Si tu pouvais te tenir tranquille sans rien faire du tout, tu crois que ça irait mieux ? Je ne sais pas. À vrai dire, je ne sais même pas si c’est une bonne question, si c’est la question qu’il convient de poser. Et puis, c’est quoi ça, ça ? La vie ? Oui, je suppose que c’est la vie. Alors la vie ne supporte pas le repos. Il se passe toujours quelque chose. Même quand tu ne fais rien, quand tu crois ne rien faire du tout, il se passe quand même quelque chose. Tout ce que tu pourrais espérer, toi, dès lors, ce serait te tenir suffisamment au repos pour laisser la vie avoir lieu sans toi et être là quand même, mais sans interférer, pour le dire ainsi, sans rien déranger des événements de la vie qui ont toujours lieu. C’est ce vers quoi nous tendons tous, un jour ou l’autre, non ? Quitter le schème. Sortir de soi, sortir du monde, et voir comment c’est quand on n’y est pas. Sauf que c’est impossible, tu ne peux pas quitter la scène. Le schème, c’est toi. C’est toi qui le fais fonctionner, en sorte qu’au mieux tu te fais des idées, des illusions, tu as l’impression que ce sont ces illusions qui te font vivre, te permettent te tenir, parce que tu ne sais pas que ce sont des illusions, alors qu’en fait elles interfèrent avec le fonctionnement du schème qui, dès lors, se met à dérailler, tout est déformer. Et si je me tenais tranquille quelques minutes de plus, si je disparaissais sans laisser de traces, si je passais inaperçu dans le flux des choses qui coulent et couleraient mieux sans moi, l’homme est un prédateur, le mâle surtout, il faut qu’il disparaisse à tout jamais. Pourquoi pas ? Après tout, ce n’est peut-être pas une mauvaise idée. S’il y avait moins de monde sur terre, ce serait un endroit plus agréable. Mais c’est rarement en ce sens que les gens entendent la notion de disparition. Pour eux, disparaître, c’est avant tout raconter qu’on disparaît. Le faire savoir. Si tu disparais en silence, la disparition en tant que telle n’a aucun intérêt. Pour que la disparition en vaille la peine, il faut encore que l’on t’admire. Aussi, s’agit-il moins de disparaître que d’apparaître disparaissant, présenter le spectacle de l’effacement, camper la stance monacale du retrait, tout en se faisant admirer. Oh, je sais, je sais que je ne suis qu’un petit moraliste. Je sais que personne ne m’entend — si l’on m’avait entendu, j’en aurais eu vent, non ? —, mais tant pis. Ce n’est pas une raison suffisante pour arrêter. Voyez-vous, j’ai longtemps cherché des raisons valables d’arrêter. De tout arrêter. Parce que, pour être parfaitement honnête, parler tout seul ou dans le vide, eh bien, c’est limité. On parle à haute voix et les répliques que l’on perçoit en retour ne sont jamais que l’écho de sa propre voix. On pourrait fatiguer. Pas moi. Enfin, oui, je fatigue, comme tout le monde, je veux dire : comme quelqu’un qui parlerait à quelqu’un d’autre qui lui répondrait et ainsi de suite, mais même si ce n’est pas mon cas, je ne peux pas m’arrêter. Parfois, je caresse le rêve de pouvoir m’arrêter quand je veux. De commencer quelque chose, d’avancer, et puis de me dire, au bout d’un petit moment, quand je vois que ce n’est pas trop mal, c’est bon, j’en suis venu à bout. Mais à bout de quoi ? Je ne sais pas. Il n’y a pas de bout du tout. Ce n’est même pas qu’il existe, mais qu’on n’y parvient pas, au bout. Pas même qu’il existe, mais qu’on ne peut pas l’atteindre, que par essence il reste hors de portée, le bout. Non. Ça n’en finit jamais. J’imagine que c’est pour cette raison que tu peux avoir la sensation, souvent, de tourner en rond. Et c’est peut-être vrai. On ne peut pas vraiment savoir. Et même si l’on savait, peut-être aurait-on encore des doutes. C’est infini. En fait, quand on y pense, le seul réel écueil, ce n’est pas la fatigue, qui finit toujours par passer, mais l’épuisement. Non qu’on n’en puisse plus, mais qu’on ait épuisé ses ressources propres et qu’il ne reste plus rien, qu’un pantomime passablement ridicule, un singe qui ignore ses propres simagrées, un perroquet qui radote, un enregistreur cassé, un robot qui débloque, une intelligence artificielle. Tout cela, je fais un geste ample de la main pour souligner mon propos, tout cela constitue mon époque. Il faut que j’en aie conscience. Je ne peux pas y échapper. Je ne peux pas faire comme si je n’étais pas contaminé par le virus de l’épuisement, la maladie du copiste ignorant. Au contraire, il faut que je m’imprègne de cette atmosphère. C’est à force de la rejeter, de lui nier toute réalité, alors même qu’elle est là, imposante et obèse, qu’on finit par en devenir le jouet. Petit moraliste. Oui, je sais, je n’ai aucun doute à ce sujet. Je ne suis pas niais. Tout ce que je fais, je fais un geste plus serré, concentré sur lui-même, pour souligner mon propos, achoppe sur l’indifférence, qui réduit l’idée même de l’entreprise à néant. Mais je ne peux pas m’arrêter. Non je ne peux pas m’arrêter. Quitte à me répéter. Mais ça n’a jamais deux fois le même sens. Il y a toujours un contexte différent. On n’y comprend rien ? Peut-être. Peut-être. Je sais. Mais on ne peut pas toujours discuter. Il faut monologuer quelquefois. Quitte à divaguer. Quitte à divaguer, oui. Laisser les phrases couler d’elles-mêmes. Sans source. Comme ça. Tout simplement. Allongé par terre, comme je le suis en ce moment, dans ce grenier aménagé où je viens de trouver un peu de calme, pas de repos, un peu de silence pour laisser mes idées aller où elles les veulent, étoiles filantes, significations fuyantes. Se confondre avec les phrases. Un peu comme l’on parvient, quand le climat est bon, à se confondre avec une certaine ligne musicale. Mais n’est-ce pas une façon de disparaître ? Tu crois ? Je ne sais pas ce que j’en pense, moi. Je n’avais jamais vu les choses comme ça. Mais maintenant que tu me le dis, je me dis pourquoi pas ? Ce serait disparaître en agissant. Pourquoi pas ? C’est tout ? Oui, c’est tout. Je ne suis pas là pour vendre du rêve. Je ne propose de méthode miracle pour reprendre possession et contrôle de sa vie. Je ne donne pas de conseils. Si je ne suis qu’un petit moraliste — ne te trompe pas sur le sens du mot conte —, je suis un moraliste à fond. Je ne suis pas là pour te rassurer. Celui qui t’aime vraiment, celui-là ne veut pas que tu sois rassuré. Il veut que tu sois angoissé. Mais pas pétrifié d’angoisse, non. Il n’y a que ceux qui te détestent, te méprisent, qui veulent que tu sois apaisé. Ils ont tout intérêt à ce que tu le sois et qu’eux ne le soient pas, qui fabriquent ton apaisement, ton contentement, te laissent découvrir ton identité minoritaire profonde. Je ne veux pas que tu sois rassuré. Je ne veux pas que tu sois pétrifié d’angoisse. Il faut que tu sois à ce point effrayé par la vie, que tu ne puisses plus connaître de repos. Il faut que l’urgence du sens de la vie t’apparaisse dans toute sa violence, insomnie permanente. Si tu penses avoir réussi ta vie, c’est que tu l’as ratée. Si tu penses avoir raté ta vie, tu ne l’as pas forcément réussie. C’est peut-être vrai. Tout à l’heure, en roulant en voiture, nous sommes passés devant une maison d’où sortait un type. Comme il y avait un STOP devant sa maison, je me suis arrêté et j’ai pu l’observer quelques instants. Je ne crois pas qu’il souffrait d’un quelconque handicap, mais il avait quand même l’air franchement débile. Et laid. Mais pas la laideur monstrueuse, malade, pas une laideur qui saisit, méduse, non, la laideur banale, la laideur de tout le monde, une laideur qui respire la bonne santé, même s’il avait l’air un peu détraqué, je crois qu’il pourrait vivre jusqu’à ses quatre-vingts ans passés. Il était brun, mal coiffé, pas propre, mais pas sale non plus, ce n’était pas une question d’hygiène, c’était son corps qui était comme ça, qui avait l’air manqué, il portait des lunettes comme on en voit dans les pubs à la télé, où des stars vendent des merdes bon marché en te faisant croire qu’elles les portent au festival de Cannes, tu vois le genre. Il avait un jean, des baskets, l’uniforme, quoi. Mais surtout, il portait un tee-shirt noir. Rien d’extravagant, tu crois ? Dessus, tu sais ce qu’il y avait écrit dessus ? Dessus, il y avait écrit en grosses capitales d’imprimerie blanches : I’M THE FUTURE. Je l’ai regardé un instant de plus et puis j’ai appuyé sur l’accélérateur pour lui échapper, échapper à son regard que je venais de croiser. Je crois qu’il avait vu que je le regardais et devait s’imaginer que je m’intéressais à lui. Ce qui, en un sens, était vrai. En fait, je voulais surtout échapper à la vérité. Qu’il n’était pas l’avenir, non, qu’il était le future. V. O. En américain dans le texte. Cette forme de vie-là qui, au fin fond du Finistère, qui est un trou du cul tout rond de la France, laquelle France est déjà un tout du cul tout rond de la terre, et caetera, tu vois où je veux en venir, que cette forme de vie-là porte un tee-shirt noir sur lequel il y a écrit en américain I’M THE FUTURE, pas JE SUIS L’AVENIR, parce qu’avoir JE SUIS L’AVENIR écrit sur son tee-shirt, ce serait kitsch, bon pour les Journées Mondiales de la Jeunesse, mais pas I’M THE FUTURE, qui est méta-kitsch et passe totalement inaperçu aux yeux de celui qui porte un tel tee-shirt, méta-kitsch parce que c’est du kitsch exponentiel, I’M THE FUTURE est une proposition qui porte sur la nature du kitsch de ne pouvoir s’exprimer dans une langue parfaitement intelligible, mais vaguement confuse pour donner du plaisir, faire jouir celui qui exprime la proposition, cette forme de vie-là, c’est le présent. Et c’était le conte numéro 4.
5.8.18
Ne faire des choses que pour avoir d’autres choses à écrire. Comme pour faire de la vie un roman d’aventures. Quand même ce serait un roman d’aventures délirant et bizarre, un roman d’aventures sans péripéties réelles et avec un protagoniste à moitié fou.
Trois contes en trois jours. Mais pas comme une logomanie. Comme quelque chose qui attendait d’être mis à jour depuis longtemps. Des contes qui se suivent. S’enchaînent. Une cohérence narrative qui n’est pas donnée, prédonnée, comme un roman du pauvre, mais s’invente au fur et à mesure. Je pourrais très bien ne plus jamais m’arrêter. Ou bien arrêter définitivement d’écrire dès demain.
Amor fati, cela ne veut-il pas dire aimer la contingence ? Qui précisément est impossible ou quasi à aimer parce qu’on n’y est pour rien, qu’elle nous échappe. Une histoire d’enfant à qui on arrache les cheveux parce qu’il passe en courant et nous échappe. Bon à aller se faire voir chez les Grecs.
Pourquoi n’irait-on pas vivre dans les bois ?

La vie dans les bois
Non mais, en fait, s’il y a des écrivains ratés, il y a aussi des écrivains réussis. Illumination ! Des qui font tout ce que l’on attend d’eux, avec une sorte de perfection qui leur permet d’éviter toutes les embûches, tous les échecs, les écueils, mais pas les écuelles, la beurette parfaitement intégrée qui donne une bonne image de la femme musulmane, le bon exemple à suivre pour toutes les petites comme elles, sauf qu’elles, évidemment, ne sont pas comme elle, qui n’a pas besoin de s’intégrer, fille de diplomates, ou bien encore l’intellectuel juif qui met tous les maux de la terre, et surtout de la France, parce que la terre, en fait, il n’en a rien à foutre, sur le dos des Arabes parce que, de toute façon, ils sont en retard dans l’histoire, ou alors le bon blanc comme du jambon qui dit pareil mais qui, si on lui demandait, dirait que, quand même, c’est un peu de la faute des Juifs aussi, mais il ne le dit pas, non, s’il le disait, il finirait raté et ça, pour un écrivain réussi, c’est une source d’angoisse infinie. Et j’en passe. J’en oublie. Il fait chaud, hein ? Enfin, c’est ce que je me suis dit après être allé courir. À vrai dire (dans tout ce que j’écris désormais, il faut que je sois absolument honnête, je ne dois rien dissimuler, je dois tout bien mettre à plat et si ça ne peut pas être mis à plat, ce que j’ai à dire, si ça a trop de volume ou trop de profondeur, pourvu que ce ne soit jamais le cas, il faut que je sois parfaitement transparent, une fine pellicule de film plastique, pas plus, infiniment fine), je ne sais pas si on peut me prendre au sérieux. En général ? Non, je ne dirai pas en général. En particulier, plutôt. En l’occurrence, quoi. Je venais d’aller courir. Or, comme on n’arrêtait pas de le dire partout, et de l’entendre, de fait, par conséquent, je crois que je l’ai déjà évoqué, qui plus est, dans la première de ces histoires, dans le premier de ces contes, je ne sais toujours pas comment il faut que je dise, bref, il faisait chaud, mais vraiment, c’était la canicule, et jamais dans la mémoire des hommes, il n’avait fait si chaud. Dans la mémoire des hommes, peut-être, je me suis mal exprimé. Dans la mémoire des hommes, et des femmes, n’oublions pas les femmes, n’oublions personne, surtout quand on parle du climat, dans la mémoire des hommes, et des femmes, et des autres, de tous les autres, sur terre, il n’avait jamais fait si chaud. Évidemment, comme la mémoire des hommes n’est pas aussi longue que l’histoire de la terre elle-même, et que l’histoire de la terre ne va pas aussi loin que ce qui est vraiment arrivé à la terre, on ne savait pas vraiment si c’était exact de dire que, jamais, ô grand jamais, il n’avait fait si chaud, mais on le disait quand même, parce que, le plus important, ce n’était pas dire la vérité ou de dire le contraire de la vérité, ni de mentir, ni de se foutre de la gueule du monde, non, le plus important, voire l’essentiel, nous ne vivons pas à une époque où il faut avoir peur des mots, non, l’essentiel, c’était de dire quelque chose. Quoi que ce soit. Bon, il faisait chaud quoi, et moi, je ne sais pas pourquoi, pourtant, on n’arrêtait pas de le dire, de l’entendre, d’en parler, et caetera, moi, j’étais allé courir quand même. Je ne sais pas si je l’ai fait par esprit de contradiction, mais je l’ai fait, et force est de constater que j’ai eu chaud, très chaud. Aussi, je ne sais pas s’il faut prendre ce que je dis au sérieux, je suis peut-être victime d’une insolation. C’est ce que je voulais dire. Enfin, non, pas tout à fait. En courant, j’ai longé pendant un bon moment le littoral en suivant un sentier, le sentier du littoral (J’ai m’impression d’avoir déjà raconté cette histoire, mais je n’en suis pas certain, je ne sais pas d’où vient cette sensation de déjà-vu. De la canicule ? Peut-être que c’est la canicule. Disons que c’est la canicule.) et, comme il faisait chaud, j’ai eu l’impression que mes pieds s’enfonçaient dans le sol. Ce qui n’était pas possible, évidemment, parce que la terre sous mes pieds était si sèche, à cause donc de la chaleur caniculaire, que mes pieds ne pouvaient pas s’y enfoncer. Et de fait j’ai regardé mes pieds et non ils ne s’enfonçaient pas dans la terre. J’ai tellement bien regardé que j’ai failli m’écraser par terre et, pour le coup, c’est ma tête qui se serait enfoncée dedans. Littéralement. Mordre la poussière. À pleine bouche. Mais non. Mais oui, j’avais toujours l’impression de m’enfoncer. Je me suis dit, c’est bizarre, tu as l’impression de t’enfoncer dans le sol, mais tu ne t’enfonces pas dans le sol, d’où vient cette impression ? J’ai regardé autour de moi et j’ai vu que je venais de pénétrer dans la forêt qui longe le littoral. Peut-être, me suis-je dit à moi-même, peut-être est-ce la forêt qui rétrécit et me donne cette impression d’être plus près du sol, comme si je devais me tasser sur moi-même, me rapprocher du sol pour ne pas être écrasé par la forêt. J’ai tendu le bras droit droit au-dessus de ma tête et je n’ai pas réussi à toucher la cime des arbres. Preuve, ai-je pensé instantanément, preuve que la forêt ne rétrécit pas, qu’elle ne se replie ni sur elle-même ni sur moi-même. Alors quoi ? Aucune idée, me suis-je dit. Devant moi se trouvait une volée de marches que je ne me sentis pas le courage d’affronter en courant. Je décidai donc de ralentir et de franchir l’obstacle en marchant. Lâche, à n’en pas douter — les hommes sont des lâches, c’est bien connu —, mais raisonnable — tous les hommes sont raisonnables, c’est à ça qu’on les reconnaît, les femmes aussi, d’ailleurs, et tous les autres avec. Après avoir franchi le dernier degré de la volée de marches, j’étais quand même très essoufflé, et je me suis dit que j’allais ralentir, peut-être pas jusqu’à m’arrêter, mais presque, il ne s’agirait pas de tomber dans les pommes. J’ai donc ralenti et j’ai entendu une voix me dire :
— Il fait chaud, hein ?
— Carrément. Je sue comme un cochon.
C’est ce que j’ai répondu machinalement sans même me dire que c’était bizarre que quelqu’un me parle alors que, depuis une demi-heure, au moins — j’ai regardé sur l’application de mon téléphone et ça faisait un peu moins — putain de blessure narcissique —, depuis une demi-heure au moins que je courais, je n’avais encore rencontré personne. J’ai regardé autour de moi et je n’ai vu personne.
— Tu débloques, mon vieux. Le coup de chaud te guette. Si tu commences à entendre des voix, me suis-je dit à moi-même à voix haute.
— Non, vous n’entendez pas des voix.
J’ai regardé encore une fois autour de moi, mais je n’ai vu personne.
— Voilà. C’est le moment de faire demi-tour. Je vais envoyer un texto à Nelly pour lui dire que si je ne suis pas rentré dans une heure, il faudra appeler les secours.
— Non mais par ici. Par ici.
J’ai tourné la tête en direction de l’endroit d’où venait la voix et en tendant la nuque et en penchant la tête en avant comme une tortue qui sort sa tête de la carapace, fronçant les sourcils en me grattant la tête, j’ai scruté le sous-bois d’où venait la voix. Et là, je l’ai vu. C’était un petit bonhomme. Mais pas un nain ou un lutin ou rien de ces conneries qu’on trouve dans les contes pour enfants, non, juste un petit mec, quoi, habillé comme un petit mec qui vit dans les bois, quoi, une tenue militaire sans insigne de l’armée, un petit survivaliste, ai-je pensé en le regardant. Il était parfaitement normal, brun, la cinquantaine, plutôt mince, mais petit. Tout petit. Je ne sais pas, moi, dans les soixante-dix-quatre-vingt centimètres. Plus petit que Daphné, ça, c’est sûr. Décidément, elle n’est pas si petite que ça. À la naissance, on nous avait pourtant parlé d’un retard de croissance, une connasse de pédiatre, il faut croire qu’elle a bien rattrapé : elle est plus grande que les petits mecs de cinquante ans que son père croise dans la forêt, l’été dans le Finistère, quand il va courir. Bon, j’ai dit au petit mec :
— Je suis content de vous voir. J’avais peur d’avoir chopé une insolation ou un truc dans le genre.
— Il fait chaud, hein ?
— Carrément, ça tabasse. Je me disais : quel con d’être sorti par cette chaleur. La prochaine fois, je dirai à ma femme, enfin, mon épouse, je lui dirai, à mon épouse, de ne pas me laisser sortir.
— C’est la sagesse.
— Carrément. Pardon, je sais que c’est malpoli, enfin, j’imagine que ça doit l’être, mais je ne suis pas très bon pour les formes sociales de la conversation, surtout par temps de canicule, mais est-ce que je peux vous demander ce que vous faites ici ?
— Vous venez de le faire.
— Quoi ?
— Vous venez de me le demander.
— C’est une réplique de film ?
— Quoi ?
— Non, rien. Laissez tomber. Vous ne voulez pas répondre. Je comprends. Désolé. Vraiment. Je peux être lourd, quelquefois.
— Si, si. Au contraire. Je suis là pour ça. Je vis dans la forêt.
— Pardon, décidément, je suis incorrigible. Pardon, mais vous êtes là pour quoi ?
— Répondre aux questions.
— Quelles questions ?
— Toutes les questions. En l’occurrence, les vôtres.
— Putain, non, mais j’ai vraiment pris un coup de chaud, moi.
— Peut-être, mais je suis quand même là pour répondre aux questions.
— Vous êtes un genre d’elfe, c’est ça ?
— Vous avez déjà vu un elfe ?
— Non.
— C’est pour ça.
— Pour quoi ?
— Pour ça que vous me demandez si je suis un elfe. Si vous en aviez déjà vu, vous ne me le demanderiez pas, ça n’a rien à voir. Moi, je suis juste un petit mec.
— En fait, c’est ce que je pensais. Mais je n’ai pas osé vous le dire comme ça. Je me suis dit, un petit mec qui vit dans la forêt préférera sans doute qu’on pense que c’est un elfe plutôt qu’un petit mec dans la forêt.
— Non. Pas moi.
— C’est bien. Il faut assumer. C’est ce que je dis toujours. Les gens n’assument pas. Ils veulent tous être des stars, ils font semblant, ils y croient, jusqu’au jour où bam ! ils se prennent le mur de la réalité dans la gueule et là, je peux te dire que ça fait mal. Pardon, je ne parle pas comme ça d’habitude, mais il fait chaud. Vous n’auriez pas de l’eau, par hasard ?
— Non.
— Dommage. Et sinon, vous répondez à quel genre de questions ?
— Toutes.
— Et les réponses sont exactes ?
— Essayez, vous verrez.
— Je m’appelle comment ?
— Jérôme Orsoni.
— Ma femme ? Enfin, mon épouse ?
— Nelly.
— Ma fille ?
— Daphné.
— Je fais quoi dans la vie ?
— Écrivain.
— Un bon ?
— Non, un raté.
— Est-ce que ça va changer ?
— Je ne fais pas dans l’avenir.
— Comment ça ?
— Je ne prédis pas l’avenir. Je dis la vérité. C’est tout. Je ne suis pas devin. Je suis un affirmateur.
— Un quoi ?
— Un affirmateur.
— C’est quoi ça ?
— Nous sommes plus nombreux qu’on ne le croit. Les affirmateurs répondent aux questions que leur posent ceux dont ils ont l’heur de croiser le chemin.
— Et vous vivez tous dans la forêt ?
— Oui.
— En Bretagne ?
— Non. Partout dans le monde.
— Comment ça se fait que je ne vous ai jamais vus ? Vous ne sortez que par temps de canicule ?
— Exactement.
— Ouais, c’est ça, fous-toi de ma gueule, ai-je marmonné.
— Quoi ?
— Je sais que j’ai chaud et que je dois avoir l’air parfaitement ahuri, mais vous n’êtes pas obligé de vous foutre de ma gueule.
— Je ne me fous pas de votre gueule. Je suis un affirmateur. Vous m’avez croisé et, tant que vous parlerez avec moi, je répondrai à toutes vos questions. Je remplacerai vos questions par des affirmations.
— C’est ça, ouais. Encore une secte ou une connerie du genre. La fin du monde est proche. Tu vas me vendre un bracelet ou une toque de merde, un truc contre les rayons du soleil, ou je ne sais pas trop quoi.
— Tu crois vraiment que je me planquerai dans la forêt pour vendre des trucs aux gens ?
— Je ne sais pas. Avec les tarés, on ne sait jamais.
— Quoi ?
— Non, pardon, j’ai chaud. Désolé, ce n’est pas ce que je voulais dire.
— Tu m’as traité de taré, espèce de connard.
— Non, mais ne vous énervez pas.
— Je vais te défoncer la gueule, connard de Parisien !
— Ne vous énervez pas. En plus, je ne suis pas parisien.
— Ouais, c’est ça. J’ai vu le profil Airbnb de ta femme. Ne me prends pas pour un con.
— Non, mais oui, on vivait à Paris, mais on a déménagé… Attends, comment ça, le profil Airbnb de ma femme ?
— Bon. Je crois que je vais y aller.
— Tu mates ma femme sur internet, espèce de putain de pervers. C’est moi qui vais te défoncer la gueule, con de nain !
J’ai voulu me jeter sur lui, mais il a disparu derrière les buissons dans le sous-bois. J’ai bien essayé de le suivre, mais c’était plein de ronces et je me suis écorché les jambes, les mains et les avant-bras. Ça commençait même à saigner un peu. J’ai juste eu le temps de hurler :
— Ouais, c’est ça, casse-toi, con de nain ! Si je te revois, je te défonce la gueule. Je suis de Marseille, moi, enc…
Je n’ai pas eu le temps de terminer ma phrase. J’ai trébuché sur une racine et je suis tombé en arrière. Je ne me suis pas fait vraiment mal. Mais quand même, je me suis senti un peu honteux.
— Tu te rends compte un peu des conneries que tu inventes, Jérôme ? me suis-je sermonné à haute voix.
— Non mais je n’invente rien. Il était là, le petit mec en tenue militaire.
— Personne ne te croira, de toute façon.
— Ça, c’est sûr.
— Et après tu te plains d’être écrivain raté.
— Oh, c’est bon. Il faut rentrer maintenant. Il fait chaud.
4.8.18
Levé trop tôt, ce matin, pour rassurer Daphné. C’est kitsch, je sais, hmais c’est ce qu’il y a de plus beau au monde. Tant pis pour la fatigue.
Est-ce que le fait de reconnaître qu’une proposition est kitsch la rend moins kitsch ?
Je suis tenté de répondre oui, mais n’est-ce pas simplement pour me rassurer ?
Il fait encore nuit quand je commence un nouveau conte. Ou une nouvelle histoire. Je ne sais pas comment il faut dire. J’aime bien le mot conte, qui est d’usage courant en castillan, je possède par exemple les Cuentos completos de Borges, mais qui a toujours une connotation puérile en français. En français, de toute façon, tout ce qui ne s’appelle pas roman est suspect, bon pour être mis à l’index. Et encore — il faut respecter des formes, sinon, tu es illisible.
Se lever trop tôt pour écrire. N’est-ce pas cela, la solution au problème de la vie ?
Pas littéralement — c’est un comble —, mais l’activité, s’attacher à quelque chose que l’on fait soi, quelque tâche dont la dimension esthétique acquiert une valeur morale, et réciproquement.
Chercher la lune dans la nuit noire.
Samuel, qu’avant la semaine dernière je n’avais pas vu depuis plus d’un an, m’écrit pour me dire qu’il est en train de lire la Vie sociale et qu’il trouve ça bon. Pourvu que ça continue comme ça, pensé-je, pourvu que ça continue comme ça.
La solitude n’est vivable que si tu peux la partager à plusieurs.
Mais combien ? Ça, non plus, je ne sais pas.

On cherche la lune dans la nuit noire
Et merde, c’est ce que je me suis dit ce matin, et merde, la lune a disparu dans le ciel. Elle n’était pas cachée par les nuages, ni dissimulée derrière un astre qui, de là où je me serais trouvé au moment où j’aurais voulu la regarder, aurait paru plus gros qu’elle, éclipse, non, ce n’était pas une nuit sans lune, non plus, non, je ne suis pas débile, je sais ce que j’ai vu : la lune avait disparu. Tout simplement. J’ai cherché un bon moment, mais rien. Pas trace de la lune dans le ciel. J’ai cherché ailleurs, du coup, me disant, peut-être, qui sait ? peut-être qu’elle est ailleurs, dans une poche, un tiroir, un placard, en plus, comme nous ne sommes pas chez nous en ce moment, pour les vacances, mais dans une maison que nous louons au bout du monde, elle pourrait être n’importe où, c’est vrai, je ne connais pas les moindres recoins de l’habitation, et puis, ici, ce n’est pas comme là-bas, où nous vivons, même si je connais un peu la région pour y être venu souvent, c’était il y a longtemps, quand même, la dernière fois, il y a des années, elle peut être passée n’importe où. Et moi, je ne sais pas où. Pas la moindre idée. Peut-être aussi qu’après tout, le problème, c’est que je ne sais pas chercher. Ni où ni comment. J’ai regardé partout mais n’ai rien trouvé. Et merde. Comment est-ce possible que la lune disparaisse ? Mais ce n’est pas possible, justement. Si la lune disparaissait, le monde ne tournerait plus rond. Littéralement. Or, il tourne rond. Ou alors, c’est moi qui ne pas. Non, ce doit être autre chose. C’est forcément autre chose. J’ai pensé aller me recoucher, me disant, trop confiant, évidemment, souviens-toi, tu l’as vue hier, dans le ciel bleu, alors qu’il faisait déjà jour, il devait être quoi ? dix heures ? dix heures et quart ? je l’ai même prise en photo. Oui, mais sur la photo, j’ai eu beau regarder ensuite, on ne voyait rien de blanc luisant, que l’à-plat de bleu ciel où j’aurais juré pourtant qu’elle était en la regardant quelques instants auparavant. Tout à coup, je n’ai plus eu sommeil. Du tout. Je ne vais tout de même pas perdre le reste de mon temps de sommeil pas dormi à chercher la lune à la cave ou au grenier, me suis-je fait remarquer. Non, tout de même pas. Alors, je l’ai branchée dans une prise, et elle a réapparu. C’était tellement simple. Tout est tellement simple. La moitié de ton temps, tu le passes à chercher des choses qu’évidemment tu ne trouves pas et, l’autre moitié, à te lamenter de ne les avoir pas trouvées. Ce n’est pas que tout soit là, à portée de la main, non, c’est une illusion. C’est quoi, alors ? Et merde. Je ne sais pas. Ce matin, enfin je dis ce matin, mais je ne savais pas encore que c’était le matin, j’étais plongé dans une masse noire et épaisse, dense et molle, comme le lit trop mou dans lequel je dors depuis le début du séjour ici, une masse sans place pour les rêves, noir dissolu, noir absolu, une fois plongé dedans, le corps disparaît en tant que tel, il ne ressemble plus à lui-même, simplement à la grande nuit qui dort tout autour de lui et raccourcit, raccourcit chaque nuit, emportant un morceau de lui. Bref, ce matin, je dormais, quand j’ai entendu un cri. J’ai voulu faire comme si je n’avais rien entendu — les hommes sont des lâches, c’est bien connu —, mais il y en a eu un autre et puis un autre. Impossible de les ignorer. C’était bien moi qu’on appelait. C’est étrange, pourtant, me suis-je dit en n’ouvrant pas un œil mais bien réveillé cependant, c’est étrange pourtant, c’est moi qu’on appelle mais ce n’est pas moi qu’on appelle. C’est moi qu’on appelle, mais ce n’est pas mon prénom qu’on appelle. Alors je me suis levé et je suis allé voir Daphné dans sa chambre, juste à côté de la nôtre. Papa, m’a-t-elle dit en pleurant, papa, la lune est éteinte. Ce n’est pas grave, mon lapin, lui ai-je répondu, je vais la brancher pour la recharger. Et c’est ce que j’ai fait. Ensuite, j’ai pris Daphné dans mes bras, qui ne pleurait déjà presque plus, et je lui ai demandé si elle se sentait mieux. Je ne sais pas ce qu’elle m’a répondu. Je ne sais pas si elle m’a répondu. Je me suis assis sur le lit qui n’est pas le sien dans lequel elle ne dort pas à côté du lit qui est le sien dans lequel elle dort et, au bout de quelques instants, je lui ai demandé si elle voulait se recoucher, mais elle ne m’a pas répondu. Enfin, si, elle m’a répondu, mais ce n’étaient pas des mots. Elle a pris mon bras gauche et l’a tiré sur son petit corps de plus en plus grand pour qu’elle soit proprement dans mes bras. Ensuite, enfin, quelques minutes après, je l’ai couchée, mais il lui manquait encore quelque chose. Elle allait se remettre à pleurer. Je lui ai expliqué que si je débranchais la lune, alors qu’elle n’était pas encore suffisamment rechargée, elle ne brillerait plus, parce que la batterie était vide, et j’ai senti qu’elle comprenait cette explication, mais qu’elle ne l’acceptait pas. Attends, lui ai-je dit alors, attends, j’ai une idée. Le problème, me suis-je dit, c’est qu’il faut que je la trouve, maintenant, cette idée. Alors, j’ai pris une petite étoile qui sert à faire fonctionner la machine à histoires que nous lui racontons, le soir, avant de se coucher, je l’ai allumée, et je la lui ai donnée. Après l’avoir inspectée, elle l’a enfouie entre ses draps et ses peluches, et elle a eu l’air d’accepter cette réapparition de fortune de la lune. Ensuite, je suis allé me recoucher. J’avais l’intention de me rendormir quand Nelly m’a dit, pour me rassurer sur le réveil de Daphné, de toute façon, il est six heures du matin. J’ai regardé mon téléphone et, en effet, il indiquait cinq heures cinquante-neuf. Et merde, me suis-je dit, et merde. Je savais que je ne pourrais plus dormir. J’ai regardé, comme on dit, des contenus sur mon téléphone, mais c’était parfaitement vide. Comme le ciel, me suis-je fait remarquer alors.
— Quoi ?
— Oui, le ciel.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Les contenus. Les contenus sont vides, comme le ciel.
— Oui, non mais c’est bon, j’ai compris ce que tu avais dit, mais tu racontes n’importe quoi, le ciel n’est pas vide.
— Ah bon ?
— Eh non.
— Alors comment expliques-tu que Daphné se soit réveillée ? Si la lune n’avait pas disparu dans la nuit profonde et noire, profondément noire, de nos lits étranges, crois-tu qu’elle se serait réveillée ou qu’elle aurait continué de dormir paisiblement ?
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?
— Mais rien. La lune n’a pas disparu, c’est tout.
— Et le noir ?
— Non mais c’est sa veilleuse : la batterie était vide.
— Oui, c’est ce que je viens de te dire.
— Tu vois, ça recommence.
— Et merde.
— Eh oui. Déjà, hier, tu vois, je n’ai rien dit, mais j’ai bien senti que ça n’allait pas se passer comme ça, enfin, que ça n’allait pas se terminer comme ça, que tu ne contenterais pas de ça, d’une petite histoire et puis s’en va, mais que tu insisterais, mais je ne pensais pas si tôt, tout de même pas, pas dès le lendemain. Non. Sauf que j’aurais dû m’en douter, quand la machine est lancée, impossible de l’arrêter. Pourtant, tous les gens sérieux te le diront, ce n’est pas sérieux, justement, ça ne tient pas la route. Fabuler, comme ça, sur tout et n’importe quoi, alors qu’il y a des gens qui meurent dans le monde, alors qu’il y a des gens qui souffrent dans le monde, alors que la planète brûle, s’épuise chaque jour un peu plus, se rapprochant de sa fin, c’est irresponsable. Que fais-tu pour sauver le monde, toi, préserver la planète, réparer la vie ? Que fais-tu ? Rien. Tu ne fais rien. Tu racontes des histoires.
— Et merde. C’est vrai, tu as raison.
— Bien sûr, que j’ai raison.
— Mais tu ne crois pas quand même ?
— Quoi ?
— Non, rien.
— Non mais vas-y, c’est bon, après tout, au point où nous en sommes, debout avant le lever du jour, autant parler, je vais faire du café.
— Je ne bois plus que du thé. Vert.
— Fais pas chier.
— Ça va. Ça va. Calme-toi. Mais ne crois-tu pas, disais-je, ne crois-tu pas, tout de même, que les histoires ont un sens ? qui émerge, pour ainsi dire, de l’histoire ? il n’existe pas indépendamment d’elles, certes, non, mais il apparaît quand même à la lecture, comme un supplément de signification qui prend son envol à la lecture ?
— Non mais tu t’entends parler ? C’est pour ça que tu nous réveilles avant le lever du soleil ? Pour parler du sens qui prend son envol ? La littérature, mec, il faut que ce soit cash. Il faut que ce soit du contenu. Sinon, c’est mort.
— Ah, c’est bien ce que je pensais.
— Quoi ?
— La lune, absente dans le ciel, que l’on cherche partout, de la cave au grenier sans la jamais trouver.
— Eh bien ?
— C’est une métaphore de la mort de la littérature. Et plus généralement, de la culture. Ou de la civilisation. On retourne à la barbarie.
— Et merde.
— Quoi ?
— Tu fais chier avec tes histoires. Tu ne peux pas écrire des choses que les gens aient envie de lire ? Des polars.
— Pourquoi des polars ?
— Parce que c’est ta seule chance : avec ta vie de mâle hétérosexuel petit-bourgeois blanc sans intérêt, tu n’arriveras jamais à rien.
— Un jour, pourtant, quand j’étais petit, un mec plus âgé a sorti son machin et m’a demandé de lui montrer le mien.
— Et alors ?
— Rien. C’est tout.
— Tu vois ?
— Et merde.
Tant pis pour ma vie, me suis-je dit. J’ai rebranché la lune. Je me suis levé en essayant de ne pas faire de bruit — échec lamentable, mais c’est Nelly qui s’est levée, cette fois, et recouchée avec Daphné, d’ailleurs, elles dorment encore, je ne les entends pas, ce qui me laisse le temps d’écrire en buvant du café —, je me suis fait un café et puis un autre et je me suis assis sur un banc devant la table où j’avais posé la machine à fabriquer des histoires. Et je me suis mis à raconter. Parce que c’est ce qui m’avait tiré du lit. Cette histoire. Il faut bien une raison de se lever le matin. Une enfant qui pleure parce que la lune ne marche plus. Une histoire de monde cassé qu’on ne réparera pas, mais qu’on fera mieux d’inventer. Oh non, non non, toutes les raisons ne sont pas bonnes de se lever le matin. Ne crois pas ça. Et le plus terrible, c’est qu’il n’y a pas de méthode pour faire la part des choses, trier les bonnes du reste. Mais alors on fait comment ? Je ne sais pas, moi. On cherche la lune dans la nuit noire.
3.8.18
Chaque fois, difficile de travailler quand on n’est pas chez soi. Question d’espace, de lieu, d’atmosphère. Bien sûr, chez soi, ce n’est pas exactement chez soi. Ce n’est pas un endroit, c’est un sentiment. On ne met pas l’accent sur le lieu, mais sur le sentir. Question de climat. Il faut un microclimat propice, une chaise, une table, bien sûr, mais de l’ordre dans ses idées, c’est-à-dire pas mal de temps, c’est long à venir, l’ordre dans les idées.
Hier, je suis allé courir sur le sentier du littoral de Daoulas. 8 km comme un forçat. D’habitude, je cours sur du plat (ou presque), mais là tout n’était qu’accidents, degrés, ronces, chiens qui aboient, hostilités. Mal de partout ce matin au réveil. Je recommencerai peut-être dans un ou deux jours.
Cet après-midi, je pense à la porte bleue au fond du jardin de la maison où nous passons deux semaines à Daoulas. Quand je l’ai vue, je ne sais pas pourquoi, j’ai su que j’écrirais un conte qui parlerait d’elle. Toutes les idées ne viennent-elles pas de la même façon — dans une sorte d’inconscience qui va à la vitesse de la lumière ? Littéralement. J’écris le conte. Je l’appelle d’abord Les fleurs et puis, en écrivant, ces lignes, précisément, je me dis que ce n’est pas le bon titre. Le bon titre est bien plus évident. La porte bleue.
Il y a longtemps, d’ailleurs, que je n’avais pas écrit de conte. Je m’étais concentré sur une autre forme, romanesque longue. De même que l’essai que j’avais abandonné et que j’ai repris récemment. Il faut multiplier les formes, c’est une certitude, pour éviter l’ossification du style comme des idées, la répétition involontaire, éviter de se condamner à faire toujours la même chose. Ce qui s’appelle mourir.

La porte bleue
Au fond du jardin, il y a une porte bleue. Des fleurs étranges la gardent. Bleu. Jaune. Orange. Cette porte, il ne faut pas que je l’ouvre. L’ancien propriétaire a bien dit, pourtant, qu’elle donnait sur un terrain de sport, un court de tennis, et que de là on pouvait partir faire de jolies balades, mais je ne le crois pas. Comment le pourrais-je ? Tout ce qu’il dit porte l’empreinte du faux. C’est pour cela qu’il sera si difficile, dorénavant, de les démasquer. Ce n’est pas qu’il ait le regard fourbe, non. D’ailleurs, quand même il l’aurait, cela ne changerait rien. Il n’a pas de regard du tout. Dans ses yeux, me suis-je dit devant la porte bleue, la regardant attentivement, il n’y a rien. Le regard vide, oui, c’est ça. C’est exactement ça. Le regard vide de celui qui ne vend rien, sert purement à vendre, peut-être, messager publicitaire, intermédiaire entre les mondes, il pourrait servir à tout et n’importe quoi, tout et son contraire. Il n’y avait rien dans ces yeux, me suis-je, regardant sans ciller la porte bleue. Ni amour ni haine. Ni vérité ni mensonge. Il avait l’air de dire tout ceci est fini, tout ce en quoi vous croyiez, les valeurs, tout, il n’en reste déjà plus rien, déjà, regardez, c’est le monde nouveau. Je sais qu’il aurait voulu que je l’écoute, mais comment aurais-je pu entendre cette voix trop douce, qui parlait de demain et tout ce que l’on y trouverait si l’on voulait seulement consentir à suivre le mouvement de l’univers. Comment aurais-je pu l’entendre ? Il disait simplement que je pouvais ouvrir la porte si je le voulais et, de là, partir me promener. Prendre des sentiers, des chemins. À l’entendre, on aurait dit qu’il me promettait le tour du monde, l’aventure sur le pas de la porte. Enfin, de l’autre côté. Quelle drôle d’idée. Pas me promener, non. Je peux partir me promener en passant par la porte d’entrée, ai-je pensé tandis qu’il me vantait les mérites de sa porte bleue. Non, quelle drôle d’idée que de prendre la porte de derrière. La porte bleue qui ouvre sur des espaces aussi anodins que terrain de sport, court de tennis, prairie verte, sentier du littoral. Et tout. Il disait la vérité et, pourtant, c’était le contraire. Devant la porte bleue, j’ai eu la conviction qu’il ne fallait pas l’ouvrir. Elle devait rester close pour moi. Si je l’ouvrais, je ne sais pas ce qu’il se passerait si je l’ouvrais. Il faudrait que je l’ouvre pour le savoir. J’ai essayé d’ouvrir le loquet, mais il a résisté. J’ai insisté, mais le second non plus ne voulait pas céder. Il y a eu un souffle d’air dans la canicule de l’été et je me suis retourné pour voir les fleurs qui gardaient la porte bleue. Phallos hérissés, ai-je pensé, du jaune et du orange qui poussent au bout de tiges courbes et vertes. Étranges fleurs, qui viennent d’Afrique, me suis-je documenté avec mon téléphone, et peuplent un jardin à l’autre bout de la terre, au bord du Finistère. Géographie qui déraisonne, peut-être, ou bien est-ce autre chose ? Je ne sais pas. J’ai fait quelques pas en arrière pour regarder les fleurs et la porte, l’espace disloqué de la France, les fleurs ondulant sur fond de ciel bleu au gré du vent chaud qui leur soufflait dessus. Au loin, le ciel pur, bleu sans nuages, nulle perfection pour lui, qui tendrait plutôt vers le blanc, sa disparition. L’absence. Qu’elles sont belles, me suis-je dit ensuite, qu’elles sont belles, ces fleurs qui flottent dans le ciel. Ce sont des astres qui agrandissent l’univers. Si je parvenais à les toucher, si j’étais assez grand pour les toucher, comprendrais-je quelque chose que je n’ai pas compris jusqu’à présent ou bien serais-je simplement apaisé, cessant de chercher, de vouloir comprendre enfin ? Qu’elles sont belles, ces lunes jaunes et ces planètes orange, qu’elles sont belles, ces comètes vertes qui strient la voie qu’elles irisent, révolutions exquises, courbes qui s’étendent planes à l’infini, dans la brise quasi néante de l’été. Si je pouvais planer dans le ciel, voler, me suis-je dit, en regardant toujours la porte bleue. Alors, je suis sorti par la porte de devant, j’ai fait le tour de la maison, en passant par la rue du village, prenant tout de suite à gauche sur un petit sentier, contournant le bloc, et me retrouvant là, de l’autre côté pour voir que c’était pareil que de l’autre côté, aux verrous et aux fleurs près. Alors, j’ai fait le tour dans l’autre sens, je suis rentré dans la maison en prenant la porte d’entrée, et je suis revenu me poster devant la porte bleue. Je suis resté là un certain temps à observer sans savoir au juste pourquoi. Pensais-je découvrir quelque clef secrète dans la contemplation de la porte ? Ou m’étais-je simplement endormi debout ? J’ai essayé de nouveau d’ouvrir la porte, mais elle a encore résisté. J’ai tripoté le loquet pendant quelques minutes et j’ai commencé à suer. C’en est assez, me suis-je dit, assez transpiré. Alors, j’ai donné un coup d’épaule dans la porte. Et elle a cédé. Je savais que je n’aurais pas dû l’ouvrir. Pourquoi ne t’es-tu pas fié à ta première impression ? me suis-je demandé. Pourquoi ne veux-tu jamais suivre ton instinct ? ai-je ajouté. Je n’ai pas d’instinct, tu le sais bien. Ce n’est pas la question. C’est une façon de parler. Il n’y a que des façons de parler. Il n’y a rien que des façons de parler. Je savais que j’aurais dû me tenir de ce côté de la porte bleue. Ne pas la franchir. Je savais, bien avant de faire le tour par le dehors, que voir l’autre côté de la porte, ce n’était pas celle-là, la bonne expérience. C’est une question de seuil, de pas, le franchir, pas le sauter, ni le contourner, question de frontière entre dedans et dehors, ici et là, passer d’un plan à l’autre, d’un espace à l’autre, passer une porte. Qu’est-ce que je raconte ? Qu’est-ce que j’ai vu de l’autre côté de la porte bleue ? Les fleurs, à perte de vue, avaient colonisé le monde. Elles formaient une végétation si dense que, de là où je me trouvais, en surplomb de la vallée, si je n’avais pas vu, avant d’enfoncer la porte bleue, les étranges fleurs jaunes et orange qui en gardaient l’entrée, je n’aurais rien distingué qu’un immense tapis tricolore. Il fallut quelques minutes à mes yeux pour s’habituer à la lumière vive qui émanait de cet immense champ de couleurs. Quelques minutes encore pour m’apercevoir que la rumeur des fleurs n’étaient pas une réponse au vent, mais une sorte de message à moi destiné. Qui d’autre aurait pu comprendre ? N’importe qui personne. Elles me dirent que j’avais bien fait de les écouter, de franchir la porte bleue. Elles m’avaient vu faire le tour et s’étaient amusées de ce périple pour rien. Elles me dirent qu’il ne fallait pas avoir peur. C’était normal d’avoir peur, précisèrent-elles, le monde nouveau fait toujours peur. Elles ne me voulaient que du bien, dirent-elles, mon bien à moi ainsi qu’à toute mon espèce. Viens, me dirent-elles, viens parmi nous, caresse nos pétales, ils sont si doux, vois comme ils sont grands, vois comme ils sont beaux, vois comme ils sont colorés. Ne voudrais-tu pas être coloré comme nous, me demandèrent-elles, ne rêves-tu pas de nous, la nuit ? N’as-tu jamais désiré toi-même, en faisant un tour dans le jardin, devenir phallus en fleurs, pistil plutôt que tactile, pétale mieux qu’animal ? Tout n’a-t-il pas commencé ici, au fond d’un jardin, avec nous, les plantes ? Viens, et redeviens la plante que tu es né. Oublie-toi et coule-toi en nous. J’étais abasourdi, étourdi par ce langage et l’odeur lourde qui emplissait l’atmosphère de ces millions de fleurs. J’ai regardé la vallée qui s’étendait à mes pieds. J’ai fait un pas en avant, je crois. Non, un pas de plus en avant, je le sais. J’allais les rejoindre, j’allais les laisser me dissoudre, se nourrir de mon humus. Et puis, je me suis dit mais comment renoncer à toi ? Comment ne plus l’être ? Enfin, comment, non, ce n’est pas la question, comment, je le vois bien, il me suffit pour cela de faire un pas, un pas de plus, non, mais comment le pourrais-je ? suis-je ici pour me convertir, suis-je ici pour accomplir la métamorphose absolue, la dernière ? J’ai trouvé tout ceci absurde, un peu comme quand on chasse une idée saugrenue, une idée que l’on n’a pas vraiment eue, mais qui nous a occupé l’esprit quelques instants, quelques instants de trop surtout. J’ai crié fermez-la ou je reviens avec du désherbant. Mais je parlais tout seul, sans doute, si l’on parlait aux fleurs, elles ne nous comprendraient pas. Alors, j’ai fait un pas en arrière, un pas de moins, et un pas de moins, et je ne sais pas combien de moins, et j’ai refermé la porte derrière moi, en tirant un grand coup. Sec. J’ai refermé les loquets, et j’ai appelé l’ancien propriétaire. Je lui ai dit que j’avais bien réfléchi et que je n’allais pas signer le compromis de vente finalement. Il a eu l’air étonné, comme s’il ne s’attendait pas à ce que je l’appelle. Il y a eu quelques instants de silence et puis il m’a demandé vous n’êtes donc pas passé par la porte bleue ? Justement, lui ai-je répondu, et j’en suis revenu. Il n’a plus rien dit. Je laisse les clefs sur la table du salon, ai-je ajouté, et je claque la porte en partant. Et puis, j’ai raccroché. Maison de fous, me suis-je dit en partant, comment renoncerai-je à mon être ? Et puis j’ai disparu au coin de la rue.
28.7.18
Dix petites lignes d’un grandéditeur, reçues un samedi matin, pour te dire que non, il ne publiera pas ton livre. Dix lignes pour un an de travail, sans parler de toutes les années avant. Un peu comme les dix lignes de l’éditrice pour quatre ans de travail ensemble.
Impossible de ne pas me dire qu’il a raison, qu’elle a raison, qu’ils ont tous raison : le livre est raté et tout ce que je fais, de toute façon, est terriblement mauvais. Terriblement.
Chez mon père. — Dans la voiture, Daphné demande où est la maman de papa. Grande question. Même pas moi je sais. Mais nous passons. Un peu plus tard, chez mon père, je sors les albums et je lui montre cette maman qui n’existe pas, qui n’est qu’une image seulement pour elle, un souvenir pour moi. Enfin, un souvenir, non, une vie, plus tôt. Impossible de ne pas me dire que, si j’écris, c’est pour elle. L’écriture n’aura jamais été que pour elle. Mais elle n’est plus. Là ni nulle part sauf sur les photos et dans les livres. Hier, j’ai offert à Didier le Voyage sur un fantôme, qu’il lit, cet après-midi, et cite : « Aujourd’hui que maman n’est plus là, quand je regarde les films que nous regardions ensemble, il m’arrive de me demander simplement ce que je fais encore là, pourquoi je continue de faire toutes ces choses que j’avais l’habitude de faire quand elle était encore là, et pourquoi, moi, je suis encore là. Il m’arrive aussi de me demander comment je peux dépasser cette certitude de la vanité, comment je peux dépasser la certitude que l’existence est tout simplement vaine, comment je peux composer avec cette idée que, non seulement nous allons mourir — ce qui est, d’une manière stupéfiante, tout à fait trivial —, mais que ma mère est déjà morte — ce qui, d’une manière stupéfiante, n’est pas du tout trivial —, et que, par conséquent, l’existence est vouée à une forme d’échec, que mon existence est vouée à une forme d’échec, puisque, peu importe ce que je fais, peu importe ce que je pense, peu importe ce à quoi je m’efforce, ma mère est déjà morte, et que je ne regarderai plus jamais le moindre film italien ma tête appuyée sur ses genoux. »
Dans les dix petites lignes que le grandéditeur m’a écrites ce matin, on trouve, entre autres, les adjectifs suivants : étrange, chaotique, foisonnant, désordonné, obscur. L’écriture se faisant, me dit-on, au détriment du rythme narratif. Rien que ça.
— Tu peux tout faire, mec, mais tu n’as pas le droit de priver le lecteur de la narration. Il est trop con, il ne suivra pas.
— Ta gueule.
C’est vrai que je ne sais écrire de roman. Zéro ironie. Je ne sais pas comment ça marche. Je n’ai pas de méthode. Je n’ai pas de recette. Je n’ai pas de truc. Je n’ai pas de style. Je n’ai pas de ton. Quand je commence un livre, la seule certitude que j’ai devant moi, c’est l’inconnue. Le quelque chose = X. Advienne que pourra. Quand même rien (parce que, pour un livre publié, combien sont restés lettre morte ?).
En fait, de l’ordre, dans mes idées, il y en a. Tout est en place. C’est vrai. Je me trompe parfois. Je dis des conneries parfois. Je perds des occasions de me taire parfois. Mais mes idées sont claires et précises. Des flèches. Il est possible, ce faisant, que personne — ou presque, j’insiste sur cet adverbe parce que je ne suis pas totalement tout seul, mais la minorité n’atteint jamais au grand nombre — n’en ait rien à foutre. Que tout le monde préfère l’ordre apparent qui règne dans la tête de “mes” contemporains (certains appellent ça, le nouveau monde), je n’en doute pas. Mais très peu pour moi. Très peu.
— Alors quoi ?
— Honnêtement ?
— Évidemment, oui.
— Je ne sais pas.
— Ne fais pas semblant.
— Tu ne comprends pas. Je ne fais pas semblant. Je ne mens pas. Je ne triche pas. Je ne m’épanche même pas. Tu veux du réel ? Le voilà. Tout le reste, c’est du faire-croire (make-believe), illusion, trompe-l’œil-crevé.
— Mais ça n’intéresse personne.
— Alors. Je te l’ai déjà dit non ? Alors, vous pouvez tous crever.
D’ailleurs, c’est seulement quand j’écris que je me sens bien, quand même c’est dur (l’exemple ci-dessus ne laisse pas de doute à ce sujet), le reste du temps, je suis malheureux, foncièrement. Si on ne permet pas d’écrire, j’en tirerai les conséquences.

27.7.18
Chaud en voiture — la vieille, que papa nous prête parce qu’il ne s’en sert plus, pas l’autre — entre Bonneveine et le Camas. Midi en été.
La dissolution de l’individualité est terrifiante pour celui qui écrit. C’est ce que je pense, en tout cas. Ce qui me semble lié à l’angoisse de n’être pas original, de n’écrire rien que des livres que d’autres auraient pu écrire à ma place. Mais pas dans la musique. C’est sans doute une question d’immédiateté. L’écriture est condamnée à la médiateté. Alors que la musique fait toujours entendre l’immédiat, n’est qu’apparence, pur phénomène, malgré toute la complexité qui se trame derrière. Peu importe tout ce qui est écrit (derrière en quelque sorte), rien de tout cela n’existe tant que ce n’est pas joué et n’existe que dans le moment où c’est joué. N’en va-t-il pas de même pour l’écrit ? Quand est-ce qu’existe l’écrit, l’écriture ? Peut-être jamais. C’est peut-être, mais peut-être que ça n’existe pas. Ce n’est pas ce que je me suis dit en écoutant Didier da Silva jouer chez lui, aujourd’hui, Granados, John Cage, Mompou. Je me suis simplement dit que j’aurais dû apprendre le piano, pour avoir cette faculté à me perdre dans un autre et exister quand même, comme pur phénomène de la musique.
Tarte tatin.
Arithmétique occulte, rappellera Pierre ensuite.
Pourquoi est-ce que j’ai peur de me perdre dans une autre œuvre que la mienne ? Au point que je ne peux pas lire certains livres, pensant mais si je lis ça, je ne serais plus moi, mais un autre (la biographie de Wittgenstein). Un peu comme Leibniz écrivant à Arnaud, ce n’aurait pas été notre Adam, mais un autre. On ne se rend peut-être pas compte en lisant ce genre d’affirmations, de l’abîme ontologique qui s’ouvre devant nous tous, un peu comme le sol qui se dérobe sous nos pieds, comme on dit, le vertige, que nous aurions pu être autres que nous sommes. Peut-être aurions-nous mieux été ? Mais nous n’aurions pas été puisque nous aurions été autre que nous sommes.

Par un beau jour d’été
« Nous avons du temps libre, semble-t-il. Et puis, il y a les cigales qui chantent au-dessus de nos têtes ; elles dialoguent entre elles et semblent nous regarder. Si elles nous voyaient, tous les deux, comme la plupart des gens, à midi, cesser de dialoguer, somnoler et les laisser bercer nos esprits paresseux, elles se moqueraient de nous et elles auraient raison. Elles penseraient que des esclaves sont venus dormir auprès d’elles en cet asile, comme des moutons qui font la sieste près d’une fontaine. Au contraire, si elles nous voient dialoguer et passer auprès d’elles comme le bateau qui passe devant les Sirènes sans succomber à leurs charmes, peut-être nous accorderont-elles, admiratives, la récompense que les dieux leur ont donné d’attribuer aux hommes. »
Platon, Phèdre, 258e-259b.
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