17.2.17
Temps d’infusion entre deux minutes trente et trois minutes.
Quand j’étais enfant, ma mère me disait : « Avoir du caractère ne signifie pas avoir mauvais caractère » ; — ma première remarque grammaticale.
Avant la parution des Monstres littéraires, avant de signer un quelconque contrat, avant même donc de savoir s’ils allaient devenir un jour un livre ou s’ils resteraient au contraire à l’état abject de manuscrit au rebut, je marchais un matin dans les rues de Paris, grises et froides. (Sont-elle jamais autrement que grises et froides ?) En chemin, je m’adressai à Dieu, même si dans ces moments-là, Dieu c’est en réalité l’éditeur, pour lui demander de faire que mes souffrances ne soient pas en vain. Je ne sais plus exactement les paroles que j’employai, mais, en résumé grossier, je lui demandai quelque chose comme une réponse, réponse qui ne vint pas au moment où je lui posai la question ; bien plus tard seulement, en fait, quelques semaines, voire quelques mois après. Malgré tout le pathétique de la situation, quand j’y pense à nouveau, comme aujourd’hui, je sais qu’il n’y avait rien de feint dans cette attitude qui peut sembler ridicule (d’un certain point de vue, elle me semble ridicule, à présent, mais c’est parce que je ne suis plus celui que j’étais à ce moment-là) : l’issue de la publication de ce livre se confondait avec l’issue de ma vie. C’est idiot puisqu’il est toujours possible de faire autre chose, quitte à ne plus rien faire du tout, j’entends par là : de manière définitive, et je crois que c’est aussi ce que je me disais après avoir adressé mes prières à Dieu, ne l’entendant pas me répondre. De toute façon, s’il m’avait répondu, je n’en aurais pas été satisfait : ce n’était pas de lui que j’attendais une réponse. Si je lui parlais, c’était peut-être pour avoir quelque chose à écrire, des années plus tard, mais non : ce n’est pas ainsi que mes livres se font. C’était plus probablement pour me convaincre que j’aurais encore quelque chose à écrire, des années plus tard, pas raconter cette scène, qu’après tout je peux très bien être en train d’inventer (personne n’était avec moi, écoutant mon âme dialoguer avec elle-même ou avec Dieu pour confirmer ni infirmer mes propos), non, pour ôter un doute de mon esprit, un doute qui pèse, sinon chaque jour que Dieu fait, du moins assez souvent pour m’angoisser sincèrement : et si je n’avais plus rien à dire ? Il suffit peut-être à certains de se débarrasser du poids qui leur pèse sur la conscience et qu’ils appellent livre faute d’un terme plus adéquat, pour d’autres, en revanche, ça n’a pas de fin, pas d’apaisement, tout au plus un peu de répit, de temps en temps, mais ne crois pas te débarrasser de toi-même bien longtemps, tu es omniprésent (à défaut d’être omniscient).

On voit encore un personnage en train de quitter l’espace du tableau. Peut-être moins l’expression d’une « incommunicabilité radicale » — hypothèse quasi spontanée dans un univers d’individus conçus comme des monades — que l’indication d’un hors-cadre, d’un espace hors du tableau, qu’il faut rejoindre, auquel le tableau doit parvenir, comme une adresse au spectateur, que le tableau tend tout entier à rejoindre (le personnage sort par la gauche, immédiatement, de façon contradictoire avec le sens de la lecture). L’œuvre ne s’épuise pas dans l’œuvre, elle n’est pas à elle seule sa propre fin, elle ne signifie pas par transfert des contenus culturels qui lui sont extérieurs et desquels elle dépend pour dire quelque chose. Littéralement, elle ne dit rien du tout ; il faut lui faire dire quelque chose. C’est une énigme parce qu’il faut faire quelque chose des éléments qui la composent. Ce n’est pas une énigme parce qu’il n’y a pas un sens caché en elle qu’il s’agirait de révéler. Il faut faire le sens de l’œuvre ; il faut sortir de l’œuvre. — Comme il faut sortir du rêve ?
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