17.2.17

17.2.17

Temps d’infusion entre deux minutes trente et trois minutes.

Quand j’étais enfant, ma mère me disait : « Avoir du caractère ne signifie pas avoir mauvais caractère » ; — ma première remarque grammaticale.

Avant la parution des Monstres littéraires, avant de signer un quelconque contrat, avant même donc de savoir s’ils allaient devenir un jour un livre ou s’ils resteraient au contraire à l’état abject de manuscrit au rebut, je marchais un matin dans les rues de Paris, grises et froides. (Sont-elle jamais autrement que grises et froides ?) En chemin, je m’adressai à Dieu, même si dans ces moments-là, Dieu c’est en réalité l’éditeur, pour lui demander de faire que mes souffrances ne soient pas en vain. Je ne sais plus exactement les paroles que j’employai, mais, en résumé grossier, je lui demandai quelque chose comme une réponse, réponse qui ne vint pas au moment où je lui posai la question ; bien plus tard seulement, en fait, quelques semaines, voire quelques mois après. Malgré tout le pathétique de la situation, quand j’y pense à nouveau, comme aujourd’hui, je sais qu’il n’y avait rien de feint dans cette attitude qui peut sembler ridicule (d’un certain point de vue, elle me semble ridicule, à présent, mais c’est parce que je ne suis plus celui que j’étais à ce moment-là) : l’issue de la publication de ce livre se confondait avec l’issue de ma vie. C’est idiot puisqu’il est toujours possible de faire autre chose, quitte à ne plus rien faire du tout, j’entends par là : de manière définitive, et je crois que c’est aussi ce que je me disais après avoir adressé mes prières à Dieu, ne l’entendant pas me répondre. De toute façon, s’il m’avait répondu, je n’en aurais pas été satisfait : ce n’était pas de lui que j’attendais une réponse. Si je lui parlais, c’était peut-être pour avoir quelque chose à écrire, des années plus tard, mais non : ce n’est pas ainsi que mes livres se font. C’était plus probablement pour me convaincre que j’aurais encore quelque chose à écrire, des années plus tard, pas raconter cette scène, qu’après tout je peux très bien être en train d’inventer (personne n’était avec moi, écoutant mon âme dialoguer avec elle-même ou avec Dieu pour confirmer ni infirmer mes propos), non, pour ôter un doute de mon esprit, un doute qui pèse, sinon chaque jour que Dieu fait, du moins assez souvent pour m’angoisser sincèrement : et si je n’avais plus rien à dire ? Il suffit peut-être à certains de se débarrasser du poids qui leur pèse sur la conscience et qu’ils appellent livre faute d’un terme plus adéquat, pour d’autres, en revanche, ça n’a pas de fin, pas d’apaisement, tout au plus un peu de répit, de temps en temps, mais ne crois pas te débarrasser de toi-même bien longtemps, tu es omniprésent (à défaut d’être omniscient).

16.2.17

16.2.17

Voix off : « ceux qui appartiennent à leur époque ».

À propos du rêve de la veille. — Sans doute, dans un univers culturel fondé sur l’axiome de Iyer, faire la Une d’un magazine est quelque chose de désirable en soi, d’autant que cela signifie que celui qui fait la Une a influence sur le monde dans lequel il vit, qu’il ne compte pas pour rien. Mais est-ce bien certain ? Dans quelle mesure n’est-ce pas justement l’inverse ? Il ne faut pas que tu changes quoi que ce soit, mais que tu exprimes parfaitement l’univers culturel qui est celui de l’époque. Un peu comme lorsqu’on explique que les artistes doivent provoquer, choquer, et caetera. Dans un univers culturel qui attend des artistes qu’ils provoquent, choquent, et caetera les artistes qui provoquent, choquent, et caetera ne provoquent ni ne choquent, ils se contentent de faire ce que l’on attend d’eux. Ils sont neutralisés. La neutralisation de l’intelligence (je généralise à partir de l’idée précédente) est solidaire de l’axiome de Iyer. La critique est neutralisée par l’exigence de critique, de même que le débat public est neutralisé par l’exigence de débat public : on ne parle pas de tout, mais de ce qui intéresse, fait vendre, vend. De sorte que ce qui se trouve en haut de la pyramide de la consommation (rares sont ceux qui vendent autant), n’ont aucune influence sur la société, ils se contentent de la prolonger, de l’accompagner, de la satisfaire, de renvoyer d’elle l’image dont on attend d’eux qu’ils la renvoient. Il n’est pas étonnant que des progressistes et des réactionnaires occupent simultanément le haut de la pyramide : la société n’est pas un bloc homogène, elles fonctionnent par tensions, contradictions. Et tout peut être exprimé, tout doit être exprimé, du moment que ça vend.

Axiome de Iyer : Tu n’es rien si tu ne vends rien.

On pourrait retourner l’axiome dans une manière de paradoxe : Tu n’es rien si tu ne vends rien, mais si tu vends, c’est que tu ne fais rien.

15.2.17

15.2.17

Dans le rêve que j’ai fait la nuit dernière, je rencontrais Kamel Daoud qui me proposait d’écrire un livre avec Jacques Attali et lui. J’acceptais avec plaisir et nous convenions lui et moi de nous retrouver un peu plus tard pour élaborer le plan de l’ouvrage. Entretemps, je rejoignis un poète qui portait blouson de cuir marron et chemise ouverte sur la poitrine avec lequel je devais participer à une lecture, mais je le trouvai tellement insupportable (ses manières, son allure, sa façon de me parler, l’impression qu’il me donnait d’être persuadé qu’il valait mieux que moi et qu’il me faisait une fleur en me laissant participer à cette lecture) que je décidai de rejoindre directement Kamel Daoud. Le poète s’en plaignit, mais je lui répondis que ce n’était pas grave : les poètes ont l’habitude de se plaindre. Ensuite, au lieu où j’aurais dû rejoindre Kamel Daoud et au lieu de le rejoindre, je me trouvai dans un amphithéâtre où était assise une obèse femme brune qui portait une robe de princesse bleue claire. La vue m’en était parfaitement répugnante et je commençais de m’impatienter quand je m’aperçus que sa sœur jumelle, identique en tous points à elle, y compris le costume ridicule dont l’autre était affublée, se trouvait à côté de moi et voulait me dire quelque chose. Je ne lui en laissai pas le temps et quittai l’amphithéâtre, puis me réveillai. Nota bene. — Je ne sais pas si c’est le même rêve.

Traduit trente pages des araignées. Me suis posé la question de savoir pourquoi les gens pouvaient bien vouloir lire ce genre de littérature alors qu’il me semble qu’il vaut mieux regarder un film, du moins, moi, si je devais choisir entre les deux, je ne lirais pas ce genre de livres, mais je regarderais un film ou une série (ces derniers temps, avec Nelly, nous avons revu des épisodes de The X-Files, dont l’univers ne me semble pas très éloigné de celui des araignées). Mais je n’ai aucun mépris. Sinon, évidemment, je ne traduirai pas le livre. Je trouve au contraire l’exercice de style passionnant, aux antipodes de ce que je fais quand j’écris, sans pour autant que ce soit un antidote : je ne vais pas abandonner mes fictions pour m’adonner à la science-fiction, mais il n’est pas impossible non plus que cela exerce une influence sur ce que j’écris. (Pense notamment à la narration hystérique qui accumule les clichés pour qu’il se passe toujours quelque chose sans toutefois perturber le rythme de la lecture.)

Il est très difficile, sans doute, de trouver sa place au monde. Il l’est encore plus de ne pas la trouver et de s’apercevoir qu’on n’en a pas parce qu’elle se trouve dans un monde qui n’existe pas encore.

14.2.17

14.2.17

(Treize ans aujourd’hui.)

Hier, premier rayon de soleil depuis je ne sais plus quand, et comme à chaque fois que l’épais nuage toxique semble se dissiper un peu, je pense au brouillard d’otites dans lequel a dû baigner l’enfant amiénois que j’ai été par la force des choses (je ne me souviens que des drains, des anesthésies, des interdictions de mettre la tête sous l’eau à la plage, l’été, interdictions qui étaient comme des peines de prison à perpétuité pour un enfant de cinq ans, peut-être, moins de sept, assurément), le même brouillard que Daphné risque de traverser, elle aussi, aujourd’hui.

Sauf que c’est faux, le brouillard ne se dissipe pas : après la pluie, vient la pollution.

Envie de sud. Envie d’espace.

Aussi : suis allé courir. Sept minuscules kilomètres, même pas. Première fois depuis trois mois, au moins. Tu crois que comme tu as arrêté de fumer, tout va être plus facile, plus léger, plus souple. Non : le corps n’est que nœuds, boules, pointes, qu’une masse inerte qu’il faut s’efforcer de bouger, à défaut de la mettre effectivement en mouvement. C’est si lourd, un corps. Oh, en fait, non, ce n’est pas vraiment le soleil. C’est surtout la remarque de GC [AS], dimanche — microblessure narcissique. Dieu, que je suis orgueilleux !

Paradoxe du progrès. — Tout le monde sait très bien ce qu’il ne veut pas, mais personne ne sait vraiment ce qu’il veut.

13.2.17

13.2.17

Avec des bribes de ce journal, je veux raconter des histoires. C’est ce qui m’intéresse vraiment dans cet exercice d’écriture quotidienne : qu’il fabrique quelque chose, des manières d’explosion à partir de quoi je peux inventer des récits, des fictions. Raconter sa vie au jour le jour, il me semble que ce serait l’œuvre d’un esprit enfermé en lui-même, qui ne voit d’autre horizon que la perception qu’il a de sa personnalité, qui ne sait pas anticiper, qui suit le quotidien à la trace, qui traîne à l’arrière-garde des jours, passe seulement après qu’ils ont passé. À partir de certaines bribes de ce journal, j’entrevois des tracés possibles pour mon Encyclopédie pirate, des façons d’aller dans d’autres directions, d’explorer d’autres pistes, d’aller voir ailleurs si j’y suis.

Bien sûr que non : des remarques dans un journal ne changeront jamais le monde et je ne suis pas assez idéaliste pour m’imaginer que je sois en train de construire un édifice solide et durable dont l’époque serait la fondation (même si quelque part à l’horizon, il y a peut-être quelque chose comme un œuvre qui prend forme). Bien sûr que non, mais crois-tu vraiment que ton vote à la prochaine élection présidentielle changera le monde ? Tu te dis peut-être que l’addition, l’agrégation des bonnes volontés y parviendra. Vraiment ? Tu n’en sais rien, mais tu fais comme on t’a appris à faire, dans une sorte de fatalisme qui se prolonge jusque dans le renoncement (car les deux sont intimement liés). Le problème n’est pas que tu ne croies pas assez en toi, mais que cette croyance s’appelle Rihanna.

12.2.17

12.2.17

L’autre jour, la directrice d’une revue séculaire qui défraye le chronique politique en cette année d’élection présidentielle déclarait à la radio que son organe était indépendant de tout pouvoir politique et ce, alors même qu’un certain nombre de faits rendus publics les jours précédents cette profession de foi prouvaient manifestement le contraire. Le problème n’était toutefois pas tant dans le fait que le producteur de radio qui lui tendait le micro ne jugea pas bon de la contredire (« Mais enfin, Madame, comment pouvez-vous dire cela alors que tout concourt à vous contredire ! ») que dans le fait qu’elle soit invitée à prendre la parole sur cette radio, qu’elle ait micro ouvert, quoi qu’il arrive, comme d’autres ont table ouverte dans les établissements de bouche, sur les antennes d’une radio publique. Passons. Quelques jours plus tard (je viens de la survoler au réveil) un de ces Intellectuels (ou fils d’Intellectuel, je ne sais plus) qui font la grandeur de la France (qu’elle doit être grande car Dieu m’est témoin qu’ils sont nombreux) explique dans une tribune riche en références à l’Histoire de l’Occident qui font la grandeur de son style que le problème, ce n’est pas la République en elle-même, dont la nature semble en effet incorruptible, mais les petits bubons qui prolifèrent à sa surface, et qu’il faut guérir. Bref : pour sauver la République, il faut la réformer. À aucun moment l’hypothèse qu’il y ait quelque chose comme une connivence, une corruption consubstantielle à ladite République ne lui traverse l’esprit (en tout cas, il n’en pipe mot), à aucun moment il n’évoque la possibilité que la centralisation du pouvoir qui est essentielle au fonctionnement de la République française puisse être elle-même au centre du problème, à aucun moment il ne caresse la possibilité que l’entre soi des grandes fortunes, des hommes politiques et des patrons de presse soit à l’origine de ces petits bubons qui prolifèrent sur la peau de la République, et qu’il ne sert à rien de les nettoyer si l’on ne s’attaque pas à la racine du mal. Évidemment non, puisqu’il est lui-même le produit du mode de fonctionnement centralisé de cette République qu’il appelle à sauver. Que faire ? se demandait Vladimir. Que faire ? me demanderez-vous à votre tour. Je vous avouerai que je ne sais pas. Moi, je ne suis qu’un petit provincial qui est monté à Paris tout en n’aspirant qu’à descendre (ça ne devrait plus trop tarder). Aussi n’ai-je pas de solutions clefs en main aux problèmes qui gangrènent la France éternelle. Je ne suis pas un Intellectuel. Et donc, je n’ai pas tribune ouverte dans tous les organes de presse de la grande République. Je peux bien parler, la probabilité pour que quelqu’un m’entende est à peu près nulle. Cela ne me rend pas aigri, non, ni ne m’empêche de dormir. Après tout, c’est peut-être vrai : on n’a jamais que ce que l’on mérite. Et puis, cela ne m’empêche pas d’écrire, non plus, au contraire.

11.2.17

11.2.17

Il faut défendre l’individu — deux fois : contre la société qui veut l’enrôler dans un tout plus grand que lui, qui le fonde et l’annule (la Nation, la Patrie, et caetera) et contre les ennemis de la société qui ne suivent que la règle de la plus grande puissance économique et veulent disposer de lui comme d’une pure force de travail et de consommation.

Fin du service de presse, hier, pour le Feu est la flamme du feu. Signé l’exemplaire pour BQ « el Argentino ». Drôle ? — Combien de fois par an, au juste, est-ce que je pense à la définition que Rorty donne des « ironists », qui sont, je cite : « never quite able to take themselves seriously because always aware that the terms in which they describe themselves are subject to change, always aware of the contingency and fragility of their final vocabularies, and thus of their selves » ? J’ai envie de dire que c’est la vraie définition de l’ironie, mais ce serait contradictoire avec l’ironie comprise en ce sens. C’est plutôt une sorte de règle de conduite : Attention, ne te prends pas trop au sérieux, parce que tu changes en permanence (le changement, c’est la seule permanence, ou inversement) et ce que tu affirmes aujourd’hui, il se peut que tu ne le puisses plus demain. Bien sûr, cela ne signifie pas que tu sois inconstant, mais qu’il n’y a pas un sol stable, un fondement solide, sur lequel tu puisses te reposer une bonne fois pour toutes. Tu ne peux pas choisir « la bonne fois pour toutes » ; il n’y a pas de terminus ad quem, pas de fin.

Ce matin au réveil, je ne sais pas pourquoi mais c’est ce que je me suis dit, j’ai pensé aux conseils de tous ceux qui, parents, amis, connaissances, lecteurs professionnels ou autres éditeurs plus ou moins célèbres, plus ou moins importants, avaient bien pu m’expliquer à un moment ou un autre de ma vie comment il fallait que j’écrive, comment il fallait que je m’y prenne pour écrire mieux, en quoi et dans quelle mesure il fallait que je réforme mon style, pourquoi il fallait que je m’efforce d’être moins égocentrique, moins philosophique, moins blanc, moins noir, moins quelque chose, moins rien, et tout et tout. Évidemment, je n’ai jamais suivi la moindre de ces paroles bienveillantes, ou alors par la négative, exagérant encore les traits qui caractérisaient la façon dont j’écrivais jusqu’alors, et qui leur seyait aussi peu, m’expliquaient-ils savamment. Mais qu’est-ce que s’imagine celui qui t’explique que c’est très bien ce que tu fais, mais que ce serait encore mieux si tu faisais ceci ou cela, si au lieu de cette direction que tu as choisi de prendre, tu prenais plutôt telle autre ? Que ton écriture est un peu maladroite, mais que c’est facile à corriger, d’autant que l’histoire est intéressante, mais est-ce qu’elle ne gagnerait pas être développée, et s’il se passait ceci ou cela ou ça ou ça ou ça ou ça ? Au début, ces conseils sont comme des claques que tu prends en pleine gueule, et puis tu finis par te rendre compte que personne ne comprend rien, mais rien du tout, et qu’il faut donc que tu avances, que tu graves ton microsillon, parce que c’est le tien, et qu’il n’y en a pas d’autre qui te convienne. Cela ne signifie évidemment pas que personne ne m’a jamais influencé, et pas seulement des écrivains morts, non des gens bien vivants, en chair et en os. Or, précisément, eux ne me disent pas ce que je devrais faire, comment je devrais m’y prendre, ils écoutent, au contraire, et répondent quand ils ont quelque chose à répondre, en tout cas n’ont pas de réponse toute prête, toute faite, vide de sens et inutile à t’opposer, et parlent de leur propre expérience, de ce qu’ils aiment, de ce qu’ils ont envie de faire. Ils ouvrent de nouveaux horizons et te permettent de t’inventer.

10.2.17

10.2.17

Marée visqueuse des éloges journalistiques à propos d’un livre dont l’auteure est victime du régime politique de son pays. — Remarque comme ce sont toujours les mêmes adjectifs qui reviennent dans la presse : « salutaire », « lumineux », « jubilatoire », et tous les autres qu’on répète toujours,  comme s’ils étaient interchangeables, les mêmes mots qui sont imposés par un discours préconçu, sans intention de la part de celui qui rédige, lequel se contente en fait de dire ce qu’il faut qu’il dise en fonction des circonstances. L’esprit du moment, de l’époque, le fameux Zeitgeist, est tout sauf une manifestation de l’esprit. Il en est devenu la négation.

Oh, mais oui ! Je suis pour la liberté de la presse. Je suis tellement pour que je crois qu’il ne faudrait pas envoyer les ouvrages aux journalistes pour qu’ils les lisent avant de décider d’écrire ou non un article à leur sujet, mais les laisser libres, au contraire, d’écrire ce qu’ils veulent ; en effet, il me semble que le livre les contraint, là même où ils pourraient donner libre cours à leur imagination.

C’est le mauvais esprit qui parle en toi, Jérôme, seulement le mauvais esprit. Ne crois pas que ce soit en ironisant que tu échapperas à la dure actualité du monde réel.

9.2.17

9.2.17

C’est déjà beaucoup, mais pas assez, je le devine : il faudrait qu’en plus j’aie quelque chose à dire à propos de tout ce qui a lieu, que je participe au commentaire perpétuel, de notre propre spectacle, toujours un bon mot, une sentence au bout des lèvres, un Index au bout des doigts. Moi qui aime les mondes possibles, je ne vis pas dans un univers parallèle ; je suis les événements à la trace, comme tout le monde, quoi, et je sais que je devrais courir après eux, hors d’haleine, décerner louanges et blâmes au gré des péripéties, rebondissements, coups de théâtre, pub, pute, tour à tour aduler et insulter, lot commun de notre humanité, être perpétuellement en retard sur la vie, vivre comme ça : dans le reflet boursouflé que les écrans nous renvoient de nous-mêmes. À quoi bon ? n’est pas une réponse satisfaisante à ce phénomène et l’exigence pressante qui l’accompagne, l’injonction qui nous est faite de toujours vivre en retard, en prise avec l’actualité, le réel : ce n’est pas une réponse satisfaisante parce que ce n’est pas une réponse du tout, mais une question. Or, qu’est-ce qu’une époque qui a tant besoin d’une réponse définitive peut bien faire de questions sans réponses ?

« O mon amy, dist Pantagruel, sçaitz tu bien ce que dist Agesilaée, quand on luy demanda : Pourquoy la grande cité de Lacedemone n’estoit ceincte de murailles ? Car monstrant les habitans et citoyens de la ville tant bien expers en discipline militaire : et tant fors et bien armez. “Voicy (dist il) les murailles de la Cité”. Signifiant qu’il n’est muraille que de os, et que Villes et Citez ne sçauroyent avoir muraille plus seure et plus forte que la vertus des citoyens et habitans. »

(Rabelais, Pantagruel, chapitre XV)

Durant la nuit, rêve d’une sexualité adolescente, où je me détriple pour rien, me semble-t-il, puisque l’acte n’est pas consommé. Je m’interroge au réveil : À quoi cela te sert-il de te détripler, alors ? Pas de réponse. Je suppose que c’est l’influence de ces fantaisies d’amour de Paolo Fiammingo que j’ai vues dans le livre que je suis en train de lire (L’art fantastique), où de multiples prouesses sexuelles sont accomplies par Adam et Ève au sein d’un seul et même tableau. Représentations que j’aurais condensées en une seule (moi fois trois) ? Sauf que cela me semble ne rien vouloir dire du tout.

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Dans le même livre, il y aussi cette peinture de Giovanni Bellini, l’Allegoria sacra, qui est un tableau vide de sens, plein de figures qui coexistent dans un espace, mais ne cohabitent pas. Werner Hofmann, décrivant ce tableau, écrit : « Tout se passe comme si Bellini avait résolu de laisser à l’image la pluralité et l’ouverture de sa signification. » Chaque personnage peut renvoyer individuellement à un sens (Saint-Sébastien, la Vierge, etc.), mais pris ensemble, ils ne signifient rien. « Cherchent-ils, comme chez Pirandello, s’interroge Hofmann, un auteur qui leur raconte une histoire ? Certes non, car cet esseulement inactif constitue leur nouvelle dignité — non celle de l’icône, mais de l’individu occupé à ouvrir le domaine de la conscience de soi. » À moins que ces personnages cherchent moins un auteur qu’un spectateur, qui remplisse le vide de sens manifeste, raconte une histoire qui rapproche les figures présentes, invente quelque chose qui les relie entre elles. Quand Isabelle d’Este demande à Bellini « una fantasia a suo modo », ne demande-t-elle pas quelque chose qui puisse la faire rêver, au sens propre, des significations qui ne soient pas forcément données, ou qui ne se donnent pas toujours littéralement, ou dont, au contraire, la force littérale est ce qui en fait la puissance onirique, un objet de délire, un objet pour son imaginaire, où elle puisse projeter son imagination pour inventer des significations nouvelles à partir de significations culturellement référencées ? allegoria-sacra-detailOn voit encore un personnage en train de quitter l’espace du tableau. Peut-être moins l’expression d’une « incommunicabilité radicale » — hypothèse quasi spontanée dans un univers d’individus conçus comme des monades — que l’indication d’un hors-cadre, d’un espace hors du tableau, qu’il faut rejoindre, auquel le tableau doit parvenir, comme une adresse au spectateur, que le tableau tend tout entier à rejoindre (le personnage sort par la gauche, immédiatement, de façon contradictoire avec le sens de la lecture). L’œuvre ne s’épuise pas dans l’œuvre, elle n’est pas à elle seule sa propre fin, elle ne signifie pas par transfert des contenus culturels qui lui sont extérieurs et desquels elle dépend pour dire quelque chose. Littéralement, elle ne dit rien du tout ; il faut lui faire dire quelque chose. C’est une énigme parce qu’il faut faire quelque chose des éléments qui la composent. Ce n’est pas une énigme parce qu’il n’y a pas un sens caché en elle qu’il s’agirait de révéler. Il faut faire le sens de l’œuvre ; il faut sortir de l’œuvre. — Comme il faut sortir du rêve ?

8.2.17

8.2.17

C’est bien là tout le drame de l’homme post-moderne, me suis-je dit hier midi, cependant que je cuisinais, un peu coupable, des œufs au bacon en pensant à mon père qui, quand j’étais enfant, me préparait des œufs avec de la pancetta ou de fines tranches de provolone, quand nous déjeunions ensemble : à l’intranquillité rieuse répond désormais l’impossibilité de ne plus rien manger du tout.
Ensuite, après avoir méthodiquement absorbé le jaune avec du pain, j’ai terminé mon assiette parce que ce n’est tout de même pas la fin des grands récits ni leur renversement végétarien qui vont me couper l’appétit. Aux idéaux ascétiques, je préfère les idiots sceptiques, ai-je ajouté pour moi-même. Et puis j’ai mangé une orange. J’ai découpé sa peau en quatre parties de superficie à peu près égale à l’aide d’un couteau (une fois détachées du fruit, à l’envers, ces parties ressemblent à de petites barques, ovales concaves), et puis j’ai dépecé la bête, comme j’ai l’habitude de le faire, avant de la rompre en deux et de la manger quartier par quartier.
Le jus coulant sur mes doigts, j’ai pensé à tous les méfaits dont j’avais dû me rendre coupable depuis ma naissance, tout le mal que j’avais fait, toutes le fautes que j’aurais dû expier, à commencer sans doute par mon assiette, dès aujourd’hui. Mais j’ai trouvé cette petite théologie des comestibles passablement ridicule. J’ai pensé à ce que j’écrirais dans mon journal à ce sujet, une conclusion nietzschéenne se profilant d’elle-même, de façon presque naturelle. Des expressions comme « ceux qui veulent amender l’humanité » me venaient à l’esprit, et je crois que j’aurais pu aller au bout de cette logique-là, facile et spirituelle. Oh, un peu trop spirituelle, même, c’est bien cela le problème.
Je peux rire de tout, effectivement, parce que je m’inquiète de tout. Je ne peux pas séparer les sentiments les uns des autres, distinguer le tragique en incitant mes contemporains à changer de vie pour une autre que je me mettrais en tête de leur décrire par le menu, mais n’en rien faire moi-même, pas plus que je ne puis proclamer le comique de toute chose, absolu, comme s’il était un horizon indépassable, gausser, se gausser, ricaner, et s’en tirer par quelque génuflexion de temps en temps, en public, évidemment. Pour que le repentir vaille contrition, encore faut-il qu’il soit sincère et que le pécheur ait la volonté de ne plus jamais fauter. De quoi devrais-je me repentir ? De rien. Ce n’était pas à moi que je pensais, plutôt à des images et aux commentaires qu’elles suscitent, la vaste entreprise de manipulation des masses qui feraient mieux de faire en sorte de ne plus en être, des masses, mais des individus, insécables, durs. Mais même cela m’a semblé épuisant. Au fur et à mesure que je pensais à ce que j’allais écrire dans mon journal à propos de mon déjeuner, je me sentais faiblir. La digestion, sans doute. J’ai voulu faire un effort pour reprendre le cours d’une pensée qui aurait force publique, mais je n’y suis pas parvenu. Je me suis enfoncé dans le fauteuil où j’étais assis, et j’ai fermé les yeux, quelques secondes. Après tout, je m’occupe de ma vie, je prends soin de ma famille, j’écris des livres qui valent ce qu’ils valent, et c’est déjà beaucoup.