30.1.18

Combien d’idées pensées intuitions qui font pffuit avant même que tu puisses les tenir avant même que tu puisses les saisir quelque chose comme une phrase floue de laquelle tu voudrais t’approcher un peu plus près pour voir comment elle est faite tu sens quelque chose mais c’est si indistinct que tu ne sais même pas si ça pourrait vouloir dire quelque chose à un moment ou à un autre et puis si au moins tu pouvais la dire la phrase floue et ne la pas comprendre du tout mais au moins l’entendre la mélanger à ta salive dans ta bouche ou là devant toi l’écrire écrite peut-être qu’elle ne perdrait pas de son étrangeté mais tu pourrais au moins dire cela d’elle qu’elle est étrange alors que non même pas qu’elle est étrange cette phrase ! tu ne peux même pas le dire ? Impression que le front pèse sur les yeux aujourd’hui qui regardent vers le bas. Est-ce un affaissement de l’esprit ? Est-ce la direction que prend mon esprit, vers le bas, irrémédiablement, impossible d’édifier quelque chose, absorption dans les doigts des pieds de tout le contenu de la pensée écervelée ? Possible. En tout cas, j’ai fini de lire la traduction des araignées 2 aujourd’hui. Ce pourquoi peut-être il me semble que j’ai les yeux si fatigués qu’ils ne me servent à rien qu’à les vouloir fermer longtemps, oublié tout ce qu’il se passe au-dehors, au-delà de la baie vitrée, quelquefois je vois des oiseaux qui passent au-dessus du balcon, comme s’ils tombaient du toit dans le vide, mais je n’ai pas envie de les regarder. J’ai envie que tout disparaisse, que tout ne soit pas si triste, au final, que je ne sois pas si médiocre, finalement, que quelque chose se passe suite à quoi je pourrais dire bravo ! comme quand je dis bravo à Daphné et que nous applaudissons tous les trois des deux mains ce qui fait six mains qui applaudissent. Quand on y pense, six mains qui applaudissent, ce n’est pas beaucoup, non, c’est mieux que cela, c’est juste le nombre qu’il faut de mains. Alors pourquoi vouloir le succès ? Pourquoi espérer désirer attendre un quelconque succès qui, fort probablement, ne viendra jamais ? Parce que c’est la norme de l’époque ? Oh si seulement je n’étais pas si médiocre.

Pas mis le nez dehors aujourd’hui, mais écouté les Altenberg-Lieder d’Alban Berg. Ce que j’avais envie d’entendre au moment où j’avais envie de l’entendre. Demain, j’irai m’aérer.

29.1.18

Plantage systématique et régulier (une minute après ouverture, je dirais, mais je n’ai pas chronométré) du traitement de texte avec le fichier des araignées 2. Aucune envie d’y voir un signe, mais je perds quand même une heure à chercher une solution (copier le fichier dans un autre fichier d’un autre traitement de texte et le copier encore dans un autre fichier du premier traitement de texte — quelque chose m’échappe, mais il semble que ça marche puisque le fichier ne plante plus — n’importe quoi), et puis lecture sans arrêt jusqu’à midi quand je vais courir, me traîne plutôt. Parfois, le corps est léger, d’autres fois, non, preuve que ce n’est jamais le même corps (ni le même corps conscient ni le même corps matériel, pour reprendre la belle distinction de Proust), mais toujours un autre et parfois même pas un autre, simplement des sensations qui ne semblent pas correctement reliées entre elles, mais uniquement amassées là où l’on a l’impression que l’on se trouve, raison pour laquelle, peut-être, ça ne marche pas, enfin, ça ne court pas. Déjeûner soupe makis avec Nelly qui a froid et puis lecture encore jusqu’à quatre heures. Même régime demain, avant de remettre enfin le texte avant des araignées 3. Il y a toujours quelque chose à revoir — la traduction est infinie. Ensuite, parce que je sens que je ne peux plus rien faire de bon, j’écoute Les heures persanes de Charles Koechlin. Mais ce n’est pas ce que j’ai envie d’entendre. Qu’est-ce que j’ai envie d’entendre ? Je ne sais pas. Sinon je l’écouterai ? Peut-être pas.

Est-ce que ma « situation » est satisfaisante ? Non. Que faire alors ? La changer. D’autres truismes du genre ? — Je ne sais pas très bien pourquoi j’ai écrit « situation », pourquoi entre guillemets. Pour que la situation soit plus, ou moins satisfaisante ?

27.1.18

Orage, la nuit dernière déjà, flashes blancs à intervalles irréguliers qui aveuglent tout l’espace. Ici, on les voit particulièrement bien — il n’y a rien en face qui barre l’horizon. Impression que le ciel est un écran qui pâlit chaque fois. Pluie incessante. J’ai poussé l’olivier contre le garde-corps pour que la pluie l’arrose. Maintenant, des gouttes perlent au bout de ses feuilles. De toute façon, j’avais prévu de ne rien faire.

Némésius dit que les Stoïciens disent que, lorsque les planètes retournent au même signe [zodiacal], en longueur et largeur, que celui auquel elles étaient au début, quand le monde commença à se former, elles produisent, en des périodes déterminées, l’embrasement et la destruction de toutes choses existantes. Puis, de nouveau, le monde retourne au même but ; et lorsque les astres se meuvent de nouveau de la même façon, chacun des événements qui se sont produits dans la période antérieure se réalisera sans aucun écart : il y aura donc une fois encore Socrate, et Platon, et chacun des hommes, avec les mêmes amis et concitoyens ; ils subiront les mêmes choses, ils s’adonneront aux mêmes choses ; toutes les cités, tous les villages, tous les champs reviendront pareillement. Le retour de toutes choses ne se produit pas une seule fois, mais plusieurs fois ; ou plutôt, les mêmes choses reviennent à l’infini et sans jamais s’arrêter. Les dieux, qui ne sont pas sujets à la destruction, ayant suivi de près l’unique période présente, connaissent à partir d’elle tout ce qui se passera dans les périodes suivantes, car il n’y aura rien d’étranger à ce qui s’est passé antérieurement : toutes choses se répéteront pareillement, sans aucun écart jusqu’aux moindres détails.

Dans le commentaire qu’ils donnent de la doctrine de l’éternel retour des Stoïciens, Long et Sedley disent que de même que Nietzsche considérait probablement que le retour éternel était une manière de dire que toute autre vie que l’on pourrait avoir serait toujours exactement la même — car autrement, comment pourrait-elle être ta vie — de même, dans le stoïcisme, cette théorie peut avoir servi à souligner la nécessité où nous sommes d’accepter notre situation présente : car ce sera notre situation, encore et toujours, dans la nature éternelle des choses.

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26.1.18

Par la baie vitrée, le garde-corps trace une frontière noire horizontale au-dessus de laquelle le ciel n’est qu’une masse compacte, opaque, grise, couleur quasi unie qu’assombrissent çà et là quelques tâches plus sombres. Je pourrais dire : On n’y voit rien, mais est-ce exact ? Peut-être n’est-ce pas ce que l’on s’attend à voir, peut-être n’est-ce pas ce que l’on entend par voir, mais à quoi faut-il le reprocher ? À l’habitude que nous avons de parler ou bien au temps qu’il fait ? À supposer, bien sûr, qu’il faille reprocher quoi que ce soit à quoi que ce soit. Peut-être, hier, s’il avait fait ce temps, peut-être me serais-je dit à moi-même : Quel temps ! On n’y voit rien du tout…, mais pas aujourd’hui, non, où j’aime à regarder, assis en tailleur sur le Chesterfield rouge le dos appuyé contre l’accoudoir face à la baie vitrée, au-dessus de la frontière noire horizontale du garde-corps, la masse grise que je croyais tout à l’heure quasi unie mais qui est en fait toujours changeante, plus ou moins sombre, plus ou moins claire, au gré des déplacements des masses nuageuses, mais aussi en même temps selon que l’on pointe son attention ici ou là, à gauche de la frontière blanche qui coupe le champ de vision en deux à la verticale, de part et d’autre des fenêtres de la baie vitrée, plus claire, presque blanche un peu ou bien, de l’autre côté, en haut à droite du champ de vision, un coin noir qui s’enfonce dans le ciel gris pâle qui se trouve tout autour, et derrière aussi, ai-je l’impression, même si je ne vois pas ce qui se trouve derrière. À supposer, bien sûr, qu’il faille reprocher quoi que ce soit à quoi que ce soit. Aujourd’hui, il me semble que je voudrais dire : J’ai appris un nouvel usage et, par là-même, une nouvelle façon de voir, sans qu’il soit nécessaire de dire ce qui vient en premier (la perception ou le langage), raison pour laquelle il n’y a rien à reprocher à rien, tout allant avec tout.

J’envierais ceux qui vivent dans un monde confortable, où chaque chose est à sa place, où les bons sont facilement identifiables et s’opposent sans jamais faillir aux méchants, où le bien se peut résumer en un slogan facilement mémorisable, s’ils n’étaient des caricaturistes qui s’ignorent.

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24.1.18

Peu dormi. Fièvre de Daphné — avec qui je passe ensuite la matinée cependant que Nelly travaille. Pas fatigué, non. Pas encore, peut-être. La nuit, durant les laps entre deux sommeils, écoute des fragments d’émissions radiophoniques sur Palerme, Naples, Trieste. Est-ce étonnant que, à peine arrivé, j’aie envie de partir déjà, d’aller voir ailleurs, dans une autre ville, si j’y suis ? Comment les fruits d’un pays suffiraient-ils si l’on peut avoir le pays même (les oranges et la Sicile, par exemple) ? Le désir d’être ailleurs — ce que j’appelle l’étrangement — pourrait tendre vers l’infini s’il ne se nourrissait du besoin quasi vital de découvrir un endroit où l’on serait chez soi, un espace plutôt qu’un lieu qui n’exprimerait pas la personnalité, non, ce n’est pas cela, mais où la personnalité trouverait à s’exprimer, non pour devenir enfin soi-même (comme s’il n’y en avait jamais qu’un, de soi-même — celui qu’on trouve à la fin n’est rien que le dernier dans l’ordre chronologique, il n’est pas le moi ultime métaphysique), mais pour laisser les membres se déployer, accueillir le paysage, non le refléter : épouser les contours du monde. De telles noces, l’idée qu’une ville puisse en être le lieu adéquat est sans doute une illusion constitutive de la sensibilité, une utopie réelle qui suit des pistes, des chemins et des routes, cherche sa place sur les places des villes que l’on aime, que l’on pourrait aimer, que l’on aimera.

Souvenirs d’endroits où nous serons heureux un jour.

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23.1.18

Samedi dernier, j’ai bu un verre de vin chez mon père. Il n’était pas bon. C’est quand même rare, me suis-je dit, et certains pourraient penser que c’est un signe. Moi aussi, je peux interpréter les signes, mais en l’occurrence, je me suis contenté d’ajouter pour moi-même que le vin n’était tout simplement pas bon et que je n’avais peut-être pas tort de ne plus boire. Parce que, parfois, non, ce n’est pas bon. Et n’est-ce pas vrai, en outre, que la plupart du temps, ce n’est pas bon ? Ça n’a rien d’extraordinaire, mais on le fait quand même ? En relisant certains passages des araignées, j’ai senti ce que j’avais ressenti en traduisant : un bonheur, il n’y a peut-être pas d’autres façons de le dire, mais essayons quand même : comme un éclaircie de l’esprit — je vois réellement une lumière, chaude et qui tire sur le jaune, qui illumine l’intérieur de mon crâne depuis le haut —, qui justifie tout le temps passé, assis sur une chaise, à aligner des signes les uns à la suite des autres sans trop savoir ce que l’on fait, en ayant une idée du sens mais sans savoir si le sens des signes que l’on aligne sera précisément le même que le sens des signes dont on a l’idée. Le rapport avec l’alcool ? C’est vrai qu’il n’y en a peut-être aucun. Ou alors, le même qu’avec le tabac. Quand j’ai arrêté de fumer, en effet, je l’ai fait parce que je n’aimais plus celui que j’étais fumant, et que j’aimais mieux celui que j’allais devenir ne fumant plus. Item pour l’alcool : que je ne m’aimais plus buvant, et que je m’aimerais mieux ne buvant plus. Ce qui ne veut pas dire que je ne boirai plus jamais — pense, derechef, au verre de vin paternel —, ce n’est même pas la question ; la question, c’est celle de l’éclaircie de l’esprit, cette lumière chaude et qui tire sur le jaune à l’intérieur du crâne, et que l’alcool tend toujours à obscurcir. Je dis l’alcool, mais le tabac, aussi, n’importe quelle drogue, en fait, consommée en tant qu’excitant ou lénifiant, et qui perturbe la tendance que la personne impulse, la pulsation de l’individu, la pulsion du devenir — qui tend à endiguer le cours de la pure innocence du devenir. Ce n’est pas le jeûne, ce qui serait encore ascétique, asceptique, c’est autre chose : la recherche de la lumière, de l’éclaircie de l’esprit qui passe par un tel chemin de perfection.

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22.1.18

Daphné malade. Heures de sommeil qui se comptent sur les doigts de la main d’un manchot. Dernières épreuves des araignées. Rendez-vous à Arles annulé. La vie, peut-elle se résumer à cela ? Une succession d’événements, plus ou moins importants ? Ou non, résumée, même pas : la vie, n’est-elle pas égale à cela ? J’ai toujours détesté raconter mes journées. Je ne comprenais pas l’intérêt de le faire, quand ma mère m’interrogeait, de raconter quelque chose qui avait eu lieu, qui était fini, achevé, et qui, en soi, n’avait pas vraiment de sens, pas vraiment d’épaisseur, ne formant, une fois raconté, qu’une liste plus ou moins exhaustive d’événements qui se sont produits sans qu’on sache très bien quelle part on y tient, si l’on agit comme cause ou si l’on n’est pas soi-même un événement, ou moins : un simple relaté d’une relation qu’il relate de son propre point de vue, forcément partiel, étriqué, amputé de tous les autres relatés de la relation qu’ils relatent eux aussi. Alors, la réalité, serait-elle la somme de ces relations et de ces relations de relations ? Peut-être, mais la somme est-elle plus intéressante que chacune de ses parties ? Rien ne nous en assure.

Ce n’est pas que je n’aime pas la réalité, mais je ne vois pas pourquoi il faudrait s’y tenir comme à un terme ultime, non ultra. Elle n’est, je crois, qu’une fiction puisque l’on n’a jamais accès à la réalité indépendamment de soi, mais qu’on ne fait jamais que l’imaginer. Toute réalité est inventée. Le reste n’est qu’une question d’accent, que l’on fait porter ou sur la réalité (quand on est un peu lourd et borné) ou sur l’invention (quand on a le goût léger de la rêverie).

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bois de santal (couleur des Richelieu) les objets qui se cassent par opposition aux objets qui ne se cassent pas (démonstration faite à Nelly) un hiver sur les rives de la Méditerranée (le premier depuis des années) le vent qui souffle contre la vitre a le bruit du tonnerre (observation) olive (couleur du carnet de notes) toutes les choses nouvelles ne sont pas nécessairement bonnes (quelquefois elles ne sont tout simplement nouvelles)  toutes les choses anciennes ne sont pas nécessairement mauvaises (quelquefois elles sont plus complexes qu’elles ne le semblent) photographie ratée de l’olivier sur le balcon sous la pluie (flash) plutôt que l’aversion de soi-même devenir une autre version de soi-même (et une autre et caetera)  mais s’il n’y a que des versions de soi-même où est le soi même ? (rayez la mention inutile) dans le parc les oiseaux chantent tu vois les nids de brindilles de branches lovés dans les arbres nus (des centaines des centaines d’entre eux c’est tout ce que tu entends) les vagues se transforment en gerbes et quand tu passes dessous en voiture tu pourrais dire tout aussi bien oh il pleut (est-ce cela qu’on appelle tempête ? non je ne crois pas) fièvre de Daphné brûlante (réveil nocturne sommeil avec Nelly sur le Chesterfield rouge) le lendemain je m’endors en fin d’après-midi (dans le fauteuil de cuir beige) dans le livre que je lis je découvre une couleur dont il me semble que quelqu’un a déjà parlé mais quand je cherche qui je ne le retrouve pas est-ce donc que j’ai tout imaginé ? (rose Tiepolo dans la Recherche) en tout cas j’ai déjà eu cette impression croire qu’on a déjà lu vu entendu quelque chose mais ne pas retrouver la fois précédente douter dès lors et flotter indéfiniment dans cet état entre deux (sentiment d’une époque) un aveugle aussi peut avoir la sensation de déjà-vu (rire enregistré) qu’est-ce qui est le plus tentant admirer le paysage ou sauter par la fenêtre ? (question au sixième étage) de l’autre côté de l’avenue se monte une troisième grue (paysage réaliste) un peu plus loin à l’horizon le ciel forme une bande bleu turquoise entre la mer indigo et les nuages gris (couleurs d’un paysage réaliste) dans la vitre la nuit l’image qui se reflète a la transparence honnête de l’opacité (l’ombre portée de la cité) un peu plus tard dans la semaine autre superposition des couleurs mer noire ciel orange tirant sur le bleu nuit (la nuit justement qui tombe) les recherches actuelles laissent penser que le cachalot passe beaucoup de temps dans un demi-sommeil ponctué de rêves se laissant dériver de longues heures il semble qu’il dorme souvent à la verticale la tête en bas (note dans le carnet) des états qui font voir le néant par le petit bout de la lorgnette (les maux de tête, le manque de sommeil, l’ennui provoqué par un vieux boiteux qui pontifie devant un parterre d’étudiants dont il regarde certains spécimens féminins d’un air libidineux)

21.1.18

détruire le monde
plus
le dilapider jusqu’au dernier de nos souvenirs
l’individu comme seule communauté
et tout commerce avec lui
dès lors s’égalera
au zéro de la semence qu’on répand
comme centaines de litres chaque seconde chaque pas
vies sauvées de n’avoir jamais vu le jour
vies suaves
ainsi
par cette force des choses
il faut donc s’arrêter écrivait le philosophe *
sans qu’on sache très bien pourquoi il aura un jour fallu commencer
sauf qu’on s’acharne chaque seconde chaque pas
entraînant immanquablement un autre
et quand tu tombes il faut encore que tu te relèves
morale qui consume consomme brûle tout
ne laisse personne vivre à sa guise
mais déguisé en machine à se relever
qui
quand il ne lui reste plus rien à faire
trouve encore le moyen
trouve toujours le moyen
de
ne pas rester couchée
* ἀνάγκη δὴ στῆναι
écrivit
par exemple
aristote dans sa soi-disant
métaphysique :
« tout changement est changement de quelque chose ;
par l’action de [1070a] quelque chose et en quelque chose ;
par l’action de quoi, c’est le premier moteur ;
de quoi, c’est la matière ; en quoi, c’est la forme.
on ira donc à l’infini si non seulement le bronze vient à être rond, mais que viennent aussi à être la forme ronde et le bronze ;
il est donc nécessaire de s’arrêter. »

mais qui s’arrête jamais
autrement que de fatigue ?

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19.1.18

Après avoir essayé sans y parvenir de décrire un sentiment qu’il me semblait que je ressentais, je me suis demandé si ce sentiment existait vraiment. Nous supposons toujours, me suis-je dit, en effet, que c’est le langage, parce qu’il n’est pas intérieur, mais bien plutôt public, contrairement à nos sentiments, qui peine à nous permettre d’exprimer au plus juste ce que nous ressentons. Mais peut-être devrions-nous nous demander si ce n’est pas que, à l’endroit de ces sentiments que nous croyons ressentir sans parvenir à les décrire, il y a une place vide. Je ne dis pas rien, mais pas ce que nous croyons pouvoir y mettre. Ou que cette place, au contraire, est trop pleine de nous-mêmes pour que nous puissions en dire quoi que ce soit. Si je voulais dire quoi, il faudrait que je m’écarte, que je laisse cette place vide, mais alors il n’y aurait plus rien à dire. Aussi, nous passons notre temps à reprocher cet écart au langage, qui n’est qu’un outil que nous avons toute la vie pour perfectionner, mais en aucun cas un pouvoir magique. Je ne suis pas parvenu à décrire ce sentiment parce qu’il aurait fallu, pour ce faire, tracer tout un portrait de moi, un portrait du monde, aussi, puisque l’un ne va pas sans l’autre, que je n’ai pas eu le courage d’exécuter parce que, en quelque sorte, il absorberait toute ma vie. — Ce qui n’est pas sans rappeler certaines tentatives colossales de saisir l’essence de l’existence, des tentatives littéraires, j’entends, dont on n’est pas certain qu’elles ne se soldent pas par un échec. Or, quand nous en avons fini avec l’imitation, je crois qu’il faut savoir tirer les leçons de ces échecs qui nous précèdent.

Même si je ne suis pas certain de bien comprendre ce que je viens d’écrire, échec, c’est toutefois le mot même que j’ai employé ce matin, et hier soir, d’abord, au coucher. Il est de bon ton, à notre époque, de prétendre qu’il faut échouer pour réussir. C’est à peu près aussi intelligent que de dire qu’il faut tomber pour marcher. C’est-à-dire que c’est faux. Il ne faut pas tomber pour marcher, il se trouve simplement qu’enfant, on tombe quand on essaie de marcher. Il ne faut pas échouer pour réussir, il se trouve simplement qu’un certain nombre de ceux qui réussissent ont quelquefois échoué (à faire quelque chose, pas forcément ce qu’ils ont réussi), mais cela ne signifie ni que ce soit une condition nécessaire (on peut réussir sans avoir échoué) ni que ce soit une condition suffisante (ce n’est pas parce qu’on a échoué qu’on va réussir ; on peut continuer d’échouer encore et encore). Au lieu de quoi, l’échec dont je parle est quelque chose de plus diffus, on ne peut pas mettre le doigt dessus, appuyer, et dire : Tu vois, c’est là que ça fait mal. C’est un sentiment : il me faut bien admettre que je ne parviens pas à faire ce que je veux faire parce que ce que je fais ne suscite pas le genre de réactions que ce que je veux faire devrait susciter. C’est ce que j’appelle un échec. Mais qui ne s’oppose pas au succès. En tout cas, pas si on entend par succès une certaine quantité au-delà de laquelle on peut dire qu’on a du succès. Ce que je constate, me concernant, c’est que, au lieu de fasciner, je ne fais que laisser perplexe. C’est ce que j’appelle échouer. Or, le sentiment d’abattement qui accompagne cette manière d’analyse logique, je ne sais comment le dépasser. Chaque fois que je le ressens, je me dis qu’il vaudrait mieux arrêter d’écrire (parce que je n’ai ni le talent qu’il faut pour faire une œuvre de quelque importance ni le bagout nécessaire pour rencontrer le succès — quantitatif) et faire autre chose, comme trouver un petit boulot à temps partiel pour consacrer l’autre partie du temps à la lecture et à Daphné. Ce qui serait peut-être digne d’une existence commune, banale, médiocre (pas lire ni m’occuper de Daphné, non), mais pas indigne de moi non plus. Parce qu’après tout, cette existence banale, commune, médiocre, je sais de quoi je parle, puisque c’est la mienne, c’est celle-là même que je vis et que nulle folie des grandeurs ne parviendra jamais à convertir en quelque chose d’autre qu’elle-même, que ce qu’elle est, une existence comme il y en a tant d’autres, sans grande originalité. Oh, je ne dis pas malheureuse, non. Ce n’est pas le cas. (— De quoi te plains-tu ? pourrait-on me demander dès lors, ce à quoi je répondrais : — C’est que je ne me plains pas, je ne fais que constater ce qui est.) Pas malheureuse, non, simplement décevante. Il est très facile d’écrire, d’avoir quelque chose à dire, et de mettre ce que l’on a à dire dans ce que l’on écrit. Mais ce n’est pas nécessairement bon (ça l’est même rarement). L’échec ne se confond toutefois pas avec la médiocrité, qui peut toujours séduire le grand nombre. Il n’est pas nécessairement tragique, non plus. Non, il est tout bêtement raté. Ce qui est pire que tout.

C’est embêtant, les livres qu’on est obligé de lire jusqu’à la fin, mais pas autant que ceux dont on ne peut même pas lire le début.

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