15.2.18

Parfois, je ne comprends pas grand-chose. Parfois, même, je ne comprends rien du tout. Je n’ai souvent rien à dire. Alors je me tais. Ça ne fait pas de moi quelqu’un d’extraordinaire, au contraire, mais de toute façon, ce n’est pas ce que je veux dire. Ce que je veux dire ? Je ne veux rien dire. Je ne veux rien dire de plus que ce que je dis.

Ces derniers jours, je n’ai même pas eu le temps de critiquer le monde dans lequel je vis. J’ai répété à Nelly trois ou quatre choses que j’avais lues ou entendues ou vues ici ou là, une par jour, si mes calculs ne sont pas faux, et c’est tout. Je n’ai pas eu le temps ; cela ne veut pas dire que mon temps était pris par autre chose qui ne m’en laissait pas pour la critique. Non. À vrai dire, je n’ai pas fait grand-chose (j’ai écrit des poèmes dans mon carnet gris), mais je n’avais pas le temps de m’en prendre au monde. En faisant la critique du monde, on essaie toujours de le corriger, de le rendre meilleur, même si l’on s’en défend, et cette idée est si absurde, si imbue d’elle-même et si vaine, qu’il faudrait impérativement se l’interdire. Avant de corriger le monde, corrige-toi toi-même. Oui, si tu veux. Si tu veux, tu peux le dire comme ça. Mais je ne suis pas certain de bien savoir ce que pourrait vouloir dire une maxime de ce genre. La maxime que je préfère, elle est très simple — je vais me répéter — : je ne veux rien dire que ce que je dis. C’est une idée que je trouve magnifique — sublime ? non, je ne crois pas que ce soit le mot juste, non — ne rien vouloir dire que ce que l’on dit. Qui n’est pas un constat, mais une exigence — une exigence d’exprimabilité, de clarté et de défense contre le bavardage.

Matins cieux bleu parfait.

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10.2.18

Tous les jours, on te gave d’une quantité incommensurable d’informations qui n’ont aucune pertinence, aucun intérêt relativement à la vie que tu mènes, mais qui sont le fonds à partir duquel on te demandera ensuite d’élire qui aura le privilège de choisir avec quelles informations ineptes on va te gaver et prendre contrôle et possession de ta vie. C’est ce qu’on appelle l’air du temps. Expression désormais banale, un peu usée, mais dont usent quand même les critiques du contemporain pour justifier qu’ils n’aient rien à dire, mais dont aucun ne discerne jamais ceci que l’air du temps, c’est précisément ce qui t’empêche de respirer. L’air du temps, ou la langue qu’on te force à parler ; — malgré l’inévitable publicité du langage, il faut que tu inventes un vocabulaire qui te soit propre et une grammaire pour s’en servir. Cette langue, elle ne sera pas ton idiolecte, elle ne sera pas non plus ta langue idiote, parce qu’elle est toujours publique (je me répète), mais un appel d’air (si tu veux).

Courir = 7 km +. Rien de bien passionnant, non, si n’était, cependant la course, l’énorme troupeau (une cinquantaine de bêtes, au moins) que j’ai croisé à plusieurs reprises au parc (comme tout le monde tourne en rond mais pas le même rond, il est nécessaire que cela se produise), et qui courait lui aussi, comme un cours de course obèse destiné à tous ceux qui sont incapables de rester seuls ne serait-ce qu’une deux ou deux heures dans la matinée. La France du samedi, en somme.

La France du samedi est-elle différente de la France des autres jours de la semaine ?

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9.2.18

Ne lire que des poèmes qu’on ne comprend pas. Faire une manière de morale avec ça. J’allais dire de renoncement. Mais si tu renonces à la facilité — à ce qui te semble immédiatement lisible parce que c’est en fait la répétition de phrases mille fois entendues, un peu comme ceux qui racontent à qui veut l’entendre qu’il n’y a plus rien de nouveau, sans même se dire que c’est le genre de phrases que l’on répète depuis des milliers d’années —, est-ce que tu renonces à quelque chose ? Ou bien : est-ce que tu énonces quelque chose ? Une déclaration au monde qui t’entoure, à l’intention de son manque d’attention, quand même personne ne t’écouterait. Comme personne ne t’écoute, d’ailleurs, autant lire des poèmes que tu ne comprends pas, apprendre de nouvelles manières de parler, de nouveaux langages dans lesquels tu ne t’exprimeras pas toi, mais dans lesquels d’autres que toi se sont exprimés et avec lequel ils te parlent. Tu ne parleras pas comme eux — ce n’est pas dans ce but que tu lis des poèmes que tu ne comprends pas —, mais pour apprendre l’incompréhensibilité, apprendre à inventer de toutes pièces de nouveaux idiomes avec ce dont tout le monde dispose, ce qui se trouve à la portée de tous. Faire quelque chose qui n’est à la portée de personne avec ce qui est à la portée de tous, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus beau ? — Écrire un poème.

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8.2.18

Non domandarci la formula che mondi possa aprirti,
sí qualche storta sillaba e secca come un ramo.
Codesto solo oggi possiamo dirti,
ciò che non siamo, ciò che non vogliamo.

— Eugenio Montale

Mars à Gênes. Pour voir l’hiver finir et le printemps commencer ? Peut-être.

Poèmes dans le carnet gris, qui sont seuls ce que j’aime écrire en ce moment. Quand j’ai commencé à écrire, le secret était une condition nécessaire de l’écriture — surtout que personne ne lise ce que j’écris, surtout pas ma mère. En écrivant ces poèmes, même si c’est un peu ce que je recherche, ce n’est pas ce que je retrouve, ma mère est morte depuis longtemps, et je ne peux donc plus rien lui cacher, peut-être qu’elle voit tout depuis lors, depuis la mort, mais il me semble quand même que je redécouvre ce goût du secret, la sensation même du secret, de la dissimulation, d’une certaine manière. Il y a une physique du secret, l’encre noire dans la carnet que je referme après avoir écrit, et qui vaut mieux que toute métaphysique, encre noire comme la seiche qui échappe à son prédateur dans un nuage, et puis une éthique du secret, une éthique analogique, l’écriture manuscrite échappant au contrôle, microdata de la main.

La Méditerranée est difficile, complexe, impossible à appréhender pour en faire un résumé, elle est à la fois disparate et d’une grande cohérence. Ce n’est pas une culture, c’est un monde — lumières, goûts, couleurs, mythes, traversées, déplacements, retours, etc. ad inf.

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7.2.18

Rien à haïr aujourd’hui. Et pourtant, pas de panne d’électricité. J’écris des poèmes dans mon carnet et je sors me promener, dans la ville tout d’abord, et puis sur la plage. Le vent souffle, claque l’air dans le ciel bleu pur de la Méditerranée. La lumière, les dégradés du ciel et de la mer, l’air frais, une impression immaculée dans l’atmosphère hivernale, tout conspire à te purifier, décongestionner le corps, l’esprit, et tout ce qu’il y a tout autour. Besoin de rien, donc, sauf l’air. Un peu plus tard, je regarde le vent souffler dans les branches du petit olivier sur le balcon. En arrière-plan, la mer et les îles : Frioul, If. Je pense à un autre poème, à son squelette, plutôt, des mots, plusieurs langues. Je vais m’asseoir au bureau et, toujours dans le même carnet gris, je l’écris.

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6.2.18

Peu à peu, ma conviction se renforce que l’anonymat est le seul moyen de survivre, la seule façon d’exister qui permette de rester libre, d’écrire comme on respire ; l’anonymat, le secret, une forme de disparition souterraine, se cacher pour avoir quelque chance de devenir quelque chose qu’on puisse regarder en face, ne pas regretter d’être devenu. Le destin du nom propre est de servir de pâture au troupeau, à la grande masse qui cherche à tout prix à se faire un nom et qui, à défaut d’en avoir le pouvoir, dévore celui des autres. Mais le mot anonymat ne va pas — parce qu’il renvoie à la foule anonyme et non pas à l’individu qui choisit de ne plus faire connaître son nom, qui y renonce sous sa forme publique, qui ne peut pas s’en débarrasser, non — ce n’est pas d’ailleurs pas le but de s’en débarrasser —, mais préfère le garder secret. Disons alors anonymie. — Le destin du nom propre est d’être dévoré par des hordes d’écervelés qui n’ont pas assez de personnalité — qui ne sont pas suffisamment des personnes — pour exister par eux-mêmes, et trouvent un moyen de subsistance dans la dévoration de l’Autre. « Céline souffrait d’impuissance sexuelle », a ainsi déclaré Lucette Destouches, 105 ans, veuve du grand écrivain de son état, à Grégoire Leménager, journaliste littéraire de profession. Qui peut désirer finir ainsi, comme un vulgaire quartier de viande éternellement crue pour tous les vers du futur ? L’abjection le dispute à l’obscénité pour faire les gros titres et alimenter la chronique d’une immense proctologie culturelle. Bêtise banale qui règle et rythme nos vies. Emprise ordinaire à laquelle il faut s’efforcer d’échapper.

Je ne veux plus rien écrire. Que des poèmes inconnus.

4.2.18

L’anti-antisémitisme fervent de l’intelligentsia française — et de tous ceux qui n’ayant ni les moyens ni l’opportunité d’en faire partie s’enorgueillissent de la suivre benoîtement — doit moins à la force d’une argumentation rationnelle qu’à l’attraction qu’exerce sur les cerveaux franchouillards le fait d’obéir aveuglément à des principes et de les appliquer sans discernement — bref, ce qu’on appelle l’universalisme. Quand Untel prend position au sujet de la publication des écrits antisémites de Céline, ainsi, il ne déclare pas qu’il fera tout ce qui est son pouvoir pour démontrer que des positions de ce genre sont insoutenables, mais pour les interdire. Et, de même, tous les petits caporaux qui, comme des tâcherons, traquent les coupables du siècle dernier, le font non dans un but vériste, mais pour détruire l’ennemi, dût-on pour ce faire pousser le courage jusqu’à débaptiser une rue. Le but de la pensée n’est pas de s’orienter vers une plus grande clarté que la nôtre, mais d’affirmer un pouvoir toujours plus grand, y compris quand il s’exerce par le ridicule et le contresens. Ce qui compte, ce n’est pas de tendre vers la lumière, mais d’avoir raison, c’est-à-dire : de réduire le camp adverse au silence, de le censurer. L’essence de la pensée politique française est la terreur — l’interdiction, la mise à l’index, la réduction au silence, la censure ; l’exécution. Rien ne sert d’avoir une idée politique en France, si elle n’est pas destinée à détruire, à couper la tête de ceux qu’on prend pour ennemis.

Ciel bleu si bleu que c’en est aveuglant. La lumière d’hiver a des qualités bien spécifiques, un éclairage qui tient toujours de l’éclaircie passagère quand même celle-ci serait quasi permanente. En tournant la dos au large, maisons sur la colline qui plonge dans la mer, petits chemins étroits et escarpés qui rappellent qu’il n’a pas toujours été si facile de circuler, d’aller et de venir, et qui dessinent dans le paysage une mémoire en mouvement, la mémoire du mouvement, de la circulation de la côte au sommet, du bas vers le haut et retour, un flux et un reflux qui est l’image terrestre du flux et du reflux de la mer, une vie qui n’est pas statique, défie l’opposition binaire sédentaire contre nomade, va au-delà dans le passage continu d’un endroit à un autre, d’une topique à une autre au sein d’une seule et même géographie. — Antique sentiment terrestre, solaire, aquatique.

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2.2.18

L’obsession du grandpublic. Comme si on pouvait bien écrire pour le grand nombre ? Idée ridicule, non ? On écrit parce qu’on croit que c’est juste ou alors on ne fait rien du tout. Enfin, moi, j’écris comme ça. Les autres, je ne sais pas. D’autant plus ridicule que le grandpublic, c’est rarement en lui disant des choses intelligentes qu’on s’adresse à lui, peu souvent dans un dialogue en vérité, mais plutôt à grand coup d’arguments qui convainquent principalement parce que celui qui les avance tient aussi une matraque ou quelque instrument contendant pouvant provoquer la mort. On élit des présidents comme ça : Michel ou le fascisme ! Évidemment, de ce point de vue… Toutefois, ne serait-il pas coupable d’oublier qu’en l’espace de cent ans à peine, le grandpublic aura successivement été nazi, communiste, maoiste, capitaliste (pour ne donner qu’un petit nombre d’exemples de ses inclinaisons protéiformes) ? Et pourtant, le grandpublic continue de faire référence. C’est à lui qu’il faut s’adresser, tout le reste passant pour abscons, illisible. En fait, de grandpublic, il n’y en a pas, qu’une masse élaborée par le pouvoir pour asseoir une légitimité qui a le fondement comme une passoir.

Gris aujourd’hui, frais dans la matinée quand je vais courir. Avant dans Les courtes habitudes. Nietzsche à Nice de Pierre Parlant :

invoquant la justesse exemplaire d’une surface sur le panorama, infirmant l’hypothèse de la mort et de ses outils, celle de la non-mort et de son hangar, le marcheur qu’il devient actualise l’affection qu’illustrent à leur façon le degré des couleurs et des sons, les fréquences, les hauteurs

c’est ainsi, ai-je compris, que peut se déclarer le seul amour qui vaille, celui en l’occurence des qualités secondes

1.2.18

En pensant à cette phrase d’Adorno que j’ai lue hier, je me suis fait plusieurs remarques au cours de la journée : que l’opposition apparence contre essence y était quelque peu hors-sujet, qu’elle était en fait une manière pédante de dire que les gens prennent des vessies pour des lanternes, que dès lors cette phrase avait des chances de ne pas être tout à fait fausse, que les gens habitués comme ils l’étaient à regarder des vessies à longueur de journée ne savaient même plus voir les lanternes, qu’ils confondaient la petite ampoule qu’on leur agite sempiternellement sous le nez comme un astre lumineux avec le soleil même, mais qu’une fois que l’on avait tout dit cela, on n’avait peut-être pas dit grand-chose, que pour dire quelque chose il faudrait enfin courir le risque d’être un moraliste, c’est-à-dire d’étudier nos mœurs avec de grands scrupules et pas l’ombre d’une concession. Or, cette moralité-là, ceux qui devraient l’entendre, ceux à qui elle serait destinée au premier chef parce qu’ils sont vivants au moment qu’on la formule ne sont sans doute pas à même de l’entendre. Par un ironique et double effet de retard et d’avance, les contemporains sont toujours ou bien frappés d’obsolescence ou bien déjà posthumes. D’où l’impression, je suppose, de parler quelquefois dans le vide — pour ne pas dire : la plupart du temps. Faut-il se taire pour autant ? Eh bien, probablement. Ou alors garder un silence qui doit beaucoup à la circonspection. On accorde peut-être trop d’importance à la publicité, au fait pour une chose quelconque d’être publique, comme si c’était un gage de qualité, comme si une chose gagnait à s’exposer de la sorte aux yeux de tous. Il est vrai qu’à une certaine époque, le fait que tout puisse être porté à la connaissance du public devait consistuer un progrès, par opposition à l’arbitraire d’un pouvoir qui s’acharne en secret, mais cela participe désormais de l’obsolescence dont je parlais à l’instant — tout n’est pas seulement porté à la connaissance du public, mais n’importe quoi, surtout, plongeant ainsi ce qui aurait pu constituer le point de départ d’une démocratie dans une confusion d’où il est douteux que quoi que ce soit de bon sorte jamais. Que quelque chose puisse être privé est sans doute un luxe, mais il faut savoir l’apprécier et le cultiver.

31.1.18

Funérailles de la fiction.

Funérailles de la fiction, oui, c’est ce que j’ai écrit dans le carnet couleur olive, en fin de matinée, après être allé courir, ainsi que deux autres remarques sur l’époque, l’obsolescence et la posthumité, moins pour déclarer la mort de la fiction que comme l’entête d’une réflexion d’ensemble sur les fictions que j’ai écrites jusqu’à présent, enfin celles que j’ai publiées (Des monstres littéraires, Pedro Mayr et Le feu est la flamme du feu), la façon dont elles forment, en raison de leur disparité même, un ensemble cohérent que, peut-être, on n’a pas compris, on n’a pas voulu comprendre parce qu’on n’avait pas envie de le comprendre. Enfin, on, que personne n’a compris parce que tout le monde, ou presque, s’en fout. Peut-être. Je voulais faire quelque chose de cette idée, mais non. Moins par paresse que par nécessité d’attendre, comme s’il fallait encore mettre un peu de temps entre l’idée proprement dite et sa réalisation. En un sens, une idée est réalisée dès que l’on l’a. Mais, en un autre sens, il faut encore la faire. Accomplir un certain nombre d’actions qui aboutissent quelque part, à une autré idée, peut-être, un ensemble de questions, d’ambitions pour ne pas mourir tout de suite. — Je ne suis pas aigri, je le sais, je le sens, je m’interroge, c’est plutôt cela, je me pose des questions. Je ne sais pas combien de fois je me suis entendu dire, d’une façon ou d’une autre au cours de ma vie, que je me posais trop de questions. Maintenant, ce n’est plus le cas ; je ne parle plus à personne. Comme si on avait voulu me faire comprendre par là que se poser des questions empêchait de vivre. Alors que, précisément, non, c’est ne pas se poser de questions qui interdit de vivre.

Écouté les Drei Klavierstücke d’Arnold Schönberg (j’aime tellement la musique pour piano seul de Schönberg) par Maurizio Pollini. Fasciné par l’ostinato de la deuxième des trois pièces qui ne porte pas l’œuvre, mais crée une atmosphère sombre, entrailles d’un corps qui respire à peine (peut-être). Feuilleté les pages de l’introduction de la Philosophie de la nouvelle musique d’Adorno : « puisque l’industrie culturelle a dressé ses victimes à éviter tout effort pendant les heures de loisir qui leur sont octroyées pour la consommation des biens spirituels, les gens s’accrochent avec un entêtement accru à l’apparence qui les sépare de l’essence. »

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