27.11.19

Il y a ceux qui aiment les œufs terreux directement sortis du cul de la poule et ceux qui les préfèrent immaculés avec la date limite d’utilisation optimale imprimée dessus, il y a ceux qui n’aiment pas les œufs parce que c’est dégoutant et ceux qui les adorent mais n’en mangent parce que c’est barbare de manger des animaux, j’imagine qu’il y en a beaucoup d’autres encore mais à vrai dire je n’ai pensé qu’à ces quatre catégories-là, je pourrais en envisager plus, tu me diras, ce qui ne m’avancerait probablement à rien. Alors. Ces quatre catégories-là non plus, tu me diras aussi, elles ne m’avancent à rien. C’est vrai. Mais qui décide quand ta pensée cesse de penser ? Comment se fait-il que certains jours tu ne sois absolument bon à rien et que certains autres jours tu fasses tout ce que tu dois faire dans une continuité telle que tout s’exécute sans même que tu aies vraiment à y penser, comme si un plan secret se déroulait dont tu étais l’instrument, sauf que le plan secret, c’est toi-même qui l’as élaboré, mais tu l’as oublié, ou alors tu te tiens dans un recoin de ta propre pensée, à l’ombre de toi-même, et veilles au bon déroulement des opérations sans te faire remarquer parce que, si tu faisais remarquer, tout risquerait de dérailler. Comment se fait-il que certains jours soient comme cela tandis que d’autres pas ? Est-ce un mystère ou un phénomène documenté dont j’ignore tout ? Ce matin, je me suis levé, j’ai pris mon petit-déjeuner après avoir préparé celui de Daphné, je me suis un peu énervé tout seul, j’ai dit au revoir à Nelly qui partait à Paris, j’ai conduit Daphné à son club de sport, j’ai relu la traduction de Feldman pendant plusieurs heures, corrigé un nombre incroyable de choses qui étaient encore à corriger, écrit dans mon « carnet secret », suis allé courir, suis rentré à la maison, me suis lavé, ai déjeuné sans même prendre le temps de m’asseoir, ai continué d’écrire (pour ce faire, en revanche, je prends le temps de m’asseoir) dans l’autre carnet pas secret qui sert de carnet de notes en vue du livre que je suis en train d’élaborer, ai lu quelques proses de Walser, suis allé acheter du pain, suis allé chercher Daphné à son club de sport, suis rentré à la maison, suis en train d’écrire la page du jour de mon journal. Comment se fait-il que certains jours rien ne déraille ? Tu es présent à toi-même et absent de toi-même. C’est un sentiment très étrange, la clarté dans les idées. On pense avoir les idées claires, mais la plupart du temps, on ne les a pas, elles sont sombres, les idées, on les distingue à peine. Quand tu as les idées claires, c’est étonnant, c’est un peu comme si tu ne les voyais pas, les idées, un peu comme si c’était elles qui te voyaient, et qu’elles te disaient quoi faire, quoi dire, quoi penser. Est-ce un indice qui doit nous mettre sur la voie des idées ? Que nous ne voyons pas les idées, que ce ne sont pas des choses qu’on voit, mais des directions, des indications, des manières d’ordre secret. Que le modèle perceptif des idées est erroné, qu’elles sont de l’ordre du mécanisme. Enfin, du mécanisme, non, c’est inexact, ce n’est pas une histoire de machine. Qu’elles sont de l’ordre de l’organisme : la pensée n’est pas la perception d’idées, mais l’organisation de l’organisme à des fins déterminées ou indéterminées. Comme se faire cuire des œufs sur le plat.

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26.11.19

Quand je suis allé courir ce matin, après avoir relu le premier entretien qui compose le texte de ma traduction de Morton Feldman avec le texte anglais en regard, au moment où j’envisageais de ralentir avant de m’arrêter, j’ai dépassé un homme, plus âgé que moi, en tenue de sport comme moi, mais en train de marcher, quand il m’a vu le dépasser, j’ai deviné qu’il allait se mettre à courir lui aussi, pour rester à ma hauteur, me montrer que lui aussi était en état de courir, comme moi, même s’il était en train de marcher, au moment où je l’avais dépassé, au bout de quelques pas, j’ai tourné la tête vers l’arrière, et je l’ai vu qui s’était effectivement mis à courir, alors j’ai changé d’idée et j’ai accéléré pour le mettre à distance, m’en débarrasser, et puis j’ai couru comme ça encore un kilomètre, pas pour le distancer, il y avait bien longtemps que c’était fait, mais parce que j’étais lancé et que je n’avais pas de raison de m’arrêter avant d’être rentré chez moi (ou juste à côté). C’est un peu stupide, me suis-je dit sur le moment, mais je n’ai pas pu m’en empêcher, ni de le faire ni de me le dire. Je n’aime pas avoir le sentiment qu’on se colle à moi. Et pourtant, j’ai besoin d’autres que moi. Ce qui fait de moi un paradoxe vivant, ne supportant que d’être seul et ne supportant pas d’être seul. Est-ce que tout le monde est comme ça ? Est-ce que tout le monde est comme moi ? D’autres que moi, c’est vrai qu’en ce moment il n’y en a pas beaucoup. Je suis seul. À peu près tout le temps. Est-ce qu’il faut que je m’en plaigne ? Je ne sais pas. Peut-être. Trop seul, c’est trop tout simplement. Il est bon d’avoir quelqu’un à qui parler. Mais qui ? C’est toute la question. En attendant de trouver (un ami, un éditeur, qui sais-je ?), je lis, et j’écris, c’est tout ce que je fais, dans des carnets, la plupart du temps. Hier, j’ai fini de lire le livre de Carl Seelig sur ses promenades avec Robert Walser. Magnifique mais incompréhensible : comment peut-on arrêter d’écrire ? Je m’en sens incapable. Pourtant, j’ai pris des dizaines de fois la décision de ne plus jamais écrire une ligne, mais cela m’est impossible, je ne peux tout simplement pas vivre sans, je ne peux tout simplement pas m’en empêcher. C’est à la fois magnifique et tragique (est-ce une définition possible de sublime ?), arrêter d’écrire comme il l’a fait. Il y a là un geste, ou un anti-geste plein de superbe, si minuscule soit-il, et peut-être Walser n’a-t-il jamais écrit que pour arrêter d’écrire, peut-être n’a-t-il jamais fait remarquer sa présence que pour se signaler ensuite par son absence ? Ce qui est en quelque sorte la pauvreté ultime. Seelig, quand il décrit Walser, ne cache pas qu’il a l’air d’un vagabond qui fuit la société des autres, se plie à la discipline banale du travail à l’hospice, ne supportant pas, par exemple, qu’on lui parle des hommages qui lui sont rendus à l’occasion de son soizante-quinzième anniversaire. Est-ce une façon de tourner une défaite à son avantage, d’accepter sa défaite, accepter d’avoir perdu, d’être un perdant ? La postérité, c’est autre chose. Elle ne concerne jamais celui qui y passe. C’est toujours quelque chose qui arrive malgré soi, quand même on aurait cherché à y passer. Il y a quelque chose qui me dérange dans cette condition modeste, l’envie d’être un zéro, de servir, d’être au service d’un maître. D’autant qu’il y a une contradiction entre la nécessaire liberté antisociale du poète (la phrase que j’ai citée hier) et ce désir de servitude. Peut-être est-ce parce qu’on ne parvient pas à la résoudre, à la surmonter, qu’on se résout à une vie tout autre, simple, retirée, muette. Le pourrais-tu, toi ? Moi, je ne le pourrais pas.

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25.11.19

Est-ce qu’un jour les choses deviennent plus claires ou sont-elles sempiternellement plongées dans un brouillard qu’il faut s’efforcer de dissiper ? Par plus claires, je n’entends pas plus simples, comme ramenées à un principe premier qui explique tout. Ce n’est pas ce que je veux dire. Alors, la réponse est dans la question, non ? C’est probable. Ce ne sont pas les choses qui s’éclaircissent ou pas, on parvient parfois à les voir plus clairement. Il semble que ce soit assez simple, mais le plus compliqué, ce n’est pas cela, c’est de faire durer cet état des choses, de faire en sorte que cette perception plus claire que d’habitude des choses comme elles sont ne soit pas qu’un éclair de génie qui, dans un univers enfumé, jette un jour brillant avant de s’assombrir aussitôt, que ce ne soit pas un éclair, que ce soit un éclairage. Pourquoi est-ce que je dis cela ? Il y a un certain temps que je me dis qu’il faut que les choses changent, et par les choses j’entends moi, que ce moi cesse d’être cette espèce d’enfant éternel, pour exister. À mon âge, il serait temps. Sauf que ce n’est pas une question d’âge. C’est une question d’attitude quant à la vie. D’où deux choses, qui forment ensemble un équilibre à trouver entre le regard étonné que l’on porte sur le monde et le rapport que l’on entretient au monde, s’étonner que le monde soit tel qu’il est sans pour autant être par lui écrasé, et une réponse à la question : Que faire de son naturel ? La réponse n’étant pas, cette fois, dans la question. J’ai écrit trois fois cette page du journal, tout à l’heure, et trois fois je l’ai effacée. J’y disais ce que j’avais envie de dire mais je ne le disais pas comme j’avais envie de le dire. Il y était question de cela, du naturel. À propos duquel je me demandais d’où il venait, ce qui le distinguait du professionnel, qui est tout autre chose, son contraire, je crois. Le monde dans lequel je vis exige des gens qu’ils soient des professionnels. Pas qu’ils soient bons, non, qu’ils gagnent de l’argent. Et plus ils en gagnent et mieux c’est. C’est ainsi l’humanité tout entière qui est en train de se professionnaliser, filières débouchés experts, on dirait de l’élevage en batterie, toutes choses atroces qui font que le monde est le bordel invivable qu’il est, avec son air irrespirable, son eau imbuvable, sa terre inhabitable, et ses habitants malaimables. C’est tout le paradoxe de la rationalité irrationnelle. Tout ce que nous faisons a l’air rationnel, et de plus en plus rationnel, qui plus est, au sens où les procédures sont rationnelles, mais tout ce que nous faisons est de plus en plus irrationnel, au sens où les conséquences de ces procédures sont irrationnelles. Il y a quelques années, Donald Davidson, un philosophe américain, expliquait dans un article que l’irrationalité était une sorte de poche dans la rationalité, qu’elle ne lui était pas étrangère, que ce n’en était pas la négation, mais que c’était un phénomène qui se développait au sein de la rationalité. Pourquoi pas ? C’était une bonne idée. Mais caduque, en quelque sorte, tant il apparaît clairement que la rationalité n’est guère plus qu’une anomalie dans un ensemble de façons de penser de plus en plus irrationnelles. La rationalité est une exception à la règle de l’irrationalité. Je n’ai pas trop le choix, c’est-à-dire : c’est ça ou le suicide, mais je n’aime pas vivre dans ce monde de sophistes, où tout le monde pense que tout s’apprend et qu’il suffit de payer quelqu’un pour apprendre (nos coachs ne sont rien que des versions débiles des sophistes de Platon). Tout à l’heure, dans les pages du journal que j’ai effacées, je commençai par dire qu’on ne choisissait pas d’avoir une tête philosophique ou pas, une âme de philosophe ou pas, un naturel philosophe ou pas, on naît comme ça, et le naturel s’oppose au professionnel. Il se cultive. On fantasme la nature, tout en s’éloignant du naturel. On s’imagine la nature comme un grand espace vert apaisant où l’on peut se régénérer après une dure journée de travail. La nature masque le naturel. On rêve de travailleurs de bas en haut de l’échelle. Même poète, c’est devenu un métier. Robert Walser à Carl Seelig : « Les artistes s’encroûtent dès l’instant où leurs relations avec la société des hommes ne sont pas suffisamment tendues. Ils ne doivent surtout pas se laisser choyer par elle car cela les contraint à se plier aux impératifs de l’heure. — Jamais, même durant les périodes de pauvreté extrême, je ne me serais laissé acheter par elle. J’ai toujours tenu par-dessus tout à ma liberté. » Quoi de plus naturel ?

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22.11.19

Assieds-toi, assieds-toi ou reste debout, fais comme tu veux, regarde le petit pan de mur blanc qui se trouve en face de toi, entre une vitre et un mur entre deux autres murs, je ne sais pas, assieds-toi, reste debout, regarde ou ne regarde pas, le petit pan de mur blanc ou n’importe quel espace relativement vierge, fais ce que tu veux comme tu veux, mais pose-toi cette question : est-ce que c’est moi qui pense ce que je pense ? Est-ce que c’est toi qui penses ce que tu penses ? Étrange question, qui ne se demande pas si quelqu’un a implanté la conscience d’un autre dans ton âme, ton esprit, ton cerveau, conscience qui remplace ta conscience, pense ce que désormais tu penses, non, si cette question est étrange, elle ne l’est pas en ce sens-là, qui se demande si c’est toi qui penses ce que tu penses, est-ce toi qui penses ce que tu penses ou est-ce que quelqu’un, pas nécessairement une seule personne, ce peut être un groupe de personnes, je ne dis même pas une classe ou une secte ou une caste, simplement des gens autres que toi, pense pour toi, pense pour toi ce que tu dois et vas penser ? Tout n’est-il pas pensé, pourrait-on se demander, tout n’est-il pas pensé pour que tu ne penses qu’à cela, que tu ne penses à rien d’autre, que tu ne penses pas, pas comme tu pourrais penser par toi-même si tu pensais par toi-même. On pourrait se poser cette question et se demander aussi si je ne suis pas victime d’une crise de paranoïa, et il se pourrait bien que ce soit cela, la paranoïa, ce qui ne signifierait pas toutefois que je raconte n’importe quoi, que les questions que je pose ne sont pas de bonnes questions à se poser, on ferait mieux de se les poser avant de penser n’importe quoi, enfin, de ne pas penser par soi. Si, chaque jour, on observe avec un minimum de concentration et de distance le défilé des contenus qui tiennent lieu d’informations, que constate-t-on sinon qu’on y tient aucune place, qu’on y joue aucun rôle, n’y jouit d’aucun espace ? Tous les jours, ce qui défile dans ces fils, ce sont les mêmes personnages désincarnés confrontés à des existences anonymes, des scènes surjouées, des messages simplifiés à l’extrême, à l’extrémité du message, de la signification, langue qui imite avec grande maladresse une grammaire ancienne pour donner l’illusion d’échapper au non-sens. Si je fais défiler ce fil d’actualités, de quoi est-ce que je m’aperçois ? Que je n’y suis pas. Jamais. Mais c’est cela, le réel, Jérôme, me répondra-t-on. Comment se fait-il alors que j’en sois résolument absent ? Le réel, est-ce forcément ce qui a lieu sans moi ? Sauf que, dis-je, ce réel-là, il n’a pas simplement lieu sans moi, il a lieu sans moi ni toi, ni toi, ni toi, et caetera, ce réel-là, nous sommes bien obligés de le remarquer, ce réel-là, en réalité, il n’a lieu sans personne dedans. Le monde dans lequel je vis, ce n’est pas le moindre des paradoxes, le monde dans lequel tu vis est un monde sans personne dedans, d’où les personnes qui pourraient s’y trouver sont catégoriquement exclues. Avec méthode, et système. À la place des personnes qu’on y pourrait trouver, dans le monde, il y a quelques personnages, des rôles bien définis, les gentils, les méchants, les bons, les mauvais, tu aimerais t’y retrouver, mais tu ne le peux pas, ce n’est pas possible de s’y retrouver. Ce monde n’est pas pour toi, si on n’y prête pas attention, on pourrait fort bien ne jamais le remarquer. Faire comme si jusqu’à la fin. Mais s’y retrouver, non, pas possible. D’ailleurs, on n’attend pas de toi que tu t’y retrouves, mais que tu trouves ta place, comme au parking. C’est ça. Du béton et des lignes blanches bien dessinées dessus. Le monde, c’est un parking pour les gens. (Minimaxime.)

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20.11.19

Hier, quand j’ai découvert qu’une prêtresse du grand bonheur par le vide intérieur, le débarras, laquelle recommande à l’humanité de se délester de son trop-plein en jetant tous les objets qui encombrent nos appartements, c’est-à-dire nos existences, avait fini par ouvrir une boutique en ligne pour vendre des choses, je me suis dit que c’était assez logique : une fois que tu as jeté tout ce que tu possédais, il y a un grand vide chez toi qu’il faut remplir, et qui mieux que celle qui sait ce qu’il faut posséder et ce qu’il ne faut pas posséder pour être heureux pourrait te vendre ces choses mêmes et précises (celle-ci et pas une autre) qui te rendront heureux ? J’avais beau essayer d’en rire, je ne trouvais pas que c’était drôle. On veut rire de tout, tout comme on veut donner l’impression d’être heureux, d’avoir du succès, de réussir sa vie, d’être spirituel, mais on n’y arrive pas tout le temps. Pas moi en tout cas. J’avais beau essayer, je ne riais pas. Je me demandais, au contraire, si vraiment les gens croyaient à ce genre d’histoires, si ce n’était pas plutôt d’immenses constructions chimériques sans rien dedans, que de l’information ne désignant rien, faisant des signes à des gens qui y répondent favorablement mais ne réagissent pas vraiment, tant ils sont amorphes au fond. Tout pourrait tourner à vide dans le monde, est-ce qu’on verrait la différence ? Peut-être que tout tourne à vide dans le monde et que personne ne s’en aperçoit parce que cela ne fait aucune différence. Tourner dans le plein ou tourner dans le vide, c’est la même chose. Il suffit que les gens y croient ou fassent semblant d’y croire ou qu’on ne leur demande même pas leur avis, qu’on fasse comme s’ils y croyaient, à force de répéter les choses, cela finira bien par rentrer. Tout à l’heure, j’en étais là de mes réflexions quand j’ai regardé la page d’un type qui avait demandé à lire mon travail il y a plusieurs mois et dont je n’ai plus vraiment eu de nouvelles depuis. L’histoire de ma vie. Sur les photos, on pouvait le voir en train de faire plein de choses, c’était formidable, tout avait l’air formidable, il marchait, il écrivait, il recevait des prix, il parlait à des gens, il photographiait les endroits où il était allé, il souriait, il avait l’air si heureux, ses voyages, son travail, ses amis, son œuvre, ses journées tellement bien remplies, tout débordant d’activités profondes, sociales, enrichissantes, intellectuelles, les affaires et la poésie main dans la main, tout avait l’air tellement parfait, et exceptionnel, que j’ai commencé à me sentir mal parce que ma vie me semblait de plus en plus vide à mesure que je regardais la sienne et, si j’avais commencé tout d’abord par ressentir de la colère à cause de son silence, je comprenais peu à peu que c’était normal, qu’il n’y avait rien d’étonnant dans cette indifférence relative, ma vie n’ayant pas grand intérêt comparée à la sienne, si remplie, si pleine, comment trouver du temps dans le tourbillon de tant d’activités ? Impossible. Moi qui passe le plus clair du mien, de temps, à ne rien faire, à me demander comment écrire, ce que je vais écrire, si je vais encore écrire, si la vie a du sens, si je ne suis pas un imposteur, si nous ne sommes pas tous des menteurs qui retardons le moment où nous ne pourrons plus faire semblant parce que nous ne pourrons plus échapper au fait que nous allons mourir, je ne peux pas comprendre ce genre d’existence, elle m’est étrangère, tout ce que je voudrais, c’est que l’on s’intéresse à moi, mais je ne comprends pas que ce n’est pas ainsi que les choses se passent, il faut aller vers les gens, être dans l’action, être positif, s’engager, s’indigner, militer, aller à la rencontre des autres, faire son réseau, faire son trou, se vendre. Tout ce dont je suis incapable. J’ai arrêté d’écrire quelques instants et j’ai écouté le bruit de la tronçonneuse qui résonne dans la rue en bas de chez moi depuis la semaine dernière. Depuis la semaine dernière, il y a un type qui monte dans les grands pins qui se trouvent devant l’immeuble de l’autre côté de la rue et les découpe méthodiquement. De la cime à la racine. Quand il s’est mis à couper le premier, je me suis dit qu’il devait être malade, ou qu’à cause des intempéries, il menaçait de se briser et de tomber sur les habitants de l’immeuble ou sur l’immeuble lui-même. Quand il s’est mis à découper le deuxième, cette hypothèse m’a paru moins crédible. Quand il s’est attaqué au troisième, il m’a semblé évident que ces arbres étaient en parfaite santé, qu’ils ne représentaient aucun danger, mais qu’il fallait faire de la place pour les voitures qu’ils devaient empêcher de se garer. Évidemment, c’est absurde. Daphné, passant devant ce spectacle affligeant, s’en était alarmée : il ne faut pas couper les arbres, avait-elle dit, ça fait de l’ombre, mais le coupeur avait continué de couper, après tout, il ne devait y être pour rien, il faisait simplement ce pour quoi on l’avait payé. Et puis, avec le bruit de la tronçonneuse, il n’entendait rien. En regardant par la fenêtre, à présent, on remarque tout de suite le vide laissé par les arbres coupés, l’espace qu’ils occupaient et où il n’y a plus rien. Tout ce qu’on voit quand on regarde attentivement, ce sont des troncs coupés à ras et des marquages au sol, blancs, qui délimitent les places de parking. Des espaces vides bien nets où garer des voitures. Je ne porte pas de jugement moral, j’ai moi-même une voiture dont je me sers pour aller faire des courses, voir des gens, partir en voyage, sans trop perdre de temps à calculer mon bilan carbone. Pas de jugement moral, non, rien que cet espace vide apparu par la négative, par la suppression. Et quelques questions. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? C’est une question angoissante tellement elle est vaste, tellement elle semble vague. Alors qu’en fait il n’en est rien. Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Pourquoi nous débarrassons-nous des choses que nous avons accumulées ? Pourquoi diffusons-nous notre vie en ligne pour la montrer à des centaines, des milliers de gens dont nous ne nous soucions même pas vraiment ? Pourquoi coupons-nous des arbres pour laisser de la place aux voitures ? Pour une civilisation du plein et du bruit comme l’est la nôtre, le vide et le silence ont quelque chose d’attirant, ils ont quelque chose de poétique, ils semblent chargés d’un pouvoir révolutionnaire calme, ce qui est l’idéal : changer le monde dans la paix, le changer sans le changer. Or, quand il apparaît, le vide est terrifiant : il y avait quelque chose, là, avant, quelque chose de vivant, dont le défaut laisse apparaître un espace angoissant, un espace dur, triste, mort. Quand la tronçonneuse arrête de découper, ou quand la bétonneuse arrête de tourner, cela revient au même, le silence qui nous surprend n’est pas un apaisement, mais une plage de bruit blanc. Les gens pullulent qui te disent comment vivre ta vie, mais il y en a toujours un autre pour te dire qu’il faut faire le contraire. Un autre et un autre et un autre. Mais il n’y a pas de vie à vivre, ce n’est pas vrai. Regarde à quoi ressemblent les vies : des gens qui montrent à d’autres ce qu’ils font, ce qu’ils ont fait, où ils sont allés, comme ils sont beaux (même quand ils sont laids), combien ils ont d’amis (même quand ils sont seuls) et combien ils sont formidables (même quand ils sont sinistres). Entre deux coups de tronçonneuses, j’écoute cette tranche de calme approximatif que la machine découpe dans le temps et l’espace. Pas un répit, un suspens en attendant qu’elle reprenne son œuvre de réduction.

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19.11.19

Hier, dans la salle d’attente de mon médecin généraliste, tout en lisant la préface de Pierre Parlant aux Lettres d’Italie de Nietzsche, je me suis étonné du nombre incroyable de gens malades qu’il y avait dans ce pays. La salle d’attente était pleine, dès la première heure de l’après-midi, et elle ne désemplirait pas. Ce qui est paradoxal, j’en conviens, puisque je me trouvais moi-même dans cette salle d’attente, ce qui devait signifier que j’étais moi aussi malade, ou que l’on aurait pu me ranger dans la catégorie des gens malades. Sauf que non, je ne l’étais pas, j’étais persuadé d’avoir un cancer (ou trois, plus exactement, de l’estomac, de l’œsophage, des voies aéro-digestives supérieures, pas en même temps, mais alternativement, l’un puis l’autre puis l’autre encore et recommence). Avant d’aller chez le médecin, parce que Nelly, en ayant assez de mon cinéma, avait fini par m’obliger à aller voir notre généraliste, au point de m’accompagner pour être sûre que j’y irais, ce qui n’était peut-être pas plus mal, nous avons pu discuter de l’Italie, de notre voyage à Naples, de l’Ombrie, le généraliste, Nelly et moi, je viens pour un cancer, je repars avec des conseils touristiques, ai-je dit à notre généraliste, avant de quitter son cabinet, je m’étais dit que, vraiment, on mourrait comme on avait vécu : j’avais vécu une vie de raté et j’allais mourir une mort de raté, rien de spectaculaire, des suites d’une longue maladie, rien d’héroïque, d’extraordinaire, une vie de Français moyen, une mort de Français moyen, et c’est peut-être pour cette raison que j’ai dit à Nelly que je ne voulais pas qu’on s’acharne sur mon cas, que je ne voulais même pas me soigner, parce que je n’avais pas envie de mourir comme ma mère était morte, je n’avais pas envie qu’elle reçoive un coup de téléphone en pleine nuit lui annonçant que je serais mort et qu’elle pourrait ramasser ce qu’il restait à l’hôpital. Mais aussi, ce que je me suis dit, c’est que, comme j’allais mourir, j’allais pouvoir commencer à aimer la vie, à être heureux, arrêter d’emmerder le monde, gâcher la vie des gens que j’aime, être détestable, désagréable, et caetera. Est-ce pour cette raison, ou une raison de ce genre que je me suis mis à écrire des proses sans je ? Je crois que oui. Dans la salle d’attente, voyant tous ces gens en bonne santé qui venaient consulter pour des maladies plus ou moins imaginaires, je ne me suis pas dit qu’il faudrait que je fasse quelque chose contre mes angoisses, cela, je me l’étais la veille avec Nelly, méditer ou quelque chose comme ça, je ne sais pas, n’importe quoi, je ne me suis rien dit du tout, j’ai continué de lire, mais j’aurais peut-être dû me dire qu’on ne pourrait pas continuer bien longtemps à être malades en bonne santé. Non. Et c’était le meilleur endroit et le pire endroit, ai-je ensuite écrit à Pierre, pour commencer ce livre de Nietzsche et de l’Italie parce que Nietzsche n’aura eu de cesse de chercher le remède à la maladie en Italie, d’y chercher la grande santé, le soleil, la lumière, les bons pavés dans les rues, les marches, la bonne nourriture. Toute l’économie du corps nécessaire, toute l’économie de la pensée nécessaire. Trouver les conditions pour écrire. Le bon endroit. Le bon climat. La bonne atmosphère. Ce n’était pas là que j’allais la trouver, me dis-je, dans la salle d’attente du médecin généraliste, la grande santé. Existe-t-elle seulement ? Je crois qu’il n’y a aucun rapport, mais dans le film que j’ai regardé cet après-midi,Tout ce qu’il me reste de la révolution, un film qui, malgré son parisianocentrisme exacerbé n’est pas un mauvais film, au contraire, le personnage principal se met à crier au cours d’une réunion de groupe qu’elle organise : « Je l’emmerde, moi, la démocratie, d’accord ? La démocratie, c’est la télé. » Et un jour, tout le monde finira par mourir en bonne santé.

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17.11.19

Cette nuit j’ai rêvé que j’étais présent lors d’une réunion de famille qui n’était pas la mienne, un genre de banquet ou de grand repas avec des tables noires et des nappes blanches, un repas de funérailles, interpréterais-je peut-être à présent. Au bout d’un certain temps, je m’apercevais que je n’étais pas le bienvenu, à cause d’un homme sombre, qui manifestait son mécontentement de me voir ici, et que des femmes âgées tentaient de calmer, mais sans que personne ne prononce la moindre parole. Je finis par comprendre pourquoi j’étais indésirable et m’exclamai alors : Mais ce n’est pas de ma faute si mes parents étaient des Communistes ! Les convives me donnèrent l’impression d’être convaincus par cette justification, mais pas le vieil homme sombre, que rien ne semblait apaiser même s’il n’exprimait plus son mécontentement. Ensuite, quelqu’un m’apporta une basse sur laquelle je jouais un morceau (je me voyais clairement en train de jouer de l’instrument et j’entendais distinctement le solo que je jouais), qui achevait de calmer tout le monde. Un peu plus tard, dans un autre rêve dont je ne conserve en mémoire que ce fragment insignifiant montrant un homme vêtu d’un costume clair et de chaussures anglaises comme j’en possède une paire, les pas sonores de cet homme se confondirent avec ceux de Daphné, qui s’étant réveillée, traversait sa chambre, ouvrait la porte et courait jusque dans notre chambre pour se blottir entre Nelly et moi. Quelques instants après, toujours au lit, j’ai découvert que deux des poèmes d’Antje Bertorello qui figurent dans mes Monstres littéraires (« L’impossible courbure des formes » et « Cet été, à Rome ») faisaient partie d’une anthologie poétique que quelqu’un était en train de composer avec cette mention : « Aucune trace de traduction sauf dans Des Monstres littéraires de Jérôme Orsoni (p 128 à 137) ». Tout de suite, je me suis souvenu que Samuel m’avait dit d’eux qu’ils n’étaient pas très bons, ce qui m’avait semblé passablement injuste et à côté de la question, et je me suis dit que, même si la version originale italienne n’existait pas, au sens où personne ne l’avait jamais écrite, je les avais toutefois bien traduits de l’italien. Est-ce qu’une traduction de ces poèmes en italien équivaudrait à une version originale ? Ce serait comme une origine à l’envers (thème qui est présent dans les Monstres). Et puis, je me suis fait remarquer que ce que j’étais en train d’essayer de faire, en ce moment, dans mes proses sans je, je l’avais déjà fait, d’une certaine manière, avec ces poèmes d’une écrivaine italienne, avec les livres de Pedro Mayr qui n’existent pas : essayer d’écrire comme quelqu’un d’autre, qui n’existe pas, un autre moi-même, comme j’écrirais si j’étais quelqu’un d’autre, ou un autre moi-même. Le style est un leurre, la « petite musique » est une horreur, la négation de l’écriture. Il faut toujours écrire comme quelqu’un d’autre, un étranger, un inconnu, quelqu’un qu’on n’est pas, qu’on ne sera jamais, qu’on pourrait peut-être devenir, dont on ne comprend pas un traître mot. Les idiomes égocentrés ne sont pas de la littérature, mais de grossières rédactions. Que l’immense majorité des livres soient écrits dans ces idiolectes n’est pas un contre-argument, mais exactement le contraire. Qui n’écrit pas au-delà de lui-même, n’écrit pas du tout, mais bavarde. Et puis, comme la journée avait déjà commencé, je me suis levé.

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15.11.19

On en dit, on en fait trop autour du « processus créatif » alors qu’en fait il n’y a probablement pas de processus du tout, quelque chose de passe, mais quoi ? qui peut le dire ? est-ce seulement quelque chose de défini ? quelque chose se passe-t-il vraiment ? on se dit que oui, pour se convaincre qu’on en est responsable, mais est-ce si certain ? On en dit trop, on en fait trop, alors que je ne suis pas responsable du langage. Le langage me précède, il ne m’appartient pas, ce n’est pas quelque chose que je fais, j’en fais usage, je parle, j’écris des phrases, mais je n’y suis sans doute pas pour grand-chose. Ce qu’on invente, au regard de ce qu’on hérite, est infime. Ce qui ne signifie pas qu’il faille se convaincre, dans une sorte de défaitisme à la mode, qu’on ne fait rien du tout, qu’il n’y a plus que des collages à faire, revisiter des genres, déconstruire les codes du genre (alors qu’on vient de se les imposer, ces codes), mais il faut savoir moins expliquer que décrire. Moins surjouer, surcharger, que simplifier. Pas pour aller à l’essentiel, comme je l’ai noté hier, parce qu’il n’y a pas d’essentiel, mais pour se soulager de toute la part manquée de l’héritage qui pèse sur soi. Si le langage me précède, puis-je pour autant l’accepter en bloc, ne pas en rejeter certaines formes, certains usages, et ce que l’on fait de ces usages ? Moins expliquer que décrire. Décrire, (d)écrire, écrire. J’avais envie d’écrire, comme hier, sur ce que je suis en train de faire, sur ce que je suis en train d’écrire, mais j’ai préféré y renoncer. Pour les raisons que je viens d’évoquer, mais aussi pour d’autres, plus étranges, moins rationnelles d’apparence, comme si écrire sur, c’était ne pas laisser intact. Tu me diras, on ne laisse jamais rien intact, mais ce n’est pas en ce sens que je l’entends. Je veux dire plutôt, alléger. Tout est si lourd, tu ne trouves pas ? Moi, oui. Impression de vivre une version obèse des années 70, tu sais, quand Pasolini pouvait dire sans que personne n’éclate de rire Non c’è nulla che non sia politico. Il n’y a rien qui ne soit politique. Aujourd’hui, on cherche le non-politique comme une denrée rare, ce qui est ridicule, tant ce qui se prétend politique est ridicule, numéros maladroits, livres mal écrits, produits trop bien vendus, vies pas assez bien vécues. On attend des gens célèbres qu’ils se chargent pour nous de nos vies, et quand ils le font, nous les acclamons, et quand ils le font, nous les détestons. Quand j’écris mes proses qui ne parlent pas du tout de cela, j’écris des proses qui disent tout cela. Pour y échapper. Inventer autre chose. Vivre.

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14.11.19

Aujourd’hui, dans l’un de ces petits carnets d’écolier que j’ai rapportés d’Italie, j’ai écrit une petite prose dans laquelle je me suis efforcé de bannir avec la discipline la plus stricte tous mes tics de langage : la structure des phrases qui vient automatiquement, l’apparition des adverbes, les incises, le je systématique, la distance critique que je prends toujours, et qui est comme une sorte de réflexe, une seconde nature pour signifier que je ne me prends pas au sérieux, bref, tout ce qui fait ma façon d’écrire, et dont j’ai envie de me débarrasser, de me dépouiller. Je veux écrire de cette façon un livre entier. Avec patience. Avec lenteur. Supprimer tout ce qui fait que je sais que c’est moi qui écris quand j’écris, tout ce qui fait que je sens que c’est moi qui écris quand j’écris. Il y a longtemps que je pense à écrire différemment, à changer la façon dont j’écris, peut-être pas tant pour me débarrasser de l’autre, des autres, que pour en ajouter une, avoir une façon d’écrire de plus. Écrire de la prose. Quand on y pense, en un sens, c’est banal. Ce journal, c’est de la prose. Un article dans la presse est de la prose. Tout est de la prose, sauf la poésie. Mais si on y pense, en un autre sens, cette prose semble appeler quelque chose de plus, ou de moins, je ne sais, elle a une économie spécifique, une économie économique, pour ainsi dire, comme si on passait la matière grasse du langage au filtre du nominalisme dans une sorte de recherche de l’essentiel, enfin, de l’essentiel, non, ce n’est pas le mot qui convient, il n’est pas question d’essence, ni de squelette, puisque c’est le mot auquel je viens tout juste de penser après essentiel, mais une sorte de niveau d’équilibre. Moins, tu ne signifies rien. Plus, tu racontes n’importe quoi. Ce niveau-là, précisément. D’un certain point de vue, on peut considérer cette recherche comme purement esthétique, mais ce n’est pas exact. Ou, du moins, pas totalement. Il y a quelque chose de moral — le sens esthétique se confond avec le sens moral —, aussi, dans une telle recherche, pour dire que non, on ne peut pas continuer à parler comme on parle, à raconter n’importe quoi, à se servir du langage pour crier, pour hystériser, pour rendre les gens fous, pour exciter les gens les uns contre les autres, si le langage avait servi à cela, personne ne se serait jamais parlé, les êtres humains se seraient tous entretués il y a bien longtemps, bien avant le début de l’histoire, il n’y aurait jamais eu d’histoire, c’eut peut-être été tant mieux, pas d’histoire, mais désormais qu’il n’y en a une, il faut essayer d’en faire quelque chose, plutôt que de s’évertuer à en finir par tous les moyens, philosophiques ou pas, une bonne grosse bombe, l’excès de parole, la parole permanente, l’écriture incessante, sous toutes les formes délirantes qu’elle prend depuis un peu moins de quinze ans (On pourrait s’amuser à dater précisément l’apparition de ce phénomène. Le 21 mars 2006, M. Dorsey envoya son premier tweet : « Just setting up my twttr ». C’était le commencement de la fin.), le langage au point qu’on n’en peut plus du langage, qu’on en vient à détester les livres qui paraissent les uns après les autres, tous les livres, parce qu’ils ajoutent toujours plus de langage alors qu’il y en a déjà trop, qu’on ne désire plus rien que le silence. Voilà mon esthétique et ma morale. Pas le silence, le sens juste. J’ai commencé d’écrire à la main, et il me semble que cela aussi, c’est important. Un premier stade. Une sorte d’origine, qui sera scrutée par moi au moment de l’écrire, je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, au fur et à mesure ou quand tout sera fini. Je verrai, je ne sais pas. Je ne sais pas ce que je suis en train de faire, mais je sais ce que je suis en train de faire.

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12.11.19

Quel espace chaque individu peut-il habiter ? Quelques mètres cubes tout au plus, le reste venant  par surcroît, comme l’horizon que l’on peut contempler, depuis son balcon par exemple, si l’on a un peu de chance ou de malchance, je ne sais pas, tout dépend du point de vue d’où on aborde la chose. Habiter le monde semble impossible. L’univers, oui. C’est si grand l’univers que l’habiter ne pose pas de problèmes, une petite angoisse, de temps en temps, peut-être, mais à vrai dire l’infini n’est pas quelque chose qu’on puisse se représenter, dont on puisse se faire une idée, et grand n’est guère plus qu’une façon de parler un peu vague, qui tient son objet en sous-estime. Mais le monde, lui, est inhabitable. Pas possible d’y résider. Tous les jours, ton esprit est occupé par ce qu’il se passe ici, sous ton nez, et ce qu’il se passe là-bas, à l’autre bout du monde, à cet autre bout du monde et puis à un autre bout du monde, et puis un autre, et au milieu du monde, et environ à mi-chemin entre le milieu du monde et le bout du monde, à mi-chemin entre ici et très loin, de tous les côtés. C’est insensé. Alors que rien que l’odeur que le nouveau voisin de palier dégage quand on dirait qu’il invite un pote à déjeuner et qu’à deux ils ne sont pas capables de se faire cuire quelque chose à manger sans le faire brûler, rien que cela suffirait déjà à occuper une bonne partie des pensées pendant une bonne partie de la journée (à commencer par cette question décisive même si elle n’a l’air de rien : pourquoi de tels individus existent-ils ? ou encore : pourquoi d’autres individus existent-ils ?). Mais non, ce n’est pas tout, ça ne s’arrête pas là, il y a encore la guerre, les incendies, les violences, les putschs, les changements de régime, les réfugiés, les terroristes, les manifestations, les élections, les rencontres sportives, les commémorations, les projections. Car, non seulement il faut vivre dans le monde présent, mais dans le monde passé et dans le monde futur, non seulement il te faut vivre dans ce monde-ci, qui vaut ce qu’il vaut, et par là, j’entends pas grand-chose, mais il te faut encore te préparer chaque jour à sauver la planète et, chaque jour encore, et ce alors même qu’il est parfois très compliqué de sortir de son lit, commémorer quelque chose qui s’est passé il y a n ou n+100 ou n+1000 années et, non seulement le commémorer, ou à défaut de cérémonie officielle, avoir une pensée pour, non seulement le commémorer ou avoir une pensée pour cet événement, mais en plus te confronter avec ce que tout le monde pense de cet événement et d’un autre et un autre. Tu vis maintenant et avant et après (pense à l’expression qui semble avoir du sens mais est en réalité tout à fait incompréhensible « en 2050 »). Et dans un écoulement diluvien de langage. Parce que le monde n’est pas simplement habité par des gens qui existent, il est habité par des gens qui pensent et disposent désormais de moyens surpuissants de diffuser cette pensée aux quatre coins du globe, quoi que ce cela veuille dire au juste, instantanément. Cette idée inconcevable pour quiconque habitait la Terre il n’y a ne serait-ce que cent ans n’a pas conduit les habitants du monde à faire un usage parcimonieux et réfléchi de cette technologie surpuissante, mais à en faire un usage excessif et irréfléchi, au contraire, les poussant à s’exclamer chaque fois qu’il se passe quelque chose quelque part, que ce soit sous leur nez ou à l’autre bout du monde, maintenant ou le même jour mais il y a très longtemps ou un autre jour qui ne viendra peut-être pas dans très longtemps, cris pour un match de foot un prix littéraire un concert de pop un accident nucléaire une élection présidentielle une tasse de café l’apocalypse, ce qui plonge l’humanité dans une surexcitation totale et effrayante, un tintamarre permanent et effroyable, qui rend le monde inhabitable.

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