9.3.17

9.3.17

Quelle branche de l’alternative serait la pire ? Que personne, pas même lui, ne se rende compte que ce qu’il fait est mauvais ou que tous s’en rendant compte le fassent quand même parce que ça marche ? Être un imbécile ou un escroc ? Et la converse, pour ainsi dire : Faut-il en faire la satire, la critique, au risque de perdre son temps, ou s’attacher à plus intéressant au risque de laisser les choses empirer ? Il faut bien adopter une attitude, au risque de ne plus rien faire du tout, et de finir comme l’âne de Buridan, qui meurt de faim et de soif la gueule entre ses deux auges, mais la question est toujours la même, simple et abyssale, il faut bien faire quelque chose, oui, mais quoi ?

Aujourd’hui, je crois que j’ai choisi de ne rien faire, ou presque. Enfin, je n’ai rien choisi du tout. Je ne peux pas dire, non plus, que j’ai envie de ne rien faire. Il faudrait plutôt dire que je ne peux rien faire. Mais le mot de pouvoir est encore trop fort. Non, la vérité, c’est que je ne pense qu’à une chose : me coucher et dormir, mais il va falloir attendre encore de longues heures. Pour passer le temps, je lis Sergi Pàmies et je prends des notes, mais je ne sais pas si c’est de lui ou de moi que je parle. Est-ce que c’est important de ne pas savoir ? N’est-ce pas plutôt cela qui est intéressant ? Si ce genre de phénomènes ne se produisaient jamais, cela voudrait dire que les livres n’ont aucune influence sur nous, ils nous laisseraient intacts.

Journée passée en somme à attendre le lendemain. — À Dax avec EB.

8.3.17

john-wayne-rifle

8.3.17

Encore un article qui traite des productions littéraires de mon quasi-homonyme, Jérôme Orsini. C’est drôle parce qu’une lettre peut tout changer, mais surtout, il faut que j’écrive quelque chose à ce sujet. J’ai déjà écrit un texte en réponse à une erreur de ce genre, et j’ai aussi écrit une nouvelle dans l’encyclopédie pirate qui a pour personnage principal un certain Jérôme Orsini, mais je n’ai pas encore fait de cette confusion récurrente le thème d’un récit. Il y a quelque chose de terrifiant dans cette histoire, d’ailleurs : qui me dit que les articles qui parlent de Jérôme Orsoni ne traitent pas en réalité des ouvrages d’un certain Jérôme Orsini ? Après tout, c’est peut-être moi, l’imposteur, moi qui usurpe la place que devrait occuper Jérôme Orsini, l’auteur de talent, alors que moi, je ne suis que le médiocre, le sud-américain faute de mieux, celui qui tartine des torchons métalittéraires tandis que lui a déjà écrit de grands romans que personne n’édite à cause de cette confusion même. Peut-être qu’on lui répond qu’il a déjà un éditeur et que ce n’est pas possible de le signer dans ces conditions, peut-être qu’il n’ose pas sortir de l’ombre à cause de cette quasi-homonymie qui le condamnera à venir toujours après moi, un peu comme moi qui me suis dit un jour (et plusieurs fois, en fait) que je n’aurais jamais de succès parce que Jérôme Ferrari en avait et que nos noms sont trop proches l’un de l’autre (les noms et ce qu’ils évoquent, la Corse, bla bla bla), un peu comme dans les westerns, quoi, this town ain’t big enough for the two of us, sauf que je n’ai pas la carrure de John Wayne et que c’est l’autre Jérôme qui a déjà pris toute la place. Mais en fait, même si, non, je n’ai pas le succès de l’autre Corse, je parviens à exister tant bien que mal, c’est autre chose, être renvoyé à un autre que soi, un autre soi possible, comme cette auteure d’Actes Sud qui, le soir du Goncourt de Ferrari justement, avait essayé en vain de se souvenir où dans la Divine Comédie de Dante il est question d’un Orsoni, alors qu’il est question en sous-texte d’un Orsini, Giovanni Gaetano Orsini, soit le pape Nicolas III. C’est drôle, oui, et il faut que j’en fasse quelque chose, que j’en tire matière à récit, donc, au-delà des simples anecdotes auxquelles je peux bien penser parce que la figure du double, pour moi, ce n’est pas quelque chose de purement théorique, pas quelque chose de pathologique, non, j’en fais l’expérience quotidienne.

7.3.17

7.3.17

Henri Michaux, à la fin du texte de ses « mouvements » : « Faute d’aura, éparpillons au moins nos effluves. » — Faute d’aura, est-ce un défaut ? Je ne crois pas qu’il parle d’une certaine « perte de l’aura » à la Benjamin, non, il me semble qu’il dit plutôt : « Comme, de toute façon, l’aura n’existe pas, faisons autre chose : dessinons, par exemple ! Oui ! Oui ! Traçons des signes ! » Oui, mais il y a, cependant, une idée dans le texte qui me pose problème (au sens où elle contredit cette interprétation). Michaux a écrit un peu avant :

Signes pour retrouver le don des langues
la sienne au moins que, sinon soi, qui la parlera ?

qui a tout d’une illusion, comme s’il y avait une langue qui était plus à soi qu’une autre, qui t’appartenait plus que celle que tout le monde parle — un « langage privé », ai-je tout d’abord eu envie de dire avant d’hésiter, et pourtant, n’est-ce pas effectivement de cela qu’il s’agit ? Bien sûr que la langue que nous parlons ne nous appartient pas et, par suite, la langue avec laquelle nous écrivons appartient à tout le monde, quelles que soient les opérations de chirurgie esthétique que nous puissions lui faire subir, et c’est d’ailleurs ce qui fait tout le prix d’écrire. Sinon, en fait, à quoi bon écrire ? Pour se parler tout seul ? Faire le point sur soi ? Mais tout cela, on peut le faire en silence, et sans écrire une ligne, ou en le gardant pour soi, petit totem personnel. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de tendu, comme un doute ou une hésitation, dans les signes de Michaux, entre le privé et le public, le moi et le tout le monde. Mais je n’entrevois pas la façon de relâcher cette tension pour dépasser la contradiction. Et moi, j’ai simplement envie de dire : — Heureusement qu’il n’y a pas d’aura, sinon les signes n’existeraient jamais que pour moi. — Mais peut-être que j’invente tout ça.

Ce matin, aucune envie de travailler, envie de partir à la place (c’est pour bientôt), pour changer, tout en sachant parfaitement que la destination ne changera essentiellement rien, mais ce n’est pas une question d’essence ; — c’est une question d’atmosphère. Je me suis demandé (comme souvent) si ce n’était pas une erreur, mais je sais que cette question n’a en fait aucun sens : la vie n’est pas une question de calcul. La vie, il faut la vivre (et tant pis si, formulée ainsi, cette phrase est une tautologie). Pourtant, je me suis mis au travail, ai fini ou presque une des trois traductions sur lesquelles je travaille (une des deux courtes, pas la longue, qui est pour cet été). Ensuite, je suis sorti, j’ai essayé une veste bleue style marin, mais je me suis trouvé trop gros, en partie parce que je me tiens un peu tassé, pas droit, ne fais pas vraiment l’effort de rentrer le ventre, c’est comme ça, qu’on se tient droit, pourtant, même si j’ai effectivement ce qu’on appelle du ventre, et puis non, le style marin breton, de toute façon, je ne crois pas que ce soit pour moi. Parce que je me trouve trop gros — énorme, c’est le mot qui me convient en vérité —, j’ai été pris d’une espèce de rage, et j’ai eu envie de fumer, mais en fait, non, je n’ai pas envie de fumer, c’est simplement que, comme il me semble l’avoir déjà remarqué, avant, quand je fumais, je contrôlais mes émotions avec une cigarette, ce que je ne veux plus faire maintenant. Du coup, j’ai crié, un peu, et je suis passé à autre chose.

6.3.17

6.3.17

Faits alternatifs. — Où l’on découvre un nouveau truisme : les réalistes sont avant tout ceux qui prennent le maximum de liberté avec la réalité, ceux qui en distordent l’image pour qu’elle apparaisse autre qu’elle n’est. À ceci près, cependant, que les soi-disant « faits alternatifs » ne sont pas des faits du tout et ne représentent vraiment qu’une alternative à la réalité. — La réalité n’est guère plus qu’un cri de guerre, les incantations de ceux qui l’invoquent signifiant qu’ils sont prêts à tout pour imposer une volonté qu’ils désirent aussi dure que l’idée qu’ils se font de la réalité. Or, la réalité n’est pas dure. Pas plus qu’elle ne s’oppose à toi frontalement. Ou alors, c’est toi qui te jettes la tête la première contre le mur, et si tu souffres, ce n’est par conséquent pas au mur qu’il faut en faire le reproche, mais à toi-même, de foncer la tête baissée.

6,50 km | 35:36 temps, m’informe le registre des courses, ce à quoi il me faut ajouter : sous une pluie battante. — Qui osera dire désormais que je n’aime pas le réel ?

Comment ne pas voir un symptôme des temps qui courent dans cette farce du plus mauvais goût qui occupe le devant de la scène publique depuis plus d’un mois ? Symptôme d’une France rassie, empêtrée dans des convictions dont elle n’a pas la dignité, qui vit avec une image d’elle-même vieille de plus de 70 ans. Et personne qui ne semble disposé à passer à autre chose ou, au moins, pour commencer, à écouter les voix qui la supplient de passer enfin à autre chose.

Hier, Daphné a prononcé sa première phrase.

5.3.17

5.3.17

Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé tout à l’heure au titre d’un film qui est sorti il y a quelques temps, un film que, bien sûr, comme je ne vais pas au cinéma, je ne suis pas allé voir, en plus je n’en avais pas envie, double raison, donc, mais bref, Corniche Kennedy, ni pourquoi je me suis dit, mais moi, je n’ai jamais appelé cet endroit autrement que la Corniche comme, je crois, tous les Marseillais du monde et, cela n’a probablement rien à voir avec le film, qui est plein de bons sentiments, je n’en doute pas un seul instant, mais j’ai pensé ensuite à la façon dont nous sommes obligés d’adopter un point de vue de touriste sur le monde : quand j’ai vu le titre sur l’affiche, je n’ai pas associé tout de suite la Corniche Kennedy dont il est question à la Corniche que je connais moi, et qui est un des plus beaux endroits au monde, non, je n’ai pas fait le rapprochement, et c’est ça, le point de vue du touriste sur le monde — que tu ne reconnaisses même pas l’image de chez toi quand tu la vois projetée dans l’espace public d’une affiche de cinéma, un peu comme si le monde avait été airbnbisé (version post-postmoderne du kitsch généralisé) en quelques années, depuis qu’ils ont commencé à te faire croire, pour que tu aies l’irrésistible envie de passer par eux pour voyager, que tu pouvais être partout chez toi, or, le problème n’est pas tant que ce soit vrai ou faux, ce genre d’idées (que tu puisses être partout chez toi et que le point de vue du touriste sur le monde, le benêt qui s’émerveille ou le crétin qui grimace parce que ça a un drôle de goût, soit le bon), non, le problème, c’est que, dès lors, c’est le touriste qui a raison, son point de vue devient le seul possible, comme une photographie de la mer au coucher du soleil, c’est lui qui façonne le monde, comme la vidéo d’un enfant qui court dans l’herbe en riant, il ne va pas quelque part pour être dépaysé, il y va pour se sentir chez lui et les autochtones font tout pour qu’ils se sentent chez lui, c’est-à-dire qu’ils se mettent tous à parler anglais pour qu’ils puissent répondre aux questions débiles qu’il pose au lieu d’ouvrir les yeux et de regarder ou de réfléchir avant de parler, et enfin c’est comme si moi je me mettais à parler de la Corniche Kennedy plutôt que de la Corniche parce que c’est ainsi que, dans le monde du point de vue du touriste, on s’est mis à en parler et qu’il faudrait que je fasse comme les touristes pour qu’ils me comprennent et non l’inverse, évidemment, pas l’inverse, tu dois t’adapter au monde qui change ou disparaître comme un épiphénomène de la grande histoire, et tant pis si le monde tel qu’il devient selon la grande histoire est haïssable, tant pis.

Pluie sur le Trocadéro.

4.3.17

4.3.17

Circa 70 pages tapées et quelque 160000 signes de l’histoire de la forêt, dont j’ai parlé avant-hier pendant l’enregistrement et ensuite à MD. Aujourd’hui, je pense à un exergue, mais ne sais quoi, au juste, du genre mi ritrovai per una selva oscura qui serait évidemment téléphoné ; et puis ce n’est pas vraiment le sujet du livre non plus. Peut-être d’ailleurs faut-il abandonner l’idée d’une citation en exergue pour laisser le texte lui-même plus libre, sans saint patron.

Écrit une lettre — une sombre histoire de peigne-cul —, hier, que je n’enverrai finalement pas. Après tout, après réflexion, j’en suis arrivé à la conclusion que je n’avais pas à prendre en charge les inconséquences des autres ; chacun s’occupe de ses affaires.

Se donner le temps d’être dans le livre, de percevoir des ramifications, des relations, des aspects, des phases, ajouter, corriger, façonner le texte. L’histoire de la forêt est aussi, pour moi, une expérience de ce genre, de la plastique textuelle, en plus de la signification et de l’écriture, une formation de langage, un corps qui prend forme, une histoire qui possède une dimension organique.

Dans un entretien, Samson François parle de sa recherche de la courbe mélodique, de son approche note à note des pièces qu’il interprète, attitudes qu’il lie à l’écoute de la musique : il ne joue pas uniquement la musique, il l’écoute dans le moment même qu’il la joue. C’est ce qui, me semble-t-il, rend ses interprétations si sensibles : il ne montre pas ses mains, mais ses oreilles.

3.3.17

3.3.17

Ce matin, la séance musicale de Daphné a donné lieu à l’écoute de la « Suite Bergamasque » de Debussy jouée par Samson François. Et je me suis souvenu de la première fois que j’avais entendu cette musique : le passepied (*) de la suite. C’était il y a plusieurs années, Nelly conduisait la voiture que nous avions louée pour nous rendre en Bretagne, à Kerascoët, au bout du Finistère, et moi, je m’étais endormi. Je me souviens que la musique m’avait tiré de mon sommeil, ou que je m’étais éveillé avec elle, ce qui avait occasionné un moment d’écoute onirique. Je ne savais plus très bien ce qui appartenait au rêve et ce qui appartenait à la veille, la musique formant comme une sorte de transition entre les deux, un pont suspendu entre le sommeil et l’éveil. Quand j’avais ouvert les yeux, j’entendais déjà la musique et je crois que j’étais déjà en train de l’écouter, si bien que l’éveil ne fut pas total puisque, comme j’entendais déjà la musique dans mon rêve, en m’éveillant avec la musique, je dus emporter un peu de rêve avec moi dans la veille, ou plus exactement, peut-être, la musique importa le rêve dans l’éveil. Je me souviens qu’il faisait beau et aussi de l’absence d’illumination au réveil, comme si la lumière se trouvait aussi dans la musique et, donc, dans mon rêve. Peut-être ne me suis-je pas éveillé, d’ailleurs, peut-être suis-je encore dans ce rêve et est-ce la raison que j’aime tant ce mouvement- dans cette interprétation- parce qu’il me rappelle chaque fois que je l’entends, ou même que je m’apprête à l’entendre, comme cela a été le cas ce matin, l’origine de mon état, l’origine de mon intérêt pour les états ambigus qui, à mi-chemin entre les contraires, les mélangent, les brouillent et tendent à les dépasser.

Tout ce que ça me dit : la république à pépé, c’est fini. Mais il ne faut pas en finir avec unetelle ou untel en particulier (comme si c’était cela, le problème), non, il faut repenser les institutions et commencer par rompre avec le scrutin uninominal pour installer des collectifs. Il faut se débarrasser de l’idée néfaste — et fausse — selon laquelle la politique, le gouvernement, dans une démocratie, ce peut être l’affaire d’un homme face à son destin, un homme providentiel qui va à la rencontre du peuple. Il faut commencer par rendre le pouvoir, et ne plus songer à le prendre. Rendre le pouvoir, mais pas comme on rend les armes, pour les donner à ceux qui nous ont battus, au contraire, pour l’abandonner, pour penser une politique qui ne fonctionne pas à la mesure, à la réforme, mais soit une intelligence collective de l’existence. — C’est ce que devrait être la démocratie : une institution du collectif.

(*) Remarque, d’ailleurs, et malgré le correcteur d’orthographe qui ignore jusqu’au mot, comme tout se tient :
PASSE-PIED, PASSEPIED, subst. masc.
A.−
DANSE
1. Danse française ancienne à trois temps, d’origine bretonne, vive, gaie et qui s’apparente au menuet ; pièce instrumentale dans le rythme de cette danse, parfois insérée dans la suite classique, entre la sarabande et la gigue (d’apr. Candé 1961 et Pinch. Mus. 1973):

. L’emboîté (ou passe-pied). C’est une marche légère et agile caractérisée par le passage des pieds l’un devant l’autre, talon contre pointe, soit pour avancer, soit pour reculer. Ce pas a donné son nom à une danse ancienne, le passe-pied, qui l’utilise dans ses enchaînements. Bourgat, Techn. danse, 1959, p.100.

2.3.17

2.3.17

Sans doute parce que je ne dors pas très bien en ce moment, je me souviens de mes rêves, de celui que j’ai fait il y a un ou deux jours, notamment, un rêve en italien : nous étions attablés Nelly et moi et nous nous servions des antipasti, ou quelque chose de ce genre, cependant que deux jeunes garçons d’adressaient à moi, trouvant, me disaient-ils, que je mangeais beaucoup, ce à quoi, moi, je leur répondais, sous forme de question, est-ce que ça vous pose un problème que je mange beaucoup ? et les faisais ainsi taire. Ensuite, un peu après le réveil, je me suis aperçu que les deux jeunes garçons du rêve, c’étaient mon frère et moi.

En rentrant du tournage d’une vidéo pour présenter le Feu est la flamme du feu, nous avons parlé, MD et moi, de quelque chose, je crois, comme la difficulté de vivre quelquefois, ce qui est un problème démesuré pour de frêles épaules comme les nôtres, humanoïdes que nous sommes, et que nous ne devons toutefois cesser d’affronter, difficulté de vivre, c’est-à-dire quand ça dysfonctionne, certes, mais quand ça fonctionne aussi, parce que tu n’y es pas forcément préparé, que tu ne sais pas comment faire, comment ça marche, comment changer ta façon de penser pour investir l’énergie dont tu disposes dans ce qui est en train de t’arriver, ce qui doit encore t’arriver. Je devais lui parler, aussi, de ma colère noire, ou très sombre, du moins, colère de ces derniers jours, colère encore accentuée hier par la défection d’un tiers, ou son abandon, peut-être que ce serait mieux de le dire ainsi, abandon qui est une chose très laide à subir mais, j’imagine, encore plus hideuse à faire. De toute façon : tant pis, me dis-je, je n’ai même pas envie de faire le moindre effort pour essayer de le convaincre de continuer ; preuve sans doute que je suis résolument un partisan de l’autogestion.

1.3.17

1.3.17

Deux mois se sont écoulés depuis ma dernière cigarette.

Sens esthétique. — Entre le coût et le goût, il n’y a qu’une lettre de différence, mais un abîme les sépare.

Deux mois, dis-je, se sont écoulés depuis la dernière cigarette. Et comme par un concours de circonstances — c’est-à-dire que les circonstances concourent, oui, à me nuire —, une manière d’humour noir du destin, peut-être, je passe une bonne partie de la journée à essayer de lutter contre la colère, ou plutôt à tâcher de la maîtriser, d’en prendre le contrôle pour qu’elle ne m’envahisse pas complètement, parce qu’il est trop tard pour la repousser : je suis déjà en colère. Avant (c’est-à-dire, ô ironie du sort, quand je fumais), la colère disparaissait dans un nuage de fumée. La colère, l’angoisse, l’inquiétude, la peur, tout cela partait littéralement en fumée. Enfin, non, les effets seulement, je veux dire, pas les causes, qui étaient simplement mises entre parenthèses, épochè des histoires qui t’arrivent tous les jours, sont désagréables, certes, oui, elles le sont, mais s’envolent quand tu recraches la fumée de tes poumons. À présent, cette thérapie par la combustion, je n’y ai plus accès. Et cela ne me pose pas trop de problèmes parce que je n’ai pas envie de fumer. L’envie, le plaisir, les gestes, tout ça s’est volatilisé avec la dernière cigarette, le vingt-huit décembre deux-mille seize vers dix heures, le soir. Donc, non, je n’ai pas envie de fumer pour tout régler d’un coup, j’ai simplement envie de maîtriser ma colère. Ce que je ne parviens pas à faire, vraiment. Je me dis ensuite que, si je ne parviens pas à maîtriser ma colère, il y a peut-être tout un ensemble de conséquences, des suites de l’absence de tabac, qui vont bientôt se produire et que je ne peux prévoir parce que je ne peux encore prévoir qu’avec les réflexes d’un moi ancien, du moi qui fumait, et qui n’existe plus. Peut-être ne puis-je encore penser qu’avec la vie du moi ancien qui n’a pas survécu à l’année dernière, alors qu’il faut que je pense désormais avec mon nouveau moi, ou mieux : comme le nouveau moi que je suis devenu. Il faut que je pense, sente, vive comme le nouveau moi que désormais je suis. Lui seul, avant tous ceux que je vais encore devenir, lui seul peut comprendre comment je dois réagir, agir, lui seul peut voir les conséquences d’une colère qui ne se volatilise plus, qui persiste, avant de s’estomper, prendre d’autres formes, modifier le cours des choses, un peu, un peu plus, peu à peu. Mais soit qu’il ne supporte pas les anciens fumeurs, soit qu’il ne soit pas encore assez mûr pour prendre la parole, ce nouveau moi-là reste muet, ne me dit rien. Et moi, je tourne en rond, après avoir passé la matinée à traduire un article qui m’a presque fait pleurer, je tourne autour de ma colère que je ne parviens pas à saisir jusqu’au bout, dont un bout m’échappe, s’enfuit, prend la fuite, alors qu’il faut aussi que je m’en empare pour qu’elle ne prenne pas totalement possession de moi, que j’en sois l’esclave, l’esclave du tabac repenti esclave des passions, ou je ne sais pas trop comment dire, mais ce doit être quelque chose comme ça, de toute façon, tu es toujours l’esclave de quelque chose, de quelqu’un, il faut simplement que tu sois suffisamment libre pour savoir qui ou quoi. Ce à quoi, manifestement, je ne parviens pas encore. Alors que faire ? C’est une bonne question, en effet, permettez-moi, s’il vous plaît, de la poser de nouveau : Que faire ?

28.2.17

28.2.17

Un peu partout autour de moi, semble-t-il, on s’indigne qu’un politicien un peu marginal ait fait l’objet des railleries de potiches télévisées dont l’une aurait commencé sa carrière comme auteur de livres. Mais personne ou presque ne s’étonne qu’autant de monde les regarde, et que ces millions de personnes puissent seulement encore vouloir voir ça, feuilleter encore des livres faits par des gens comme ça. Comme s’ils pouvaient avoir la moindre idée, comme s’ils pouvaient avoir quelque chose à dire, comme si tout semblant de discours, chez eux, n’était pas déjà compressé pour qu’il passe partout par le medium inepte qui constitue le centre de leur existence, pour qu’il séduise la majorité — sans délai. Et comme si les regarder, commenter leurs faits, gestes, déclarations, humeurs, éructations, ce n’était pas valider cette compression du monde et souhaiter qu’elle continue telle quelle, qu’elle soit peut-être un peu moins de droite ou un peu plus de gauche, un peu plus humaniste et plus gentille avec les animaux, mais qu’elle perdure identique à elle-même, à un changement dérisoire de sensibilité près.

—— Le manque terrible d’imagination.

Écouté Samson François jouer Ravel. Je voudrais trouver quelque chose à dire, mais je suis purement et simplement fasciné, ce qui est un sentiment agréable cependant que tu écoutes la musique, mais cesse de l’être dès que la musique a fini. Il ne te reste plus alors qu’une sensation désagréable causée par le vide laissé par la musique et l’incapacité dans laquelle tu te trouves de dire quelque chose de plus que c’est émouvant… (ce qui revient à ne rien dire du tout). Ou alors tu rejoues le disque pour tâcher de répéter l’expérience, sachant qu’elle ne se reproduira pas forcément comme tu t’y attends.