10.3.18

Au pays de la censure positive, la joie d’interdire est toujours partagée.

Les peuples sont des masses violentes ; — surtout quand ils se délitent.

La route — cinq heures. Entre Gênes et Marseille. Moitié Nelly, moitié moi. Une partie sous la pluie en écoutant Plume de Loscil, electro ambient, comme on dit, qui ne se marie pas avec le paysage, non, bien au contraire, dont le son se confond avec les vrombissements du moteur, et jouissance immersive dès lors d’être dans la musique dans la voiture dans la route dans le monde quand les drones du véhicule s’harmonisent avec les drones du disque, quand il y a des différences entre la route et la musique, la voiture et le son, le monde et le moi, mais qu’elles n’ont plus d’importance en tant que différences, quand elles importent en tant qu’elles te font comprendre quelque chose sur les différences et l’importance relative des différences, sur la relativité de notions comme le monde et le moi — bien malin, en effet, celui qui pourrait dire ici commence le monde là s’achève le moi — et ce n’est pas le moindre des pouvoirs de la musique que d’éclipser le temps qu’elle dure des distinctions qui, affirmées de manière trop stricte, induisent des confusions dont il est quasi impossible de se sortir. Dans la voiture dans la musique dans la route, tu n’es en prise avec rien du tout, pas plus que tu ne lâches prise, tout cela — et tout le reste, le monde et le moi —, tout cela se dissout dans des drones qui s’entr’expriment.

9.3.18

Gênes
Il faut être irrécupérable. J’imagine que quelqu’un a déjà dû dire quelque chose de ce genre. Voire : exactement la même phrase. Ou la penser. Et quelqu’un de pas forcément intéressant, c’est tout aussi probable, en effet. Mais même les imbéciles peuvent avoir de bonnes idées (Est-ce une preuve de la véracité du platonisme ? Aucun rapport). Il faudrait être irrécupérable. Ne pas devenir un contenu qui servira d’autres intérêts, qui eux servent à quelque chose de bien précis — la plupart du temps amuser la galerie des gens gris. Il ne le faut pas, non. Et moi, je ne veux pas que quelque starlette des années 1980 devenue vieille gloire pour le morceau d’éternité qui se tient désormais devant elle déclame mes textes en les associant en rapport avec un thème quelconque. Je ne veux pas qu’on prélève mes organes pour faire un corps qui n’a rien à voir avec le mien. Je ne veux pas de cette chirurgie poétique. Je ne veux pas de ce monde vulgaire où tout sert à quelque chose, où tout est bon à quelque chose — à divertir et faire de l’argent. On pourra toujours me rétorquer que personne n’a envie de me récupérer. C’est une objection, en effet. À laquelle, à dire vrai, je n’aurais rien à répliquer, si ce n’est : Eh bien, c’est peut-être la preuve que je suis dans la bonne voie.

Si tu désires autre chose que le soleil, tu es un escroc.

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2.3.18

Orage de grêle, ce matin. Pourtant, en ouvrant les volets, un peu avant, le ciel était relativement clair pour un ciel nuageux. Et puis, presque imperceptiblement, il est devenu noir, gris ardoise, a dit Nelly, presque bleu, ai-je dit, pour ma part. Bientôt, le billes de glace ont frappé la vitre, recouvert la terre du petit olivier. Le ciel s’est éclairci à nouveau, toujours nuageux, mais plus calme. C’était fini.

Dans son livre sur Nietzsche à Nice, Pierre Parlant rapporte ces propos d’Andrea Zanzotto : « La météo est le dernier refuge des dieux. »

Pourquoi le plaisir que me procure l’écriture à la main de poèmes dans mon carnet gris est-il si grand ? C’est-à-dire, je crois, plus grand que le plaisir que me procure l’écriture de toute autre forme sous toute autre forme ? Mais non, plaisir, ce n’est pas du tout le mot qui convient. C’est celui qui m’est venu en premier, oui, mais ce n’est pas un plaisir, du moins pas au sens d’une satisfaction qui procurerait une certaine quantité de bien-être, et ce n’est pas orgasmique non plus. Non, c’est autre chose. Quelque chose qui ne peut pas être paraphrasé ? Peut-être. Disons plus justement que je ne peux pas remplacer cette activité par une autre activité. Je n’y peux rien substituer. Et je sens que je ne peux pas la supprimer non plus. Elle est nécessaire. Il est nécessaire de procéder de cette façon-là. Mais ce n’est pas encore ça. Il y a autre chose : le sentiment de faire quelque chose qui a un sens plein, qui est un sens en soi. C’est quoi, ça, être un sens ? Quelque chose de plus qu’avoir un sens ? De plus ? Non. Disons que le sens, pour moi, c’est ça : écrire des poèmes dans mon carnet. Tout le reste n’étant qu’un ersatz du sens pris en ce sens-là.

(Il y a des tas de livres, mais je n’ai envie d’en lire aucun.)

Difficile de se sentir concerné. Les passions, les rages, les haines, les angoisses, les amours semblent dérisoires. Tout ce qui agite le monde, passablement ridicule. Farce ? Peut-être. Mauvaise comédie. Rires gras. En tout cas, nulle envie d’en faire partie. Même pas la peine de faire l’effort de s’en extraire. Tu te sens déjà étranger. C’est beau ? Je ne sais pas si c’est beau. Je crois, en revanche, que ce n’est pas sans danger — il n’y a pas de voyage retour.     

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1.3.18

Le problème de la parole ressemble par certains aspects à celui de la richesse : son accaparation par certains crée une apparence d’abondance et un désir de rareté alors que c’est un petit nombre composé des mêmes qui la possède et s’en sert. Le problème de la parole est plus vicieux, cependant, que celui de la richesse à cause du concept de représentation et de la croyance qui le légitime qu’on peut parler au nom de quelqu’un. Si tellement peu de personnes accaparent tant de paroles, c’est parce qu’elles parlent au nom d’autres personnes qu’elles sont supposées représenter. Or, il faudrait déterminer précisément dans quelle mesure elles représentent effectivement ceux qu’elles sont supposées représenter, notamment pour savoir si la représentation est totale ou seulement partielle, si on ne représente pas, en fait, toujours quelqu’un en tant que quelque chose et pas en tant que personne dans son ensemble et si donc la représentation est seulement possible. Questions qui en posent une autre, laquelle me semble plus grave encore : Comment ne plus se laisser représenter ? Si l’on y réfléchit, on s’aperçoit que les problèmes de richesse et les problèmes de parole se ressemblent encore en ceci qu’ils naissent quand les personnes laissent les autres faire quelque chose à leur place. Cette spécialisation de la vie publique, qu’elle soit sous l’espèce de la richesse ou de la parole, pose un problème parce que celui qui laisse quelqu’un faire quelque chose à sa place est dépossédé de cela même qu’il laisse à l’autre le soin de faire. D’un certain point de vue, on explique cette situation en disant que je ne peux pas tout faire tout seul, mais on évite ainsi la question plus originelle de savoir à partir de quand ai-je cessé de tout pouvoir faire tout seul ? ou à partir de quand la spécialisation s’est mise à jouer contre moi en me privant de cela même que je confiais à quelqu’un d’autre qui en tirait profit à mon désavantage ? De même, si je donne ma voix à quelqu’un pour qu’il s’exprime à ma place, dans quelle mesure exacte n’en suis-je pas dans le même temps privé, dans quelle mesure ne me trouvé-je pas dépossédé de ce qui pourtant m’appartient au plus haut point en propre, ma voix ? Ce qui apparaît en premier lieu comme une métaphore — donner sa voix — se révèle avoir un sens littéral qui est justement la négation de la relation de représentation qu’elle était censée autoriser dans la mesure même où la voix n’est jamais rendue. L’enjeu d’une politique de la parole (c’est-à-dire d’une politique tout court) n’est pourtant pas dans la correction de la relation de représentation, mais dans sa destruction pure et simple. D’où la question : Comment ne pas se laisser représenter ? Question qui implique celle-ci : Comment se représenter soi-même ? Comment être à soi-même son propre représentant ? Comment parler pour soi-même ? Comment parler en son nom propre ? Comment être autologue ? Comment apprendre à parler pour soi ? Car il faut apprendre à parler pour soi et seulement pour soi, développer une parole singulière qui batte en brèche l’idée qu’on peut donner sa voix à un autre. Comme si l’universalisme de la parole dépendait de son transfert à un autre plus beau parleur que moi, plus écouté que moi, comme si l’enjeu se trouvait là. Alors même que celui qui s’approprie cette voix qui est la mienne ne parlera pas de ma voix, mais toujours de la sienne. Cette conception universaliste repose sur une théorie du grand nombre, des grands ensembles, des fantasmes de foules et de masses dans lesquelles les personnes se dissolvent pour former un grand corps politique, de peuples unis qui sont en fait démunis. Alors qu’un petit nombre parlant pour tout le monde, chacun se retrouve privé de l’usage de sa propre langue, réduit au silence, ou pire : condamné à parler pour ne rien dire. Alors qu’un petit nombre prétendant parler au nom de tous, chacun se retrouve livré à soi-même, contre tous les autres, au même titre que tous les autres. C’est le désir qui cherche toujours à s’assouvir de l’universalisme — réduire les multiplicités à une unité, ce qui revient à anéantir ces multiplicités. Tailler des problèmes pour les grands ensembles alors même qu’il n’y a jamais que des singularités muettes de croire en l’universel. Découper des grands blocs de discours alors même qu’il n’y a que de petites unités de sens. Inventer d’obèses épopées populaires alors même qu’il n’y a que des destins personnels. Faire l’Histoire quand il y a tant d’histoires à raconter. Comment ne pas se laisser représenter ? en commençant peut-être par refuser la domestication du langage. Le langage est domestiqué quand c’est le petit nombre des représentants qui choisissent ce dont tous doivent parler, quand le sens va de l’unité à la multiplicité. Le langage ne cesse pas d’être domestiqué — enfermé à la maison — quand c’est la multiplicité qui va à l’unité, quand d’innombrables phrases racontent la geste d’un peuple, mais quand la multiplicité reste à la multiplicité. Comment ne pas se laisser représenter ? en refusant d’être subsumé. La relation de représentation est en réalité une relation de subsomption, le particulier du multiple devenant un cas du général. On ne se laisse pas représenter en ne se laissant pas caser, en niant la possibilité d’un passage au général, d’une gradation à l’universel. Nul besoin de passer à l’universel, nul besoin de s’humilier. On ne se laisse pas représenter en se faisant confiance à soi-même. Les gens se trouvent, en parlant. Autrement, ils s’ignorent, ils parlent tous de la même chose, qui ne leur appartient pas. Les gens se trouvent quand on ne parle pas à leur place, quand ils prennent leur propre langue, font usage de leur propre voix.

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24.2.18

« De la vie de Lucrèce on peut dire que nous ne savons pratiquement rien » — c’est ainsi qu’Alfred Ernoult commence son introduction au de rerum natura — ; — qui peut espérer plus beau destin que celui de disparaître entièrement dans un livre, d’avoir un nom qui ne designe plus rien qu’un texte, lequel absorbe toute la référence sans reste ? Est-ce que Lucrèce a eu une vie ? Sans doute, oui (il est devenu fou ou il ne l’est pas, qui s’en soucie ?). N’en rien savoir nous libère de tous les préjugés que nous pourrions entretenir à son égard — et qui, soit dit en passant, constituent désormais la plus grande part de nos évaluations et appréciations des artistes des œuvres auxquelles nous avons affaire — et nous place face au livre comme en haut d’une falaise qui surplombe un territoire inconnu et immense que nous nous apprêtons à parcourir sans être bien certains d’en jamais sortir vivants.

Encore des poèmes nocturnes, ces dernières nuits, au gré des réveils de Daphné. Et puis, ce matin, un autre, dirune, lui, donc, ou presque, auquel j’ai pensé hier soir, avant de m’endormir. Je ne suis pas levé pour l’écrire parce que je ne le trouvais pas très bon. Mais comme, en me levant, je ne l’avais pas oublié, je me suis décidé à l’écrire. Peut-être est-il mauvais — ce n’est toutefois pas ce que j’en dirais si je devais le juger —, oui, sauf que ce n’est pas ce qui importe, au contraire de la survie du poème, qui reste malgré l’oubli dans lequel on le veut précipiter.

“Books,” she cried, rising to her feet and speaking with an intensity of desolation which I shall never forget, “are for the most part unutterably bad!” (Virginia Woolf)

Ne pas se contenter de disparaître, se confondre avec ce que l’on invente — fait.

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21.2.18

Après avoir conduit Daphné à la crèche, ce matin, sous la neige, avant de passer devant la plage de la Pointe Rouge, je me suis demandé si elle serait enneigée et, passant devant pour constater qu’elle l’était en effet, j’ai garé la voiture le long de la route, suis descendu, ai traversé la route et pris une première photographie. Ensuite, j’ai descendu les escaliers qui conduisent à la plage et j’ai fait quelques pas tout en prenant des photographies de ce que je voyais. Et puis, comme mes pas laissaient des traces sur la neige qui recouvrait le sable, je me suis aperçu que je ne voyais pas simplement ce que je voyais, je ne voyais pas simplement le paysage enneigé sur les rives de la Méditerranée, un matin d’hiver, je ne voyais pas non plus les photographies que je voyais cependant que je les prenais ou tout de suite après les avoir prises, non, je voyais aussi une autre photographie, photographie qui appartient elle aussi à un paysage enneigé d’un jour d’hiver, mais pas le même. Cette photographie que je voyais à travers le paysage enneigé que j’avais sous les yeux et à travers les photographies, elle se trouvait aussi sur le paysage et les photographies, mais pas en surimpression, je ne l’avais pas sous les yeux cependant que je voyais le paysage que je photographiais, non, en calque qui filtrait ce que je voyais et ce que je faisais de ce que je voyais, si bien que je ne voyais pas simplement ce que je voyais, je ne photographais pas simplement ce que je voyais, je voyais et photographiais à travers une autre photographie à laquelle je pensais. Mais je voyais aussi les différences de paysage et les différences de signification des images photographiques, les différences entre un canton suisse et une plage méditerranéenne, une photographie mortuaire et un paysage simplement enneigé. Les images se recouvraient, mais se distinguaient donc aussi, créant une sorte de perspective distordue entre plusieurs réalités, une réalité qui est devenue un imaginaire et un imaginaire qui fabrique une nouvelle réalité. Dans la neige, je marchais dans les pas de Robert W. Mais sous la neige, il y avait encore du sable, intact, non foulé, et les traces de pas devenant des traces de pas sur la plage et non plus simplement des traces de pas sur la neige, ces traces de pas-là, je pouvais les appeler les miennes, contrairement à celles de Robert W., qui n’étaient pas là. Ensuite, j’ai quitté la plage et suis retourné à la voiture. À l’intérieur, j’ai regardé les photographies que je venais de prendre et tout ceci m’a paru étranger. Mais pas au sens où je n’y serais pas, moi, non plutôt parce que nous ne sommes jamais seuls ; — il y a toujours des pas qui laissent des traces, dans lesquels nous marchons, et qui font que nous nous sentons étrangers parce que les traces que nous laissons ne sont pas totalement les nôtres — elles appartiennent aussi à quelqu’un d’autre, qui nous précède. Étranger, oui, et vraiment moi-même, aussi, parce que cette propritété des traces de pas, je m’apercevais que c’était aussi la propriété du langage, qui ne nous appartient pas totalement parce qu’il appartient à tout le monde, mais que nous avons le pouvoir de faire nôtre. Cela ne nous rend pas moins étrangers, mais le langage, lui, nous appartient. En regardant les photographies dans la voiture, je savais que je n’avais pas marché dans les traces des pas de Robert W., quand même je ne pourrais pas faire autrement, désormais, voyant des traces de pas dans la neige, fussent-elles des traces de pas dans la neige sur la plage au bord de la Méditerranée, que de penser à Robert W., mais cela ne m’empêcherait en rien de dire de ces traces de pas sur la plage que ce sont les miennes, et celles de personne d’autre.

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19.2.18

Cependant que je regardais le soleil se coucher entre l’immeuble de haut standing en construction et le centre commercial, une petite bête volante est venue se poser sur la vitre de la fenêtre de la cuisine. Malgré cette intrusion anesthétique, je n’ai pas paniqué. Je suis allé prendre une feuille de papier essuie-tout et avec, j’ai écrasé la bête. Ensuite, j’ai jeté l’ensemble, la bête dans le papier écrasée, à la poubelle. Je suis retourné à mon poste d’observation crépusculaire, mais le moment était passé. Le soleil était toujours en train de se coucher, mais je n’avais plus envie de regarder. Quand je me tenais derrière la fenêtre, avant l’intrusion de la bête, je n’avais pas particulièrement envie de regarder le soleil se coucher. Je ne crois pas à la poésie de ce genre de moments, même s’ils peuvent effectivement être beaux, je ne les ai jamais trouvés sublimes, ou alors je ne m’en souviens pas. Peut-être que je cherchais quelque chose, au milieu des immeubles en béton, pas une survivance, non, une possibilité. Mais la seule possibilité qui s’est réalisée, c’est la petite bête volante qui s’est posée sur la vitre de la fenêtre de la cuisine.

Ezra Pound, The Lake Isle :

O God, O Venus, O Mercury, patron of thieves,
Lend me a little tabacco-shop,
or install me in any profession
Save this damn’d profession of writing,
where one needs one’s brain all the time.

18.2.18

Settimana povera. — Celle qui vient.

Cette nuit, réveil de Daphné. Deux fois. D’abord, Nelly se lève, et puis moi. Ensuite, après mon tour, quand elle s’est enfin rendormie, impossible de trouver de nouveau le sommeil. Pense alors à des phrases, des bribes de phrases parfois même seulement, voire encore moins : des mots qui sont des sons et des concepts. Finalement, je me lève pour aller écrire pieds nus un poème dans mon carnet gris. Il y a quelques mois encore, je crois que je ne l’aurais pas fait. Je ne me serais pas relevé pour écrire, au lit, je me serais laissé par le sommeil, endormi en me disant si c’est vraiment bien, tu t’en souviendras demain, ce qui n’est heureusement pas toujours vrai, sauf que cette nuit, j’ai su qu’il fallait que je me relève et que j’aille écrire, que je n’attende pas le lendemain, que c’était une histoire de maintenant non pas d’un autre moment. Ce qui ne signifie évidemment pas que ce soit bon, que ce soit parfait ainsi, mais qu’il faut que ce soit ainsi et pas autrement, ce qui est bien plus important en réalité. Que s’est-il passé, que se passait-il, lors de cette période durant laquelle je ne me levais plus pour écrire la nuit quand même il aurait fallu que je le fasse ? Rien ? Non, peut-être pas, je ne crois pas ce soit si simple. Que se passera-t-il désormais si je me lève la nuit pour écrire au lieu de dormir ? Est-ce que je redeviens quelqu’un que j’ai été avant et que j’ai cessé d’être pendant un certain temps ? Ou est-ce que je deviens encore un autre qui ressemble plus à un moi éloigné, un moi plus jeune que moi, qu’à ce moi proche de moi qui avait cessé de faire un certain nombre de choses (comme donc se lever la nuit pour écrire) ? Je n’ai pas la réponse à ces questions et il est tant mieux que je n’aie pas la réponse à ces questions ; — la réponse se trouve ailleurs que dans ce journal où je les pose.

16.2.18

À l’ère du n’importe quoi — appelons ainsi l’époque à laquelle il m’a été donné de vivre —, la pensée, même la plus élémentaire (quelque chose comme le raisonnement) est honnie. Comme si, dans une certaine mesure, l’exactitude, la clarté, la précision, la justesse étaient les ennemies du juste et du bien. Alors que c’est rigoureusement l’inverse : c’est la confusion dans les idées, les erreurs de raisonnement, l’absence d’argumentation qui en sont les ennemies. Moins on pense, plus on s’éloigne du but. Pourtant qui pense ? Je demande par là : qui prend la peine de raisonner, d’interroger ses positions, d’élaborer des arguments, d’émettre contre soi-même des objections ? L’ère du n’importe quoi est aussi l’ère de l’affirmation à tout prix, où le moindre doute est suspect, le temps réduit à sa plus infime fraction (qui elle-même devient toujours plus infime, dirais-je), et le moment de suspens nécessaire quand on pense, annulé, réduit à zéro, oublié.

Ce matin, en arrivant à la crèche, quand je lui ai demandé : À quoi tu penses, mon lapin, Daphné, qui avait l’air rêveuse, m’a répondu : À rien. — Les ennuis commencent à peine, me suis-je dit un peu plus tard dans la matinée, après être allé courir, en pensant à cette scène, envisageant de l’écrire dans mon journal. Et c’est une phrase qui a plusieurs sens, dont le plus prégnant n’est pas forcément celui qu’on croit.

En revenant de courir, j’ai écrit la première phrase et quelque qui précède. Je n’y ai pas pensé pour l’écrire plus tard, non, je l’ai écrite, je l’ai pensée comme je l’écrirai ; — et en fait toute ma pensée à ce moment-là, comme sans doute, je crois, toutes les pensées réelles que je puis avoir, ma pensée était modelée sur l’écriture, elle avait la forme, si ce n’est la matière, qu’elle n’avait que potentiellement encore, de l’écriture.

Souviens-toi de cette remarque de Wittgenstein : « Ich denke tatsächlich mit der Feder, denn mein Kopf weiß oft nichts von dem, was meine Hand schreibt. »

L’esprit comme machine à écrire.