les sexes, les genres, les classes sociales, tout, elle est ce que Kant aurait appelé, s’il avait su, une loi universelle de la nature), c’est peut-être de la littérature, j’entends par là que c’est certainement ce que les gens veulent lire, ce pour quoi ils veulent dépenser leur argent, mais ce n’est pas écrire, c’est singer l’écriture, faire comme si on écrivait, prendre la pose de qui écrit, mais n’a rien à dire, ne dit rien, ne peut rien dire, est impuissant à écrire. Je dis les gens, et c’est probablement caricatural, après tout qui sont ces gens ? Un peu tout le monde, en fait. À mesure que l’Occident progresse dans la haine de soi, s’installe une conception de la culture qui n’a plus rien à voir avec le génie, le talent, l’art, et donc l’écriture, mais avec le rôle que telle ou telle chose joue dans la machine à se haïr soi-même que constitue l’Occident. Les livres ne se vendent pas parce qu’ils sont bons, mais parce qu’ils forment des coups sur l’échiquier de la guerre que l’Occident se livre à lui-même. Pour une Occidentale, ou un Occidental, on fait semblant que ce n’est pas la même chose, mais c’est évidemment absurde de supposer des différences essentielles là où il n’y en a pas, bref, pour une Occidentale du premier quart du XXIe siècle, il n’est ainsi pas étrange de dire d’un livre écrit par un individu issu de la diversité C’est nul, mais la diversité, c’est important parce que l’esprit occidental n’a plus aucune idée de ce qui est bon et de ce qui est mauvais. À ces catégories à la source desquelles l’esprit occidental pouvait se placer, se sont substituées d’autres catégories qui ont toutes pour fonction d’alimenter la haine que l’Occident conçoit à son encontre. Être à la source du bon et du mauvais est une entreprise risquée parce qu’il est possible de se tromper. Admirer ce qui œuvre en faveur de la diversité, quand même cela serait d’une nullité affligeante, est rassurant parce que ce sont des catégories que la société a déjà validées, que je n’ai plus qu’à admettre et valoriser pour devenir un membre acceptable et accepté du monde social, participer à la marche en avant du progrès. Tous les arriérés sont étranges et il ne faut pas qu’ils cessent de l’être parce qu’ils nous rappellent l’existence d’une époque à laquelle rien de ce que nous tenons pour universellement valide ne l’était, ils nous rappellent donc que les valeurs que notre époque partage sont contingentes et susceptibles d’être dépassées au profit d’autres ensembles de valeurs. Ce qui ne signifie pas que tout soit relatif : les croyances que nous entretenons, nous les tenons trop facilement pour absolues alors qu’elles ne sont que des moments dans une histoire qui ne connaît sans doute que très peu de progrès (la découverte de la vaccination, par exemple, est un progrès objectif quand même on n’y croirait pas, quand même on serait contre). Il est bon aussi que nous ayons des mères qui nous éduquent, nous enseignent ce qu’il est de bon ton de faire et de ne pas faire. Ainsi, quand nous rencontrerons un arriéré à qui personne n’a jamais rien appris, nous nous souviendrons que nous aussi, à une époque lointaine, nous étions comme lui, et puis nous avons appris, mais finalement nous ne sommes pas très différents de lui. Cela nous évitera de nous prendre un peu trop au sérieux et d’écrire un peu trop de conneries.
C’était hier. J’y ai pensé ce matin. Que j’avais entendu Nelly dire d’un écrivain qui va publier un roman à la rentrée littéraire, et dont elle va défendre certains intérêts, c’est sublime, phrase que je ne l’ai jamais entendu dire d’aucun de mes ouvrages. C’était hier et, ce matin, je me demande si c’est parce que cet ouvrage est sublime alors que les miens ne le sont pas ou si c’est le genre de phrases qui s’échangent dans le milieu littéraire comme on échange de la fausse monnaie dans d’autres milieux ou si c’est le genre de phrases qu’on emploie pour parler d’autres que moi parce qu’ils jouissent d’une aura dont moi je ne jouis pas ? La femme de l’homme le plus beau du monde pense-t-elle que Brad Pitt est sublime mais pas son mari, simplement parce que l’un est une star du cinéma tandis que l’autre ne l’est pas ou est-ce qu’elle n’ose pas dire que son mari est l’homme le plus beau du monde et que Brad Pitt ne l’est pas qui, en plus d’être un exécrable comédien, ne l’a jamais émue le moins du monde et a quand même pris un sacré coup de vieux ? De fait, quand deux professionnelles d’une même profession parlent entre elles de la vie littéraire, je ne me sens pas concerné, en ce sens qu’il me semble qu’elles parlent d’un milieu dont je suis de fait exclu, un milieu si lointain que j’en distingue mal les contours. C’est un peu comme si elles parlaient de leur visite au zoo : je pourrais les interrompre en m’exclamant « Bon, ça suffit maintenant, moi aussi, je suis un animal ! », mais je sens bien que ce n’est pas la question, que tel n’est pas le sujet de la conversation. (Par malheur, d’ailleurs, le sujet de la conversation, ce n’est pas moi : je ne suis le sujet d’aucune conversation.) Or, si tel n’est ni la question ni le sujet de conversation, c’est bel et bien cela qui me tire du lit, ce matin, vers sept heures et demi alors que nous sommes en vacances et que tout le monde dort encore dans la maison. Raison inane de se lever, mais cause réelle du phénomène. Dans la maison silencieuse, je descends au rez-de-chaussée, ouvre les volets, fait couler un café dans la tasse, m’assois, ouvre mon ordinateur, écris au son seul qu’émettent les touches du clavier quand mes doigts tapent dessus. Je devrais plutôt me concentrer sur la façon dont je pourrais travailler autant que Balzac (12 à 14 heures par jour quand il était à Saché, dit la jeune femme qui, de retour en ce lieu sublime, présente la vie de l’écrivain au château), mais non, c’est à des questions futiles que je m’attache, ce en quoi je suis le symptôme le plus pur de mon époque, je sens comme elle, je pense comme elle, je vis comme elle ; comment pourrait-il en être autrement ? Avant de me lever, toutefois, me saisissant de mon téléphone pour voir l’heure qu’il était, pas tout à fait sept heures et demi, j’avais découvert l’image d’un écrivain (un peu) célèbre, mais qui ne semble plus faire que des vidéos, des vidéos comme textes pour dépasser le livre, je crois que c’est quelque chose comme ça qu’il veut faire, mais pourquoi ? je ne sais pas, sur son image, il y avait écrit en gros opinions, et quand j’ai cliqué dessus, une autre image est apparue, celle de la neige télévisuelle, comme on la voyait avant, quand il n’y avait plus rien sur les écrans. Pendant quelques instants, je regarde cette neige fixement, sans penser à rien, et puis décide de ne pas attendre plus longtemps les opinions du vidéaste de la littérature. C’est à ce moment-là que je pense à la question du sublime des autres, mais pas de moi, et que je décide de me lever pour étudier la question plus à fond. Détruire les illusions, avais-je essayé de dire, hier, dans la conversation, détruire les illusions, telle est la tâche de l’écrivain, mais qui t’écoute quand tu n’es pas le sujet de la conversation, ? Et il y a toujours un autre sujet de conversation que toi. C’est sur ces paroles désenchantées que je décide d’aller courir, 12 kilomètres. 12 kilomètres, non pour répondre aux questions que je peux bien me poser, mais pour les dissoudre dans la sueur le long du cours du fleuve.
Fenêtres ouvertes de nouveau, microclimats dans la saison, de l’autre côté de la rue parviennent les sons d’une détestable rengaine qui transpire de haine, de violences subies et infligées ; — le monde moderne, quoi. On a tort de croire que nous vivons une époque confortable, il n’y a ni paix ni possibilité d’apaisement, tout ce qui se règle avec de l’argent porte la menace d’une destruction. Pas d’esprit, pas d’âme, pas de morale, on hait les idées mêmes que ces mots évoquent, rien que des chiffres alignés les uns à la suite des autres. Oh oui, les yeux brillent devant les milliards, mais c’est d’aveuglement : on ne voit plus rien que des gens qui ont réussi ou qui se fracassent contre le mur de ce fantasme. Toute une espèce coupée en deux : d’un côté, le petit nombre des élus, de l’autre, la masse des gens ordinaires, banals, dont on peut se dispenser, dont on se dispense de fait. Le bonheur en espèces sonnantes et trébuchantes, plus bas degré, comme la liberté qui va avec, celle-là même qui est revendiquée par des figurines vides qui rêvent une vie qui n’est pas seulement inaccessible, mais inexistante. C’est sur son illusion que se braquent nos regards éteints. Mais pourquoi fais-je cette description ? Je ne le sais pas. Peut-être s’agit-il d’un automatisme, d’un réflexe, mais cette critique du plus bas degré de bonheur et de liberté, n’est-elle pas elle-même le plus bas degré de la critique ? Comme si je me dispensais de tout autre effort, ce faisant. Je suis allé chez le coiffeur, ce matin. Me découvrant cheveux coupés (la dernière fois que quelqu’un y avait touché, c’était Nelly, qui acheva de raser mon crâne au millimètre près, il y a un peu plus d’un an), j’ai cru voir un autre visage, mais c’était le mien, toujours le même, plus frais, plus vivant, plus à mon goût, je crois que je puis le dire ainsi. Derrière leurs masques, les dames qui tenaient cette boutique de province ne me semblèrent pas belles. Je prêtais toutefois à leurs façons de se mouvoir, de parler, le ton sec de la patronne, les gros mollets de la shampouineuse, l’insistance maladroite de l’encaisseuse. De quoi faire un roman, probablement. Pour l’instant, je préfère lire Balzac.
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