4.11.17

L’ironie n’est pas purement négative ; il faut la concevoir, au contraire, comme une arme d’auto-défense — contre les agressions du monde, la violence des assauts conjugués des experts et de leur jargon, des bavards, des directeurs de conscience en tout genre, des apôtres du meilleur des mondes à venir — et un instrument d’hygiène personnelle. Mais si elle détruit effectivement, elle ne paralyse pas nécessairement ni n’annule toute possibilité de découvrir un contenu positif. Simplement, ce contenu positif (cette raison de vivre, ce sens de l’existence) n’est pas délivré de façon naïve, il subit l’épreuve de l’ironie. Il nous semble que nous nous en éloignons, mais c’est en fait la seule façon pour nous d’y parvenir.

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2.11.17

Le journal intime extérieur, où le dedans est dehors et le dehors dedans et inversement, n’est pas une espèce du genre autobiographie ni même autofiction, il s’agit plutôt de l’exercice quotidien d’un dialogue avec soi-même ; — soit, en termes modernes, si l’on veut, ce que Socrate, sous la plume de Platon, appelait penser.

Le problème de la pensée contemporaine, c’est qu’elle est sourde. Il peut être louable dans certaines conditions de critiquer la religion, mais encore faut-il y entendre quelque chose. Il peut être souhaitable de vouloir réformer la grammaire ou, au contraire de la défendre, mais idem. La majorité des athées contemporains n’entravent rien à la religion et les grammairiens post-modernes sont eux-mêmes illisibles. (Note, entre parenthèses, que les grands défenseurs actuels du style sont incapables d’écrire clairement et que tout le monde confond à leur suite la facilité avec la clarté et la clarté avec la médiocrité.) En fait de lecteurs, spectateurs, auteurs, penseurs, on a affaire à des procureurs qui instruisent un dossier dont le coupable est déjà connu et doit être mis à mort. Singulière pensée qui sait déjà tout a priori et n’a donc plus guère besoin que de s’exprimer, c’est-à-dire de laisser tomber le couperet d’un verdict que personne n’ignore. Mettre à l’index tout ce qui ne participe pas de la doxa vulgaire qu’on adopte et à laquelle il faut convertir le monde entier. Pour son bien, évidemment, et contre sa volonté, s’il le faut. (Démarche abjecte.)
— Mais qu’est-ce tu suggères de faire à la place, Jérôme, parce que tu le reconnaitras sans peine : il y a des comportements, des attitudes, des actes qui sont critiquables et doivent être critiqués ?
— Walou.
Chaque jour, j’apprends à lire, à écrire et à penser. On peut bien réformer tout ce que l’on voudra, rien ne m’empêchera de continuer à le faire (comme un marrane, s’il le faut) ni de le faire avec Daphné, certainement pas les tenants de la pensée tautologique.

Ce qu’on peut entendre par penser, ce n’est pas avoir une opinion, ce n’est pas dire non ou bien au contraire oui, c’est une tentative d’élaboration progressive, dans la double durée : celle courte du jour j (la date), celle longue des mois et des années, une continuité qui accueille les ruptures, les accidents — bref, les jours qui passent — parce que ce sont ces ruptures, ces accidents — bref, le temps qui passe — qui la font.

1.11.17

Ne pas être en phase avec son époque, c’est se vouer à être à côté de la plaque, pas dans l’air du temps, à l’opposé du désir des gens. Sauf qu’évidemment, on ne choisit pas de ne pas être en phase avec son époque, on ne décide pas d’être à côté de la plaque, d’ailleurs on ne se sent même pas vraiment soi-même à côté de la plaque, après tout, moi, je vis ma vie, ce sont les gens qui nous y mettent, qui nous font remarquer qu’on y est, parce que ce qu’on fait ne ressemble à rien de connu et que c’est gênant, forcément : il faut que les choses qui sont faites ressemblent à quelque chose de connu ou soient en phase avec leur époque. Si tu ne fais ni l’une ni l’autre de ces sortes de choses, tu peux faire tes adieux mon vieux. Moi, ça ne me gêne de ne pas être en phase avec mon époque. Je ne ferai sans doute jamais fortune, du coup, mais c’est tout ; ça ne m’empêchera pas de vivre. Je comprends les enjeux de l’époque, j’entends ses débats, j’en sens les angoisses, mais je ne peux m’empêcher de traiter tout ce raffut du seul geste qui convienne à la situation : hausser les épaules.

« L’autorégulation démographique (…) fait partie [de la politique de l’homme symbiotique]. S’il semble “inhumain” et violent d’imposer un enfant par famille en Chine sous Mao — injonction faite à un peuple largement sous-éduqué, voire analphabète —, il devient possible de suggérer aux mêmes populations devenues conscientes de choisir leur mode de survivance. » (Gilles Clément, l’Alternative ambiante)

Or, le problème d’une utopie de ce genre, c’est qu’elle est triste. Elle a la raison pour elle, mais ne suscite pas la passion nécessaire à l’action. Il n’y a rien à traquer, il n’y a pas d’ennemi à débusquer et à détruire. Le seul ennemi d’une utopie rationnelle de ce genre, c’est toi-même et tes 2,01 enfants par femme (en France). Au contraire, par exemple, d’une utopie exaltée comme l’utopie végétaro-féministe qui permet de condamner a priori tous ceux qui ont des comportements déviants par rapport à la norme proclamée (les omnivores — rebaptisés “carnivores” pour qu’ils aient vraiment l’air de salauds assoiffés de sang — responsables de l’esclavage des animaux) et de traquer les déviances tout au cours de l’histoire (p. ex. le comportement déviant du mâle dans À bout de souffle, ou les ouvrages non-féministes dans l’histoire de la littérature mondiale des origines à nos jours, et ainsi de suite à l’infini).

Moi, je n’ai que des utopies personnelles à proposer, des utopies ironiques. Je peux servir d’exemple, pas de modèle. Je ne prêche pour aucune paroisse, j’essaie de trouver des manières d’être assez libre pour être heureux, ou un peu moins esclave (de la bêtise, de l’irrationalité, du monde, du centre, de la norme, de la haine, et tout et tout).

27.10.17

10 kilomètres de plus aujourd’hui, et 10 et 10 qui font 30 en une semaine (ça va), cependant que Nelly, qui fait l’aller-retour Marseille-Paris pour le travail, dans la journée, m’appelle pour me dire que la crèche l’a appelée pour lui dire qu’il faudra aller chercher Daphné plus tôt que prévu. Daphné, malade, donc. Enfin, surtout, fatiguée, qui dort trois heures dans l’après-midi (sieste). Temps dont je tire profit pour angoisser comme c’est bien normal et aussi pour mettre à effet les modifications auxquelles je pensais déjà avant que Nelly ne soit la première à lire (comme toujours) le texte — nouveau titre & organisation nouvelle des parties entre elles. Mais à part ça, rien ne change du tout. Enfin, pour l’instant. Il me semble qu’ainsi, c’est à la fois moins linéaire et moins tortueux, l’ordre logique est respecté (mais la logique à laquelle je pense n’a guère besoin d’un ordre, elle s’impose d’elle-même ; — l’ordre, c’est elle) et l’ordre narratologique est meilleur, mieux pensé. Ai-je l’impression. Peut-être que je me trompe et que je désordonne pour le plaisir de changer quelque chose. Je ne sais pas. Pour vivre encore un peu avec mon texte avant de le laisser aller. C’est possible. C’est risqué aussi. Parce qu’évidemment, on court toujours le risque de tout casser, de tout mettre sens dessus dessous, mais le sens peut non seulement survivre à ce désordre, mais encore y gagner, proliférer.

Vent. Rafales à combien, 70, 80 km/h ?

Pas capable de lire ou presque en ce moment. Ce n’est pas que tout me tombe des mains, c’est plutôt que je n’arrive pas à suivre un fil. Hier, un peu, en lisant Dixsaut, mais à quel prix ? Et quand en plus la vie n’en laisse guère le temps, autant ne rien faire, on perd moins de temps. Mais je n’accuse pas la vie. Loin de là. Tous les livres fondent sous la chaleur de Daphné. Même les miens, il me semble. À cette nuance près, que je les écris (aussi) pour elle.

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26.10.17

Absolument aucune méthode de travail en ce moment. Mais pas au sens du génial anarchisme méthodologique (anything goes). Non, c’est dans ma tête, quoi que cela veuille dire au juste. Heureusement qu’il y a des araignées, sinon j’aurais l’impression d’en avoir dans le plafond, qu’elles se promènent librement dans ma tête, et j’imagine très bien ce que cela veut dire. Pour employer une autre (mauvaise) métaphore (mais y en a-t-il de bonnes ?), traduire, c’est la seule chose qui me maintienne à flot, sinon je perdrais complètement pied. D’où peut-être l’incompréhension quand Nelly me parle de sa lecture de l’histoire de la forêt, comme si, de toute façon, quoi qu’on me dise, ça n’irait pas, parce que je ne sais pas où je suis et que je suis désorienté. C’est sans doute l’effet du déménagement. Nous avons fait en sorte, Nelly et moi, que Daphné se sente le mieux possible, qu’elle se sente chez elle, qu’elle ne soit pas trop perturbée. Sauf que nous, bien sûr, personne ne s’assure que nous ne sommes pas trop perturbés, il nous faut nous débrouiller tout seuls. Et ce n’est pas parce que nous sommes plus vieux que c’est plus simple, non.

« Il nous faut ici retourner nos modes habituels de penser : le philosophe n’est pas l’auteur de sa philosophie, il ne la constitue pas plus qu’il ne la troue, il ne lui est ni présent ni absent, pas plus comme conscience que comme sujet, comme origine que comme volonté. C’est la philosophia qui hante le philosophe en en faisant cet amateur du comprendre et de l’apprendre (ce philomathès), ce chasseur infatigable, ce taon attaché aux flancs de la cité ; le poussant à interroger et à répondre, à dépérir et à renaître, à enseigner sans convertir personne, à inventer sans rien inventer, si ce n’est un peu plus d’exactitude (akribeia) et de clarté (saphèneia). De la philosophia nous n’aurons donc que le symbole, le philosophe ; du philosophe, que les personnages et les masques. Au sens platonicien, on ne “fait” pas de philosophie ; on est “sous l’effet de la philosophia comme sous celui d’une flamme”, brûlé et consumé par elle. On n’en est pas plus l’auteur qu’on n’en est le produit, vraiment philosophe et philosophe seulement si on a le goût, le plaisir de se soumettre à ce “travail énorme”, à ce “jeu pénible”, travail et jeu arides qui ne sont pas la philosophie mais qui sont la tâche que la philosophia impose au philosophe, la seule forme qu’elle puisse prendre, absolument vaine, absolument décourageante pour qui n’est pas “sous l’effet de la philosophia”, seul vrai plaisir pour celui qui l’est et qui découvre dans ce plaisir le signe, le seul signe possible de son naturel philosophe. » (Monique Dixsaut)

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25.10.17

Après avoir renoncé hier à ma carrière de karatéka, traduit le nombre de pages (c’est une moyenne) règlementaire des araignées, ce matin, je suis allé courir, 10 kilomètres en un peu moins d’une heure. Ensuite, les pieds dans l’eau, je me suis dit, un 25 octobre, Marseille, ce n’est pas si mal que ça, quand même. Et maintenant : c’est la croyance en un moi intérieur qui a jeté le discrédit sur la météorologie, laissant au petit peuple sans cervelle le soin de disserter sur le temps qu’il fait, les intellectuels se considérant comme loin de ça, loin du temps qu’il fait. Et n’est-ce pas étonnant que ce soit un Méditerranéen comme saint Augustin qui ait rejeté Dieu à l’intérieur du moi pour en faire ce qu’il y a de plus intime, en même temps que de plus grand, alors que Dieu étant partout, on pourrait le trouver dehors, les pieds dans l’eau et pas nécessairement en soi, partout ailleurs, quoi ? tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo, écrivit-il ainsi. D’accord, mais pourquoi toujours dedans alors qu’il y a tant de choses à voir au-dehors ? À force de se replier sur soi-même, en plus, on s’imagine que tout nous ressemble alors que tout change tout le temps, et qu’il est si bon d’en admirer les merveilles dans l’eau douce et salée de l’été qui n’en finit pas sur les rives de la Méditerranée.

23.10.17

Prendre congé de l’être. Puisque tout est et que tout est tout en puissance. De l’art, une femme, un homme ou autre.

Vivement que la génération des rockers disparaisse.

Sentiment de déchirement au ventre (au creux des entrailles) en allant chercher Daphné à la crèche, ce soir, de la voir courir vers moi en pleurant. Elle crie papa, les bras. Impression de ne pas savoir la protéger du monde tout en sachant que nous ne pourrons pas la protéger du monde. Ainsi, est-ce inextricable. Je cherche le mot « inextricable » dans le dictionnaire, et oui, c’est exactement la sensation de ne pouvoir démêler une situation dont on ne peut pas sortir. Et ne pas savoir quoi faire, bien sûr.

Mais que tout soit tout en puissance, cela ne signifie pas qu’il n’y ait rien à évaluer. Au contraire, il faut sans cesse inventer des échelles de valeur (les dresser, s’y hisser, les repousser, descendre monter monter descendre). Aiguiser son sens esthétique (quelque chose comme ce que Hume appelle la délicatesse de goût) pour ne pas se perdre dans le dédale.

22.10.17

10 kilomètres à l’heure en moyenne pendant une heure égalent 10 kilomètres courus au bout de cette heure parcourue.

Il faut en finir avec l’être. C’est ce que je me suis dit aussi, en courant. J’avais la tête pleine des comptines de Daphné et de l’écran de mon téléphone sur lequel apparaissent le rythme, la distance, le temps, et caetera, avant de le ranger dans ma poche, en me faisant remarquer : ne te concentre pas sur ça, qui ne signifie rien, continue comme ça, coure, tant que tu veux ou peux ou les deux, laisse passer les choses, tout ce qui te passe sous les yeux, dans la pensée, laisse passer. En laissant passer, je n’y arrivais pas vraiment, mais j’essayais, en essayant de laisser passer, je me suis dit qu’il fallait en finir avec l’être, et l’apparence, du même coup, l’essence, la présence, les choses telles qu’elles sont, sont supposées être parce que ça n’existe pas l’être, l’existence non plus, enfin, pas vraiment, elle n’est pas, l’être n’existe pas et l’existence n’est pas, donc laisse tomber, ne laisse plus seulement passer, laisse tomber, essaie autre chose, ou n’essaie rien du tout, mais sois plus léger. C’est vrai que le vent soufflait fort (il souffle encore en ce moment que j’écris, presque huit heures plus tard vers la fin de l’après-midi), que l’air était pur, même s’il me fouettait le visage (il n’y a pas de contradiction entre le fait que l’air soit pur et qu’il me fouette le visage), et qu’il invite à autre chose que la permanence de ce qui ne bouge pas, ce qui demeure le même sous tout ce qui passe, hypokeimenon, disait-il, à une autre manière que celle de la présence — quand le vent souffle, rien n’est jamais présent, tout passe, poussé par le vent.

Que mettre à la place de l’être ? Mais rien. Il n’y a besoin de remplacer l’être par autre chose. Quand quelque chose n’existe pas, on n’a pas besoin de mettre quelque chose d’autre à sa place. On en prend note. On en prend congé.

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20.10.17

Il fait chaud pour la saison, c’est étonnant, n’est-ce pas ? oh oui mais ce n’est pas cela qui compte, pour moi, ce qui compte, c’est de pouvoir regarder le ciel bleu au-dessus de moi, et de ne pas y trouver la loi morale, qui aime mieux hanter les cieux grisâtres, mais ce à quoi la vie ressemble quand elle vaut la peine d’être vécue, enfin, la peine d’être vécue, ce n’est pas une peine de la vivre, et puis, surtout, la vie elle-même, indépendante de moi, cette vie ne me vaut rien, non, je préfère dire quand j’ai envie de vivre cette vie-là, même s’il y a des moments dans l’après-midi où je ne sais pas quoi faire, comment continuer, que faire de cette boule au ventre, à moins que ce ne soit une brique, le temps s’étire et triste, mais ce ciel-là vaut bien qu’on vive un peu plus longtemps, oh, pas pour lui, non, non, qui nous ignore impassible, non, mais pour moi, qui mets à jour mon curriculum vitae et me dis, oh, tant de choses et si peu, pourtant, mais quand même il y en aurait cent fois plus, ce ne serait pas assez, c’est comme David Hume qui explique, je ne sais plus où, à ceux qui s’étonnent qu’il n’y ait pas plus de belles femmes, qu’il y en aura toujours autant puisque c’est une notion relative, marcher ou pas, réussir ou non, c’est une notion relative, qui se déplace sans cesse, et il faut la suivre ou bien ne plus rien faire du tout.

Noté aussi cette phrase d’Enrique Vila-Matas : En vérité, je veux le dire sans perdre davantage de temps, écrire, c’est cesser d’être écrivain, au début de Mac et son contretemps.

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19.10.17

Il ne s’agit pas de lutter contre la confusion, ni de la faire disparaître par le vide, mais peux-tu pour autant faire comme s’il n’y en avait pas ? Il ne s’agit pas de lutter contre la confusion parce que ce n’est pas à celle des autres qu’il faut s’attaquer, mais à la sienne propre, en venir aux mains avec sa confusion personnelle. Rechercher l’ordre ? Peut-être moins qu’un équilibre.