5.7.18

Vent qui souffle. Fort. Ciel bleu pure Méditerranée.

J’ai écrit quelques pages pour les habitacles aujourd’hui, et je me rends bien compte que je ne sais pas toujours ce que je raconte. Je n’avance pas masqué. C’est l’inverse. J’avance dans un espace masqué que je découvre en avançant. En écrivant. Peut-être que je raconte n’importe quoi. C’est tout à fait possible. Mais c’est un risque à courir. Sinon quoi ? On raconterait toujours la même chose, qu’on connaît déjà, la même rengaine, petite musique de l’écriture, boîte à musique de la littérature, toujours le même tube qu’on n’en peut plus d’entendre.

Les clichés ont la vie dure parce qu’ils entretiennent l’illusion que la vie est facile.

Robert Smithson a pris un aller simple en bus pour Passaic dans le New Jersey le 30 septembre 1967. Le jour de la Saint-Jérôme.

Ōhara, Japon. Walden Pond, Massachussetts. Skjolden, Norvège. Passaic, New Jersey. Cartographie habitable.

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A one-way ticket to Passaic.

That zero panorama seemed to contain ruins in reverse, that is—all the new construction that would eventually be built. This is the opposite of the “romantic ruin” because the buildings don’t fall into ruin after they are built but rather rise into ruin before they are built. This anti-romantic mise-en-scene suggests the discredited idea of time and many other “out of date” things. But the suburbs exist without a rational past and without the “big events” of history. Oh, maybe there are a few statues, a legend, and a couple of curios, but no past—just what passes for a future. A Utopia minus a bottom, a place where the machines are idle, and the sun has turned to glass, and a place where the Passaic Concrete Plant (253 River Drive) does a good business in STONE, BITUMINOUS, SAND, and CEMENT. Passaic seems full of « holes » compared to New York City, which seems tightly packed and solid, and those holes in a sense are the monumental vacancies that define, without trying, the memory-traces of an abandoned set of futures. Such futures are found in grade B Utopian films, and then imitated by the suburbanite. The windows of City Motors auto sales proclaim the existence of Utopia through 1968 WIDE TRACK PONTIACS—Executive, Bonneville, Tempest, Grand Prix, Firebirds, GTO, Catalina, and LeMans—that visual incantation marked the end of the highway construction.

Robert Smithson, “A Tour of the Monument of Passaic, New Jersey” (1967)

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4.7.18

Envoie des mails auxquels on ne répond pas. Peut-être est-ce mon châtiment pour tous les mails auxquels je n’ai pas répondu. Mais je ne crois pas qu’il y en ait tant que ça. Peut-être est-ce donc juste comme ça. Ce qui ne veut pas dire grand-chose.

Décidément, rien ne veut rien dire. Du tout.

Chaud. Cours 10 km, tôt le matin. Pas facile. Mais question de discipline. Parc Borély, nous nous saluons avec un monsieur plus âgé que moi. Parlons de rien. Il fait chaud, lui dis-je. Il faut boire régulièrement aux fontaines publiques, me répond-il. Il ajoute : Moi, je fais 12, 13 km, ça va. Accent marseillais. Mais pas insupportable. D’ailleurs, ça n’existe pas, l’accent marseillais. On ne parle pas de la même façon en fonction des origines, de l’éducation, du milieu, des circonstances. D’accents, il y a des millions ; chacun peut en avoir plusieurs — même ceux qui n’en ont pas.

Ne travaille pas. Pas écrit une ligne aujourd’hui. À la place, je suis allé faire les soldes. Deux tee-shirts, une chemise à manches courtes, une casquette. Postmodernité.

Une réponse à un mail. Quand même.

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3.7.18

Cassé deux portes aujourd’hui. Pourtant, je n’ai pas exactement une force surhumaine, mais il faut dire qu’elles l’étaient déjà, cassées. Je n’ai fait qu’en rajouter un peu. La porte du garage — qui a failli me tomber dessus. C’est la deuxième fois que cela arrive depuis que nous sommes à Marseille. Et puis, la porte de la salle de bains, qui ne ferme plus depuis des mois mais qui, ô comble des paradoxes, merveille du paradoxe, ne s’ouvre plus quand elle est fermée. À n’y rien comprendre. Tournevis, pince, rien n’y fit. Coup d’épaule non plus. Du coup, le pied. Le problème, c’est que j’ai dû, à cause de la porte du garage, qui doit être changée depuis plus de deux mois maintenant, j’ai dû parler au vendeur de portes de garage et à la gardienne de l’immeuble. Or, si j’aime l’accent provençal quand c’est René Merle qui parle (je dis René Merle parce que c’est un ami de la famille), quand d’autres parlent, parfois, j’ai du mal. Question d’humeur, je suppose. Rien qui mérite qu’on s’y attarde outre mesure.

Cet après-midi, dans l’appartement, seul. Chaleur de l’été. Toutes les fenêtres ouvertes. Sensation de ne pas pouvoir déterminer exactement où commencent et où s’arrêtent le dedans et le dehors. Les limites que tracent les murs sont bien nettes pourtant, les fenêtres, la baie vitrée, le balcon, tout, mais ce ne sont pas des frontières : elles n’empêchent pas l’air de passer. Or cet air qui circule, c’est une infinie porosité entre l’extérieur et l’intérieur, l’interpénétration des deux.

Qu’est-ce que ça montre ? Je ne sais pas, moi, qu’il n’y a pas un moi dans le monde, que ça ne tient pas. Que tout est plus simple et plus complexe. Pas de solution de continuité entre une infinité d’entités.

Je ne crois pas aux symboles, aux signes. Une porte cassée est une porte cassée. Quand même cela ne voudrait pas dire grand-chose.

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2.7.18

Deux ans et neuf mois aujourd’hui.

Chaleur. Pour la première fois de l’année. Difficile de courir. 10 kilomètres. Slalome comme un abruti entre les boulistes au Parc Borély. Personne ne me jette de boule sur la tête. C’est heureux. Pourtant, on peut bien dire, pourtant, que je mériterais semblable châtiment. Non mais qu’est-ce que tu fais là, franchement ? Je ne sais pas. Du coup, course chaotique. Ne sais pas trop où je vais. Et puis, l’atmosphère lourde. Plus tard, en sortant de la voiture pour aller chez mon père chercher les abricots du jardin d’un ami à lui, impression chape de plomb. Quelque chose te tombe dessus, littéralement. Ça s’appelle, la chaleur.

Chez Ikea, acheté une autre carafe + gobelet en verre parce que le gobelet de l’autre est ébréché et qu’ils ne se vendent pas au détail. Il faut tout acheter. Mais c’est bien fait. Alors je sacrifie au temple du design de masse un moment de ma journée.

Sauf que design de masse, c’est une tautologie, n’est-ce pas ? Je crois bien que oui.

Le livre continue. Impression qu’il s’écrit sans moi. Je rentre à l’appartement. Range des affaires. Et puis, spontanément, me mets à écrire. Sans y penser, ai-je eu envie d’écrire au lieu de spontanément. Sans y penser, exactement comme cela s’est passé.

Question de discipline.

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1.7.18

On oublie presque tout ce qu’il nous arrive. Heureusement. Sinon, on ne pourrait tout simplement pas vivre, les souvenirs comme des parasites grésilleraient en permanence empêchant de penser à quoi que ce soit, de faire quoi que ce soit. Ce serait invivable de ne pas parvenir à se débarrasser de la vulgarité de l’accent marseillais de la directrice de la crèche, de la raie des fesses des parents accroupis autour de leurs enfants, hommes et femmes, poils ou pas, du bracelet électronique dissimulé sous un bracelet éponge porté bizarrement au niveau de la cheville d’un père de famille qui fait comme si de rien n’était, des cris que poussent les voisines d’en-dessous, mère et fille, mère qui hurle, cris sauvages, fille qui crie à la fenêtre au secours aidez-nous aidez-nous, mère qui hurle je te l’ai dit que je voulais plus parler à ton père, on ne pourrait pas vivre si on se souvenait de tous ces événements, impossible. Quand on s’en souvient, c’est que quelque chose ne va pas, non ?

Dans le conte qu’il écrivit en 1942, « Funes el memorioso », Jorge Luis Borges raconte l’histoire d’Ireneo Funes, qui devint infirme après avoir été renversé par un cheval : il se souvenait de tout. Dans ce conte lent, humide et chaud, en effet, la mémoire totale, parfaite, sans faille, complète de Funes le condamne à ne plus vivre. Il demeure allongé, élaborant des systèmes complexes de nomation des nombres, des événements, de tout. Il est sans temps pour vivre ; le temps que lui prend le fait de se ressouvenir de tout ce qu’il a vécu étant égal au temps qu’il lui a fallu pour en faire l’expérience. « Dos o tres veces, écrit ainsi Borges, había reconstruido un día entero ; no había dudado nunca, pero cada reconstruccíon requerido un día entero. » Presque incapable d’idées générales — platoniciennes, précise Borges —, Funes ne peut pas penser. Penser, c’est abstraire, dit-il. Or, dans le monde de Funes, il n’y a que des détails quasi immédiats. Le conte se termine sur trois paragraphes d’une beauté élégiaque rare et d’une banalité déconcertante dans le même temps. Voici ce qu’écrit Borges : « La recelosa claridad de la madrugada entró por el patio de tierra.
« Entonces vi la cara de la voz que toda la noche había hablado. Ireneo tenía diecinueve años ; había nacido en 1868 ; me pareció monumental como el bronce, más antiguo que Egipto, anterior a las profecías y las pirámides. Pensé que cada una de mis palabras (que cada uno de mis gestos) perduraría en su implacable memoria, me entorpecío el temor de multiplicar ademanes inútiles.
« Ireneo Funes murió en 1889, de una congestión pulmonar. »
Funes a l’âge du monde même, un âge plus ancien que l’histoire même. Geste sublime dès lors que celui du narrateur Borges : face à la mémoire du monde, en faire le moins possible, retenir précisément ces gestes pour n’en pas rajouter, ne pas encombrer une mémoire déjà saturée. Car même l’infini finit par mourir.

Est-ce que la littérature t’aide à vivre ? Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que la question veut dire. La littérature n’est pas là pour te faire du bien, te dire que ça va, tu es normal, te rassurer. Pourtant, tous les livres sont comme ça, maintenant, non ? La plupart, oui. Alors ? Alors quoi ? Je ne sais pas, moi.

Pas envie de me réveiller. La nuit a été courte. Est-ce que j’ai pensé à ces souvenirs durant la nuit ou au réveil ? Je ne sais plus. Est-ce qu’il y a une différence ? Oui. Je crois que j’ai pensé aux souvenirs dans la nuit et au conte de Borges, le matin, en écrivant la litanie des souvenirs parasites qui grésillent et t’empêchent de vivre. Ils ne t’empêchent pas de vivre, c’est une façon de parler.

Il n’y a que des façons de parler.

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28.6.18

D’un côté, il y a le patron du Saona Beach qui crie sur ses employés tout en ne faisant rien, torse nu et bedonnant, chauve comme un œuf. Oh Mohammed, tu le plantes ce piquet ! Je suis pris d’un doute : est-ce qu’il s’appelle vraiment Mohammed ou est-ce simplement une question de couleur de peau ? Ensuite, Alexis installe les matelas, il répète son nom une dizaine de fois peut-être, lui criant dessus sans que l’autre réagisse, ne souffle même pas. Avant de lui dire : T’es Cotorep. De l’autre côté, le policier national en charge de la sécurité de la plage de la Pointe rouge hisse le drapeau vert de la baignade autorisée surveillée au son de la Marseillaise. Après cette petite cérémonie informelle, on entend même quelques applaudissements. Je n’ai pas osé regarder, cette fois, gagné par une certaine honte que je ne saurais exprimer autrement qu’en décrivant ces saynètes.

— Ça ressemble à quoi l’infini ?
— À ça.

Correction des épreuves du volume des araignées. Fastidieux. Impression de faire n’importe quoi. Peut-être est-ce dû au fait qu’une erreur m’avait échappé et que je l’ai corrigée parce qu’on a souligné la phrase comme bizarre (elle l’était parce qu’il y avait une erreur de vocabulaire) ? Sauf que c’est à cela que servent les corrections d’épreuves, à tout mettre à plat grâce à un autre regard que le sien (et pas à jouer au jeu des synonymes comme c’est trop souvent le cas) ? Alors pourquoi ne suis-je pas rassuré ? — Je ne suis jamais rassuré.

Lis le carnet que Wittgenstein a tenu dans sa cabane à Skjolden, en Norvège. — Apprendre à se débattre avec son propre délire.

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27.6.18

Courir, mais comme face à un mur. Non, en fait, le mur n’est pas là devant moi quand je cours mais il est là devant moi quand je cours. Difficile en ce moment de continuer de mettre des mots sur les choses. D’autant que ce ne sont pas des choses. Peut-être est-ce la raison pour laquelle, d’ailleurs. Point mort du livre. En quelque sorte. Déjà. Donc, courir ne débloque rien aujourd’hui, ne permet pas d’abattre le mur. Est-ce la chaleur ? On dira ça comme ça, mais ce ne sera qu’une mauvaise excuse. Le front est bas. Ou alors, c’est l’avant-garde ? Je ne sais pas. Quand j’ai du temps, de temps en temps, je ne sais pas quoi en faire et quand je n’en ai pas le reste de ce temps en temps-là, je voudrais en avoir. Bon pour l’asile. En cabane.

À l’Odeur du temps pour acheter Mono no aware de Jacques Roubaud. On peut lire au fil des pages ce poème :

to ni kaku ni
mono wa omowazu
hida takumi
utsu sumi nawa no
tada hito suji ni

attribué à Hitomaro

je ne pense pas
des choses puis d’autres choses
corde d’encre tendue
par les charpentiers de hida
une seule ligne toujours

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26.6.18

Imprime dès le matin des exemplaires de la Vie sociale dans l’espoir de faire publier le roman. Pas vraiment envie de le faire. Sentiment bureaucratique. Impression de recommencer à zéro. Ce n’est pas vrai. On ne recommence jamais à zéro. Mais ça y ressemble. Deux jours plus tôt, les mots de Pierre m’ont fait du bien. Comme si je pouvais me dire enfin : Ah quand même je ne suis pas fou ou bien, plus justement, peut-être : Si je suis fou, au moins, ne suis-je pas tout seul à l’être. Nous sommes tous fous, m’a-t-il répondu. Je crois qu’il a raison. Mais que c’est heureux que certains soient fous à notre manière. Envie d’oublier les autres — ceux sur qui tu ne peux pas compter, ceux qui sabotent le travail tout en croyant travailler (c’est bien ça, le pire, peut-être, qu’ils le croient, pour eux comme pour moi) —, mais je ne peux pas complètement. Je n’ai pas encore fini. Et puis, qui niera que le désir de revanche soit un puissant moteur ? Il ne faut tout simplement pas le laisser te dévorer. Pas toujours une mince affaire. Imprime donc. Écris un mail à un éditeur. Réponse immédiate. Avancer. Pourquoi tout le monde n’est-il pas capable de travailler ainsi ? Pourquoi faut-il perdre tant de temps ? Je déteste perdre du temps. Ou alors, c’est le temps que je dépense à rêver, penser, exister. Pas à attendre que quelqu’un réponde enfin, qui devrait déjà avoir répondu. Le temps passé à concevoir des choses qui n’existent pas encore, et qui n’existeraient pas autrement, à inventer, à écrire.

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23.6.18

Un peu moins de vingt pages en un peu plus de dix jours. Oh oui, on peut écrire plus vite. Mais rapide, ce n’est pas le but. Ce n’est pas ce que je cherche. Quelquefois tu écris en trombe. Quelquefois c’est plus lent. Ruminer (disait Nietzsche). Il faut écrire juste. Habitacles, ce sont des phrases courtes, beaucoup d’air entre les morceaux, de l’espace. Nous qui en manquons tant (de l’air de l’espace ai-je l’impression). Des lieux. Non : plutôt des atmosphères. Je ne sais pas où je vais, mais je sais qu’il y a longtemps que j’avais envie d’écrire ce livre. Il y a plusieurs années, quand je travaillais encore chez Grasset (décidément, qu’est-ce que j’ai pu écrire chez Grasset — et bosser comme un âne aussi), je tenais un carnet marron avec des pages marron clair beige foncé acheté chez Papier Plus, rue du Pont Louis-Philippe, dans lequel je prenais des notes de lecture sur la maison avec un Parker 51 que j’avais acheté sur eBay. Disons, Loos, Le Corbusier, Neutra, etc. La maison moderniste, en quelque sorte. C’est aussi à ce cahier que je pense en écrivant le livre. Mais je ne l’ouvre pas. Je ne relis pas les notes de lecture. D’ailleurs, je ne sais même pas où il est, ce carnet. Dans quelle boîte il est rangé que je n’ai pas ouverte depuis le déménagement. Mais c’est important dans l’univers textuel d’avoir un point de référence comme ça, presque fictif, quasi mythologique (remarque la façon dont tu as écrit quand je travaillais encore chez Grasset qui ressemble presque au début d’une légende ou quelque chose de ce genre un conte oui, peut-être, quand je travaillais encore chez Grasset fonctionnant ici comme il était une fois — assez de cette tautoanalyse) qui me permet de m’orienter dans ma pensée, j’écris quelque chose de nouveau qui vient de loin : quelque chose pousse (le carnet que je tenais) quelque chose tire (le livre qui sera écrit). Durée. Temps. Et tout et tout. Et je me dis que c’est étonnant, en fait, la façon dont la pensée, l’écriture se structurent comme malgré nous, quelque chose comme un flux qui nous traverse, une rivière souterraine, un courant oublié qui refait surface pour écrire un nouveau livre. Quelque chose déclenche la venue au jour de la rivière, mais quoi ? Une idée. Oui, une idée. Mais comment vient-elle cette idée ? Le mystère s’épaissit. La métaphore aussi.

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