Comment dessiner une île les yeux fermés ?

Comment dessiner une île
les yeux fermés ?

d’abord
je laisse le bruit envahir le silence
tout ce qu’on ne contrôle pas
maîtrise pas
voudrait dominer
mais ne peut pas
tout cela je le laisse là où c’est
et
une fois fermés
les yeux
si j’ai un peu de chance
des taches apparaissent
images rémanentes
souvenirs de quand j’avais les yeux ouverts
je ne peux pas les saisir
mais je peux croire en elles
me dire qu’elles font partie de mon champ de vision
nouveau
cet espace opaque et pas si sombre qu’on ne le croit qui vient de s’ouvrir devant moi
si je ne les vois pas
à l’inverse ces taches
je peux les inventer
et peut-être est-ce mieux ainsi
peut-être est-ce mieux de ne rien voir
de ne rien croire voir
de ne rien faire comme on l’avait supposé
de toujours compter sur l’accident
le tsunami
la submersion du sens dans quelque forme qui ne lui appartient pas
à laquelle il ne peut pas appartenir
que je voie des taches ou que je n’en voie pas
qu’est-ce que cela change après tout ?
je sens déjà le poids de mes paupières qui s’enfoncent dans mon crâne
je sens mon corps s’involuer tout entier
former spirale comme dédale
se compliquer vers le dedans
moins le repli qu’un dépli vers l’infiniment petit
on s’enfonce moins qu’on ne se déploie autrement
j’ouvre alors les yeux
je sais —
que ce soit ici ou là —
je sais bien qu’une île est impossible
il y a toujours un archipel
quand même il n’y aurait pas continent
que des segments pendant sans rien qui les relie
nous ne sommes pas si perdus qu’il nous le semble
ou morts c’est idem
non
nous pouvons encore respirer.

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cent fois cyan

Par l’ouverture
couleurs primaires
plates les opaques
cependant que rien ne s’oppose à la transparence
du visible
quelque chose sans forme
quelque chose pour quoi
nulle forme n’est nécessaire
regarde la surface —
est-ce que tu crois que je peux devenir
cette surface ?
nous demanderions-nous
si nous étions encor
des enfants
quatre crayons dans une
trousse improvisée
trois plus un
noir
cent fois cyan.

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6.3.20

Dans l’espèce de musée qui fonctionne surtout comme le luxueux emballage d’une boîte destinée à faire de l’argent, principalement des vieux. Et une classe d’enfants, aussi. Heureusement. Mais c’est un vieux qui leur parle dans un micro relié à des récepteurs reliés à leurs oreilles. Lobotomie en réseau. D’autant que leur accompagnatrice (qui est à peine plus grande que la majorité d’entre eux alors que c’est une adulte, elle) n’arrête pas de leur adresser des chut ! sonores, bien plus sonores que le bruit que font ces enfants. Il ne faudrait quand même pas qu’ils puissent s’exprimer trop librement dans un lieu culturel. Ils ne sont pas là pour ça. Ils sont là pour se cultiver. Oppression. Pourtant, les vieux, qui ne se sentent pas opprimer, eux, s’expriment, en faisant des remarques débiles ou en prenant des photos des estampes avec leur tablette numérique. Oh, elle est belle celle-là, je ne l’ai pas prise en photo. Qu’est-ce que la beauté ? — Ce qui te donne envie de le prendre en photo avec ta tablette. Quand ils entrent dans la salle du haut, j’entends des enfants qui disent Oh super, des samouraïs ! c’est-à-dire, à peu de choses près, ce que je pense moi-même, Miyamoto Musashi, mais que ne pensent pas les vieux, que j’entends dire Ah là, on dirait des mangas, non, tu ne trouves pas ? Ou, plus loin, cette remarque inédite : C’est indéfinissable, la poésie. (Votre tenue vestimentaire aussi.) Pourquoi ? Est-ce qu’il faut que tu dises tout ce qui te passe par la tête au moment même où cela te passe par la tête ? Qu’appelle-t-on penser ? — Ce qui te passe par la tête et que tu dis au moment où cela te passe par la tête. Pourquoi ? Je crois que j’ai fini par renoncer à comprendre et que cela vaut mieux. Tout ce que je peux dire, c’est que je trouve qu’il y a trop de vieux. Ce qui est injuste parce que, moi-même, à vrai dire, je vieillis. Mais est-ce que je vieillirais comme ça ? À côté de moi, deux dames, coiffées à peu près de la même façon, dégradé d’immondes couleurs, et puis comme une petite houppette, ou une petite protubérance sur le haut de l’os pariétal, elles n’ont pas le même type phrénologique, mais elles ont le même style de coupe de cheveux. Peut-être qu’elles sont allées chez le coiffeur avant de venir à l’exposition ? Tout un petit peuple de retraités en visite au musée. Est-ce que je me détesterais dans trente ou quarante ans pour avoir écrit ce genre de remarques ? Est-ce que je devrais déjà avoir honte de moi-même ? Est-ce qu’il ne faudrait pas être plus charitable ? Mais est-ce qu’on ne devient pas faible quand on devient charitable, quand on trouve des excuses pour tout, pour tout le monde, quand finalement tout devient acceptable ? Est-ce qu’on ne devient pas mou quand on supporte tout ? Est-ce qu’on ne devient pas vieux quand on ne trouve plus que ce pourrait être mieux ? Est-ce qu’on ne devient pas pire quand on ne trouve plus que le monde pourrait être meilleur ? On se contente de ce qui est, on se satisfait de ce qui existe, et puis on meurt. J’étais heureux à Aix, aujourd’hui, avec Nelly. Peut-être qu’on ne dirait pas. C’est possible. Mais je crois aussi que j’étais heureux malgré tout. Et ne vit-on pas ainsi, désormais ? Ne vit-on pas malgré ? Parce que, ce monde qui t’entoure, peux-tu ne pas le détester ? Et pourtant, tu vis. Et tu aimes. Et tu penses à autre chose. Et tu fais autre chose. Bon gré. Malgré.

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5.3.20

Une plus une plus une plus une plus une encore au moins dans l’ordinateur font cinq versions au moins du même texte, habitacles. Je crois que je n’ai jamais tant travaillé que sur ce livre-ci, qui m’a pris du temps, et que je relis, relis encore depuis que je l’ai commencé, le prenant, le laissant, revenant l’écrire, l’abandonnant, le détestant, l’aimant à la folie, l’écrivant, le récrivant encore. Depuis quelques jours, le dernier état était là, imprimé et posé sur un coin du bureau, sans que j’ose vraiment y toucher. Aucune idée pourquoi. Et puis, aujourd’hui, après avoir suffisamment attendu, mais sans que je sache comment je savais que j’avais suffisamment attendu, j’ai commencé de le relire. Pas fini encore, tout à l’heure, quand Daphné sera couchée. Quelques touches de plus. Mais pas trop. Il ne s’agit pas de faire tout autre chose. Il s’agit de comprendre ce que j’ai fait, ce que j’ai voulu faire (ce qui n’est pas aisé parce que le moi d’alors n’est probablement plus tout à fait le même qu’aujourd’hui) et de le conduire à terme. De fait, je n’ai pas écrit grand-chose, ces derniers jours. Ces derniers jours, je lis Giono, le Hussard sur le toit, que j’ai dû lire au collège ou au lycée, et dont il me restait quelques souvenirs nets, même si je ne sais pas si j’avais aimé ce livre, si j’y avais compris quelque chose. Si j’avais compris cette Méditerranée-là — la Provence. La mort qui rôde comme le soleil qui brûle, et cet être étrange qui traverse le paysage comme la vie, de plus en plus indifférent, de plus en plus concerné, de plus en plus libre. Je me laisse faire complètement par le livre parce que c’est de cette atmosphère dont j’ai envie : la Méditerranée. Tout comme j’ai hâte que nous partions à Grignan, changer d’air ? Non. Nous enfoncer un peu plus loin dans les terres. Respirer la lumière du jour et de la nuit. C’est ce qui me touche chez Giono, en plus de son anarchisme fanfaron, le sentiment de l’espace, de l’atmosphère, du monde. Très juste, très sensible, précis et diffus à la fois. Une présence dans un monde qui n’est plus, mais dont on aperçoit à travers la modernité de béton des vestiges bizarres, comme s’ils n’avaient plus de sens, et qu’on appelle la nature alors que, avant, c’était simplement le pays, ici, là, ailleurs.

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27.2.20

J’ai brûlé la terre de mes propres yeux
défenestrer les astres
désastres assistés par ordinateur
fait des ruines avec les silences
entre deux exécutions
deux révolutions
deux émissions plus vraies que la vraie réalité
j’ai fomenté des coups d’état fantoches
pour ne rien renverser du tout
ou alors une larme et encore
ne dit-on pas « verser » ?
alors je ne sais plus
fais-je autre chose que m’imaginer des choses
qui ne se produiront jamais ?
on croit avoir tout compris tout lu tout vu tout écrit
sur le destin le hasard le pouvoir et les opprimés — et les opprimées —
mais on ne sait rien
on fait semblant
et puis tu sais quoi ?
je vais te le dire
nous sommes des naines qui creusons des trous dans la terre
des cachettes des abris des puits d’où jaillissent les spermatiques fortunes adressées au ciel à la conquête d’on ne sait où
c’est si loin l’infini
nous sommes des nains des microbes des fous des particules des bactéries des virus
nous nous propageons
la mort sait faire ça elle aussi
nous sommes partout
omniscience des caméras de vidéosurveillance
nous guettons haletons mugissons mangeons des vaches à l’unisson mastiquons ruminons
humanoïdes flexibles
en guerre contre la guerre en guerre contre la guerre
j’écris tout ceci d’une seule traite et tu sais quoi ?
je me demande parfois
quelqu’un comprend-il encore quelque chose aux révélations ?

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26.2.20

Peu ou beaucoup, je ne sais pas. J’ai pris des notes ces derniers jours, partant presque de rien pour esquisser quelque chose dont je perçois les contours sans savoir exactement quoi. Est-ce étrange ? Pas tant que cela. Tout le monde semble vouloir des réponses claires, tranchées sur des sujets bien définis, mais est-ce seulement possible ? Seulement souhaitable ? Parce que les questions n’étant pas de l’ordre « Est-ce qu’il pleut ou est-ce qu’il ne pleut pas ? » et ne situant pas non plus dans l’espace d’une théorie de la vérité binaire, une réponse qui clôt la discussion devrait immédiatement être tenue pour suspecte. Sauf que non. Et puis, on s’angoisse. On remplit nos vies de peurs paniques et de suv, de délires télévisés et de montages outranciers. Alors que tout est réductible in fine à une version purement économique de l’existence : combien tu pèses en kiloargent, combien tu rapportes à ton patron, combien tu ramènes à la maison, combien tu prends, combien tu vends, combien combien combien. Combien ? Trop. Tout est recouvert d’une couche, c’est de la géologie, d’une couche d’obscénité et ma seule chance d’en sortir vivant, de continuer de respirer malgré cette couche toujours plus épaisse qui se sédimente sur le dessus de mon existence, c’est de gratter, gratter, gratter, gratter encore. L’avant-garde de l’humanité passée pouvait encore se dire que tout allait disparaître et que c’était terrifiant. De quoi disposons-nous, maintenant tout a déjà disparu ? Détruit ou enseveli. Alors il faut gratter, théoricien de l’accumulation, de la superposition, de l’enfouissement, de la disparition, et ouvrier de leur destruction.

 Il fait si beau parfois que c’est violent et qu’on pourrait se fondre, se mêler entièrement à ce qui nous entoure. Et puis, le vent se lève. Qu’est-ce que ça change ? Le temps est parfait. Il passe. Les cheveux blanchissent. Qu’est-ce que ça fait ?

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21.2.20

Comme je ne parle pas à grand monde, je me dis parfois peut-être que c’est moi qui suis fou, c’est vrai, non ? Est-ce que les gens ne sont pas faits pour parler ? Mais parler de quoi ? Je ne sais pas, comme je ne parle à personne, je ne les écoute pas non plus, je ne peux pas savoir de quoi ils parlent entre eux, quand je ne suis pas là, c’est-à-dire la plupart du temps. Mais c’est sans doute de ma faute si je ne parle pas aux gens, peut-être qu’eux ils ont envie de me parler ? Tu crois ? Moi, je ne crois pas. Je crois que très rares sont les gens qui ont envie de se parler entre eux et que, probablement, il vaut mieux ne pas parler à grand monde. Sommes-nous vraiment faits pour parler à beaucoup de monde ? Je ne sais pas. C’est compliqué de parler à quelqu’un, enfin, non, si tu n’as rien à lui dire, ce n’est pas compliqué, mais dès que tu as quelque chose à lui dire, tout de suite, ça devient très compliqué. Tout à l’heure, je regardais un film avec Brad Pitt et un autre acteur gros et, dans le film, Brad Pitt embauchait l’acteur gros comme assistant manager de l’équipe de base-ball dont il était le manager général et lui demandait d’apprendre à virer quelqu’un, parce que ça fait partie du boulot, en Amérique et dans le monde entier, travailler consiste à licencier des gens, c’est compliqué à comprendre mais une fois que l’on a compris que ça fait partie du boulot, on ne se pose plus de questions, donc Brad Pitt disait au gros de faire comme s’il le virait lui, et évidemment, le gros disait à Brad Pitt qu’il ne savait pas quoi dire, qu’il n’était pas capable de le faire alors que, jusqu’à présent, il n’avait eu aucun mal à dire ce qu’il avait à dire, quoi que ce soit, au juste. Parler, c’est très difficile. Quand ce n’est pas difficile, parler, c’est que ce n’est pas parler, ou alors c’est qu’on a appris à se parler, mais avec combien de personnes, est-ce que c’est facile de parler ? C’est-à-dire de ne rien dire aussi. De ne rien avoir à se dire. Est-ce que Brad Pitt sait toujours quoi dire en toutes circonstances ? Est-ce qu’il a toujours quelque chose à dire ? Et le gros ? Si ça se trouve, le gros, il parle mieux que Brad Pitt, mais dans le film, le gros doit savoir moins bien parler que le musclé Brad Pitt. Donc, on s’imagine que les gens beaux ont plus de choses à dire et mieux que les gens gros. C’est ça ? Aucune idée. Moi, je ne parle à personne. Tout comme je ne sais absolument pas si j’aimerais parler plus, à plus de gens. Je veux dire : parler, c’est une habitude. Quand tu t’entraînes un peu, tu finis par pouvoir parler à n’importe qui, ce qui n’a aucun intérêt. Mais je crois que c’est valorisé, malgré tout, de savoir parler à n’importe qui. Comme tous ces gens qui parlent à des millions de gens, les grands sourires qu’ils exhibent, la totale vulgarité de la chose et sa valorisation absolue. Comme si sourire et parler à des millions de gens que tu ne connais pas, et leur parler en souriant, alors que, très probablement, tu n’en as rien à foutre deux, c’était cela, qui était socialement valorisé. Comment en vient-on à vivre dans un monde comme celui-là ? Est-ce que le fait de ne pas se poser ce genre de questions, et de trouver ce genre de questions incongrues, est un symptôme du monde dans lequel on vit, de l’état du monde dans lequel on vit ? Est-ce que plus on se pose de questions et moins on a de choses à dire aux gens ? Ou alors seulement aux gens qui se posent des questions, c’est-à-dire à personne ou quasi parce que personne ou quasi ne se pose de questions ?

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20.2.20

Revu les corrections d’habitacles. Copié à l’ordinateur les dernières pages de musique difficile. Traduit d’autres de Morton Feldman. Impression parfois de n’être rien d’autre qu’une sorte de moine copiste d’un nouvel âge, accomplissant des tâches dont la vanité ne m’empêche pas de les entreprendre, écrivant, copiant, recopiant, traduisant des pages et des pages, notant des phrases, des citations, édifiant une œuvre sans savoir si elle provoquera autre chose que l’indifférence ou de l’ennui, à supposer qu’elle provoque quelque chose, à supposer (c’est-à-dire) qu’il y ait encore quelqu’un pour lire. Il y a une forme d’obstination, mais je ne sais pas si elle est absurde ou bien salutaire, si elle tend vers l’entêtement ou vers une forme d’ostinato on ne peut plus noble. Comment savoir ? Comme on ne le peut pas, il faudrait faire un choix. Choix, notion ridicule, me semble-t-il, comme si l’on choisissait quoi que ce soit, à la mode de Saint-Germain-des-Prés. Non, les choses se passent, les choses nous font. Plus tu es lucide et plus tu as envie de te suicider et plus tu as envie de continuer, d’insister, d’aller un peu plus loin. Ce matin, en sortant de la douche, je pensais aux rapports entre les jugements de goût et l’argent, à la façon dont, si on analyse les jugements qui font le goût de notre époque, on ne peut les ramener ni à des arguments d’ordre esthétique ni à des arguments d’ordre éthique (à quoi ils devraient, en toute logique, pouvoir être ramenés), mais à des arguments d’ordre financier. Ne serait-ce que pour cette raison, il faut continuer. Comme pour apporter une démonstration par l’absurde de l’inanité de l’art que la logique de l’époque conduit à produire. Oui, d’accord, mais une démonstration pour qui ? Pour l’époque ? C’est peine perdue. Pour l’éternité ? C’est qui, l’éternité ? Pour soi-même ? Mais à quoi bon répéter ce que l’on sait déjà ? Plus on avance, et moins on avance. On dirait. On dirait qu’on s’enfonce. On dirait que c’est sans fond. On dirait que c’est sans fin. De temps en temps, il y a une éclaircie. Même passagère, n’y voit-on pas plus clair ? N’entend-on pas mieux quand le temps est dégagé ? Tout ne circule-t-il pas plus librement dans l’air transparent ?

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19.2.20

Fini le cahier gris, hier. Où se trouve écrite cette musique difficile que, si j’en crois les archives, j’ai commencée en mai 2018. Comme si j’écrivais de plus en plus lentement. C’est une impression que j’ai, qu’avant — il n’y a pas si longtemps : je pense à Pedro Mayr, par exemple —, j’écrivais plus vite. Peut-être n’est-ce qu’une impression. Ou alors que, comme son nom l’indique, c’est quelque chose de plus difficile. Mais ça veut dire quoi, difficile ? En l’occurrence, je crois que cela voudrait qu’il n’y a pas de tracé, qu’il faut tout inventer tout le temps. Dans un roman, il y a toujours un tracé (enfin, pas la Vie sociale, raison pour laquelle, peut-être, tout le monde l’a rejeté, mais passons là-dessus, ce n’est pas le sujet), l’intrigue se déroulant, la narration appelant la narration, l’histoire suivant ses propres implications, comme une logique interne qu’il faut suivre jusqu’au bout, ou jusqu’à un certain point. Mais l’essentiel, c’est de suivre. Dans musique difficile, qui est ce qu’on pourrait appeler de la poésie, il n’y a pas de ligne à suivre, aucun tracé, à part celui qu’on vient de tracer. Et puis, j’ai tout écrit à la main, pas à l’ordinateur, ce qui change aussi la façon d’écrire. Par exemple, il y a moins de mots — je veux dire : il me semble qu’il y a moins de mots qu’il y en aurait eu si je ne les avais pas écrits à la main mais à l’ordinateur. Mais ce n’est pas écrire — à la main ou pas à la main — qui prend du temps, qui demande tant de temps, c’est écrire — tout écrire sans cette logique interne à laquelle se fier, sans rien à quoi se fier, sinon aux pouvoirs que l’on prête à l’écriture. Vers la toute fin de musique difficile, de plus, la semaine dernière, j’ai commencé à écrire des phrases qui ont une sorte de statut théorique, mais qui ne sont pas un appendice ou un commentaire, qui prolongent au contraire ce que j’étais en train d’écrire dans une autre direction. Qu’est-ce que je vais en faire (est-ce que je fais les garder ou non ? est-ce que je vais les intégrer au texte ? à la suite ? dans le cours ?) ? Je l’ignore. Ce matin, en marchant au bord de la mer, vent de nord-ouest force 4 à 5, une de ces phrases m’est venue. Et le livre, donc, de n’être pas encore fini, de se continuer d’une autre façon, qui n’est pas radicalement différente, mais qui est encore nouvelle. On trouve toujours les moyens de continuer — il le faut.

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