30.3.17

30.3.17

Exactement comme il y a 15 ans. Quand j’ai décidé de ne plus voter. Le même argument, ou plutôt : la même absence d’arguments. Les caïds de la politique télévisée ont laissé la place à des caïds plus jeunes qui te disent un peu partout que, s’ils font ce choix, ce n’est pas de gaîté de cœur, non, c’est pour que le FN ne passe pas. Exactement comme il y a 15 ans. Évidemment, entretemps, le FN n’a pas reculé, au contraire, il a progressé, et les thèmes qui étaient exclusivement les siens sont désormais les thèmes de la France entière. Il y a 15 ans, quand on parlait de lepénisation des esprits, les gens haussaient les épaules. Lepénisation des corps, désormais, aussi : la tête basse devant l’urne parce que c’est dégueulasse, oui, mais il faut bien faire quelque chose. Lepénisation des esprits, lepénisation des corps, culte du chef, homme providentiel qui a rendez-vous avec les Français, alors qu’il faudrait inventer autre chose parce que la façon dont nous gérons nos affaires se solde par un échec toujours plus cuisant. Or non, les corps sont enfermés dans leurs habitudes, et les esprits avec, les corps et les esprits qui racontent toujours la même histoire, mot à mot, et tous, après coup, qui affectent de s’étonner ensuite que ça ne marche pas. Exactement comme il y a 15 ans. Le temps réduit à sa forme sablier, tu constates l’écoulement du sable d’un bulbe dans un autre et puis tu le renverses et de l’autre bulbe dans le premier et puis tu le renverses et ainsi de suite à l’infini ou, du moins, jusqu’à ce que tu t’épuises. Autant dire que le temps ne passe pas ou, du moins, qu’il ne s’y passe rien. En attendant, donc, d’en reparler dans 15 ans.

Affiche du FN 1987 © DR

Affiche du FN, 1987

Oh, ne crois pas que je sois désabusé. Enfin, tu crois ce que je tu veux. Mais ne le crois pas quand même. Non, si je l’étais, je parlerais d’autre chose. Il faudrait sans doute parler d’autre chose, mais quelquefois, c’est plus fort que toi, tu ne peux pas, tellement c’est insupportable, ces gueules que tu vois partout, qui trustent les écrans de télévision, les écrans des téléphones, les Unes de journaux, partout du numérique au papier, le monde est recouvert de leurs gueules qui ne supportent pas l’ombre et sont prêtes à dire n’importe quoi, tout et son contraire, pour prendre la lumière. D’ailleurs, la plupart du temps, je pense à autre chose, je fais autre chose, j’abréagis simplement ici, pour ne pas trop prendre la tête à Nelly.

29.3.17

29.3.17

Trouver une nouvelle interprétation d’une phrase, c’est comme découvrir un territoire nouveau dans lequel tu t’avances, apercevoir un recoin sombre qui est éclairé soudain et que tu considères avec plaisir. En l’occurrence, je pense à la nouvelle interprétation d’un aphorisme, et je me dis que c’est l’une des raisons pour lesquelles les aphorismes fascinent : en raison de leur dimension inépuisable, laquelle échappe en grande part à leur auteur. Et n’est-ce pas d’ailleurs cela que recherchent ce qui écrivent des aphorismes ? Que la signification leur échappe, qu’elle les dépasse, non pour plaisir de laisser un autre découvrir leur impensé, mais parce que le langage étant infini, les significations ne s’épuisant pas, ne courant pas le risque de s’écraser contre un mur qui en serait la limite, il existe toujours au moins un sens différent de celui auquel tu avais simplement pensé. Les phrases sont infiniment ouvertes à l’interprétation, et cela n’a rien de métaphysique, au contraire, c’est la dimension parfaitement publique du langage qui en est la cause.

28.3.17

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28.3.17

Aujourd’hui, j’ai écrit une première fois l’entrée de ce journal, et puis je l’ai supprimée parce que je l’ai trouvée d’un ennui mortel. J’y disais, en substance, que je m’ennuyais, mais c’était tellement bête que je me suis trouvé en train de détester la personne qui avait écrit ces lignes alors que cette personne, c’était moi. Je peux me détester, oui, ce n’est pas la question, mais je ne peux pas écrire quelque chose qui soit la cause que je me déteste. Non, si cela se produit, c’est que je raconte n’importe quoi, que j’écris mal. Et c’est une idée intéressante : écrire bien / écrire mal. Cet été, j’avais dit à un ami que je trouvais qu’un auteur — peu importe lequel — écrivait mal. Il m’avait répondu, de façon un peu méprisante, même si telle n’était son intention, que, lui, il ne savait pas ce que cela voulait dire écrire bien / écrire mal. Moi, oui, c’est ce que j’avais eu envie de lui répondre, mais je ne l’avais pas fait parce que la nuit était magnifique, que j’avais bu et que j’étais doucement ivre, mais pas trop, juste assez pour flotter légèrement dans l’air doux de l’été provençal, et que je n’avais pas envie de détruire cette perfection. J’y ai repensé il y a quelques jours, et donc à nouveau à l’instant : écrire bien / écrire mal, un peu comme Nietzsche quand il écrit que par-delà le bien et le mal, cela ne veut pas dire par-delà le bon et le mauvais. Il n’y a pas d’essence de la littérature, de l’écriture, et c’est tant mieux, mais 1) cela ne signifie pas que tu ne puisses pas rejeter certaines écritures comme néfastes, comme des maladies ou des symptômes de maladies et 2) le fait que ce soit un jugement personnel, qui ne prétende ni à l’objectivité ni à l’universalité, est justement ce qui en fait toute la valeur, puisque c’est un jugement de valeur, un jugement qui crée une valeur pour toi + ou -, plus de vie et moins de mort, plus de santé et moins de maladie. Il n’y a d’ailleurs que ce genre de jugement qui vaille quelque chose. Que vaudrait, en effet, un jugement universel, mais qui ne produirait pas plus de santé pour toi, qui serait vrai, oui, pour tout le monde, mais qui te laisserait indifférent, inchangé ? Le jugement que tu formules, il faut qu’il te fasse quelque chose, pour toi, il faut qu’il t’indique ce qu’il faut que tu fasses, la direction qu’il faut que tu prennes, les livres qu’il faut que tu écrives, les chansons qu’il faut que tu chantes, la femme qu’il faut que tu aimes. La vérité peut bien être vraie, si elle ne produit pas un supplément de vitalité, qu’est-ce que ça peut te faire ? Cela m’a semblé d’autant plus intéressant qu’à force de tout déconstruire, et n’importe quoi, l’idée qu’il puisse y avoir du plus (+) et du moins (-), des choses qui te font du bien et d’autres qui te font du mal, et que ce sont là des valeurs, des polarisations de l’existence, a fini par perdre tout son sens. Mais les pirouettes rhétoriques qui font briller les yeux des imbéciles (comme Baudrillard le Germain, par exemple, qui expliquait après le 11 septembre que le bien, c’était le mal et le mal, le bien) effacent les polarités alors que je sais que j’en ai besoin pour vivre, il faut que je puisse déterminer où est mon bien, bien qui ne prend pas de majuscule, qui est tout sauf une hypostase, mais qui exprime mon désir de vitalité. — Si j’écris mal, autant mourir, parce que c’est la même chose.

27.3.17

27.3.17

J’imagine qu’on pourra toujours me reprocher de me plaindre, de cracher dans la soupe, alors qu’en réalité j’ai beaucoup de chance, et c’est sans doute vrai que j’ai de la chance d’être là où je suis, de faire de ce que je fais (enfin, chance, c’est une façon de parler, disons-le ainsi), mais je ne peux pas m’empêcher de voir les choses comme elles sont ni de m’étonner que les choses soient comme elles sont. Et l’on devrait s’étonner que les gens ne s’étonnent pas plus, qu’ils continuent de faire ce qu’ils font, qu’ils continuent d’aller voter, par exemple.

Ulysses deriding Polyphemus Joseph Mallord William Turner 1829

Ce matin, au Café de la Mairie, avec PP. Il me parle notamment de la structure du dîner libanais, l’organisation des plats, opposée de la structure en trois parties, des moments qui en scandent le déroulement (manger, fumer, chanter), de la façon dont les conversations se nouent et de la politique que cette organisation-là, cet art-là de manger dessine, une démocratie méditerranéenne. J’écoute, et ça me parle, bien sûr. Cette démocratie, c’est Ulysse qui l’a inventée : la conversation, l’ironie ontologique (Personne, dit-il), l’errance, le retour chez soi. Rien de linéaire, non : un grand tissage autour du bassin, une idée qui n’est pas fixe, même si elle est toujours bien présente à l’esprit, mais au contraire mobile. L’Europe, d’ailleurs, signifie : rentrer chez soi après avoir longtemps erré. Et aussi : que tu n’aurais pas pu rentrer chez toi sans avoir erré si longtemps. Et surtout : que tu ne rentres jamais chez toi qu’en errant. Et donc : que chez toi, c’est l’errance. Pas de celui qui est perdu et qui ne sait pas où aller, mais de celui qui traverse, trace un territoire en le traversant (l’Europe, c’est « le monde d’Ulysse »), tisse des liens en parlant, se joue du destin, invente le destin.

26.3.17

26.3.17

Aujourd’hui, enfin une belle journée de printemps à Paris, c’était foire aux livres à la Porte de Versailles. Dans le métro qui nous y conduit, Daphné, Nelly, et moi, des jeunes sont déguisés en personnages de manga. Au début, je ne comprends pas pourquoi le type mal dégrossi en face de moi et sa copine grassouillette sont accoutrés comme ils le sont. Et puis, je vois sur une affiche dans les couloirs de la station que le pavillon 2 du parc des expositions accueille un mangashow. On aurait envie de rire si le pire n’était pas encore à venir. À l’intérieur du pavillon 1, dans le grand entrepôt, les bestiaux d’il y a quelques semaines se sont transformés en une longue théorie d’auteurs qui attendent, stylo à la main et pile de livres sous le nez, qu’on vienne les solliciter. Devant les plus grosses vaches, ce sont au contraire de longues files d’attente qui se forment : on vient voir en vrai celles qu’on a vues à la télé. Ce n’est plus une séance de dédicace, non, c’est de l’abattage. L’entrepôt est bruyant, laid, on y étouffe, et ça sent le renfermé. C’est la France du début du XXIe siècle ; — personne ne peut vouloir vivre cette vie-là et pourtant, tout le monde fait exactement la même chose. En attendant, Daphné assise sur mes genoux, quelqu’un qui ne viendra pas, en mon for intérieur, je prie : Mon Dieu, mon Dieu, faites qu’elle choisisse une autre filière… La première fois que je suis venu dans l’entrepôt pour la foire aux livres, je travaillais comme factotum chez G. Je n’imaginais pas que la littérature ce puisse être ça aussi. Et pourtant, oui. Et pourtant, est-ce que tu vas baisser les bras ? Eh bien, oui. Avant de te redresser et te remettre au travail. En tout cas, moi, c’est ce que j’ai fait. Sauf qu’il n’est pas dit que je n’aie pas eu tort.

25.3.17

25.3.17

Deux personnages dialoguent. Ce sont une seule et même personne. Oui, mais quand tu parles à toi-même, es-tu une seule et même personne — ou deux — ou plusieurs ? Platon, pour définir la pensée, a inventé l’expression dialogue silencieux de l’âme avec elle-même. Moi, j’ai toujours trouvé ça très bruyant, penser, c’est peut-être pour cette raison que j’ai commencé à écrire, pour garder les traces de ce brouhaha incessant qui résonne quand tu penses, c’est-à-dire : à peu près tout le temps. Platon aurait sans doute répondu à ma question en affirmant qu’il n’y a jamais qu’une seule et même personne qui parle, qui pense, et qu’on peut la réduire à son essence : l’âme. Mais ce n’est pas satisfaisant : tu ne vas tout de même pas te parler à toi-même, parce que tu n’y trouveras jamais rien de neuf, que les vieilles et mêmes idées que tu as déjà eues par le passé. Si tu te parles, c’est pour parler à quelqu’un d’autre, mais pas une seule autre personne, toute une foule, une multitude, une populace. Peut-être, est-ce pour cela que les gens écrivent des nouvelles pour laisser parler toutes ces voix qui discuplato-with-socrates-Paris-fineartamericatent en permanence, toutes en même temps, pour qu’elles puissent prendre la parole, l’une après l’autre à son tour, pour qu’elles aient voix au chapitre du grand livre dans lequel elles parlent sans s’arrêter.

Tu auras reconnu le dessin de Matthæi Parisiensis, dont Jacques Derrida aura fait l’un de ses plus l’un de ses plus grands textes, avec Circonfessions, dans la Carte postale, des « envois » dans lesquels, il disait, je viens de retrouver ces phrases géniales dans une version antérieure de ce blog : « Pour l’instant, moi, je te dis que je vois Plato bander dans le dos de Socrates et l’ubris insensée de sa queue, une érection interminable, disproportionnée, traverser comme une seule idée la tête de Paris et la chaise du copiste avant de glisser doucement, toute chaude encore, sous la jambe droite de Socrates, en harmonie ou symphonie de mouvement avec ce faisceau de phallus, les pointes, plumes, doigts, ongles et grattoirs, les écritoires même qui s’adressent dans la même direction. La di-rection, la diérection de ce couple, de ces vieux fous, de ces galopins à cheval, c’est nous de toute façon, a priori, (ils arrivent sur nous) nous sommes couchés sur le dos dans le ventre de la jument comme dans une énorme bibliothèque, et ça cavale, ça cavale, de temps en temps je me tourne de ton côté, je me couche sur toi et en devinant, en la reconstituant par toute sorte de calculs et de conjectures hasardeuses, je dresse en toi la carte de leurs déplacements, de ceux qu’ils auront induit du plus léger mouvement de plume, en tirant à peine sur le mors. Puis sans me dégager je me redresse encore », preuve, si l’on veut, qu’on n’est jamais seul, en effet, quand on pense.

24.3.17

Utagawa Kuniyoshi - Princess Takiyasha summons a skeleton spectre to frighten Mitsukuni [1844]

24.3.17

Hier, je n’ai pas écrit une ligne. Je sais pourquoi, enfin, j’ai une idée d’une éventuelle réponse à la question pourquoi ? — Eh bien, parce que je pensais à l’émission du soir, que je me représentais déjà en train de lire à côté d’un comédien, et que je ne trouvais rien à raconter. À raconter, si, on a toujours quelque chose à raconter, ne serait-ce qu’une anecdote plus ou moins intéressante, mais écrire, c’est autre chose. En l’occurrence, je ne me voyais pas écrire : « Cher journal, ce soir, je vais à la radio », même si, bon, tu me diras, écrire : « Cher journal, hier, je ne t’ai rien dit parce que j’étais à la radio », c’est tout aussi con, sinon plus. Quelquefois, tu n’as rien à écrire, et il faut l’admettre, un point, c’est tout. Ce n’est pas tout à vrai, cependant, que je n’ai rien écrit. Avant-hier, en fait, j’ai commencé un livre, à la lettre près, et hier, j’ai lu l’ébauche du premier chapitre sur lequel je travaille en ce moment, apportant des corrections substantielles.

Patti Smith, peut-on lire dans la presse, a acheté la maison de Rimbaud. La maison de Rimbaud ? Non, pas exactement. Elle n’existe plus. Elle a acheté la maison qui se trouve désormais sur l’emplacement de la maison dans laquelle Arthur Rimbaud écrivit le Bateau ivre et une Saison en Enfer, dit-on. C’est presque pareil. Même si, pour être tout à fait exact, il reste un mur de la maison de Rimbaud, Patti Smith n’en sera pas la propriétaire puisque celui-ci se trouve en réalité sur le terrain de son voisin. L’histoire ne dit pas si elle a lancé une OPA sur ce petit pan de mur-là ou non. L’histoire, en revanche, parle de fantômes, avec lesquels on pourrait cohabiter, c’est le journaliste qui le dit, en achetant les emplacements sur lesquels étaient bâties les maisons des écrivains morts. Étrange conception de la littérature, comme si les murs vibraient de la présence des auteurs qui y ont écrit. À Saché, où Balzac a passé du temps et où, je crois, il a notamment écrit le Lys dans la vallée, il y a un musée qui porte son nom. Il se trouve dans une région sublime, et c’est un lieu idyllique. Quand nous l’avions visité, il y a quelques années de cela, il était quasi désert, et nous avions pu flâner, Nelly et moi, à notre guise dans les pièces puis les jardins, avant d’être chassés par la pluie, je crois. Mais même la pluie était parfaite. À un moment, je m’en souviens, je sentis les murs vibrer. Je sursautai, me figeai, faisant mienne la rigor mortis que je me représentai soudain, avant de murmurer : « Honoré ? ». Personne ne me répondit. Pas même Nelly. C’était la fenêtre qui était un peu vieille et, laissant passer le vent, donnait l’impression qu’une présence se manifestait, revenant, fantôme d’un lointain passé. En revanche, plus tard, j’ai lu des livres de Balzac, que je n’avais plus lus depuis le collège. Des livres que j’avais sans doute trouvé poussiéreux à cette époque, mais que je redécouvrais dans toute leur vigueur, dans toute leur force. Il n’y avait pas de fantômes dans les pages de ces livres de poche, non, mais des présences bien réelles, les significations charriées par les phrases, à la portée de chacun. Il n’y avait pas de fantômes, non : contrairement aux auteurs, les significations ne meurent jamais.

But de l’existence de l’Occidental moyen du début du XXIe siècle : passer à la télé. Tout se joue là, dans les pitreries de starlettes dont on commentera ensuite le moindre geste, la moindre parole comme si c’était la légende d’un héros ayant accompli quelque haut fait d’armes. La télévision grossit, épaissit ou bien, au contraire, réduit à zéro, annule : les géants ont l’air de nains ivres et les petites bestioles difformes de grandes prêtresses.

22.3.17

22.3.17

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Découvert Etgar Keret en assistant à une répétition de NM, qui monte ses nouvelles pour le théâtre. Quelque chose me concerne dans cet univers qui me semble pourtant assez loin du mien. Peut-être, est-ce justement cela qui me concerne : que son univers soit assez loin du mien. Quand on s’étonne que je ne l’ai jamais lu, c’est d’ailleurs ce que je réponds, que ce n’est pas vraiment mon univers, mais en écoutant son écriture, je pense que c’est cela, aussi, qui me concerne : son étrangeté.

Je ne veux pas faire de politique au rabais, mais la peur de l’étranger est d’ailleurs une pathologie liée au décentrement. On peut se battre contre l’étranger, parfois, même, avec de bonnes raisons, mais la peur est autre chose que le conflit. On a peur de l’étranger parce qu’on craint d’être décentré. Dans un territoire indigène, l’image du peuple est celle qu’il a construite lui-même pour lui-même. Or, il est peu probable (c’est un euphémisme) qu’elle soit peu flatteuse. L’étrange raconte toujours une autre histoire. Et il est plus probable qu’elle déplaise à l’étranger qui l’entendra parce qu’elle le mettra lui, qui est indigène en son propre pays, au centre du récit.

Tout tourne. Tu ne peux pas entendre tous les récits, mais il faut laisser ceux qui le peuvent t’atteindre. Et te changer.

Reçu (la semaine dernière, déjà) mes Vans sk8 hi « Port Royale », qui n’ont pas grand-chose de bordeaux, de burgundy, comme disent les Anglais (et ce décentrage géographique a quelque chose d’étonnant, d’étrange et de savoureux, comme un dépaysement en son propre pays), non, mais sont au contraire lie-de-vin, comme me l’a justement fait remarquer Nelly. Peut-être les Anglais devraient-ils traduire la nuance lie-de-vin par bordeaux. Et la boucle serait bouclée, ainsi qu’il faut toujours qu’elle le soit.

21.3.17

21.3.17

J’ai toujours pensé si l’auteur devait ajouter un commentaire, cela signifiait que, d’une façon ou d’une autre, l’œuvre qu’il commentait ainsi souffrait de quelque défaut dont il était plus ou moins responsable. Et pourtant, peut-on ne pas expliquer sa démarche ? Le paradoxe, c’est que non ; ou alors tu acceptes que certains aspects ne soient par perçus aussi clairement qu’ils devraient l’être, comme quand, par exemple, en répondant aux questions que me pose PP, il me semble qu’il faut que je parle de « la philosophie analytique », pour signaler, au moins en passant, l’importance qu’ont (eu) pour moi la logique philosophique, la grammaire, l’esthétique analytique, et ensuite (sur la rive occidentale de la philosophie analytique, pour ainsi dire) l’approche rortyenne du pragmatisme (initiée par le tournant linguistique et enrôlant tout dans son sillage : Hegel, Wittgenstein, Heidegger, Dewey, Sellars, Davidson, Proust, Nabokov, Derrida). Évidemment, cela n’explique pas tout, mais c’est une sorte de contrepoint nécessaire à la figure de l’écrivain secrètement argentin, qui n’est en réalité qu’une toute petite partie du tableau.

Passé la matinée à la BNF, pour trouver les citations (trouvé les 2/3, du coup, j’ai fini ou quasi), relu aussi les réponses aux questions pour l’entretien. Envisage de les faire circuler un peu avant de les envoyer, histoire de voir si on sent les choses comme moi ou si ce n’est pas le ton, la manière. Je ne sais pas, on verra. En rentrant, le bus s’arrête au Jardin du Luxembourg, le chauffeur annonce qu’il va dévier son trajet par Denfert, à cause d’une manifestation. Je termine le trajet à pied. En arrivant rue de Rennes, beaucoup de CRS, comme d’habitude dans ces circonstances-là. Eux-mêmes n’ont pas l’air de très bien savoir ce qu’ils font ici. Deux jeunes en bleu fument derrière leur camion, comme s’ils n’en avaient pas le droit (je me demande : l’ont-ils ?) et qu’ils s’imaginaient à l’abri des regards indiscrets. Place du 18 juin 1940, le bleu a viré au rouge. La sono hurle des chansons de lutte, j’imagine des punks à chien en train de jouer du violon tzigane à la campagne. Ça sent la merguez, oui, mais il n’y a pas grand-monde, non. D’ailleurs, si on me demandait pour ou contre quoi ils manifestaient aujourd’hui, je ne pourrais pas le dire précisément ; j’en ai une vague idée, mais elle ne provient pas de cette manifestation-là. D’où cette question que je me pose, plus ou moins, chaque fois : À quoi bon ? C’est à cette question qu’ils devraient répondre pour commencer.

20.3.17

20.3.17

Dès que tu publies, tu es un vendu.

Difficile, ce matin, de te mettre au travail. Tu travailles un peu, mais tu fais surtout semblant. Tu traduis quelques pages, et c’est tout. Tu penses que, demain, il faudra que tu ailles à la BNF pour trouver les citations qui te manquent encore, et cet emploi du temps t’ennuie profondément, à l’avance. Pas grand-chose à dire, et même cela, je n’ai pas envie de le dire. J’hésite : faut-il que j’efface ou que je conserve la trace de cette faiblesse dépourvue d’intérêt ? — Si tu conserves, tu choisis le moi ; si tu supprimes, tu choisis la vie.

Pendant que je suis en train de courir pour tâcher de chasser le goût détestable de cette horrible première journée de printemps, je reçois un texto d’ASB qui cite un extrait de l’article de Guégan à propos du Feu est la flamme du feu. Je lui réponds avec des petits cœurs. La journée tiendra peut-être bon grâce à ça. Il a raison : je creuse mon sillon dans la solitude, mais parfois, le poids du vide est lourd à porter. Non que tu te plaignes, après tout, tout ce qu’il t’arrive, tu l’as voulu, sinon tu aurais fait autre chose, sinon tu ferais autre chose, mais il se trouve quelquefois que tu as envie de baisser les bras, quand tu n’en peux plus de hausser les épaules, de te dire que, si tu abandonnais tout, ce ne serait peut-être pas plus mal. On a vu des employés de bureau, heureux d’être des employés de bureau. Non ?

Quoi qu’il en soit, 7 km de plus. Je fonctionne à coups de 7 km trois fois par semaine. Pas extraordinaire, mais pas trop mal quand même. L’avantage de la course, c’est que tu expulses avec chaque foulée un peu des kg de haine que tu peux emmagasiner au quotidien, kg de haine qu’il te faut parvenir à éliminer (en plus des kg de graisse, bien sûr, mais les deux ne marchent pas tout à fait de la même façon) pour qu’ils ne te tuent pas.

C’est fou, le nombre de vendus qu’il y a.