27.2.17

27.2.17

Aujourd’hui, j’ai ouvert de nouveau le fichier de l’histoire de la forêt, comme je le souhaitais ou l’espérais, sans trop y croire, non plus. Après avoir traduit un horrible truc qu’on me refusera sans doute, c’est une sensation étrange : Comment, en une seule personne, peuvent coexister un écrivain qui laisse volontairement de côté ce qu’il a commencé d’écrire en attendant de voir si on va l’autoriser à continuer et un mauvais traducteur qui fait ça pour gagner sa vie ? Évidemment, c’est faux, ou pas tout à fait exact, du moins, j’ai toujours beaucoup aimé traduire, même si c’est l’écriture qui est venue en premier et qu’effectivement, je traduis pour me payer l’écriture (même si, non, ça ne paie pas très bien, encore moins que le crime).

J’aime voir les objets traîner, les jouets de Daphné, notamment, quand elle est couchée et qu’une balle ou un crocodile sont restés là, après elle. On pourrait y voir du désordre ; moi, j’y vois plutôt la vie. Des signes, des traces, des indices, tout ce que tu veux, que la vie a exprimés en se déployant. Après l’avoir couchée, ce soir, en voyant la balle et le crocodile qui étaient restés là où nous les avions laissés, dans le couloir, une fois la porte de sa chambre refermée, j’ai pensé à ce que je m’étais dit un peu plus tôt dans la journée : qu’il ne fallait pas vouloir que les choses restent les mêmes, quand même l’ordre des choses au moment où tu peux souhaiter qu’elles restent les mêmes serait la raison que tu es bel et bien heureux, mais bien plutôt qu’elles changent tout le temps et que tu sois la cause de ce changement ou que tu l’accompagnes si parfaitement que tout se passe comme si tu en étais responsable. Avec Daphné, rien n’est jamais pareil, elle change tout le temps et, de plus, tu ne peux pas souhaiter que les choses restent les mêmes puisqu’il faut qu’elles changent, signifiant ainsi qu’elle grandit, qu’elle progresse, et que tout se passe donc comme tout doit se passer. Tu as peut-être toujours un temps de retard, dans la mesure où tu t’étais adapté la veille à une personne qui n’existe déjà plus le lendemain, et c’est cela même qui doit se produire : il faut que tu endures ce changement, il faut que tu aimes ce changement parce que ce changement, c’est elle, et qu’elle, tu l’aimes. — Est-ce quelque chose comme cela que signifie amor fati ? Que la vie change tout le temps, qu’il faut que tu approuves ce changement, que tu l’aimes, parce que la vie, elle, tu l’aimes, en ce sens que tu veux la vivre ? Tu ne vis pas la vie pour elle-même, par amour de la vie, s’accrochant à quelque chose qui peut s’avérer étranger, mais tu aimes la vie parce que la vie, c’est toi. Tu n’as pas une vie, tu es la vie.

26.2.27

26.2.17

Universalisme. Fantasme né en Europe du Nord dans le courant du XVIIIe siècle. Forme pathologique générale du désir de parler à la place de l’autre, à la place du monde.

Aristote rangeait parmi les impossibilia le fait de délibérer sur la constitution d’une autre cité.

Rorty, à la fin d’Objectivisme, relativisme et vérité :

« Les libéraux modérés éprouveront de la répulsion à l’idée que l’exclusivité du club privé puisse se révéler un aspect crucial d’un ordre idéal du monde. Le fait de se retrouver dans un monde de narcissiques moraux, se félicitant de ne pas savoir à quoi ressemblent les gens du club qui se trouve de l’autre côté de la rue, et de ne pas s’en soucier, passera pour une trahison des Lumières. En oubliant toutefois l’idée, propre aux Lumières, de l’autoréalisation de l’humanité comme telle, il devient possible de dissocier la liberté et l’égalité de la fraternité. »

Et plus loin, la dernière phrase :

« L’ultime synthèse politique de l’amour et de la justice pourrait bien ainsi s’avérer le produit d’un collage de structure complexe entre le narcissisme privé et le pragmatisme public. »

Il y a assurément une contradiction entre la culture de la singularité, le devenir unique de l’individu, et la découverte d’un ordre suffisamment stable pour que tout le monde puisse s’y épanouir, mais elle est indépassable. Et par suite, il n’y a pas de sens à vouloir sacrifier l’individu sur l’autel d’un bien commun à tous. La question n’est pas de savoir si l’universalisme est vrai par opposition au relativisme, qui est autoréfutant, mais de se rendre compte que l’universalisme n’est pas désirable en tant que tel parce qu’il présuppose ce genre de sacrifice insensé. Il n’y a rien à opposer à l’universalisme, il faut simplement se rendre compte qu’il ne correspond pas à ce que nous désirons en tant qu’individu puisqu’il présuppose notre annulation.

L’universalisme est une voix qui réduit toutes les autres voix au silence.

25.2.17

25.2.17

Rien.

La tentation même d’écrire : « Rien. », simplement, un point c’est tout. Mais je sais que ce serait fat parce qu’évidemment, ce n’est pas rien écrire. C’est même tout le contraire, c’est une pirouette autour de l’acte d’écrire. Or, une pirouette n’est pas un paradoxe, elle ne pose pas un problème, ressemble plus à des simagrées, grimaces pour te faire remarquer, te faire peur aussi, parce que celui à qui tu adresses ces grimaces peut vouloir te rattraper, finir par y arriver, et te demander des comptes (souviens-toi, enfant). À cette tentation, je préfère encore la première page du Journal de Gombrowicz, qui répète le même mot : moi, moi, moi, et a ainsi le mérite d’être honnête. « Rien. » ne l’est pas, qui fait semblant, au contraire ; bien sûr qu’il y a quelque chose, ou alors « Rien. », c’est ce vers quoi tu tends, le silence. Mais il faut se méfier d’une telle métaphysique (comme ceux qui décident de se taire vraiment, muets volontaires, ascètes de la parole) parce que, surtout en plein silence, le bruit est assourdissant. — Cage l’avait bien compris.

Filets de hareng et pommes de terre fumantes.

 

24.2.17

24.2.17

Bonne nouvelle. Encore une. C’est mauvais signe.

En tirant un peu sur les cheveux, je me suis souvenu de cette distinction que fait Zinoviev dans les Hauteurs béantes (je crois que c’est tout ce que j’ai lu du livre, soit dit en passant) entre les pessimistes et les optimistes. Les pessimistes pensent que ça ne peut pas être pire, à quoi les optimistes répondent : « Mais si, mais si ! »

Redécouvert dans mon disque dur, avec un plaisir immense aujourd’hui, cependant que je traduisais des araignées, le disque du batteur Makaya McCraven, In the Moment, avec l’un de mes héros — Jeff Parker — à la guitare. Intelligent et puissant, plein de riffs parfaits, entièrement improvisé en concert avant d’être coupé, découpé, monté, remonté, démonté pour offrir dix-neuf pièces qui débordent de groove, c’est un chef-d’œuvre de jazz pas free, mais mieux, parce que c’est peut-être un peu dépassé, free, je ne sais pas, je dis ça en passant, libre, qui sait utiliser la technologie pour magnifier l’inspiration.

23.2.17

23.2.17

J’ai fini, hier, mon article sur le dernier Amour à Constantinople de Pavić pour politique des havanes. La veille encore, j’avais noté ce passage du livre :

« Pendant toutes les batailles, pendant la chute de Venise, sur trois fronts différents, Rastina jouait sur lui, Pahomie Ténetski, capitaine autrichien, comme sur une clarinette, de Joseph Haydn. Pour l’instant, elle en était à l’Allegro con spirito du divertissement Corale di Sant’Antonio pour flûte, hautbois, clarinette, basson et cor, et ses lèvres et ses doigts maîtrisaient parfaitement la partition. Pahomie Ténetski constata que la jeune fille possédait une technique musicale auprès de laquelle toute la virtuosité de Ténetski et de son Paisiello n’étaient qu’un jeu d’enfant. Il la regarda avec stupeur et jouit juste au moment où elle enchaînait sur le Minuetto. »

parce qu’il me semble caractéristique du livre et, plus généralement, d’une littérature. Caractéristiques : l’ironie, le comique, le croisement du haut et bas, quasi carnavalesque, la porosité de l’intérieur et de l’extérieur. Chez Pavić, les personnages sont doubles, pour les autres personnages et pour eux-mêmes. Ainsi, de Rastina qui est doublement experte, ce que Ténetski ignore, ainsi du capitaine Opouyitch, qui connaît son destin, et vit comme s’il l’ignorait. Tout destin est paradoxal : rien n’est caché, mais rien n’est révélé non plus. Tout est là, écrit d’avance, mais il faut encore lire. L’oracle est une connaissance, pas une expérience.

Tu peux bien me reprocher de ne pas me comporter comme tu le voudrais, mais tout est là : je suis comme toi, mais je ne suis pas toi. Et de là vient peut-être l’atmosphère mystérieuse dans laquelle semblent baigner quelquefois nos agissements.

La porosité, l’ouverture par tous les côtés, et caetera, ne sont pas des qualités en elles-mêmes suffisantes, mais elles rassurent, en un sens, elles t’assurent que tu n’es pas en train de parler tout seul dans le noir, dans le vide, au mur blanc. Ce qu’il peut t’arriver de pire : prendre l’autoroute monologique et ne plus savoir comment en sortir.

22.2.17

22.2.17

Un des clichés qui m’insupportent le plus : le « Bon qu’à ça » de Samuel Beckett (en réponse à la question posée par Libération : « Pourquoi écrivez-vous ? » ; question, il faut bien l’admettre, d’une intelligence rare). C’est sans doute une des raisons qui font que je n’aime pas Beckett. D’abord parce que j’entends toujours le nom d’un dictateur africain qui aurait du sang sur les mains et que ça me fait froid dans le dos, mais surtout parce que cette mauvaise pirouette convainc tous les bons à rien de la création qu’ils peuvent écrire, et bien pire encore, être écrivains, comme si un écrivain était une sorte d’inadapté social qui trouve à exprimer les petits ou les gros maux dont il souffre dans des livres qui lui sauvent la vie. Et de fait, le territoire de l’écrivain se trouve aujourd’hui réduit à presque rien, un petit lopin de terre, une enclave entre les murs de gloire maculés du triomphe de quelques stars de la plume, l’engagement de tous les révolutionnaires de papier qui ne semblent pas prendre la peine de se demander si, avant d’écrire des livres politiques, il ne faudrait pas — éventuellement — s’attacher à écrire de bons livres, tout simplement, et les bons à rien beckettiens qui font ça comme ils pissent leur bière dans la rue après avoir passé la soirée à picoler au pub.

La semaine dernière en Argentine (à Mar del Plata, précisément), la police a arrêté une bande de malfaiteurs spécialisés dans l’attaque de banque à main armée. La bande en question, composée de sept malfrats, était dirigée par un père et son fils, tous deux dénommés Jorge Luis Borges.

Tout le monde peut être écrivain, oui, mais ce n’est pas la question, non.

21.2.17

21.2.17

En y apportant des modifications chaque fois, j’ai relu à plusieurs reprises l’histoire que j’ai écrite samedi pour mon encyclopédie pirate. Quand je dis à plusieurs reprises, j’entends par là une dizaine de fois au moins dont une à haute voix (vers la fin, quand il m’a semblé que le processus d’écriture était suffisamment avancé, mais même à ce moment-là, en fait, je corrigeais, des détails, certes, de toute façon, il s’agissait forcément de détails puisque l’argument de l’histoire, je l’avais déjà découvert avant de l’écrire, ce qui n’est pas toujours le cas, parfois, l’idée n’est que l’esquisse d’un territoire qu’il faut explorer, mais c’étaient tout de même des corrections qui avaient du sens, une importance, sinon, je ne les aurais pas faites). Après la lecture à haute voix (laborieuse parce que je lis mal en ce moment), je me suis dit que je n’avais jamais écrit ça, jamais écrit comme ça, et que c’est bien le principe de cette encyclopédie pirate, d’explorer un vaste continent imaginaire — le vaste continent de l’imaginaire ? — tout en inventant des façons d’écrire, tout en trouvant des façons de raconter des histoires qui sont nouvelles (au moins pour moi). La première fois que j’ai eu cette sensation, c’était avec « Les deux montres de David Hume », qui était une histoire très « classique », en un sens, mais qui me permettait surtout de découvrir un univers dont je pensais qu’il ne me serait jamais accessible. Chaque histoire doit réinventer ta façon de raconter des histoires. Je crois que c’est Bolaño qui explique quelque part qu’il faut toujours écrire quatre ou cinq histoires à la fois, sinon tu racontes toujours la même histoire. Quoi que ce soit qu’il faille faire au juste pour ne pas raconter toujours la même histoire (en écrire trois, quatre, douze, vingt-quatre, traduire des livres aux antipodes de ce que tu écris, écouter dix fois le même disque de Mitsuko Uchida jouant Schumann avec Daphné, tenir son journal, écrire trois livres en même temps, et caetera), tu dois être obsédé par cette idée : toujours faire quelque chose d’autre, quelque chose que tu n’as pas encore fait, quelque chose que tu ne croyais pas être capable de faire. L’idée — ce n’est pas de réaliser des exploits — c’est d’activer le devenir en permanence.

Cette nuit, j’ai rêvé que, dans une sorte d’université, ma mâchoire se bloquait cependant que j’étais en train de parodier Emmanuel Macron (en fait, pour l’imiter à la perfection, j’étais devenu Emmanuel Macron). Je me suis réveillé au moment où celui qui était notre médecin de famille quand je vivais à Marseille me cassait une dent en essayant de la débloquer.

20.2.17

20.2.17

Aujourd’hui, traduit une dizaine de pages des araignées en écoutant le Clavier bien tempéré parce que ces vieux immeubles sont si mal isolés que j’entends le voisin du dessus jouer à son jeu vidéo de foot, les faux commentaires débiles qui doivent faire partie du jeu, et les cris qu’il pousse quand il marque ou prend un but, je ne sais pas, mais on dirait un animal. Même si ce n’est pas de la grande littérature, je ne peux pas me concentrer avec ces bruits de sauvage. Et puis, j’ai la vision d’une humanité dont la civilisation est si avancée qu’elle est devenue analphabète parce qu’elle n’a plus besoin de savoir lire. Les gens font du sport, travaillent, baisent, se divertissent, et cela suffit à combler tous leurs besoins.

Et non, la littérature n’est pas un divertissement.

Dans l’histoire avec des araignées que je suis en train de traduire, il est question de fin du monde, d’apocalypse nucléaire et de toutes les choses de ce genre. — Ne crois pas que la fin du monde, ce sera comme ça, la fin du monde sera déclenchée par un type analphabète et bodybuildé à mort qui croira jouer à un jeu vidéo.

Le mélange des genres entre mon histoire avec des araignées et Bach est évidemment impossible, mais la musique forme comme une sphère protectrice contre les agressions décérébrées du voisinage ; — étrange musique des sphères.

Après, j’ai eu envie d’aller courir, histoire d’aller suer l’esprit de mon espèce en voie d’extinction.

19.2.17

19.2.17

Hier matin, au réveil, une idée d’histoire pour mon Encyclopédie pirate. D’abord, c’était comme si quelqu’un en moi éructait quelque chose de dur et de laid, quelque chose de violent. Et puis, un moi plus éveillé que le précédent a pris le contrôle de la situation et s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire de cette réaction hideuse, qu’elle disait peut-être quelque chose qui n’était pas complètement faux, quelque chose de sensé. Avoir une idée, c’est bien, encore faut-il l’élaborer. L’histoire, je ne l’ai pas écrite tout de suite, j’ai laissé le fil s’en dérouler, me contentant de le regarder, de l’envisager d’un coup d’œil, du début à la fin, comme une intrigue dont je ne serais pas responsable, qui aurait lieu là, quelque part, une intrigue que je pourrais voir en la surplombant (pas omniscient, omniprésent) et que je devrais me contenter d’enregistrer par la suite. Plusieurs fois, la laisser aller jusqu’à son terme : les événements, qui se précisent, changent, en continu, des bribes, ça dépend. Noter un titre dans mon carnet. Et puis, ne plus y penser. Quand j’aurai une minute, je me mettrai à écrire.

Un gâteau aux yaourts et 13554 signes.

Chacun son tour vient jeter le jour en pâture aux autres qui s’entredévorent en attendant le prochain. — Ça, de la politique ? Eh oui, la farce grossière de l’assemblée des bouffons.

Quand Daphné, disant musique, montre du doigt le tourne-disques et que nous jouons Thelonious Monk with John Coltrane, la terre, elle, peut bien s’arrêter de tourner.

18.2.17

18.2.17

Dans le jardin, une femme d’âge mûr avec un sac argenté en forme d’arrosoir au bras parle de taux d’intérêt, d’attendre encore un peu, d’argent, de promesse, ensuite je n’entends plus. Les gens parlent trop fort, me suis-je dit un peu après, sans savoir néanmoins si c’est un manque d’éducation de leur part ou si c’est ma perception du volume sonore qui est distordue par l’incapacité qui est la mienne d’avoir une conversation que je juge digne de ce nom avec plus d’une personne à la fois (et encore, quelquefois, je trouve qu’une personne à la fois, c’est déjà trop). Un peu plus tard, rue d’Odessa, je dis presque à voix haute :
— Putain, mais qu’est-ce qu’il peut y avoir comme connards qui fument !
et c’est vrai que je trouve que ça pue, toutes ces cigarettes, la fille à côté de moi qui est en train de tirer sur son clope avant qu’un mec ne la klaxonne tandis que le type devant moi balance son mégot au bout de ses doigts au rythme de ses pas. Et puis je le dépasse. — Tu vois, tu changes tout le temps, mais d’habitude, tu ne t’en rends tout simplement pas compte.

Commencé avec un an de retard à peine, la traduction de l’Enfer de Dante par DR. Avant même de commencer, en fait, je me suis demandé comment on pouvait parvenir à traduire le premier vers si célèbre que, comme toutes les premières phrases les plus célèbres qui jalonnent l’histoire la littérature, il finit par éclipser à tort le reste du texte :

Nel mezzo del cammin di nostra vita,

d’autant qu’en plus d’être la première phrase, le premier vers, c’est aussi le premier moteur du poème, celui qui lance la mécanique de la terzina. Après, je me suis dit qu’il faudrait que je lui pose la question. Un peu plus loin :

E caddi como corpo morto cade.

c’est-à-dire :

Et comme tombe un corps mort, je tombai,

traduit-elle.