Courbes et boucle. — À mesure que la représentation politique décroît, et le désir de représentation avec chaque appel à faire barrage, voter contre, voter utile, le désir de représentation sociale augmente. Or, ce sont deux relations différentes. La représentation politique n’est pas une fin en soi, ce n’est d’ailleurs à proprement parler une relation de représentation, elle ne représente qu’en tant qu’elle a pour fonction de répliquer dans une assemblée la même répartition politique que l’on trouve au sein d’une population. En revanche, la représentation sociale est une fin en soi, elle défie systématiquement la généralité en lui opposant un : Mais moi, je ne suis pas comme ça. L’individu veut que la généralité soit à son image — ce qui est impossible. Alors, il désire l’inflexion de la généralité ; il veut que la généralité lui ressemble. Ainsi, quand une publicité de prévention contre le SIDA affiche deux lapins qui disent Soyons coquins, soyons malins, il ne fustige pas l’indigence de la publicité, cela ne l’intéresse pas le moins du monde, il s’interroge au second degré (toute pensée de ce type d’individus est en effet au second degré) : Ça veut dire qu’on a pas le droit d’être deux filles ou plusieurs ? La généralité est insupportable parce qu’elle n’est pas à son image. Il réclame le droit d’être comme il est, comme si avoir le droit était une fin en soi. Le paradoxe à présent de cette seconde sorte de relation de représentation, c’est que le mimétisme fonctionne à pleins tubes : les images de soi ne sont pas créées par les individus eux-mêmes, ils les adoptent, ils imitent des modèles (les stars qui font l’opinion mondiale). Et ainsi, en imitant des généralités médiatiques, les individus mimétiques exigent de la généralité sociale qu’elle les imite à son tour. Les courbes se croisent et la boucle est bouclée.
30.11.17
Malade depuis dimanche. Le médecin qui est venu aujourd’hui m’a dit que c’était le virus marseillais. À Paris, il s’appelait le virus parisien — je suppose qu’il s’adapte à son environnement. Le médecin, je ne l’aurais pas fait venir seulement pour ça. Hier, comme je m’ennuyais, j’ai entrepris de ranger la bibliothèque par ordre alphabétique. À la fin der la journée, j’allais parvenir à la lettre L, ce qui n’était pas mal, quand j’ai commencé à ressentir une impression désagréable au niveau de l’œil droit. Et quand je me suis levé, cette nuit, les deux yeux collés, ça ne faisait plus vraiment de doute. La bibliothèque devra attendre que je puisse ouvrir les yeux à peu près normalement et que je me sente un peu plus entreprenant.
Dans le déballage de sa bibliothèque, Walter Benjamin écrit : « Les écrivains sont effectivement des gens qui écrivent des livres non par pauvreté, mais par insatisfaction envers ceux qu’ils pourraient acheter mais qui ne leur plaisent pas. »
La teinte orange antibiotique de mes yeux noisette.

25.11.17
Est-ce que trouver vaine l’idée de lutter fait de moi quelqu’un de faible, de fatigué ? Peut-être. Mais je ne me sens pas fatigué. Au contraire, je me sens de moins en moins faible. Sauf que lutter, au sens d’une critique ponctuelle du pouvoir, qui n’est jamais qu’un commentaire de la petite actualité au jour le jour, qui pourrait s’en satisfaire ? Ne serait-ce que s’y adonner, c’est déjà se reconnaître une victime, dominée, toujours sur le point d’être abattue, mais qui sursaute de proche en proche chaque fois que les faits et gestes des puissants lui donnent l’occasion de réagir. Réagir, c’est être perdant. Systématiquement.
Tu médis. Tu ne dis rien.
Impérieuse nécessité d’inventer quelque chose de nouveau. Mais rien. — Moi, à vrai dire, si tout le monde s’en fout de moi, je peux vivre avec (n’est-ce pas, de fait, ce que je fais déjà ?), mais ne me demande pas de prêter attention au bruit vulgaire de ton époque. Ne t’étonne pas non plus si je t’ignore.
24.11.17
On aurait tort de croire — parce qu’il dit quelque chose qui peut y faire penser (je cite : “I mean nothing”, Poirot said. “I arrange the facts, and that is all.”) — que la signification est absente de l’enquête de Poirot, qu’elle s’efface complètement au profit de la référence où se trouve, suppose-t-on, la vérité. Le I mean nothing ne veut pas dire, me semble-t-il, je ne veux rien dire, je ne propose pas de sens, je ne fais qu’enregistrer le réel, mais je n’ai pas d’intention ; je n’aborde pas la référence avec une intention qui précède l’enquête, je la prends comme elle est et j’essaie d’en faire quelque chose. Ce quelque chose, c’est une théorie des faits. Or, une théorie des faits, ce ne sont pas les faits bruts. Si une théorie des faits était égale aux faits bruts, il ne pourrait pas y avoir d’erreur, il ne pourrait pas y avoir d’échec de la théorie puisqu’elle serait purement et simplement ce qu’elle entend décrire. Une théorie des faits n’est pas une description des faits, c’est une mise en ordre des faits. Ce qui est autrement plus complexe. La description des faits est bornée, elle permet de dire : ici, il y a un cadavre et ici, il y a une mèche de cheveux et ici, on a vu un homme et caetera, mais cette succession des faits est inutile à elle seule parce que l’homme pourrait ne pas être celui qu’on croit, ce pourrait être une femme et les cheveux ne pas s’être retrouvés là par hasard et le cadavre ne pas avoir toujours été dans l’état dans lequel on l’a trouvé et caetera. Décrire les faits, c’est le premier degré de l’enquête. Mais la description factuelle n’est pas le bout de l’enquête. Dans The Mystery of the Blue Train (d’où sont extraites les deux phrases que j’ai citées), Poirot propose plusieurs théories (trois, si mes comptes sont bons), et c’est seulement la dernière qui est la bonne (intrigue oblige). Cette dernière théorie est aussi ce qu’on peut appeler la vérité, mais qu’est-ce alors que la vérité ? Une représentation de la réalité ? Non, c’est l’organisation des faits pour qu’ils aient un sens qui permette de trouver qui a fait quoi, c’est-à-dire de confondre le coupable. I mean nothing ne veut pas dire qu’il n’y a pas de sens, qu’il n’y a que la référence, mais que le sens ne précède pas la référence, que c’est dans le sens que se découvre la vérité — la vérité n’étant pas dans les choses même (il n’y a pas une propriété des faits qui rende vraies les phrases qu’on formule à leur sujet), mais dans ce qu’on en dit, dans les théories de Poirot.

23.11.17
Fini hier la relecture du premier tome des araignées, le même jour que le premier brouillon de la traduction du deuxième tome. En attendant donc le troisième, qui n’arrivera pas avant quelques mois. Maintenant, sans doute, une pause de quelques jours pour respirer, pour ne plus y penser directement, pour y penser indirectement, au contraire, en quelque sorte inconsciemment, une partie de moi se projetant déjà sur les lectures à venir, mais en silence.
Je ne suis pas un auteur. Pas l’auteur d’une loi, pas un auteur de bande-dessinée, pas l’auteur du premier essai contre La Valette. Je suis un écrivain. Enfin non, même pas. J’écrirais quand même il n’y aurait personne pour me lire.
Plusieurs idées en ce moment dont je ne sais pas quoi faire encore, évidemment, parce que je viens tout juste de les avoir et qu’il ne faut pas s’attendre à savoir quoi faire d’une idée au moment où on l’a, ni même juste après qu’on l’a eue, il faut leur laisser du temps, le temps de faire leur chemin, d’aller où elles veulent, car les idées, dire qu’on les a eues, c’est un bien grand mot, disons que c’est une façon de parler, il faudrait plutôt décrire cela comme ceci : dans le flux constant des idées, il y en a une qui semble avoir un peu plus de sens que les autres et que je retiens, ou non mieux : qui, du fait du supplément de sens dont elle jouit en comparaison des autres idées, se signale un peu plus manifestement et que l’on retient un peu plus facilement, les autres filent, s’échappent, peut-être reviendront-elles quand elles jouiront elles aussi de ce supplément de sens, mais en attendant, il y a cette idée et c’est celle-là qu’il ne faut pas oublier parce qu’il faut la laisser croître à sa façon en attendant d’en faire quelque chose.
22.11.17
Comme je m’étais levé durant la nuit pour consoler Daphné qui s’était réveillée en pleurant, aux alentours de minuit, au réveil, je me suis accordé quelques minutes à ne rien faire au lit. Je ne devrais pas parce que, évidemment, je ne fais jamais rien, je finis toujours par regarder des trucs débiles (c’est l’expression exacte, pas une facilité de langage débraillé) au lieu de rêvasser. Et donc, c’est ce que j’ai fait, ce matin aussi, en regardant une vidéo extraite d’une émission de télévision japonaise où, sous les yeux moqueurs d’un public ravi, six hommes en combinaisons moulantes de couleurs criardes (rouge, bleu, jaune, orange, rose, vert) devaient gravir des escaliers recouverts de liquide savonneux. Ils n’y arrivaient pas, comme on s’en doute, mais glissaient et s’entraînaient dans leur chute les uns les autres, recommençaient, tentaient d’atteindre au sommet de l’escalier, glissaient, et caetera. À l’infini, peut-être pas. De toute façon, la vidéo n’allait pas jusque là. Elle avait été postée par quelqu’un qui faisait un commentaire spirituel dont il devait être très fier. Et plein de gens trouvaient cela excellent (la vidéo, le commentaire, les deux, la vie, je ne sais pas), du moins suffisamment génial pour le relayer à leur tour. J’ai tout de suite vu qu’il y avait un symbole dans cette vidéo : un genre de variation sur le thème du mythe de Sisyphe, l’éternel recommencement d’une tâche qui n’a pas de sens. Oui, c’est vrai, et c’est en quelque sorte le contenu manifeste de la vidéo — manifeste non car c’est ce que l’on voit, mais ce que l’on a appris à voir. Sauf que ce contenu manifeste appartient à l’ancien mode de penser, propre à un monde qui n’existe plus. On trouve bien des intellectuels (la majorité des intellectuels, en fait) qui se servent de symboles de ce genre pour penser, mais ils appartiennent à un monde révolu, qui est voué à disparaître définitivement. Ce n’est qu’une question de temps. Le contenu latent de la vidéo — celui qu’on ne voit pas encore clairement parce que la vision est obscurcie par l’ancien mode de penser — est tout autre : c’est une image de l’humanité, mais elle n’a rien d’absurde ni de tragique. Tout le sens de l’existence — un sens transcendant, si l’on veut, un sens qui rend raison de l’existence — a été dilapidé, et il n’en reste désormais plus rien. Tout le sens possible de l’existence a été dévalué dans cette existence-ci, où il s’épuise complètement, où il se consume sans restes. En bref, le sens est immanent. Or, si l’immanence a libéré l’humanité de la transcendance (oui, c’est de la pensée tautologique, mais l’histoire est ainsi faite), elle n’a fait que libérer les gens, elle ne les a pas rendus meilleurs, elle les a simplement libérés : de la peur du châtiment, du péché, de conditions sociales qui étaient autant de bornes au destin, de normes contraignantes, de règles d’invention rigoureuses, et caetera. Et n’a rien mis à la place, au contraire, a laissé le vide absolu. Ce vide, dans une pensée de l’immanence, c’est l’individu ainsi libéré, fort et créateur, qui doit le remplir. Sauf que personne n’a donné la formule permettant de produire un tel individu. On a simplement annoncé qu’après la fin de la transcendance, il adviendrait. Comme s’il pouvait advenir tout seul, comme s’il allait apparaître par la force des choses. La pure innocence du devenir ne s’offre pas gratuitement à celui qui ignore tout du monde ancien, elle ne lui apparaît pas dans la blancheur éternellement virginale d’une existence que rien ne surpasse, que rien ne justifie, que rien ne condamne de l’extérieur. Il n’y a que celui qui a surmonté le monde ancien qui peut y parvenir, au prix d’immenses efforts sans doute, parce qu’il lui faut encore éviter un nombre inouïs de pièges : le monde ancien qui prétend n’être pas moribond et le monde présent qui s’affirme comme le seul horizon possible. La croyance en la pure immanence condamne l’individu à un jeu permanent et insignifiant. Il peut se mettre en scène autant qu’il veut (poser, superposer, se faire admirer, peindre et se peindre, et caetera) ; il sera toujours à l’image de ces personnages en combinaisons de couleurs, répétant des gestes ridicules et risibles qui n’ont rien d’absurde ni de tragique (ce sont des notions, des valeurs, des points de repère qui, comme tous les autres, ont disparu avec la fin de la transcendance), mais sont simplement répétés jusqu’à ce que le public se lasse d’eux et veuille voir à la place d’autres personnes exécuter des gestes risibles et ridicules.

11.11.17
Écrire, ce n’est pas forcément mieux que ne rien faire. D’autant que, quand on y pense, c’est étrange de consacrer du temps à écrire (plutôt, donc, que de ne rien faire, par exemple), d’inscrire des signes. Si tu imagines les raisons pour lesquelles une personne qui te ressemblait plus ou moins s’est mise un jour à écrire, tu te dis que c’était pour conserver son expérience et la partager. Mais quand tu imagines une autre personne, un peu plus tard dans l’histoire, qui s’est mise à écrire en se disant qu’elle écrirait quand même personne ne la lirait jamais, quand même elle ne partagerait jamais son expérience, pourquoi écrivait-elle ? même pas pour conserver son expérience (en un sens, tu n’as pas besoin de conserver ton expérience pour toi-même, tu l’as ton expérience, ou plutôt : ton expérience, c’est toi), mais alors pourquoi ? pour ne pas ne rien faire ? non, je ne crois pas. C’est en cela que c’est étrange, écrire. On comprend bien les gens qui écrivent pour la gloire, mais ceux qui savent que la gloire leur est interdite, que leur reste-t-il ? Ils ne passent pas le temps, non, mais alors que font-ils ? Ils attendent la gloire posthume, peut-être ? — Autant jouer à la roulette russe.
Écrire comme une taupe (Nietzsche).
N’en déplaise aux donneurs de leçons en tout genre (libréchangistes, islamistes, souverainistes, féministes, végétariens, sexistes, antisexistes, spécistes, antispécistes, racistes, antiracistes, et tutti quanti), une affirmation n’est pas un argument.
« À l’aide, gens secourables et de bonne volonté, une tâche vous attend : débarrasser le monde du concept de punition qui l’a infesté tout entier ! Il n’est pire infection. On n’a pas seulement placé ce concept dans les conséquences de nos actes — et pourtant, quelle monstruosité, quelle déraison il y a déjà à considérer cause et effet comme cause et punition — on a fait plus et, grâce à l’infâme sophistique du concept de punition, on a entièrement dépossédé de son innocence la pure contingence de ce qui advient. On a même poussé la frénésie jusqu’à enjoindre d’éprouver l’existence elle-même comme une punition, — on dirait que l’éducation de l’humanité a été dirigée jusqu’à présent par l’imagination déréglée de geôliers et de bourreaux ! » (Aurore, I, 13. Pour l’éducation nouvelle du genre humain.)

10.11.17
Hier, j’ai eu une idée, c’est ce que j’ai pensé aujourd’hui, une idée je n’exposerai pas en public. Hier, cette idée, je l’ai exposée à Nelly. La pauvre, serait-on tenté de dire, mais non, elle l’a trouvée intéressante et m’a dit qu’elle était originale. Pas de problème. Non, mais oui. En règle générale, avoir des idées en public me semble de moins en moins souhaitable. En privé, je veux bien penser, mais en public, j’ai le sentiment de quelque chose de fastidieux, qui me fatigue à l’avance. Je pourrais évoquer un nombre incalculable de raisons pour cela — la façon dont penser consiste à enfoncer des portes ouvertes, dont la démocratie a échoué à se donner un esprit critique pour n’être que le règne de l’opinion toujours changeante, dont tout semble devoir être lissé, poli, rendu facile, accessible, digeste, pas choquant, tout en prétendant que l’art doit provoquer, et caetera —, mais en fait, je sais que cela ne sert à rien et que, désormais, cela ne sert plus à rien non plus de penser. Ainsi, cette semaine, je me suis demandé si j’allais publier le livre que je viens de finir. Et je me suis rendu compte que j’y étais en quelque sorte obligé. Si je veux toucher le reste de ma bourse et ne pas avoir à la rembourser, il va falloir que je le publie. Disons donc pas le prochain, non, le livre d’après le prochain livre, ce livre que je pense à écrire, qui n’est pas encore un livre, mais une idée que je cherche, ai-je envie de le publier ? Je ne crois pas. Comment aimer écrire, penser en public, quand tout y incite si peu ? La pauvreté, l’indigence de ce qui tient lieu de pensée est terrifiante d’autant plus qu’elle renvoie une image détestable de sa propre activité. En réalité, je ne suis peut-être qu’un petit imbécile qui se croit plus malin que les autres. Peut-être, oui, mais il ne faut pas croire non plus que ne pas vendre de livres soit une position confortable. La question de la publicité de la pensée est problématique. Et je crois qu’il faut être un penseur privé. Si odieuses que les questions puissent paraître : Est-ce qu’une pensée publique n’est pas une contradiction dans les termes ? Est-ce que l’excellence et le plus grand nombre sont synonymes ?

En revenant de faire les courses à Carrefour, je n’avais pas trouvé de réponses à ces questions, mais je n’avais pas non plus cessé de me les poser.
7.11.17
Marché douze kilomètres, hier, dans les rues de Paris, mes chaussures anglaises aux pieds — grossière erreur. Et pourquoi, au juste ? Pour ne pas manquer à l’engagement que j’avais pris et qui m’aura coûté tant, plus une journée de travail. Journée perdue, fatigante, qu’aura sauvée tout de même le trajet en train où j’ai pu lire Musil pendant quatre ou cinq heures (aller plus retour). Les livres valent mieux que les personnes — surtout si leur auteur est mort. Ce n’est pas ce que je dirai, non, même si j’ai définitivement un problème avec les gens. Sauf que je n’avais pas besoin d’une démonstration, pas besoin de passer la journée seul à perdre mon temps pour l’apprendre ou le comprendre, je le savais déjà. Que ce soit leur faute ou la mienne, aux gens, à vrai dire, je m’en fous pas mal. C’est comme ça. Et non, je n’ai pas envie de faire avec. Ça ne m’intéresse pas. D’où la conclusion que je ne suis pas près de revenir à Paris. Double vérité, si j’ose dire : que je ne ferai plus ce genre d’opération de bénévolat qui me coûte trop et ne m’apporte rien (tu me diras, je pourrai toujours dire que j’ai été juré d’un prix littéraire) et que je peux tirer un trait sur la période de ma vie qui s’est achevée en quittant Paris. Je n’oublierai ni Nelly ni Daphné, évidemment, mais le reste, si. Sans grands regrets.

Nietzsche qui, comme chacun sait, doit être mis à l’index pour sa misogynie (Au bûcher, le teuton ! crient en chœur les zélateurs des tétons.) avait tout de même quelques qualités, dont un sens certain de la formule. Ainsi, déclara-t-il, dans son Crépuscule des idoles : « Je crains que nous ne puissions nous débarrasser de Dieu, parce que nous croyons encore à la grammaire… » La « mentalité grossièrement fétichiste » de ceux qui croient encore à la grammaire met des choses, de la volonté, du moi, de l’être partout où elle entend des mots parce qu’il faut bien, pense-t-elle, qu’il y ait des substances pour soutenir notre langage. Sinon, il s’écroulerait sur son fondement. Même si Nietzsche avait le sens de la formule, il a commis bien des erreurs, dont celle de croire que la croyance en Dieu et la croyance en la grammaire étaient solidaires. Or, il n’en est rien. Et l’Européen occidental, qui pense s’être débarrassé de Dieu, ne s’est pas encore débarrassé du fétichisme grammatical et entend réformer la grammaire pour parvenir enfin au règne millénaire de l’égalité entre tous.
C’est toujours le langage qu’on accuse — d’être impuissant à exprimer ce que nous ressentons au plus profond de notre être, d’être inapte par son inexactitude à décrire la réalité telle qu’elle est, de reproduire par son archaïsme les inégalités qu’il faut à tout prix détruire. Évidemment, le langage, qui n’existe pas, qui n’est au mieux que le nom que l’on donne à la façon dont on parle, l’ensemble des usages communs à un certain nombre d’individus, n’y est pour rien. Mais il est bon de l’accuser. C’est un ennemi qui semble bien faible — comme c’est nous seuls qui parlons, il ne nous répondra pas —, mais il est redoutable, toutefois : à la fin de la guerre, de la bataille du moins, nous ne comprendrons plus rien.
5.11.17
L’autre jour, en faisant une recherche sur internet, j’ai lu que j’étais mort. Il y avait écrit : Retrouvez les avis nécrologiques de Jérôme Orsoni et rendez-lui un dernier hommage en déposant des condoléances, des bougies ou encore des photos sur son… Sur mon quoi ? ai-je demandé, sur mon quoi ? putain sur mon quoi ? mais google ne le disait pas sur mon quoi. J’aurais pu cliquer sur le lien, je sais, j’aurais dû cliquer pour savoir, mais en fait, je n’en ai pas eu le courage. Je n’ai pas osé cliquer. Je me suis dit : Non mais déjà que je suis mort, si en plus je clique, qu’est-ce qu’il va encore m’arriver ? Comme je n’avais pas de réponse à la question (je ne savais pas ce qu’il allait m’arriver si je cliquais et je ne sais toujours pas ce qu’il me serait arrivé si j’avais cliqué), j’ai préféré ne pas, et c’est ce que j’ai fait. Rien. Je n’ai pas cliqué. Ce n’est pas souvent qu’on ne clique pas sur un résultat google, me suis-je dit. En effet. Et si je ne le fais pas, c’est peut-être parce que je suis mort déjà. Justement. Non ? Mais non, me suis-je répondu, si tu étais déjà mort, tu n’aurais pas fait de recherche sur google. Pour commencer. D’accord, mais alors, c’est quoi ce résultat ? Évidemment, ce que c’est, le résultat, le résultat lui-même ne le dit pas. Alors quoi ? Quoi quoi ? Oui, alors quoi ? Non, mais tu ne crois pas que je vais faire une recherche pour savoir c’est quoi, le résultat ? Pourquoi pas ? Je suis mort, déjà. C’est vrai que j’aurais pu faire une recherche. Mais faire des recherches pour expliquer des recherches, je me suis dit, ça ressemble trop à un travail de recherche. Oui. Alors quoi ? Rien. La prochaine fois, je ne me googlerai pas. Ça vaut mieux, je crois.
vent jaune
éclairs muets
c’est au large
l’orage qui arrive
la nuit
ici

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