18.2.20

Qu’est-ce qui fait tourner le monde ? On a des idées vagues sur la question, des réponses à la pelle, des façons de se tirer d’affaire, des tonnes et des tonnes de convictions, on milite même pour lui donner du sens, dans un sens ou son contraire mais est-ce suffisant ? J’ai passé une bonne partie de l’après-midi à lire les lettres d’Italie de Nietzsche. Dans l’une d’elles, elle est datée du 24 novembre 1880, qu’il avait adressée à sa mère et à sa sœur ensemble, il écrit : « Je veux être mon propre médecin, et cela implique d’être profondément fidèle à moi-même et de ne plus prêter l’oreille à rien d’étranger. Je ne saurais dire à quel point la solitude me fait du bien ! N’allez pas croire que mon amour pour vous s’en trouve diminué ! Aidez-moi plutôt à maintenir caché mon ermitage, ce n’est qu’ainsi que je pense être rentable à moi-même, dans tous les sens du terme (et finalement peut-être aussi me rendre utile aux autres). » Écrite à Gênes, les désirs de solitude et de Méditerranée qui s’y expriment vont-ils de pair ? De quoi veut-on se sauver quand on recherche la solitude ? De quoi veut-on se sauver quand on recherche la Méditerranée ? Ce n’est pas la même chose d’être seul dans le confinement, le retrait, disons : le sous-terrain, et d’être seul à la lumière, face à la mer, disons : à l’air libre. Quand on se demande ce qu’on fuit, dans quoi y a-t-il le plus de sens ? Dans quelle question, dans quelle direction ? D’où fuis-tu ? Ou bien, vers où fuis-tu ? Peut-être que tout revient au même, peut-être (mais alors à quoi bon écrire ?), peut-être, oui, on peut le penser, sauf que ce n’est pas la même façon de voir les choses. Or, justement, celui qui fuit vers la Méditerranée, que cherche-t-il sinon une façon de voir les choses ? C’est-à-dire : une lumière. Lumière — moins sa brillance que sa transparence. Moins l’aveuglement que la vision, si ce n’est : la visibilité. Ce qui s’entend double : de la disponibilité de la chose au sens à la disponibilité du sens à la chose, et inversement. Vers le Sud, vers la clarté. Le Midi.

18+2=20

IMG_20200218_174128

16.2.20

Uniformément gris. Le ciel. Je considère une ou deux pensées peu charitables et puis les chasse. Il ne sert à rien, me dis-je, de les entretenir. D’ailleurs, est-ce moi qui les chasse ou elles qui s’évanouissent d’elles-mêmes, sous l’influence de leur vanité ? Est-ce que les gens sont meilleurs quand ces pensées disparaissent ? Les gens, non, mais moi, oui. C’est une question à laquelle il serait peut-être bon de parvenir à répondre : pourquoi se soucie-t-on des gens ? Il faut se soucier de nos amis, de ceux à qui l’on veut du bien et d’eux qui, on peut le supposer, nous veulent du bien aussi. Mais les autres ? Le problème vient peut-être de cela que ce sont des catégories mouvantes, si leur intension ne change pas, leur extension, elle, ne cesse d’évoluer, et qu’on ne sait donc jamais avant d’en faire l’expérience, qui doit se trouver dans quelle catégorie. Or, c’est l’expérience qui nuit, justement. Faut-il faire l’expérience des autres quand on ne voudrait que faire l’expérience d’autrui ? Mais on ne peut pas faire l’expérience d’autrui sans faire l’expérience des autres puisque la différence entre autrui et les autres n’est pas donnée, n’est pas fixée une fois pour toutes ; elle se découvre. On découvre les choses après qu’elles ont eu lieu. Qu’on a été trompé, abusé, que les autres ne sont pas des autrui, que les gens ne sont pas tes amis, qu’ils te veulent du mal plutôt que du bien, qu’ils te méprisent, et caetera. Nous découvrons les choses après coup, et c’est là notre malheur. Serions-nous plus heureux si nous découvrions les choses avant coup ? Vaut-il mieux vivre a priori qu’a posteriori ? Je ne sais pas s’il vaut mieux. Je ne sais pas s’il vaut mieux, mais il ne fait pas toujours bon vivre en ce bas monde avec les gens comme ils sont — nombreux — et les amis comme ils sont — rares. Je m’aperçois que j’ai chassé l’objet de mes pensées, mais pas les pensées elles-mêmes. Elles ne sont plus des pensées particulières, mais générales, conceptuelles ou presque. Est-ce le temps qu’il fait ? Est-ce à cause du temps qu’il fait que mes pensées sont comme elles sont ? Que j’aie oublié l’objet de mes pensées, qu’il ne s’agisse que d’une ou deux impressions vagues, contours flous du visage — les reconnaîtrais-tu si tu les croisais dans la rue ? —, en un sens, n’est-ce pas un progrès ? Se libérer de ces servitudes et n’entretenir plus sur la marche du monde que des pensées d’ordre général, et dont on pourrait discuter de manière parfaitement détachée, dans le dessein d’alimenter la conversation, histoire de ne pas toujours parler que du temps qu’il fait.

IMG_20200216_105833

13.2.20

Est-ce que les gens connus qui cosignent des tribunes dans les journaux qui servent à accueillir l’expression des gens connus s’attendent à ce que les gens pas connus lisent les tribunes qu’ils cosignent ou le font-ils uniquement pour se donner bonne conscience ? J’aurais tendance à répondre par la négative à la première question et l’affirmative à la deuxième, mais le fait que des gens pas connus lisent et relaient, comme on dit, les tribunes cosignées par les gens connus me conduit à douter fortement de mon système de valeurs qui, par suite, s’avère quelque peu bancal. Qu’il soit bancal, cependant, cela ne signifie pas qu’il n’est pas bon, ce n’est pas parce que j’ai des tendances sceptiques que je souffre d’un complexe d’infériorité, bien au contraire, serais-je enclin à penser, mais enfin, se pose toujours plus ou moins la même question : Comment font ces gens ? Comment font les gens connus pour se regarder dans la glace et comment font les gens pas connus pour regarder les gens connus se regarder dans la glace ? Pendant que l’un regarde l’autre, l’autre se regarde lui-même, et la tribune cosignée dans un quotidien destiné à accueillir l’expression des gens connus pour la rendre publique n’est pas une façon plus ou moins détournée pour les gens connus de regarder les gens pas connus en face, mais plutôt de leur cracher à la gueule. Ce qui ne laisse jamais de m’étonner, c’est comment les gens pas connus acceptent que les gens connus leur crachent à la gueule comme ça et comment, plutôt que de leur dire qu’il serait peut-être temps de leur foutre la paix, depuis le temps que ça dure, ce cirque, sans s’essuyer le crachat qu’ils ont reçu sur la gueule, s’exclament : Regarde, c’est génial, il y a des gens connus qui viennent de nous cracher à la gueule, ça veut dire qu’ils se soucient de nous, qui ne sommes pas connus ! Le crachat est une preuve de leur existence, doivent-ils penser, sauf que, si ce pourrait être preuve de l’existence de tout et de son contraire, n’importe quoi, ou rien, c’est avant tout une preuve de l’existence des gens connus. Pourquoi les gens connus cosignent-ils des tribunes dans les journaux destinés à diffuser l’expression des gens connus pour l’éducation des gens pas connus sinon pour que les gens connus se prouvent à eux-mêmes leur existence en tant que gens connus et la reconnaissance par les gens pas connus de cet état de choses ? Mais s’il faut encore que tu te prouves que tu existes en tant que x, n’est-ce pas que tu pourrais tout aussi bien ne pas être un x, mais un non-x, ou quelque chose comme ça, n’est-ce pas qu’il se pourrait très bien que tu ne sois pas connu mais non-connu et que tout ce qui te maintient dans cet état instable de connu, c’est la reconnaissance pas les gens pas connus que tu es connu, ce qui signifie au final que tu es connu à cause des gens pas connus, ce qui ne veut rien dire du tout, à moins peut-être que les gens pas connus sont débiles, qu’ils fabriquent la notoriété des gens connus à leurs dépens, qu’ils sont eux seuls pour eux-mêmes la cause de leur propre malheur, que c’est à cause d’eux que les gens connus cosignent des tribunes dans les journaux destinés à diffuser l’expression des gens connus pour l’éducation des gens pas connus et qu’en plus ils les lisent et se disent que, enfin, quelqu’un les entend et prend la parole en leur nom à eux, alors que tout le problème, justement, c’est qu’ils laissent quelqu’un prendre la parole en leur nom, ce qui rend ce quelqu’un connu et fait d’eux des inconnus ? Ce qui signifie que les gens pas connus s’imaginent que les gens connus le sont en vertu d’une propriété spéciale que les gens connus possèdent mais dont les gens pas connus sont dépourvus alors que non, les gens connus ne possèdent pas de propriété spéciale (non mais tu les as regardés ?) et ne sont connus que parce que les gens pas connus veulent bien que les gens connus le soient, connus. Et le cercle de la notoriété de se refermer sur lui-même, dans l’ennui d’une énième tribune cosignée par des intellectuels dans le Monde. Sinistre humanité.

IMG_20200213_142604_Bokeh_1

12.2.20

Tu t’imagines toujours que si jamais quelque chose devait ne plus avoir de sens du tout, tu t’en apercevrais forcément, il y aurait une rupture dans le continuum sémantique qui fait que tu penses ce que tu penses, dis ce que tu dis, es ce que tu es, vis ce que tu vis, mais est-ce bien vrai ? Tous les jours, l’espèce humaine semble inventer une sorte de dialectique infinie. Jour 1 : p. Jour 2 : non-p. Jour 3 : non-non-p. Jour 4 : est-ce que non-non-p revient à p ? Jour 5 : non-p. Jour 6 : c’était quoi p, déjà ? Jour 7 : non-p. Et caetera. Quand je dis « l’espèce humaine », évidemment, j’exagère, c’est de sa faction radicale qu’il s’agit, de ceux qui ont quelque chose à dire et qui, non contents de cette énormité, de cette anomalie dans l’évolution de l’espèce, le clament haut et fort. Sans savoir très bien pourquoi, sans savoir quoi, sur quoi ils ont une opinion. Mais les gens sont comme ça, il faut qu’ils se fassent entendre. Tu t’imagines que si jamais quelque chose devait ne plus avoir de sens du tout, tu t’en apercevrais forcément, mais ce n’est pas vrai, personne ne s’aperçoit de rien. La différence entre p et non-p est quasi nulle. Qui se souviendra dans un quart d’heure de ce qu’il aura dit la veille ? Quand ? Personne ne sait. La seule chose à faire, c’est dissimuler, créer des écrans de fumée entre les écrans numériques et toi, œuvrer dans le noir, le silence, l’indifférence, l’oubli. Une manière d’underground duchampien. Pas forcément mourir avant de devenir célèbre (personne n’a vraiment envie de mourir, tu sais, enfin, peut-être que si, qu’est-ce que ça change de toute façon ?), mais parvenir à exister tout en devenant furtif, si individuel, si singulier, que personne ne comprend rien, ou si peu, les fameux happy few, si tu veux. Duchamp pensait que c’était la seule façon d’échapper à l’influence néfaste du marché. Mais il faut étendre cette théorie à l’ensemble de la vie. Aller underground (note que Duchamp ne dit pas que tu nais comme ça, c’est la conséquence d’une décision prise ou quelque chose de ce genre, quelque chose qu’il faut accomplir, un mouvement vers le bas, le sous-sol, se terrer, devenir souterrain) pour échapper à l’influence absolument dévastatrice de l’existence telle qu’on la réduit chaque jour un peu plus à ces expressions, ces comportements, ces modes de vie standardisés à l’excès. À cette laideur omniprésente. Aller underground pour échapper aux diktats de la vie standardisée, de la vie réduite à son expression amibique.

IMG_2020-02-12_20_29_22

11.2.20

Je mène un combat contre l’époque. Contre moi-même, contre l’époque en moi, et contre tout le monde. Dehors, il fait nuit. De là où je me tiens, je ne vois presque rien, qu’une fenêtre au volet roulant baissé à moitié éclairée de l’intérieur, elle est tamisée, qui plus est, par un rideau en fausse dentelle. Je vois aussi quelques lampadaires qui tiennent lieu de mobilier urbain. Si je penche la tête, en revanche, je vois ces grands immeubles plantés à flanc de colline. Je trouve qu’il y a quelque chose de beau, de vain, et d’étrange, à écrire sur écrire. Sur l’acte d’écrire, les formes de l’écriture, la dynamique qui relie l’un à l’autre, l’énergie qu’il y a dans l’activité d’écrire. Je mène un combat contre l’époque. C’est ce que je me suis dit, ce matin. Je ne sais pas si c’est très intelligent, mais c’est ce que je pensais quand je me le suis dit, et je le pense encore. Le contraire donc de l’abandon, le contraire donc de l’abattement. Quand on a les idées claires, non : quand on s’efforce de clarifier ses pensées, elles s’entrelacent spontanément ; on découvre une profonde affinité entre les différentes pensées, affinité qui, sans être naturelle, elle est même tout le contraire, semble se produire d’elle-même. Il n’y a pas d’unité au sens où tout serait un, tout serait réductible au même, mais il y a une circulation de sens, de puissance, entre les unes et les autres. Pourquoi est-ce que je parle de « combat » ? Pour prendre les armes, peut-être ? Non. L’énergie nécessaire à l’activité d’écrire présuppose l’affirmation de soi. Contre le monde, s’il le faut. Or, il me semble qu’il le faut. Ergo.

IMG_2020-02-11_20_18_09

10.2.20

Ces pages que je n’ai pas tout à fait réussi à relire, aurais-je mieux fait de ne pas les écrire (en un sens, cela revient au même) ou de les écrire à l’ordinateur (pour parvenir à les relire) ? Sauf que, si je ne les avais pas écrites, je ne les aurais pas écrites et, si je les avais écrites à l’ordinateur, je ne les aurais pas écrites. Donc, il fallait que je les écrive à la main dans mon carnet noir, quitte à ce qu’elles soient illisibles, quitte à ce que je ne puisse pas les relire. Peut-être que je perds mon temps à écrire toutes ces choses (les phrases dans les carnets et les phrases sur les phrases dans les carnets). C’est vrai, personne ne me lit, même pas moi, puisque c’est illisible. Ce n’est pas vrai, parce que c’est constitutif, d’une illisibilité, certes, mais aussi d’une pratique, d’une invention du texte, de soi, de la vie, de l’écriture en tant que telle et en tant qu’elle tient une place et joue un rôle dans une vie — la mienne, en l’occurrence. D’un côté, on pourrait se dire : si on ne peut pas relire ce qu’on écrit, à quoi cela sert-il de l’écrire ? De l’autre, on finit par se dire : mais ma vie ne serait pas la même si je n’avais pas écrit cette phrase, c’est-à-dire : si je n’avais pas cette pratique d’écriture-là. Ce qui signifie, en un double sens, que je crois à la fois à l’art pour l’art et à l’art pour la vie, à la fois à l’art en tant que forme autotélique et à l’art comme puissance vitale, l’art comme esthétique pure et l’art comme éthique. Ce qui peut sembler un grand écart, à moi, ne me le semble pas. La dimension esthétique a une dimension éthique et la dimension éthique, une dimension esthétique. Créer des formes autotéliques a une dimension morale et créer des formes allotéliques, une dimension esthétique. Ce qui signifie, en somme, que les phrases mal écrites gâchent l’existence et qu’on ne fait pas la morale avec des phrases mal écrites. Ou positivement : qu’il faut bien écrire pour bien vivre et qu’il faut bien vivre pour bien écrire.

Théorème. Un vers va toujours (au moins) par deux.

IMG_20200208_172000

6.2.20

N’est-on pas malheureux parce qu’on ne sait pas être heureux ? On ne sait pas le savoir, on ne sait pas quand on l’est, en réalité, on s’imagine quelque chose d’extraordinaire, alors que, peut-être, non. Tout à l’heure, je roulais en voiture et je regardais autant que la vitesse le permettait les vieux que je croisais dans leur Porsche Cayenne ou je ne sais pas trop quel modèle encore plus gros. Peut-être qu’ils sont heureux. Oui, c’est vrai. Mais ils sont moches. Est-ce que la laideur n’annule pas le bonheur ? Je me suis arrêté dans un café pour déjeuner. Ce n’était pas bon, je ne voulais qu’un sandwich et un verre de bière et je me suis retrouvé avec le plat du jour, et un verre de bière, ce n’était pas mauvais non plus, ce n’était rien, alors ce n’était pas grave, ce qui n’était pas rien, en revanche, c’était l’endroit où je me trouvais, pas le lieu, l’endroit, précis, face au soleil d’hiver, agréable douceur, simple plaisir d’être là où j’étais et de trouver que c’était bien et que c’était beau. C’est à ce moment-là que je me suis demandé si on n’était pas malheureux parce qu’on ne sait pas quand on est heureux, parce qu’on n’est pas capable de savoir quand on est heureux. Alors qu’après tout, il n’y a pas de raisons que ce soit plus difficile de savoir quand on est heureux que de savoir quand on est malheureux. Comme on sait, comme on sent, quand on est malheureux, on est malheureux. Comme on ne sait, comme on ne sent, quand on est heureux, on est malheureux. Moralité : on est toujours malheureux. J’ai pris la photographie du ciel à ce moment-là, et c’est vrai que si l’on ne voit pas que tout autour, ce n’est pas beau, tout autour, ce ne sont que des constructions qui s’accumulent, lotissements les uns à la suite des autres, qui pullulent, là, à ce moment-là, il y avait un plaisir esthétique, une satisfaction éthique, à être là, tout simplement. Même ce type qui est passé en me criant fait bon là, pas vrai ? n’a ruiné ni l’un ni l’autre. J’ai écrit l’ébauche d’un poème pour noter les impressions désagréables qui m’avaient accompagné tout au long de ce trajet en voiture entre les Bouches-du-Rhône et le Var, l’évidence du béton galopant, l’invasion des lotissements, partout les mêmes bâtis stéréotypés, qui tiennent lieu d’urbanisme, et la certitude qu’on ne peut pas revenir en arrière, pas avant très longtemps, parce qu’il n’y a pas d’arrière, tout est maintenant. Pas la moindre anticipation, simplement la construction de blocs de béton qui ont l’apparence de la Provence. La Provence défigurée par son imitation. La Méditerranée défigurée par son imitation. Partout dans le monde, la même chose, la même absurdité. Le monde défiguré par son imitation. Est-ce qu’on est malheureux parce qu’on ne sait pas quand on est heureux ? Et que, dès lors, on imite quelque chose qu’on s’imagine être le bonheur. Comme les vieux au volant de leurs énormes Porsche Cayenne ou je ne sais pas trop quoi comme modèle encore plus gros (ou plus petit, passé un certain seuil, cela ne fait plus de différence, si ?). Est-ce que la taille de la voiture grandit en proportion inverse de l’espace dans lequel il nous est donné de vivre, de la superficie qu’il nous est donné d’habiter, de l’air qu’il nous est donné de respirer, du temps qu’il nous est donné de jouir, penser, exister ? Manger, boire, lire, faire l’amour. Est-ce qu’on est malheureux parce qu’on ne sait plus manger ni boire ni lire ni faire l’amour ?

IMG_20200206_140647

5.2.20

Trois ans et un jour que je tiens ce journal. Combien de fois me suis-je demandé pourquoi je le continuais, pourquoi je n’arrêtais pas purement et simplement de l’écrire, et définitivement d’écrire ? Sauf qu’il est toujours là. Malgré le monde effrayant dans lequel il est écrit, malgré le monde effrayant dans lequel donc je vis. Monde d’autant plus effarant que, souvent, j’ai le sentiment que personne ne s’aperçoit que ce monde est invivable. Impression que tout le monde dort et que tu es le seul éveillé. Ou l’inverse. Évidemment, c’est faux. Mais c’est une impression, pas une vérité. Est-ce que, vraiment, les gens croient que ce qu’ils disent a un sens ? Comme ce traducteur connu qui se met à écrire pour dire qu’il ne sait pas de quoi il parle mais qu’il a quand même quelque chose à dire sur le sujet, et entreprend de le dire. Parce qu’il faut avoir — à tout prix — un avis sur le sujet, surtout si celui-ci te permet de débiter la litanie des conséquences illogiques de ta pétition de principe, de donner libre cours à l’expression de ta conception sclérosée des choses, du monde, de tout. La jouissance du directeur de conscience. Est-ce que c’est de ça que j’ai envie de parler ? Est-ce là-dessus que j’ai envie d’écrire ? Non. En ce moment, mes poèmes parlent de la mer, du ciel, de l’atmosphère, de la certitude d’exister, du doute qui porte sur elle, du temps qu’il fait, de l’effet que cela fait de se rendre compte que tu es dans ce monde-ci, que tu vis ici même à cet instant précis. Au lieu de discussions stériles sur de prétendus principes universels, dont il ne sort jamais qu’un peu plus d’insultes, un peu plus de haine, un peu plus de violence, un peu plus de bêtise, l’étrangeté de la conscience d’être à un certain moment à un certain endroit. Tout cela à la main, stylo noir dans les cahiers noirs et gris, ou encre bleue dans le cahier blanc. Partout, chacun hurle sans que personne n’écoute. Moi, ici, j’écris des poèmes. Est-ce la meilleure réponse que j’ai trouvée à donner à l’effroi du monde ? Tout à l’heure, quand je suis allé chercher Daphné au club où elle fait du sport le mercredi, une des monitrices m’a dit que, parfois, elle n’écoutait pas, et que si on la laissait, elle s’absenterait (ce ne sont pas les mots exacts qu’elle a employés, c’est moi qui traduis). Après avoir parlé un peu avec elle, Daphné m’a dit qu’elle regardait le ciel, qu’elle avait eu envie de regarder le ciel, et qu’on lui donnait des ordres, pour rentrer, alors qu’elle voulait rester dehors. À table, ce soir, j’ai demandé à Daphné ce qu’elle avait vu dans le ciel, quand elle l’avait regardé. L’éternité du ciel, m’a-t-elle répondu. Des planètes. Mille astres.

IMG_2020-02-05_20_15_53

31.1.20

Comme toutes les photographies déclenchent des réactions d’hystérie plus ou moins contrôlées, je me suis dit, le mieux, c’est peut-être de supprimer les photographies, d’effacer celles qui existent et d’empêcher la production de nouvelles photographies ou, du moins, leur diffusion. Plus de photographies, plus d’hystérie. Ce serait simple mais, en l’occurrence, un peu trop simple, je le crains. Le problème, ce ne sont pas les photographies, mais tout ce que les gens projettent dessus, et ils projettent tellement de choses qu’ils ne voient plus ce qu’ils regardent, mais ce qu’ils ont envie de regarder, le monde comme ils ont envie de le voir. Devant une photographie, ce que tu vois, quand quelqu’un la regarde, ce n’est ce qu’il y a sur la photographie, ce que la photographie montre ou fait voir, mais la façon dont la personne qui la regarde voit le monde. On ne voit pas les photographies, on voit la vision des photographies. On voit des visions du monde. Moi, à vrai dire, les photographies, je ne les regarde plus. D’abord, il y en a trop, tellement qu’il est impossible de tout retenir, que chaque image semble se dissoudre dans une masse visuelle où rien n’est discernable. Tout finit par se ressembler. Qu’est-ce qui ressemble plus à une femme qui sourit qu’un homme qui sourit ? Qu’est-ce qui ressemble à une image violente qu’une image de non-violence ? Qu’est-ce qui ressemble plus à une image triste qu’une image joyeuse ? Les émotions, à force de s’exprimer, de se montrer et de se voir, n’ont plus le moindre sens. Combien de fois par jour, par mois, par an es-tu capable de t’émouvoir ? 100, 10000, 1000000 de fois ? Qu’est-ce que tout cela veut dire ? Personne ne le sait au juste. Nous nous muons en un vaste peuple d’analphabètes, ignorant le sens des signes, contemplant à fleur de peau des images faites pour nous maîtriser, nous faire pleurer ou nous faire jouir, nous faire hurler ou nous faire rire. Que l’image bouge, ou qu’elle ne bouge pas d’ailleurs, et elle nous soumet à son régime analphabétique, plongée dans l’inconscience de soi, déversés que nous sommes dans ce flux visuel perpétuel. Jadis, raconte-t-on, la nuit, il n’y avait pas d’images. Sur les écrans où l’on pouvait en voir durant la journée, de petites boîtes que chaque famille ou presque possédait chez soi, passée une certaine heure, les images disparaissaient pour ne laisser voir à leur place qu’un écran noir parsemé de points blancs, comme de la neige tombant du ciel par une nuit très sombre. C’était l’heure d’aller se coucher. Sinon, de regarder fixement ce spectacle absent, ce néant de présence — quelque chose est là mais ce n’est rien. Quel sentiment étrange pouvait bien, alors, envahir le spectateur resté assis dans son fauteuil à regarder ce phénomène issu d’une technique des plus avancées ? S’endormait-il là, bercé par la chute de ces graves sans pesanteur ? Ou bien demeurait-il silencieux dans la contemplation d’une manifestation qui, ne manifestant rien, pouvait laisser le regardeur se manifester lui-même ? Rêverie de vieillard à laquelle on préfère désormais l’air hagard d’yeux crevés d’être sans cesse éclairés.

IMG_20200131_093945

30.1.20

Tout est très compliqué et, pourtant, tout est très simple. Peut-être s’agit-il de deux points de vue différents, mais ce ne sont pas deux points de vue contradictoires. Plutôt complémentaires. Comme face à une masse colossale de données à laquelle on s’imagine qu’il faut donner un sens unique. On ne trouvera jamais de sens unique. Cela ne signifie pas qu’on ne puisse rien faire pour autant. Qu’on ne puisse pas se frayer un chemin. C’est-à-dire : trouver une façon de faire à soi, trouver son être simple à soi, et s’y tenir. Une esthétique, une éthique, quelque chose qui te permette de continuer. De tenir bon aussi. Parce que rien n’est fait pour. Je crois même que tout est fait contre. Et que toi, il faut que tu tiennes bon contre ce contre. Est-ce que la négation de la négation est une affirmation ? Ne faut-il pas voir les choses dans l’autre sens ? Si tu n’as rien à affirmer, tu ne peux pas nier la négation. Tu ne peux pas nier ce qui te nie si tu n’affirmes rien. Qu’est-ce que j’affirme ? Écrire. J’ai réfléchi à ce que c’était écrire pour moi, tout à l’heure. Par opposition au rôle qu’on donne à l’écrivain : divertir et être un animateur culturel. Sensibiliser les publics à des problèmes contemporains. Partir en résidence hors les murs suivre le cours d’une rivière à dos de trottinette et en faire un roman en rentrant. Un auxiliaire artistique pour formater la conscience civique des gens. Quelqu’un de totalement inoffensif, mais engagé, évidemment. Contre les discriminations, les injustices, le mal que font les méchants. Évidemment, c’est une caricature, mais j’ai le plus grand mépris pour cette façon elle-même caricaturale de voir les choses et de les faire. Mais est-ce suffisant de nier quelque chose ? Non. Je ne suis pas un négateur. J’affirme avant tout. Écrire (j’emploie sciemment un verbe pas une catégorie comme littérature) a une dimension éthique et esthétique. C’est à la fois un travail sur la langue et sur soi-même. Je dis écrire parce que la littérature telle qu’on la pense aujourd’hui est quelque chose de très étroit. Alors que moi, quand je dis : « littérature », je pense : « tout ce qui s’écrit ». Travail sur la langue, travail sur soi, éthique et esthétique, enquête conceptuelle. Écrire.

IMG_2020-01-30_19_03_14