19.3.17

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Nous sommes en 2017, et les révolutionnaires veulent toujours passer à la télévision.

Il y a quelques jours, j’ai recommencé à écrire à la main, dans un carnet qui m’a rappelé ceux que je tenais quand j’ai commencé à écrire, quand écrire, ce n’était pas encore publier des livres, mais quand c’était un verbe, une activité pure et simple, laquelle avait une importance vitale, pas thérapeutique (je n’ai jamais tenu de journal intime, l’écriture n’a jamais été ma confidente, j’ai toujours pensé à l’œuvre), quand elle se confondait avec le fait de vivre, vivre et écrire devenant, en écrivant, une seule et même activité, une seule et même nature au sens grec (de ce qui croît). Je ne prétends ainsi pas me tenir plus près de la vérité, mais peut-on nier qu’en dehors du carnet dans lequel tu écris à la main (en dehors, c’est-à-dire, de l’activité qui s’accomplit en elle-même, sans extériorité), tout n’est rien que du marketing ? Si sincère, honnête, vrai, rebelle, bla bla bla, que tu prétendes être, tu te vends, même quand, de fait, tu ne vends rien. Il te faut revenir avant ça, quand écrire, ce n’était pas des livres, mais simplement écrire : l’élan vital qui te poussait à raconter des histoires, à écrire des aphorismes, à échafauder des théories, et si on t’avait demandé : Pourquoi ? tu aurais répondu : Parce qu’il n’y a pas d’autre façon de vivre. Et n’est-ce pas, d’ailleurs, la seule réponse possible ? Je n’ignore pas la part démesurée de romantisme qui entre dans une telle perception, description, de l’activité d’écrire, part risible s’il en est, assurément, mais dont on ne peut pas faire l’économie ; elle n’a (en réalité) de romantiques que les clichés qu’on a bien voulu lui coller à la peau, comme si être totalement investi dans une activité qui, au moment où tu actives, résume le monde, pouvait être tourné en dérision. Pourtant, c’est pour cela que tu écris — pas pour chauffer une chaise avec le derche à la foire aux bouquins, pas dans le dessein absolu que quelque gratte-papier cite ton nom quand bon lui semble, pas pour te soumettre au petit pouvoir que détient Machin ou Untel — résumer le monde. Faire tenir le monde en une phrase (euphorie et hubris de l’aphoriste).

18.3.17

18.3.17

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La clause Molière (pauvre Molière qui, il est vrai, n’a jamais rien emprunté aux estrangers, surtout pas aux gens du Sud, mais a inventé un théâtre sui generis) ; — comme si l’avant-garde se trouvait dans le fait d’interdire de parler une autre langue que le français sur les chantiers de France. Français qui, en réalité, n’est guère plus qu’une langue moribonde, laquelle disparaît chaque jour un peu plus, écrasée qu’elle est par les campagnes de marketing en frenglish, les copistes, les hashtags made in USA, et les défenseurs rassis d’une francité qui n’a jamais existé ailleurs que dans leurs cerveaux détraqués. Personne, parmi ces gens qui, dit-on, forment l’Élite de la Nation, personne n’ira jamais exiger que, dans les conseils d’administration des grandes entreprises, on parle une autre langue qu’un anglais bâtard, personne ne reprochera aux locuteurs de ladite langue de manger du chicken ou du cheese, ni de rouler dans des voitures hybrid, ni de ne rien trouver de mieux à faire que d’élever leurs enfants dans le culte de la tuerie de Columbine.

— Est-ce que la chasse aux pigeons est ouverte ?
— Mais non, voyons ! Ce sont les touristes qui envahissent la ville. La migration dure jusqu’à l’automne, tu sais bien.

La façon dont TF1 et l’ensemble des media de masse sélectionnent les candidats pour lesquels les électeurs auront le droit de voter ensuite à partir de sondages d’opinion qu’ils ont commandés eux-mêmes, le tout validé par les plus hautes instances de la république, en dit long sur la conception courante de la démocratie : pas de pluralisme, pas d’argumentation, non, mais la construction artificielle d’un débat qui s’articule autour de célébrités invitées à donner leur opinion sur les sujets qui font l’audience du moment. Parodie de démocratie, à l’évidence, à laquelle des millions de téléspectateurs assisteront pourtant, sans ciller, fascinés par les petits hologrammes qui s’agitent et éructent devant leurs yeux écarquillés.

17.3.17

17.3.17

Ce matin au réveil, j’ai pensé à cet ami qui, après mon départ de la prépa HEC où nous faisions nos études à Marseille, m’avait répondu, quand je lui proposai de nous voir, qu’il ne pourrait pas parce qu’il était (je cite) overbooké. Avant, je n’avais jamais entendu de “vraie personne” employer ce genre de mots-là, je savais bien que des gens se servaient d’expressions similaires, mais je m’imaginais qu’ils appartenaient à une sorte d’univers parallèle dans lequel je ne pénétrerais jamais. Apprendre qu’en fait, ils étaient déjà parmi nous fut un choc terrible. J’en ris, mais j’en conçus aussi un sentiment désabusé à l’égard de l’humanité, m’apercevant qu’en effet, dans son immense majorité, elle est infréquentable. Il y a quelques jours, via les réseaux sociaux, j’ai appris qu’il s’apprêtait à voter Macron. Y a-t-il lieu de prendre cet air étonné ? J’ai pensé à lui parce que c’est la deuxième fois en quelques semaines que quelqu’un, un ami, c’est ainsi que l’on dit, me semble-t-il, m’explique qu’il n’a pas le temps de faire telle ou telle chose avec moi, un peu comme si ce schéma de l’overbookisme se répétait dans ma vie à des années de distance. C’est sans doute vrai, qu’ils n’ont pas le temps. Je n’en doute pas un seul instant. Cette semaine, par exemple, jusqu’à présent, moi, je suis allé chercher Daphné tous les jours, j’ai joué avec elle, je l’ai couchée seul deux soirs, j’ai préparé trois-quarts des repas, fini mon article sur Pàmies, rédigé sept questions pour un éventuel entretien avec lui, traduit un article pour Feuilleton, fini la traduction d’un petit livre sur Sidi Larbi Cherkaoui, commencé la traduction d’un troisième, tenu mon journal, commencé un nouveau texte qui n’existe qu’à l’état de manuscrit, suis allé courir deux fois, m’apprête à y aller une troisième dans la matinée, ai perdu mon temps, aussi, et caetera. Et encore, je trouve que je ne fais pas assez de choses, si j’étais plus concentré et moins fainéant, je pourrais travailler plus. C’est John Cage, je crois, qui dit que plus on fait de choses, plus on a de temps pour en faire. Mais, en l’occurrence, ce n’est pas la bonne façon d’aborder le problème : tu as autant de temps que tu as d’envie. Les gens, ces soi-disant amis, n’ont pas envie. Je ne dois pas être assez intéressant, passionnant, engagé, sexy, je ne sais pas quoi, je dois être trop moi. Tant pis, je n’en conclurai rien d’autre, sinon que ce qui me manquera le moins, quand j’aurai quitté Paris, ce seront mes amis.

Un soir, au Cour Julien, en sortant d’un concert d’Hawksley Workman, j’ai pris des coups de poing qui m’ont conduit aux urgences (quelques points de suture à l’arcade sourcilière gauche, rien de plus). L’ami avec lequel je me trouvais alors m’avait expliqué au moment où je montai dans l’ambulance qu’il ne m’accompagnerait pas parce qu’il ne supportait pas les hôpitaux. C’est le même qui s’était réjoui (pour rire, avait-il pris soin de préciser ensuite) quand j’avais échoué à l’oral de l’Agrégation de philosophie. Mais je crois en l’amitié. Comment pourrais-je faire autrement ?

Ne crois pas en une forme ou une autre de misanthropie, ce n’est pas cela du tout, même si j’aurais des arguments pour la défendre, éventuellement. Il y a des gens que j’aime sincèrement, il forme une famille. Simplement, tu ne peux pas avoir foi en l’humanité quand elle se comporte comme tu vois qu’elle se comporte. Et je ne suis pas non plus en train d’essayer de te faire croire que je vaux mieux que le reste de l’humanité, dont je me fous pas mal, à vrai dire, non, ce que je voudrais dire, peut-être, c’est qu’il faut se concentrer sur un noyau dur, un élément de stabilité dans le chaos des jours qui passent. — C’est pour cette raison, je le sais, que je n’ai pas cessé d’écrire quand tout (ou presque) me suggérait de laisser tomber, parce que le sens de la vie était là, personne d’autre (ou presque) ne le voyait, mais moi, oui, là, dans cette activité qui assurait une continuité, là même où pourtant il n’y a jamais que du désordre, de la contingence, et une absence totale de signification.

16.3.17

16.3.17

Une image ne vaut pas une phrase. Depuis plusieurs jours, j’ai cette image d’un animal que je rencontrerai dans l’Histoire de la forêt, mais je n’écris rien qui “corresponde” à cette image parce qu’aucune phrase ne correspond à une image. Il ne s’agit pas de traduire ce qui existerait ailleurs — comme si l’on s’imaginait, par exemple, que le langage décrivait la réalité et qu’il y avait des morceaux de réalité que le langage représenterait, certains morceaux rendant vraies les phrases qui leur correspondent —, mais d’inventer, de découvrir quelque chose qui n’existait pas auparavant et ne pourrait pas exister ailleurs que dans l’ensemble des phrases qui le font apparaître. L’animal peut être n’importe quel animal, la question n’est pas là — dans la traduction d’une image apparue par ailleurs. Il faut que le langage saisisse l’animalité à ce moment-là, ce qu’elle présuppose, évoque, implique. Si une image valait une phrase, je ferais un dessin, et c’en serait fini de la littérature. Ce ne serait pas plus mal, assurément, mais ce n’est tout simplement pas comme ça que les choses se passent. J’ai mon image, mais elle ne me dit rien du tout. Je ne peux pas la comprendre parce qu’elle ne signifie rien, elle flotte quelque part, tout au plus, là où je ne puis rien en faire.

La fabrication de la violence, la lente maturation de la haine, et son surgissement, son explosion soudaine, qui aveugle et détruit.

Jour de beau temps à Paris. Invasion des terrasses. Méfiez-vous : le ridicule ne tue pas, mais la pollution, oui. Il y a deux ou trois jours, je disais à Nelly : Que c’est triste, Paris. Et ce ne sont pas quelques rayons de soleil qui me feront changer d’avis. Comme le voisin n’est pas parti après avoir sauté la fille du dessus cette nuit, je dois supporter une énième fois le même morceau qu’il avait déjà essayé de jouer la veille (Come Together ?). Quant à lui, le clochard n’est plus là, mais ses affaires sont toujours à leur place, à sa place. Quand je sors de l’immeuble, un type est assis sur son scooter garé devant la porte : il me regarde avec l’air qu’ont tous les mecs de son espèce, comme s’il vivait dans un film dont les acteurs bodybuildés se tirent dessus avant de se battre à mains nues pour échapper à la terreur que leur inspire la possibilité de leur homosexualité. Je vais me promener au Cimetière du Montparnasse (ce que je n’avais pas fait depuis longtemps) : il ressemble plus à un jardin public qu’à un cimetière. Je ne sais pas si c’est mal ou bien. Je m’en fous. Trois lycéens chantent des bribes d’une chanson (du rap, je crois). Un flic à vélo traque les fumeurs. Une fille enrobée, trop chaudement habillée, parle au téléphone, quand je la croise, elle parle du pâtissier. Je ris dans ma barbe. Et puis, je vais faire des courses pour cuisiner des linguine aux anchois.

15.3.17

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7,01 km | 40:04 temps, m’informe le registre des courses, et si je doute des vertus sanitaires de la course à pied, je ne peux pas nier qu’elle possède des vertus libératoires en ce qui concerne la pensée. Avant d’aller courir, je cherchais à formuler un idée pour conclure mon article (enfin, plus une rhapsodie, ce doit être l’influence de Samson François) sur Pàmies, idée que je ne parvenais pas à trouver et qui a fini par m’apparaître en courant, de manière très claire, comme un trait net, une succession de phrases s’enchaînant parfaitement. Après avoir écrit les phrases en question, en revenant du tour que j’étais allé faire ensuite à la Fnac du coin, temple de la culture et désert de l’esprit, je me suis souvenu des insultes que Nietzsche adresse à Flaubert dans le Crépuscule des idoles (Maximes et traits, § 34.) :

On ne peut penser et écrire qu’assis (G. Flaubert). — Damit habe ich dich, Nihilist! Das Sitzfleisch ist gerade die Sünde wider den heiligen Geist. Nur die ergangenen Gedanken haben Werth. On ne peut penser et écrire qu’assis (G. Flaubert). — Je te tiens, nihiliste ! Le cul-de-plomb, c’est justement cela, le péché contre l’esprit saint. Seules les pensées qui se promènent ont de la valeur.

Preuve que Nietzsche n’aurait peut-être pas méprisé la course à pied, au contraire, puisqu’elle permet de mettre la pensée en mouvement, de l’inciter à se bouger les fesses plutôt que de rester là à attendre que quelque chose de passe. C’est la double santé du déplacement.

Le mec de la voisine du dessus est de retour. Du coup, je bénéficie de ses bâillements sonores de fauve en cage, des bruits grossiers qu’émettent les jeux vidéos auxquels il joue (des bruits de pièces qui tombent dans une besace, ai-je l’impression) et son espèce de technique de guitariste manchot (il ne fait absolument aucun progrès, ce doit être une notion qui lui est parfaitement étrangère, d’ailleurs il fait toujours la même chose, je l’entends). Aussi : un clochard qui écluse de la bière Amsterdam vient d’élire domicile devant l’entrée de l’immeuble. Entre la Fnac Montparnasse et chez moi, c’est-à-dire 350 mètres de distance, si je me souviens bien de ce que j’ai vu, ils sont au moins six à faire la manche, tenir le mur, ou cuver leur bière comme celui qui s’est échoué en bas. Mais bien sûr : Paris sera toujours Paris.

14.3.17

14.3.17

Passé une partie de la matinée au siège parisien de la Société Anthroposophique pour consulter des œuvres de Rudolf Steiner dont j’ai besoin pour une blitz traduction que je m’apprête à faire (Imagination, inspiration, intuition et Mission cosmique de l’art — tout un programme). Je suis passé plusieurs fois devant cet endroit sans jamais y faire vraiment attention. J’entre, une odeur de cuisine m’accueille. Ici, les cerbères ont le sourire de dames âgées. Je ne dérange pas, me répond-on, mais c’est Nicole qui s’occupe de la bibliothèque (je crois que j’ai entendu Nicole). J’explique à cette dernière pourquoi je suis là, et elle me donne un classeur en m’expliquant que les titres sont rangés par ordre dans l’œuvre complète GA pour Gesamtausgabe et par ordre alphabétique dans le classeur. Je me débrouille et trouve les citations que je cherche en un temps record. En partant, elle me demande pourquoi je m’intéresse à l’anthroposophie. Je lui explique qu’en fait, je suis presque un voisin et que j’ai découvert Steiner en suivant un cours sur Joseph Beuys. Elle n’a pas l’air de savoir qui c’est, mais elle comprend que je ne suis pas un bon candidat au recrutement steinerien.

Mes Vans sk8 hi rouge préférées que je portais justement aujourd’hui pour aller rendre visite à Rudolf sont déchirées. Je cherche sur internet le même modèle en tissu couleur « Formula One », soit un rouge Ferrari qui me plaît particulièrement, mais ne le trouve pas. La couleur qui me convient le mieux est un bordeaux qui porte le doux nom de « Port Royal ». Je pense à l’Abbaye de Port Royal des Champs, à la maternité où Daphné est née. Mais évidemment, je divague : les Américains ont baptisé leur couleur « Port Royale ». J’enjambe l’abîme de médiocrité qui s’ouvre ainsi sous mes pieds et commande sur internet une paire à -25%.

En poursuivant mon exploration de quelques livres de Pàmies pour politique des havanes, je suis frappé par la puissance d’une image alors que tout dans sa prose semble aller précisément contre la force de telles images. Mais ce n’est qu’une impression : son écriture ne produit pas cette image malgré elle, au contraire, l’allure facile et légère, même dans les nouvelles plus graves, n’interdit pas d’ouvrir de vastes horizons, alors que souvent, la profondeur n’est qu’une apparence, qui ne masque qu’à grand peine la vacuité du propos. La littérature de Pàmies présuppose une conscience de soi aiguë, de ce qu’elle peut, de ce qu’on peut attendre d’elle.

13.3.17

13.3.17

Les mêmes causes produisent les mêmes effets, et ainsi le vote utile, le sursaut républicain, le faire rempart contre le FN (« rampart », comme l’écrivait justement un producteur de France Culture, poète à ses heures, sur twitter) produiront très probablement ce qu’ils ont déjà produit depuis des décennies : plus d’abstention, moins de tolérance, plus d’inégalités, une plus forte concentration des pouvoirs, une plus grande centralisation, des élites qui méritent toujours un peu moins le compliment qu’elles s’imaginent qu’on leur fait en les appelant ainsi. Mais après tout, peut-être est-cela que désirent ceux qui lancent cycliquement ce genre d’appels ? — Les mêmes causes produisent les mêmes effets, et ainsi c’est le même ordre du monde qui conduit certains à appeler à faire bloc contre le FN qui leur permet d’exister. « Changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde », me rappelait Nelly, hier, à propos des gourous du bonheur cool, et c’est vrai qu’en un sens, c’est typiquement français, cette manière de penser, la raison tranquille qui doit gouverner les décisions. Mais n’est-ce pas faire comme le baron de Münchhausen, qui se sauve de la noyade en se tirant soi-même par les cheveux ? Changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde, sauf qu’évidemment, ce que l’on ne te dit pas, c’est que tu changes toujours tes désirs pour adopter ceux d’un autre.

12.3.17

12.3.17

Le bonheur cool que promeuvent un nombre croissant de gourous post-modernes (moines bouddhistes nés en banlieue parisienne, paysans théoriques, philosophes en jogging, et autres charlatans globolocaux) prépare un monde effroyable dans lequel les individus hériteront ce qu’ils ont reçu du hasard de la naissance, apprendront à vivre avec, et puis c’est tout. S’accepter, ne pas causer de souffrance, méditer, vivre frugalement, ­tous ces bons sentiments répugnants jettent les fondements d’un monachisme laïc sans bière d’abbaye. Or, personne ne peut désirer cette léthargie horrible, à moins que le maintien de l’ordre du monde qui m’a fait tel que je suis m’ait favorisé au point de faire de moi un être parfait (ou que je puis tenir pour tel). Être heureux comme fin en soi revient à s’annuler dans une positivité molle qui fait frissonner de terreur souriante (dents blanches de couverture de magazine). Là même où la négativité s’avère en fait un puissant moteur de dépassement, d’affirmation, de transformation. Il faut puiser dans le malheur l’énergie cruelle de la destruction qui permet de surmonter ta condition pour devenir un autre que tu puisses regarder en face et apprécier à sa juste valeur. L’ambition de rendre le monde meilleur par cette morale cool est en fait à la hauteur de notre époque qui a oublié qu’on pouvait se transformer, se réinventer, notre époque qui se consume dans la fascination d’un réel toujours plus factice et relègue l’imaginaire dans l’univers frigide des séries télévisées.

Goûté avec un plaisir sincère la joie d’écrire assis en tailleur sur mon canapé.

11.3.17

11.3.17

Dax-Paris. Ce matin, je me suis promené sur les berges de l’Adour, une demi-heure, pas plus, en attendant la voiture qui devait me conduire à la gare. À force de vivre à Paris, tu oublies qu’une telle paix, c’est-à-dire : une telle paix urbaine, est possible. J’ai croisé quelques personnes, qui promenaient leur chien, faisaient de la course à pied ou une promenade comme moi, mais pas ces trombes de gens, touristes ou indigènes, qui affluent toujours vers toi, comme les eaux du fleuve d’Héraclite, et à travers lesquelles tu dois te frayer un chemin dans Paris. Dans le train du retour (qui est loin d’être plein après le dernier arrêt en gare de Bordeaux), j’ai pu trouver une place côté vitre face au sens, contrairement au côté couloir dos au sens de l’aller, ce qui change tout, parce que le paysage est là, intouchable certes à quelque 300 km/h, mais tout de même proche, présent, visible. C’est ce que j’apprécie le plus dans les trajets en TGV qui traversent la France, le défilé du paysage, la vitesse qui ne l’écrase pas, mais le fait apparaître au contraire dans toute multiplicité et te fait percevoir qu’il n’y a jamais lieu de parler du paysage comme de quelque chose d’unique, d’unifié, que le paysage est toujours une diversité, à l’image du pays dont il est le paysage, un espace complexe que le regard ne cerne pas et qui ne saurait se réduire à une description univoque.

Parler de son travail n’est pas l’activité la plus passionnante qu’il m’ait été donné d’exercer, mais je m’y prête avec plaisir quand je ne sais pas ce que je vais dire, quand il y a l’ouverture de la conversation plutôt que la clôture du monologue. Je n’aimerais pas, par exemple, être invité en tant que spécialiste de ceci ou de cela (comme c’est le cas de certains écrivains) parce que je ne pourrais pas exposer mon argumentaire avec le sérieux qu’une telle démarche exige, l’imposture de la rigueur. La rigueur est souvent sinueuse : elle cherche quelque chose à dire qui ne précède pas la parole publique — tout le contraire, donc, ce discours politique qui n’a de « politique », malheureusement, que le nom qu’on a pris l’habitude de lui donner et qu’on continue de lui donner par paresse, sinon par lâcheté.

10.3.17

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C’est long Paris-Dax, me dis-je en reposant sur ma cuisse gauche le livre de Sergi Pàmies que je suis en train de lire, Si tu manges un citron sans faire de grimaces, le deuxième en deux jours, et pourtant je ne suis même pas encore à mi-chemin. Je regarde par la vitre du train et j’essaie de deviner la ville que nous sommes en train de traverser, quelque chose qui ressemble à un complexe que je n’ai jamais vu mais dont je crois me rappeler le nom avant de me dire que je ne sais même pas où se trouve la ville à laquelle je pense. Je cherche des indices que je ne trouve pas, un panneau de signalisation, quelque chose, mais rien, que des maisons, certaines belles, ou qui ont dû l’être, anciennes, des châteaux, dirait-on, d’autres plus récentes, d’autres contemporaines, et l’impression d’une lente dégradation de l’imaginaire architectural de la France, les maisons les plus récentes singeant naïvement les maisons les plus anciennes et finissant par ne plus ressembler à rien du tout. Il y a du soleil, malgré tout, ce qui me changera, je crois qu’il va faire beau à Dax, et j’en ai assez d’être un Parisien qui s’étonne toujours qu’ailleurs il fasse beau, on voit du ciel bleu à l’horizon baigné dans une mer de soleil. C’est ridicule, me dis-je. Quoi ? L’attention météorologique. Non, l’espèce d’habitude acquise de s’étonner qu’il ne fasse pas gris partout. Ce n’est pas que Paris, à défaut d’être le centre du monde, comme certains affectent encore de le croire, soit le centre de la France, non, c’est que ceux qui vivent ici (et qu’on retrouve partout, à la télévision, dans les journaux, les conseils d’administration, les gouvernements, et caetera et caetera, les élites, me dis-je, pince-sans-rire) ne voient jamais que le ciel gris au-dessus de leur tête et projettent cette image partout dans le pays. Je jette un coup d’œil par-dessus la tête de mon voisin (je suis assis côté couloir) et je vois deux panneaux de signalisation qui indiquent les directions de Nantes et d’Angers, un bras de fleuve, des maisons autour, une petite falaise qui donne sur le bras, et des maisons perchées en haut, le train avance lentement, figurant un paysage moderne que l’environnement accepte (commerces, usines, centres commerciaux) ou rejette (maisons anciennes, pavillons, petits immeubles de trois ou quatre étages), le train avance lentement, je pense à une idée pour continuer d’écrire les impressions qui sont les miennes à la lecture de Pàmies, l’idée notamment que l’humanité se divise en deux : ceux qui préfèrent être assis face au sens du train et ceux qui préfèrent être assis dos au sens du train, deux attitudes opposées quant au train, certes, mais à la vie, surtout, c’est ce que je pense, mon voisin lit le Canard enchaîné, j’ai l’impression que de plus en plus de gens, ces derniers temps, lisent ce journal, je me dis que ce doit être un signe, mais je sais aussi que si c’est un signe, c’est un signe de rien du tout. Je guette quelque chose que je finis par trouver : Poitiers.

À l’accueil de l’hôtel, la dame m’avait vanté la vue sur le fleuve, ajoutant que les jours de beau temps, on pouvait voir la mer, mais qu’il ne faudrait pas venir demain matin pour me plaindre que je n’aurais rien vu, c’est seulement quand il fait grand beau qu’on voit la mer. C’est vrai qu’on voit le fleuve, en tout cas. La mer, je ne sais pas, quand je rentre dans la chambre, il fait déjà nuit. Dîner avec DR et CT. Avant, après la rencontre, vendu trois livres et fait l’article pour Tous les Funes de Berti. La dame qui vient faire sa cure thermale à Dax a hésité avant d’acheter, elle lit surtout des livres de la bibliothèque, avant sa mère l’incitait à lire, mais elle ne lisait pas tant que ça, maintenant ses rapports avec sa mère sont différents, mais quand même, ça a l’air très littéraire (elle a assisté à la recontre). Elle s’appelle Brigitte et elle m’a finalement demandé de lui signer deux exemplaires pour elle et un autre pour Brigitte, l’autre, dit-elle, c’est sa cousine, elles s’appellent toutes les deux Brigitte, elle comprendra, l’autre Brigitte, si j’écris l’autre Brigitte. D’accord, j’écris « Pour Brigitte (l’autre…) ». Dans la chambre d’hôtel, je tiens la suite de mon journal du jour allongé sur le lit avec mes chaussettes trouées, je regarde des trucs innommables à la télé, la fin d’un match de rugby aussi, buvant ma bouteille d’Eau de source de Montagne d’Auvergne sélectionné par : les Eaux Minérales de DAX. Entre le lit et le téléviseur au mur, il y a un lustre jaune sur lequel il est écrit « Sous l’arbre… la sieste ».