7.9.18

Soleil couchant. Entre les îles et moi, un bateau rouge traverse l’écran, passe, qui part pour la Corse. Moi, j’en viens. Il paraît. Pour partie. Seulement. Tout à l’heure, en passant la pièce, comme on dit ici, pour nettoyer les traces des expérimentations picturales que Daphné avait laissées sur le sol, je me suis dit les gonzesses c’est plus ce que c’était, si mon arrière-grand-père me voyait il se retournerait dans sa tombe. J’ai regardé le kit balai à franges seau-essoreur SuperMocio rouge de chez Vileda et j’ai pensé que c’était peut-être mieux comme ça, c’est-à-dire : que l’humanité en soit arrivée là. Après tout, c’est vrai, moi, qu’est-ce que je fais de mieux que le ménage ? Quelques litres d’eau, deux bouchons de savon noir, un peu de transpiration, et puis ça rutile. Mes mâles aïeux corses, qu’auraient-ils pensé de moi ? Je ne sais pas. Peut-être qu’ils n’auraient rien pensé du tout. Peut-être qu’ils ne pensaient pas du tout. C’est probable. Je regarde le soleil rouge, les yeux à peine ouverts. Fentes pour deviner quelque chose entre le lointain et moi. L’horizon disparaît aussi dans l’aveuglement. Tu vois, me dis-je, tu vois que tu ne peux pas vraiment croire au déclin. Toi, par exemple, tu es un progrès. C’est vrai. Pour l’humanité.

Du vin et des poèmes. Le ciel bleu et le soleil rouge.

Avant tu pouvais raconter des histoires du genre dans une ville il y avait deux boulangers et défendre à la fin la supériorité d’une morale édifiante sur tout le reste mais aujourd’hui il y a trois cent trente trois millions de boulangers dont un seul qui détient la majorité des parts de marché et c’est vrai que la très grande majorité des autres boulangers sont des génies mais personne n’en a rien à foutre et de toute façon quand tu regardes les vitrines de leurs boulangeries à force tu as envie de vomir tellement il y en a.

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6.9.18

J’ai commencé cette entrée de mon journal en racontant une saynète que j’ai effacée ensuite parce que je n’avais pas envie de la raconter. J’aurais pu. Je l’ai d’ailleurs racontée à Nelly. Mais ce n’était pas franchement intéressant. La pauvre. Oh, n’exagérons rien, tout de même.

Décidément, me dis-je, ce journal ressemble à tout sauf à un journal. N’est-ce pas le but ? Le but ? Non. Il se trouve simplement que c’est comme ça. Les choses s’enchaînent comme ça. Et moi, je constate comment elles sont après coup. Autant dire que tu n’y es pour rien, n’est-ce pas ? Oui. Enfin, non. J’exagère, je sais bien. Mais disons que mes intentions sont longues. Pas courtes. Il faut faire la distinction entre les intentions courtes et les intentions longues. John Cage composait des pièces d’où il voulait exclure toute intention courte. D’où le recours au Yi-Jing, au hasard, et tous les processus de composition qu’il a inventés, découverts, etc., pour faire de la musique. Mais si on exclut les intentions courtes, cela ne signifie pas qu’on abandonne toute intention longue. L’intention longue, chez Cage par exemple, c’est de composer. Mon intention longue, c’est d’écrire. N’importe quoi : des romans, des contes, des poèmes, des essais, des journaux. Tout est bon. Mais, dans le processus d’écriture, il faut faire avec le minimum d’intentions courtes pour que, justement, quelque chose se passe. Ce qui valide — en quelque sorte — l’intention longue. Pour activer l’intention longue, il faut se débarrasser des intentions courtes. Laisser l’écriture avoir lieu, puisqu’on veut qu’elle ait lieu ; — faire et ne rien faire. Le moment de l’écriture doit être aussi vide que possible. Désertique en quelque sorte. Il faut déserter le moment de l’écriture pour que quelque chose s’écrive. D’autant plus périlleux — c’est-à-dire beau — qu’il faut une grande maîtrise pour ne rien maîtriser du tout.

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5.9.18

La vérité, c’est que personne n’aime la vérité. Il n’y a guère que quelques fous, quelques poètes, quelques philosophes, et pas tous encore, elles sont une minorité, la plupart préférant s’enfermer dans le dogme, le système, la foi absurde, l’école, qui la supportent. Personne n’aime la vérité. Tout le monde veut des certitudes, des faits, du définitif, des paroles qui rassurent, quelque chose à quoi se raccrocher en cas de coup dur mais qu’on oublie le reste du temps. Alors que la vérité, c’est avant tout une phrase sur soi, cruelle, dure, qui coupe. Pas une romance qui se joue sur une autre scène. Oh, c’est si beau, le réel, si beau, le monde, c’est proche de nous, il nous touche sans nous pénétrer, on peut mettre les pieds dedans, le saisir à bras le corps, comme on le ferait avec une chose finalement étrangère. Et c’est là, bien sûr, que la vérité serait à laquelle on pourrait ou ne pourrait pas accéder. Bavardage. Personne n’aime la vérité. Tout le monde veut de l’ordre. Ou du désordre. Tout et son contraire. Rien. Personne n’aime la vérité parce que la vérité, ce sont des phrases. Pour qui veut la vérité, elle ne cesse jamais. Pas de repos. Pas de retraite muette où se découvrirait le secret. Pas de vide astral. Pas de profondeur abyssale. Affaire de langage. Affaire avec le langage. Suave qui veut la vérité.

Pourquoi ?

Il est bon de ne pas savoir répondre aux questions que l’on se pose, l’espace et le temps s’ouvrent alors devant soi, formes indéterminées, pas des formes du tout par conséquent, lacunes qui n’ont pas tant besoin d’être comblées que d’être pensées en tant que telles. Une question sans réponse se retourne vers nous, nous regarde et de son long doigt courbe et point au bout parcourt les rides qu’elle fait naître sur notre visage, rides de concentration, sans âge.

Imagine écrire mais ne pas changer un mot à l’histoire. (Ennui médiocre.)

Une fleur sans fleurs.

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4.9.18

La meilleure des inventions. La pire des inventions. Par exemple, le langage.

Dans un article de journal consacré aux déboires immobiliers d’un ministre issu de la société civile, comme on dit, cette publicité pour Algeco, leader de la construction modulaire et bâtiment préfabriqué, argument de vente massue, que dit-elle ? Que l’intelligence artificielle qui préside désormais à nos destinées n’est rien qu’une immense machine à l’ironie lugubre, investie de la mission de détruire l’humanité ? Ou bien, plus modestement, que le monde est gouverné par la bêtise ? Je regarde la capture d’écran que j’ai faite à huit heures quarante et une minutes ce matin, et je n’ai pas envie de rire, non. Peut-être parce que c’est si réel, beaucoup trop réel, qu’il n’y a pas de quoi se réjouir, ni s’amuser. D’autant que, pour effleurer toute la vérité, dans ces histoires, il y a toujours pire. Il suffirait de creuser.

Trous de réel dans le réel.

Un peu comme ce gratte-papier qui, il y a quelques jours, découvrait au détour de la démission d’un autre ministre la nature de la condition de tout ce qui est vivant et, ne parvenant pas à s’en remettre, tartinait une infâme logorrhée anaphorique d’un ennui mortel. Le même qui s’était vu chargé de rédiger l’hagiographie du patron du FMI avant que ce dernier ne s’autodétruise sans culotte. Et l’opus de disparaître avec le gros homme.

Eh oui, tout ce qui vit meurt, mon vieux, tout ce qui vit meurt.

Ce serait une comédie si, quelquefois, tu avais encore envie de pleurer. Mais il n’y a plus de larmes pour ça, cette source-là est tarie. Rire et pleurer, tu le sauves pour les êtres de chair et d’os que tu peux aimer, pas pour les pantins dématérialisés qui alimentent une chronique obscène dans l’espoir d’en tirer quelque profit.

Ne t’inquiète pas, tout est foutu d’avance. N’as-tu pas envie de le murmurer à l’oreille de tous ces gens qui s’agitent, brassent de l’air pour rien ? Comme tout est foutu d’avance, fais autre chose. Tais-toi.

La meilleure des inventions. La pire des inventions. Par exemple, le langage.

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2.9.18

Depuis combien de temps n’ai-je pas tenu ce journal ? Je ne sais pas, et je n’ai pas envie de faire le calcul. Je pourrais dire : trop longtemps. Je pourrais dire : pas assez longtemps. Je pourrais dire : de toute façon, tout est vain, il n’y a rien à dire. Je pourrais dire : de toute façon, tout est vain, il y a trop à dire. Rien ne recommence, non, tout continue exactement de la même façon. On peut avoir l’impression, lorsqu’on assiste à la représentation en spectateur distrait, les personnages semblant changer, ils n’ont pas tout à fait le même nez ni rigoureusement le même timbre de voix, que tout change. Mais c’est faux. C’est toujours la même chose. Il faudrait être un théoricien du déclin qui sache ne pas se prendre au sérieux. Il faudrait être un utopiste profondément pessimiste. Il faudrait tout faire. Et son contraire. Il n’y a que les paradoxes en vie qui aient quelque chance d’avoir le moindre intérêt. Le reste — c’est-à-dire : quasi tout — n’est que de l’écume. De l’écume, vraiment ? Mais de l’écume de quoi ? De rien. De l’écume de rien. Du rien de rien. Rien. Sergio Gonzales à propos du tango dit que le tango exprime la difficulté de vivre et l’envie folle de vivre, la vie n’est pas belle mais elle pourrait l’être, tellement. Si tu ne comprends pas ce paradoxe, comment pourrais-tu comprendre quelque chose à quoi que ce soit ?

El pañuelito blanco
que te ofrecí,
bordado con mi pelo,
fue para ti ;
lo has despreciado
y en llanto empapado
lo tengo ante mí.

 — Quand ressort de toi ce qu’il y a de pire en toi, que tu sors et vois que c’est pire encore dehors, que fais-tu ?
— Tu rentres chez toi ?
— Tu rentres chez toi.

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9.8.18

Des jours et des jours
que tombe la bruine —
et l’homme vieillit.

Ai-je besoin de tout comprendre ? Je comprends la poésie du moine errant. Mais je ne comprends pas la méditation assise. Je comprends l’oisiveté inventive. Mais je ne comprends pas la contemplation. Je ne crois pas que j’aie besoin de tout comprendre. Simplement, de prendre ce dont j’ai besoin.

Ce que le maître n’aime pas : la calligraphie de calligraphe, la poésie de poète, la cuisine de cuisinier.

Toute illumination est pour moitié négative. Elle prend la forme : Toute ma vie, j’ai vécu dans l’erreur. Si seulement j’avais su que… Mais c’est cette négativité qui la rend possible. Si j’avais su dès le début que…, je n’aurais jamais rien découvert. Tout le prix de l’illumination est dans la découverte.

poisson
mon frère
dans ton aquarium

Couru 11 km.

Ces six derniers jours, j’ai écrit six contes, ou histoires, ou je ne sais pas trop quoi, mais pas nouvelles, j’ai horreur de ce mot, nouvelles, on dirait des pommes de terre. Je crois que sous le titre du Feu est la flamme du feu, il y a écrit nouvelles. Pour que le livre ne se perde pas dans les librairies. Comme des Monstres littéraires qui s’était retrouvé à la FNAC Montparnasse dans le rayon de critique littéraire ou le Voyage sur un fantôme que Danièle Robert avait vu dans le rayon guide de voyages d’une librairie. Six contes en six jours, c’est à la fois idiot et indispensable, parce que je me demande bien comment je peux avoir six idées en six jours (mais il faut croire que c’est possible) et parce que je sais que j’avais besoin d’écrire des histoires, un texte cohérent qui fonctionne en lui-même, comme une improvisation. Six textes en six jours : la porte bleue / on cherche la lune dans la nuit noire / la vie dans les bois / i’m the future / notes pour une théorie de la catastrophe individuelle / vadim blanc. Et le septième jour, j’aurai fait comme le grand autre.

Sentier. Littoral. Mer. Nuages.

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Vadim Blanc

Je l’ai rencontré quand je vivais encore à Paris. Un mercredi après-midi au tout début du printemps. Je me souviens bien du jour parce que le quartier venait d’être bouclé pour la troisième fois en un peu plus d’un mois à peine. Je n’avais pas fait attention, en fait je m’en foutais un peu, mais toujours est-il que je m’étais retrouvé coincé, impossible de rentrer chez moi. J’avais bien essayé de négocier avec les flics, mais j’avais très vite compris que ce n’était pas le moment, ils étaient sur les dents, si j’avais insisté un peu plus, je me serais sans doute fait tabasser, et ce n’était pas franchement mon truc, ça ne l’est toujours pas, d’ailleurs. Même après tout ce qu’il s’est passé. Donc, je ne pouvais pas rentrer chez moi et j’avais tourné un peu dans les alentours en essayant de trouver un endroit calme où passer le temps. C’était un ancien cinéma. J’étais passé devant une ou deux fois avant, mais je n’étais jamais entré. Là, comme je n’avais rien d’autre à faire, et que j’avais toujours été intrigué par le style asiatique un peu décalé, pas franchement orientaliste, plutôt clin d’œil raté, ce qui faisait tout l’intérêt de l’endroit, en fait, un intérêt plus éthique qu’esthétique, si ça veut dire quelque chose. Bref, je m’étais dit que comme je n’avais rien de mieux à faire, je pouvais passer l’après-midi là, en attendant que les choses se calment et que je puisse rentrer chez moi. Il y avait une cour à l’intérieur. Que du béton. Pas un arbre. Brut, quoi. Avec des chaises en métal noir et en bois, les tables pareils, et un vieux zinc qui avait dû être récupéré d’un bar qui avait dû mettre la clef sur la porte et être installé là pour planter le décor. Complètement décalé, mais encore une fois, c’était clairement ça, le truc de l’endroit. Il n’y avait personne. Je me suis assis au comptoir et j’ai commandé un verre. Un whisky japonais, je crois. Ou un demi. Je ne sais plus. Je ne crois pas que ça ait la moindre importance. Si ? Bon. J’ai bu mon verre et il est venu s’asseoir à côté de moi. Il m’a demandé ce que je faisais là, mais pas du tout sur un ton inquisiteur, simplement pour faire la conversation, du genre pour savoir si l’autre est là pour les mêmes raisons que toi, ce qui paraît plutôt normal. Enfin, moi, j’ai trouvé ça normal. Et donc je lui ai répondu et nous nous sommes mis à parler de tout et de rien. Est-ce que c’est à ce moment-là que j’ai appris qu’il faisait partie des mouvances ? Mais non, pas du tout. Cette fois-là, nous avons parlé de tout et de rien. Comme deux personnes qui discutent en buvant un verre au comptoir. Et puis, de toute façon, même après, ce n’était pas ça, vraiment, le sujet de conversation principal entre nous. Ça l’a été, oui, surtout, à la fin. Mais, en fait, même quand je l’ai appris, après, enfin, même quand je l’ai compris, ce n’était pas ça le sujet. Nous étions devenus amis et il y a plein de choses qu’on tolère chez ses amis que l’on désapprouve ou condamne chez d’autres. Et puis, les choses n’étaient pas comme ça. Quand, un peu avant, on avait célébré mai 68 en France, on avait vu débarquer sur les plateaux de télé tout un tas de vieux cons qui expliquaient à des gens qui s’en foutaient finalement pas mal de savoir ce qu’ils avaient bien pu faire cinquante ans plus tôt que ce qu’ils avaient vécu, c’était génial, mais que ce n’était pas pour nous. Des soi-disant libertaires qui étaient pires que les pires des fascistes parce que leur discours avait l’air de dire j’ai tout vu, j’ai tout fait, j’ai cassé du bourgeois, la révolution, ça ne sert à rien, le capitalisme, c’est la seule organisation du monde possible, fermez-la et rester au chaud chez vous sinon vous allez en prendre plein la gueule. Et ils avaient raison. Les mouvances l’avaient bien compris. Elles se sont battues contre ça. Le défaitisme généralisé. La grande peur joyeuse. Alors que, tout le monde le sait, de joie, dans un monde comme celui-là, il n’y en a pas, il ne peut pas y en avoir. Ce qu’on a appelé les mouvances, même si elles ne sont jamais nommées elles-mêmes, elles, elles étaient purement dans une logique destructive. Même pas nécessairement violente. Je sais qu’ils ont souvent été violents, mais ça n’avait rien à voir avec les black blocs, par exemple, la violence arrivait toujours en fin de compte, pas comme un mode d’action, plutôt comme la conséquence que l’on tire après avoir fait le constat d’un échec. Comme si la violence était trop une façon d’agir. Ce n’est pas clair, la façon dont je m’exprime, mais ce que je veux dire, c’est que dans une logique destructive, même la violence a quelque chose de constructif, ce n’est jamais une fin en soi de casser des vitrines dans une manif, on veut faire entendre quelque chose, le capitalisme, c’est le mal, grosso modo. Dans une logique destructive, un message, c’est déjà trop. C’était plus noir que ça, encore. Surtout pas révolutionnaire. Enfin, c’est ce que j’ai compris de ce que me disait Vadim. Parfois, ce n’était pas évident de comprendre où il voulait en venir. J’avais l’impression que c’était un exercice de politique et d’éthique négatives. Un peu comme la théologie négative. Vous savez, comme Dieu dépasse infiniment notre entendement, nous ne pouvons pas en parler, nous ne pouvons pas dire ce qu’il est, le seul moyen que nous ayons à notre disposition pour tenter le cerner, de le définir, c’est de procéder par la négative, de dire ce qu’il n’est pas. Aujourd’hui, aussi, quand j’en parle, je me rends compte qu’il était un peu marginal au sein même des mouvances. On en a fait un maître à penser, mais c’est plutôt à cause de la fin symbolique. Parce que, moi, l’impression que j’avais, c’était qu’il n’était pas le chef, mais une sorte de menace permanente au sein des mouvances. Le truc, vous voyez, c’est qu’il y avait toujours un doute chez lui. Dans les mouvances, le doute a été soigneusement éradiqué. Comme dans tous les mouvements politiques, idéologiques, d’ailleurs, on traque le doute et les sceptiques. Il faut éradiquer le doute à la racine. Le problème qu’il a rencontré avec les autres, c’était qu’il était fondamentalement sceptique. Jusqu’à la paralysie quelquefois. Les autres n’étaient pas comme ça. Je le sais parce que j’en ai rencontré certains. Une fois, l’un d’entre eux a débarqué chez lui. J’ai oublié son nom. Un grand Noir. Comment vous dites ? Oui, c’est ça. Ça me revient. C’était complètement fou de les entendre parler entre eux. Ils parlaient librement devant moi. Peut-être parce qu’ils pensaient que j’étais à des années lumières de représenter une menace. Ce qui était vrai. Personne ne savait que j’étais suivi. Évidemment. Sinon, je n’aurais plus accepté de le rencontrer. C’était un ami, avant tout. Jamais je n’aurais voulu lui faire courir le moindre risque. Fou ? Ah oui, c’était fou parce que c’était à la fois très violent et très froid. Les autres, je le sentais, et je sais qu’il le savait lui aussi, les autres ne maîtrisaient pas tout. C’était un peu du recyclé, leurs idées. Un peu de tout pour donner l’impression qu’il y avait un réel fondement, mais s’il n’avait pas été là, ils n’auraient jamais réussi à articuler leur courant. Jamais. Très froid et très violent. Comme s’il fallait toujours que tout soit sur le point de s’effondrer. Maintenant, on le sait. Bien sûr. Mais à l’époque, ce n’était pas clair du tout. Tout était si confus. Tout était effectivement sur le point de s’effondrer. Mais, à l’époque, ce n’était pas encore sensible. Mais, eux, malgré leur côté amateur, ils avaient clairement perçu ce trait de l’époque, et ils se comportaient comme si ça pouvait se produire à tout moment, à chaque instant. Une autre fois, à une soirée, j’ai vu Maria. Je ne sais pas, on aurait dit une star du cinéma, elle était trop belle, si belle que c’en était ridicule. C’était une affiche de film à elle toute seule. Mais c’était la plus dure d’entre eux. Elle était terrible. La violence pure de la fin, l’explosion de rage noire et glaciale, implacable, la haine incorruptible, c’était elle. Non, je ne me fais pas d’illusions, je suis lucide, je sais parfaitement que c’est ce qu’il désirait, qu’il avait besoin de le prendre chez quelqu’un d’autre comme pour se convaincre que c’était réel. S’il l’avait laissé sortir uniquement de lui, il aurait encore douté, il serait resté inactif comme il l’avait été avant qu’elle n’entre en jeu. Mais avec elle, ça devenait vrai. Ça venait de l’extérieur. C’est ce qu’il disait. Un soir, juste avant la fin, nous en avons parlé. J’ai essayé de lui faire entendre ce que j’en pensais. Qu’il était trop intelligent pour ça. Mais il avait déjà renoncé à l’intelligence. Il fallait en finir avec le concept. C’est une drôle d’idée. L’annulation de l’intelligence. Comme si l’abstraction était trop belle pour le monde. Qu’il fallait la salir avec l’action brute, dure, violente, méchante, terrible. Enfin, donc, je lui avais parlé de ses doutes. Et il ne les avait pas dépassés. Il avait renoncé à les formuler. Nous avons parlé pendant quatre ou cinq heures. Et c’était comme tourner en rond sans raison. C’était toujours les mêmes phrases qui revenaient. J’ai eu l’impression que j’allais être malade, pris dans une spirale sans échos. C’est très difficile à exprimer. Surtout maintenant, si longtemps après. Mais c’est l’impression qui me revient une spirale sans écho, du carrelage, comme les reverbs dans la musique des années 1980, mais poussées à l’extrême, un genre de revivalisme tragique. À ce moment, j’ai compris que toute une partie de la population haïssait ce qu’on appele l’ironie, l’humour, la possibilité d’avoir l’identité que l’on voulait, qu’il fallait que les choses soient égales à elle-même, qu’un x soit un x. C’est terrible quand ce genre de phénomènes historiques se produisent parce que c’est alors que la bêtise triomphe. Et la bêtise n’est pas toujours molle et comique comme quand on la voit du dehors. Parfois, elle est si grande qu’elle enveloppe toute une époque. Et elle se fait dure et méchante. Tranchante. L’explosion de la fin est une réaction contre l’époque. Mais une réaction équivalente. Comme s’il avait fallu déployer une énergie équivalente en un instant pour éteindre la bêtise. Pas le grand soir. Le point noir qui avale la bêtise du monde. C’est affreusement christique. Je n’en avais pas conscience à l’époque. Mais je ne pouvais pas en avoir conscience. Je ne l’ai plus revu après. La dernière fois, celle dont je viens de vous parler, c’était deux ou trois mois avant. Une semaine avant, oui, c’est à ce moment-là que j’ai été arrêté. Mais je n’avais rien à dire. Ils m’ont quand même gardé une semaine. Mais j’avais encore moins de choses à dire qu’aujourd’hui. Par fidélité et par ignorance. Une grande partie de ce que je peux dire à présent est une reconstruction, avec aussi des éléments auxquels j’ai eu accès plus tard. Je n’ai rien dit parce que je n’avais rien à dire. Un point, c’est tout. Non, c’est faux. Je sais qu’on a prétendu que je les avais dénoncés, mais ce n’est pas vrai. Je ne savais rien. Tout s’est organisé dans les deux derniers mois. Et moi, je ne l’ai pas revu pendant tout ce temps. Je n’étais pas lâche. Je n’avais rien à faire avec eux. S’il ne s’était agi que de lui, les choses auraient peut-être été différentes. Mais surtout, il ne se serait rien produit. Rien. Oui, c’est vrai. Je n’ai jamais condamné. Mais écoutez-moi bien, je ne condamnerai jamais. D’abord, parce que ce n’est pas à moi de le faire. Je n’ai jamais été solidaire de la mouvance. Et puis, peut-on vraiment désapprouver ? La violence est condamnable en soi. C’est indiscutable. Mais qui produit la violence ? Qui est à l’origine de la violence ? Ce ne sont pas des questions qu’on nous autorise à poser. Aujourd’hui, encore, je risque d’avoir des ennuis simplement parce que je vous accorde cet entretien et que je pose cette question. Mais ça m’est égal. Je dis simplement la vérité. On peut me prendre l’autre œil, je ne verrai plus rien. Ce sera peut-être mieux. Mais ces questions sont pertinentes. Toujours aussi pertinentes. Nous sommes dans l’obligation de les poser. Pas de condamner. Je ne suis pas un juge. Je suis un simple individu. C’est toute la différence. Je ne m’appuie sur aucun pouvoir. C’est ce qu’il voulait dire. Si nous ne nous adossions à aucun pouvoir, nous pourrions être libres. Mais c’est effrayant. Or nous voulons être rassurés. La vraie question qu’il faut se poser, c’est celle-ci : sommes-nous rassurés ? Je ne le crois pas.

7.8.18

Ce soir, il pleut.

Couru dix kilomètres. Ça monte, ça descend. Toujours l’impression que le vent souffle en sens inverse de ta direction. Ce qui est impossible quand tu vas et viens. Est-ce vraiment impossible ? Pourquoi pas ? Le vent tourne, comme on dit. Mais c’est une expression. Ah oui.

On peut facilement se prendre pour quelqu’un d’autre qu’on n’est pas. Le problème, c’est qu’il faut à la fois savoir se prendre pour quelqu’un d’autre et ne jamais se prendre pour quelqu’un d’autre. Il faut savoir se prendre pour quelqu’un d’autre sinon on ne ferait jamais rien, on se contenterait de ce avec quoi on est né, et on se contenterait de mourir — le nobliau — et il ne faut jamais se prendre pour quelqu’un sinon on devient quelqu’un de faux et d’abject — le parvenu. Il ne faut jamais s’accepter comme on est. Ce qui pousse toujours ailleurs. Même la recherche du corps parfait doit être mise à sac.

Destruction de la destruction.

Après avoir couru, je me suis douché, habillé, et je me suis assis à la table de la cuisine pour écrire cette entrée de journal. 6644 signes espaces compris plus tard, j’avais écrit des notes pour une théorie de la catastrophe individuelle. Quoi ? Oh, une sombre histoire de raté.

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Notes pour une théorie de la catastrophe individuelle

Un peu comme un suicide, son ratage, il ne faut pas le rater. Il faut réussir son échec, sa catastrophe individuelle, ne pas se contenter d’un peu. La conscience d’être un x raté n’est pas suffisante parce qu’on peut parfaitement être un x raté tout en étant — en même temps ­— un y réussi, être un raté d’un certain point de vue et ne pas l’être d’un autre. Encore faut-il être animé, s’élancer vers le néant, ne pas être modeste, mais généreux. Tout le monde ne peut pas être un raté, il faut avoir renoncé à tout espoir, épouser pleinement le destin du rien, accepter que sa vie soit tout entière un hommage au néant qui n’attend plus que son achèvement. Il faut avoir épuisé toute ressource vitale, ou mieux : n’en avoir jamais eu. Un tel être admirable que personne n’admire n’est-il pas grandiose, et microscopique ? Et si rare en réalité. Si rare que l’on peut se demander s’il a jamais existé un être parfaitement raté. Si ceux que nous appelons ainsi ne sont pas, en fait, de vulgaires petits joueurs. Et si, quand nous nous considérons nous-mêmes comme raté, ce n’est pas simplement que nous éprouvons un peu de peine, pleurons sur notre espoir déçu. Personne ne peut être un raté. Le pur raté devrait avoir une place dans le panthéon mythologique aux côtés du héros et du saint. Pourquoi ne s’y tient-il pas ? Parce que, à son sujet, il n’y a rien à raconter. Sa légende est une page blanche. On n’écrit pas sur une tombe Ci-gît dégun. Pourtant, ai-je en vie d’ajouter, pourtant, le raté est une pointe extrême de l’humanité au regard de laquelle les existences banales et confuses que nous menons chacun de notre côté apparaissent débiles, dérisoires, et décevantes. Son destin est extraordinaire par en-dessous, par soustraction, ce qui implique que l’on ne s’en aperçoit pas. Quand on le croiserait, on ne l’éviterait même pas, on ne prendrait pas cette peine, personne ne le verrait. Il faudrait pour qu’il surnage qu’il s’affirme et nous livre son propre récit, ce qui, à l’évidence, est impossible. Il faut faire un effort intellectuel, se livrer à une expérience de pensée, plonger dans les labyrinthes de la fiction, radicaliser le possibilisme pour tâcher de se représenter un tel individu. La page blanche, en effet, le grand vide, pur, absolu, le trou, le vrai négatif échappe à la pensée qui cherche toujours à remplir les vides, boucher les trous. Positiver. Horrible manie. Pour avoir une idée du raté, il faut peut-être tenter de concevoir quelqu’un qui serait né non-né, une contradiction dans les termes qui aurait échappé au principe du tiers-exclu et vivoterait depuis le jour qu’il y serait parvenu dans un éther d’indétermination où il n’accomplirait jamais rien. On le voit, un tel être confine à l’impossible. Comme le saint. Comme le héros. Or, s’il est absent de notre panthéon, c’est que personne n’ose regarder cet abîme obscur et humide de l’indéterminé. Quand la physique s’y risque, elle prend pour images des figures rassurantes, tel un chat, qu’elle torture peut-être, mais devant lesquelles on ne tremble pas. C’est qu’elle ne prend pas au sérieux le principe du tiers-exclu. Elle regarde ailleurs. Et il est vrai que son regard porte loin. Le raté fixe nos yeux sur le trou sombre autour duquel nous tournons et dont nous nous efforçons de nous écarter. Non qu’il nous attire. C’est pire : il nous aspire. Chaque génération s’efforce, animée par la peur d’y sombrer, de s’élever au-dessus de la précédente. Toutes, néanmoins, sont hantées par ce personnage sans épaisseur, sans profondeur, étique, cette absence moite, cette soustraction ontologique. Le raté, ne le dit-on pas « moins que rien » ? Qu’est-ce que moins que rien ? Qu’est-ce qui est moins que rien ? Rien. Le raté n’est pas moins que le rien — il n’y a rien de moins que le rien —, il est le celui qui enlève, retire, soustrait. Si abstrait soit-il — mais comment donner un sens concret à ce qui, précisément, défie le concret ? —, il faut essayer de se figurer le raté comme le soustracteur universel. Le raté est celui qui enlève toujours quelque chose. Moins que moins que rien, il est moins que tout. À tout, il soustrait quelque chose. Afin de tout retirer, et qu’il ne reste rien. Le saint et le héros édifient. C’est pour cette raison que nous les admirons. Nous admirons le saint et le héros à proportion de notre faiblesse. Le saint et le héros nous rassurent. Ils nous autorisent à être médiocres, ils nous accordent un peu de non-être, un peu de paix dans le néant : nous avons le droit d’être nuls puisqu’ils existent. Leur sacrifice, leur exploit, leur grandeur, leur compassion, leur passion infinie nous rédiment. Le raté ne nous accorde nul apaisement. Il est l’antithèse de l’apaisement. Il est la négation de la paix. À son idée, nous nous perdons dans des étangs sombres de transpiration, des marécages de sueurs froides, des sables mouvants où tout nous tire vers le fond, au plus profond de ce trou froid où nous voyons bien que nous avons perdu notre âme. Parce que nous n’en avons jamais eu. Paradoxalement, le raté qui tend pourtant à une certaine platitude — pour être purement et simplement raté, ne faudrait-il pas ne rien faire du tout ? —, le raté s’accompagne d’une agitation permanente. Si nous nous arrêtons, ne risquons-nous pas de devenir comme lui ? De lui ressembler tant qu’on pourrait nous prendre pour lui ? Lui qui n’a pas de visage, pas d’identité, n’existe que comme ultime dissolution de l’identité — il faut avoir fait quelque chose pour être quelqu’un — et nous tire à lui, nous aspire, ai-je dit, dans son inclusion du tiers-exclu. Qu’elle est belle, serions-nous tentés de dire, qu’elle est belle, cette figure du raté. Si seulement elle existait. La dissolution ultime de l’identité est comme l’infini, chaque pas que nous faisons dans sa direction nous en rapproche et nous en éloigne. C’est et ce n’est pas. C’est et ce n’est pas voué à l’échec. Oh, bien sûr, formulé ainsi, nous imaginons se dessiner quelque silhouette sublime. Mais c’est notre âme romantique qui s’exprime alors dans nos figurations. Le raté n’est pas magnifique. Et s’il l’est, il ne l’est pas. Puisqu’il doit échouer. Et échouer à échouer. Et échouer à échouer à échouer. Soustraire et tendre vers l’infini. Mais l’infini ne va-t-il pas dans les deux sens ? +∞ et -∞. Le saint et le héros incarnent l’infini positif. Le raté, quant à lui, n’incarne rien. Ou s’il le fait, il le défait simultanément. S’il incarne, il décharne en même temps. -∞, c’est le sens du raté. Par lequel, l’univers s’équilibre entre deux extrêmes. Deux extrêmes entre lesquels nous traînons. Nous, qui finissons toujours par rater notre ratage.

6.8.18

L’art du paysage s’accomplit pleinement, pour ainsi dire, se réalise, pour ainsi dire aussi, dans un monde où la nature n’existe pas. Le jardinier-théoricien devient le nouveau messie.

Évidemment, dans un monde comme celui-là, c’est-à-dire : dans un monde comme celui-ci, partir vivre dans les bois n’a plus rien d’une expérience. C’est une parodie (d’une parodie d’une parodie, etc. ad inf.).

Si un dénommé Jérôme Orsini recevait un mail d’une éditrice lui disant que, malgré une écriture d’une grande maîtrise, elle n’a pas accroché au propos, que ferait-il ? Se suiciderait-il ? Ou bien changerait-il plus modestement de propos ?

Pauvre Jérôme Orsini. Heureusement que je ne suis pas lui.

C’est ce que j’aime avec ce journal qui n’en est pas un, qu’il puisse être perturbé à tout moment. Comme le mail de l’éditrice que je viens de recevoir et que j’ai lu alors que je pensais à tout autre chose (les lignes qui précèdent en apportent la preuve). Qu’il puisse être perturbé à tout moment, et qu’il le soit, comme la vie, et qu’il enregistre ses perturbations en plus de mes idées, mes émotions, mes sentiments, mes envies, blablabla, un sismographe total.

Celui que je suis — enfin, celui que je crois être —, Jérôme Orsoni — je crois l’être parce que c’est écrit sur mes papiers d’identité — apprécie comme tout le monde le travail de Gilles Clément. Et a écrit aujourd’hui un quatrième conte en quatre jour. I’M THE FUTURE. Mais ça n’a rien à voir avec Gilles Clément.

C’est drôle, enfin moi je trouve ça drôle, je veux dire j’accroche complètement à mon propos, c’est drôle, mais la dernière partie de La vie sociale est signée Jérôme Orsini. Ce qui fait donc de cet étranger le narrateur du roman.

Mais qui est Jérôme Orsoni ? Depuis que maman est morte, Dieu seul le sait.

Le clafoutis aux mûres sauvages de Nelly.

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