14.12.17

Il faut bien commencer quelque part. Un endroit un moment. Qui deviendront précis parce qu’ils auront été au début.

Ce sera n’importe quoi. Une lueur, une illumination, un coup de soleil, une éclaircie un jour de pluie, l’éclat d’un bloc lumineux où seront écrits les mots issue de secours, l’incendie d’une plateforme pétrolière, du néon qui grésillera sans la moindre signification. Un poème sans paroles, des cartons insensés, cent fois rien pas zéro perdu dans les pensées.

Se perdre dans ses pensées, justement. Non pour y découvrir quelque vérité sur soi-même (— Qu’est-ce que la vérité ? demanda un jour Ponce Pilate à Jésus), mais sans doute parce que c’est là le seul endroit où trouver quoi que soit — ton petit pays des possibles à toi.

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13.12.17

Il n’y a jamais eu d’âge d’or et pourtant l’idée de décadence semble toujours pertinente. Comme s’il fallait sans cesse inventer une époque meilleure pour parvenir à traverser celle-ci ; l’âme mélancolique, peut-être, mais y parvenir quand même. Sans doute, l’idée de décadence concerne moins une dimension historique de l’expérience (grossièrement : avant, c’était tout de même mieux) qu’un rapport au présent, causé par l’insatisfaction que suscite la médiocrité de l’époque. Car s’il n’y a pas à proprement parler de décadence, la perception de la médiocrité n’est pour autant pas illusoire. L’idée de décadence, toutefois, interdit le dépassement de la médiocrité qui apparaît comme le seul horizon de l’avenir puisque l’âge d’or est révolu. S’il faut partager l’intuition des décadents qui pensent que cette époque-ci ne vaut rien, on ne peut pas se satisfaire de leur mélancolie et, dans une sorte de quiétisme noir, s’abandonner au mépris pur et simple du présent. Le décadent est finalement paresseux : il se contente de ce qui est révolu. Ce qui ne l’empêche pas, éventuellement, de faire quelque chose, mais son œuvre sera nécessairement bornée. Or, il faut dépasser les bornes. L’intuition que cette époque-ci ne vaut rien se prolonge moins dans la tentative d’en finir avec elle que dans les efforts pour vivre malgré tout avec elle, pour ne pas s’y réduire, pour ne pas patauger dans tout ce qu’elle peut bien avoir de vulgaire (et Dieu sait qu’elle en a). En somme, il faut vivre. C’est-à-dire : s’autoriser à vivre sa vie sans laisser l’époque nous obliger à une vie qui nous serait presque en tout point étrangère. C’est l’époque qui est lourde, obèse, grasse. Elle ignore tout de la vie (elle fait semblant, assène des vérités de boutiquier, confond tout pour n’y plus rien comprendre). Elle ne sait pas le secret. Vivre est à prendre à la légère.

12.12.17

Passé la journée d’hier à l’hôpital, pour accompagner mon père. Activité, ou plutôt absence d’activité, qui peut fournir matière à penser : pas sur le sens de l’existence, mais sur l’emploi du temps. En fait, comme il s’agissait principalement de ne rien faire, d’être là, d’attendre, j’ai pu travailler, et le temps étant tellement vide, le lieu (une clinique) tellement sinistre, j’ai relu 85 pages des araignées, ce qui est un bon rythme. Aujourd’hui, je n’ai pas fait autant.

Quelque neuf heures de clinique privée, neuf heures trente – dix-huit heures trente ; les lieux où l’on soigne doivent-ils nécessairement avoir l’air vieux, vétuste, sinistre ? S’ils ne l’étaient pas, guérirait-on moins bien ? L’un n’ayant probablement pas grand-chose à voir avec l’autre, il doit y avoir un choix, un désir d’anesthésier les sens en plus des corps. Chirurgie ambulatoire de la sensibilité.

Nous avons moins besoin de construire des fondations consacrées à l’art contemporain financées par des milliardaires qui blanchissent l’argent de leur fortune que d’esthésier les lieux où nous naissons, grandissons, apprenons, habitons, guérissons, mourrons.

Moins d’art contemporain, plus d’esthétique.

Quasidentité. Tu peux regretter que tout le monde fasse comme toi ou bien tu peux déplorer que tu fasses comme tout le monde puisque c’est le même problème. Mais ce n’est pas la même solution.

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11.12.17

Il y a toujours cette manie insupportable qui pousse les gens à parler de l’actualité, de ce qu’il vient de se passer, est en train de se passer, va se passer, sans aucun recul ou presque, en se contentant de dire Untel a dit que quelque chose, Unautre va faire quelque chose, rapporter ça ensuite à sa petite expérience étriquée et s’en tirer à bon compte ; tu es de ton temps, tu parles, tu parles que tu parles, tout va bien. L’insupportable de la manie, ce n’est pas totalement le fait de parler de l’actualité, ce qui est de l’ordre du commérage, parce que le commérage est un besoin primaire de l’humanité et que j’ai toujours pensé qu’il valait mieux que les gens soient les commères des puissants, des célèbres, des guerres, des drames, des morts et des naissances des têtes couronnés et des autres décérébrés plutôt que de leurs voisins. En étant les commères de ceux-là plutôt que de ceux-ci, du lointain plutôt que du prochain, ils font moins de mal — à eux-mêmes comme aux autres. Je dis que c’est une manie insupportable en pensant à l’actualité : Qui décide de l’actualité ? Qui décide que ceci est plus important que cela ? Moi ? Non. Toi qui commentes, bavard incontinent, ce qui se passe dans le vaste monde ou, plus modestement, on est français après tout, dans la petite capitale ? Non plus. En fait, tu ne décides de rien, tu n’es qu’une espèce de ventriloque : un observateur inattentif peut avoir l’impression que c’est toi qui parles, mais un autre plus concentré voit immédiatement que quelqu’un te tient une main autour des épaules et l’autre te soutenant par le fondement, et remue les lèvres à ta place. Tout ce que tu fais, c’est parler dans le vide. Moi, mon actualité, ma non actualité, mon inactualité, elle n’a rien à voir avec la prétendue vie dont tu parles, à laquelle tu accordes tant d’importance que tu ne peux pas t’empêcher d’en parler, à laquelle tu t’accroches misérablement parce qu’il faut bien que tu aies un sujet à propos duquel faire étalage de toutes tes petites opinions, sinon tu n’existerais pas. Le commérage est un besoin primaire de l’humanité. C’est ce que j’ai dit, oui. Une espèce du genre parler. Ceux qui ne sont pas bons à grand-chose se font commères, ils ne peuvent pas faire mieux. On a tort de leur pardonner parce qu’ils contribuent à la destruction du genre parler, parce qu’ils appauvrissent la parole. Les autres, plus rares, racontent des histoires, font des fictions. L’actualité qu’on nous impose globalement, comme une succession, une litanie d’impératifs auquel il faut absolument se soumettre (Je Suis Charlie, Jean d’Ormesson était un génie national, Fais Nation autour de la dépouille de Johnny Hallyday, et toutes ces injonctions disciplinaires) fait de toi un être respectueux ; tu te prosternes devant qui on te dit de te prosterner, tu aimes qui on te dit d’aimer, ce qu’on te dit d’aimer, tu hais qui on te dit d’aimer, ce qu’on te dit d’aimer, tu pleures quand on te dit de pleurer, tu suis le doigt et l’œil de la Nation. Quand même tu ferais le contraire de ce qu’on te dit de faire, tu ne serais jamais que le mime pâle d’une réalité à laquelle tu ne prends pas part comme cause, mais toujours simplement comme effet. On fait de toi ce qu’on veut. Contente-toi d’obéir aux ordres.

10.12.17

C’est la misère dehors, la grande tristesse, même quand les gens rigolent, ils ont l’air d’être tout juste réchappés d’un suicide collectif, ils affectent les affects, en quelque sorte, oui, si tu veux, si tu veux, tu peux dire ça comme ça, et il y a la grande mort qui plane, elle n’a plus la même forme qu’avant, elle n’a même plus de forme du tout, elle ne plane même plus, en fait, elle s’immisce, tu la vois surtout à la télévision, le soir aux informations, ou toute la sainte journée en boucle, saturation de la mort, qui se dissémine, entre dans les âmes qui peinent à jouir, même quand elles multiplient les orgasmes, elles ont si grises, des âmes grises peuplent un monde dans lequel tu ne veux pas vivre, tu pourrais être tombé là par hasard, comme dans un trou, dans un puits, tout au fond, naturellement, la nature voudrait que tu remontes, mais en as-tu vraiment envie, au fond de ton puits, il fait sombre, c’est vrai, mais c’est sec désormais, toutes les sources sont taries, n’est-ce pas, il n’en reste plus que des ersatz, parodies, nains juchés sur les épaules d’autres nains, ils regardent au loin, mais il n’y a plus rien à voir, plus rien qu’un écran qui brille, aveugle, tourne tout en ridicule, et à Thalès qui, occupé à mesurer le cours des astres, Théodore, et regardant en l’air, était tombé dans un puits, une servante thrace fit cette plaisanterie, parfaitement dans la note et bien tournée : que dans son ardeur à savoir ce qu’il y a dans le ciel, il ignorait ce qu’il y avait devant lui, même à ses pieds. Et la même plaisanterie continue d’être bonne, pour tous ceux qui passent leur vie dans la quête du savoir, car qui pourra nier qu’il faut résider en étranger ?

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9.12.17

Peut-être que c’est vrai, peut-être que tout est tellement banal, tellement grisâtre, pas une couleur franche, non, entre deux couleurs ou plusieurs, peut-être que tout n’est pas totalement bête, non plus, non, mais pas suffisamment éloigné de la bêtise non plus pour que tu puisses y trouver ton compte, peut-être est-ce pour des raisons de ce genre qu’on désire se tourner vers autre chose, d’autres vies, d’autres profondeurs, d’autres forces, d’autres énergies que celles qui sont à notre disposition tous les jours que nous vivons, celles que nous mobilisons pour traverser cette banalité grisâtre. Pourtant, le simple fait que nous traversions cette banale grisaille, que nous ne soyons pas anéantis par elle, que nous ne nous confondions pas complètement avec notre époque, que nous parvenions tout de même à garder la tête hors de l’eau — quoique cette métaphore, comme la plupart des métaphores, ne soit pas très heureuse, on voit bien de quoi il s’agit —, ne devrait-il pas nous convaincre que la vie, la profondeur, la force, l’énergie dont nous disposons sont suffisantes ?

Si je regarde par la fenêtre, il y a des immeubles d’habitations, de quelques étages seulement, ocre, terre cuite, marron, blanc, et puis des tours, à flanc de collines, beaucoup plus hautes, blanc et gris, derrière elles, la colline encore, masse verte et puis végétation qui se clairsème pour n’être plus que pierres. Au-dessus encore, le ciel bleu, très pâle, presque blanc juste à la lisière de la colline, c’est l’hiver, il fait froid la nuit, et la matin n’a pas assez de chaleur. Un nuage passe et je m’aperçois qu’une mouche est posée sur la vitre. Je vais me lever, ouvrir la fenêtre, et la faire sortir.

Ensuite, je suis revenu m’asseoir au bureau, et je crois que je n’ai pensé à rien, rien de précis, pendant quelques minutes.

8.12.17

L’ennui avec les questions, ce sont les réponses. C’est toujours comme ça. Tant qu’on se pose une question, tant qu’on ne cherche pas à y apporter une réponse, ou mieux encore : la réponse, j’entends par là : définitive, le dernier mot, quoi, tout va bien. Mais dès qu’on passe à l’étape suivante, les ennuis commencent. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Quand on se met en tête de vouloir répondre à cette question, on part sans doute de la prémisse du raisonnement implicite dans la question même : il y a quelque chose. Et en développant l’argument, qui est en fait une parodie d’argument parce que la réponse est déjà dans la question, on ne se contente pas de trouver des raisons plus ou moins bonnes (le hasard, Dieu, l’ordre de la nature, et caetera), non, on affirme ce qu’on trépignait d’impatience d’asséner : il faut qu’il y ait quelque chose. Simplement, l’homme est un pervers. Et la femme, à égalité. Les gens sont des pervers : dans les questions qu’ils affectent de poser, se trouvent les principes de leur ontologie et de la morale qu’ils élaborent pour la justifier. Il faut qu’il y ait quelque chose. Plutôt que rien. On ne peut pas vivre avec rien. Ce n’est pas possible. Et s’il y a du vide, il faut le remplir, à tout prix. Et pourtant, le vide, ce n’est pas si mal, n’est-ce pas ? Qui n’a jamais contemplé avec apaisement la blancheur immaculée d’un plafond légèrement crépi ? Cet apaisement que procure le vide, ne serait-ce qu’un vide relatif, le simple constat, disons, que là, non, il n’y a pas quelque chose, tout cela est insupportable à l’humanité dans sa grande généralité, laquelle souffre du désir inextinguible de remplir. De mettre quelque chose là où il n’y a rien, des choses là où il n’y en a pas. Des choses, seulement ? Non, des cultes aussi, des rituels, des cérémonies, des grand-messes où des atomes de perversité se rassemblent (il ne s’assemblent jamais vraiment, ils font semblant), se rassemblent pour former un peuple qui jouit de son génie : là où il n’y avait plus rien, là où, littéralement, il manquait quelqu’un, nous sommes parvenus à mettre quelque chose. Il faut qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, c’est-à-dire tout aussi bien : il faut faire quelque chose ; nous ne pouvons tout de même pas rester sans rien faire. « Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre. ». Écrivait Pascal, le moraliste. Désir de remplissage, de combler les vides, de boucher les trous. La culture tout entière est une technique de remplissage, de colmatage, le grand bricolage pour réduire au minimum l’empire du néant. Entreprise vouée à l’échec ? À l’évidence. Mais la culture n’a pas pour but l’épanouissement des masses, elle tend bien plutôt à les maintenir dans un état latent d’angoisse que seul quelque chose peut apaiser. Quelque chose plus quelque chose plus quelque chose plus quelque chose plus quelque chose plus quelque chose plus quelque chose plus quelque chose et caetera ad infinitum. Il faut que les gens vivent dans l’angoisse permanente du vide, dans la peur du manque, dans la terreur de l’absence, du trou béant qui est la seule chose manifeste pourtant, ou plutôt qui manifeste qu’il n’y a pas que des choses, qu’il n’y a rien la plupart du temps et que c’est très bien ainsi, que dans les vides, les trous, on peut rester sans rien faire. Sans rien faire, cela ne veut pas dire sans penser, sans imaginer, au contraire, plus tu fais de choses, plus tu remplis de trous, plus tu combles de vides, et moins tu penses, et aussi moins tu apaises, tu pèses lourd, ton ontologie obèse recouvre l’univers de son gras moral, dernier hommage, devoir de mémoire, jour du souvenir, culte des morts, cérémonie publique, défilé, manifestation, gerbe, pauvres fleurs.

Moraliste. Il fait la morale à la morale.

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7.12.17

Je suis seul et je ne suis pas seul. Souvent, quand il me semble que je n’arrive plus à écrire, quand j’ai l’impression que je n’arriverai plus jamais à écrire, mais que m’en vient quand même l’envie, quand je sens en quelque sorte qu’il faut que j’écrive, je ne cherche pas nécessairement à raconter des histoires, je laisse les choses se faire, venir, un peu comme d’autres s’ouvrent au monde dans une espèce de béatitude muette de l’adulation de la présence. Je n’adule pas la présence. Ce qui se passe en ce moment, par exemple, cela ne vaut pas grand-chose en tant que tel. En tant que tel, ou en tant que n’importe quoi, cela n’a pas forcément d’intérêt. En ce moment précis, pour prendre le même exemple, si je n’écrivais pas, le temps passerait comme ça, pour rien, je pourrais le sentir passer bouche bée, mais après ? Après, rien. La même chose qu’avant, autre chose, des tas de choses différentes, mais quoi ? Rien. Les vieilles vedettes meurent, et on les admire encore plus une fois qu’elles sont mortes. On les entasse au panthéon ou aux invalides, coupole dorée et flèche qui pointe vers le très-haut. Les invalides, pour les morts, quand même, c’est drôle, mais personne ne semble s’en apercevoir. Si je ne faisais rien que me tenir bouche bée au beau milieu du temps qui passe, les choses seraient toujours pareilles, égales à elles-mêmes, vieilles vedettes qui meurent et qu’on admire bêtement, chacun y va de son souvenir, chacun y va de sa petite histoire. C’est insupportable, cette manie de toujours s’imposer soi, de toujours tout ramener à soi, de profiter de la mort de vieilles vedettes pour parler de soi, pour attirer un peu de leur lumière à soi. C’est insupportable, mais c’est raisonnable après tout ; s’il n’y avait pas la mort de ces vieilles vedettes, tu n’aurais jamais la moindre bonne occasion de parler de toi, toi, tu n’intéresses personne, il t’arrive quantité de choses tous les jours, mais elles sont ineptes et, en plus, tu ne sais pas les raconter, c’est pour cette raison que tu t’accroches désespérément à des chansons, à une chanson, en faisant comme si cette chanson était ta chanson, alors que c’est faux, cette chanson n’est pas ta chanson, elle appartient à des millions d’autres, à tout le monde, même, dit-on, mais tu aimes ça, en fait, quand les choses appartiennent à tout le monde et que tu te les appropries quand même, tu as l’impression d’appartenir à quelque chose de plus grand que toi (un peuple, une nation, le monde, la réalité). En ce moment, je reste sur le même exemple, ce n’est pas ce qu’il se passe autour de moi. Je suis seul et, en un sens, autour de moi, immédiatement autour de moi, il ne se passe rien. Je suis assis en tailleur sur le fauteuil, le téléphone en veille est posé sur l’accoudoir droit, sur la petite table où est posé un livre sur Fra Angelico est posé dessus The Hound of the Baskervilles, que je vais terminer aujourd’hui, si je tends l’oreille, certains bruits proviennent de l’extérieur de l’immeuble, d’autres de l’intérieur, des entrailles, comme le bruit de l’ascenseur. Si je lève un instant les yeux, je vois des livres rangés dans la bibliothèque, un sapin de Noël, des meubles, des piles de livres (deux) à gauche sur l’une desquelles est appuyée une guitare, un peu plus loin, assise sur un banc, la licorne que Marguerite a offerte à Daphné. Je suis seul et je ne suis pas seul. De mémoire, cette phrase de Robert Musil : « Le contradictoire ne peut pas être vrai, mais il peut être vivant. » Je suis seul et je ne suis pas seul. Il faudrait aimer un peu plus les choses singulières, un peu moins la célébrité vulgaire des vieilles vedettes qu’on pleure parce qu’on a vécu dans le même monde qu’elle. C’est vrai. Et moi, je ne pleure pas parce que je ne vivais pas dans ce monde-là. Ce qui m’effraie, ce n’est pas la présence du monde qui coule, c’est l’étroitesse de la sensibilité, la réduction constante de la sensibilité qu’on appelle culture, la fabrication d’une culture pour contenir les sensibilités des vivants dans d’étroites limites, toujours plus étroites limites. C’est terrifiant parce que c’est ainsi qu’on invente l’idée du monde, du monde unique dans lequel nous vivants vivons ; le monde, le peuple, la nation, l’espèce. Réduction des sensibilités à une seule et étroitesse de cette unique sensibilité. Petit monde pour les petites gens. Tout le monde vit comme ça, c’est affreux, d’autant plus affreux que personne ne s’en aperçoit. L’hiver, on répète un slogan en boucle, l’été, on admire la modernité de la fanfare, à l’automne, les vedettes tombent comme des feuilles mortes, et on pleure. Tout le monde fait la même chose et de plus en plus la même chose. Sans espoir de pouvoir jamais faire autre chose. Si tu ne restes pas seul, si tu ne t’efforces pas à la solitude, tu finis par être comme tout le monde, unité anonyme dans la masse numérique, tu ne comptes pas, mais on te compte dans le lot, on te recense, tu n’as pas de nom, mais une identité. Au printemps, tu commences le régime grâce auquel tu crois que tu seras beau à demi nu pendant les vacances. C’est ainsi, le rythme des saisons. Si quelqu’un s’en apercevait et se mettait à le raconter dans son journal, que se passerait-il ? Rien. Personne ne le lirait. Mais ce n’était qu’un exemple.

 

2.12.17

La neige filtre la vue. Milliards de parasites sur le bleu de la Méditerranée. Blanc décalé. C’est à peu près tout pour aujourd’hui. Et finalement, c’est bien assez.

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1.12.17

Courbes et boucle. — À mesure que la représentation politique décroît, et le désir de représentation avec chaque appel à faire barrage, voter contre, voter utile, le désir de représentation sociale augmente. Or, ce sont deux relations différentes. La représentation politique n’est pas une fin en soi, ce n’est d’ailleurs à proprement parler une relation de représentation, elle ne représente qu’en tant qu’elle a pour fonction de répliquer dans une assemblée la même répartition politique que l’on trouve au sein d’une population. En revanche, la représentation sociale est une fin en soi, elle défie systématiquement la généralité en lui opposant un : Mais moi, je ne suis pas comme ça. L’individu veut que la généralité soit à son image — ce qui est impossible. Alors, il désire l’inflexion de la généralité ; il veut que la généralité lui ressemble. Ainsi, quand une publicité de prévention contre le SIDA affiche deux lapins qui disent Soyons coquins, soyons malins, il ne fustige pas l’indigence de la publicité, cela ne l’intéresse pas le moins du monde, il s’interroge au second degré (toute pensée de ce type d’individus est en effet au second degré) : Ça veut dire qu’on a pas le droit d’être deux filles ou plusieurs ? La généralité est insupportable parce qu’elle n’est pas à son image. Il réclame le droit d’être comme il est, comme si avoir le droit était une fin en soi. Le paradoxe à présent de cette seconde sorte de relation de représentation, c’est que le mimétisme fonctionne à pleins tubes : les images de soi ne sont pas créées par les individus eux-mêmes, ils les adoptent, ils imitent des modèles (les stars qui font l’opinion mondiale). Et ainsi, en imitant des généralités médiatiques, les individus mimétiques exigent de la généralité sociale qu’elle les imite à son tour. Les courbes se croisent et la boucle est bouclée.