À Bobigny, il y a une salle de spectacles. Les spectateurs venus de Paris s’y rendent en prenant la ligne 5 du métro avant de traverser un petit morceau de la ville qui s’appelle le boulevard Lénine. En chemin, ils croisent les autochtones avec qui ils n’échangent pas le moindre mot et qu’ils ne retrouveront pas non plus à l’intérieur de la salle de spectacles laquelle, si elle ne leur est pas réservée, semble pourtant comme interdite aux autochtones. De fait, ici, le monde est divisé en deux : d’un côté, les habitants et, de l’autre, les visiteurs. Qu’il n’y ait nulle forme de métissage est évident — il suffit d’ouvrir les yeux pour voir les différences de population, différences sociologiques, ethniques — et pourtant, cette salle de spectacles est nécessaire pour introduire du mouvement, un peu de « diversité » comme on a pris l’habitude imbécile de le dire dans un espace qui, autrement, ne serait tout simplement pas public, mais enclavé. Le mélange, toutefois, ne se fait pas. Pourquoi ? Peut-être les lignes qui suivent permettront-elles d’apporter une réponse à la question, je ne sais pas. À l’intérieur de la salle, aussi, deux mondes se distinguent : d’un côté, ceux qui semblent étrangers à ce qui a lieu sur scène, qu’ils ne comprennent pas, n’aiment pas, ne supportent pas et, de l’autre, ceux qui aiment ce qu’ils voient. Ces deux mondes non plus ne communiquent pas entre eux. C’est sur la scène seulement qu’il n’y a plus de scission et que, de fait, l’espace devient réellement public, c’est-à-dire : ouvert, en partage. Là, Anne Teresa de Keersmaeker danse sur les Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach, interprétées au piano par Alain Franco, un solo pur, espiègle, ironique, ordinaire, intransigeant, émouvant, drôle, iconoclaste, courageux, exhibitionniste, irrévérencieux, unique. Ou, en tout cas, ce sont les adjectifs qui me seront venus en assistant à ce spectacle. Avec un peu moins de virulence qu’il y a dix ans à Avignon, une partie du public aura manifesté son mécontentement en n’attendant pas la fin du spectacle pour partir, en refusant d’applaudir à la fin, en quittant la salle précipitamment, en critiquant ouvertement la performance de l’artiste. Toutes choses nécessaires et saines, mais qui interrogent toutefois : comment peut-on à ce point ne pas comprendre ? Je crois que la sensibilité du public est vieille, formatée par des produits de consommation courante de plus en plus standardisés, de plus en plus conformistes, de moins en moins stimulants et aventureux. Sensibilité vieille, comme celle qui peut faire dire à certains que l’harmonie n’a pas changé depuis Beethoven, idée fausse historiquement, mais vraie du point de vue de l’esthétique dominante : on entend toujours la même chose, les mêmes mélodies, les mêmes harmonies, on s’ennuie ferme à la radio. Les élites ne jouant plus aucun rôle dans la diffusion de l’avant-garde, mais renforçant au contraire une forme d’art réactionnaire, du fait de leur asservissement au marché, quelque chose ne passe pas entre l’artiste et le public qui s’éloignent toujours plus l’un de l’autre. Ce n’est pas un problème de capital financier — le grossier personnage qui ne comprenait rien à ce qu’il se passait sur scène était un connaisseur de golf, généralement, en effet, les philistins sont riches —, c’est un problème d’esthétique. Au fond, même si c’est une artiste reconnue, l’esthétique d’Anne Teresa de Keersmaeker est toujours inacceptable pour la majorité du public en général et pour, au moins, la moitié du public qui vient la voir danser sur scène. Expérience fascinante et d’une grande profondeur, en vérité (le spectacle et le spectacle de son rejet). Dans les notes reproduites dans le programme que Rudi Laermans a consacrées au spectacle, il évoque « un art du recyclage » et affirme qu’« aucun discours sur un art durable n’est crédible s’il ne rompt pas avec l’impératif moderniste d’innovation et la croyance associée selon laquelle seule la logique de la césure artistique peut fournir un travail intéressant. » Ces propos, qu’on croirait dictés par le service de la communication du ministère de la transition écologique, s’appuient sur le fait, indiscutable, qu’un partie du vocabulaire employée par Anne Teresa de Keersmaeker dans cette pièce est une reprise de gestes qu’elle a déjà employés dans ses chorégraphies antérieures. Et, en effet, le spectateur qui connaît quelque peu le travail d’Anne Teresa de Keersmaeker se trouve en terrain assez connu. Mais, d’une part, ce « recyclage », à supposer que c’en soit un, ce que je ne crois pas, n’est pas le recyclage de matériaux antérieurs à Anne Teresa de Keersmaeker, mais de figures qu’elle a inventées, ce qui signifie qu’il y a donc bien innovation (Anne Teresa de Keersmaeker a inventé le vocabulaire avec lequel elle danse) et, d’autre part, le langage étant public, il n’y a jamais rien d’absolument nouveau, privé, tout s’élabore avec des blocs communs à tout le monde, ce qui explique que, l’innovation, quand elle a lieu, soit si fascinante : elle est faite de blocs qui sont à la disposition de tout le monde mais que personne n’avait jamais pensé à agencer de cette façon pour créer de nouveaux blocs. L’originalité n’est pas une production ex nihilo ; — ce devrait être un truisme, mais il semble que ce ne soit pas le cas à cause d’une conception erronée du langage qui ne parvient jamais à voir clairement que c’est quelque chose de public, de commun à tous, accessible à tous, que tous sont invités à s’en emparer et à inventer des choses dont personne n’a jamais eu l’idée auparavant. C’est la raison pour laquelle Anne Teresa de Keersmaeker peut faire danser Bach comme elle le fait sans qu’il n’y ait de contradiction entre deux œuvres que, d’un certain point de vue pourtant, tout oppose. (Il semble qu’il y ait beaucoup moins d’écart entre Steve Reich et Anne Teresa de Keersmaeker qu’entre Jean-Sébastien Bach et Anne Teresa de Keersmaeker mais, pour les raisons que je viens d’indiquer, ce n’est tout simplement pas vrai). L’inaccessibilité de l’art, l’écart grandissant entre l’artiste et le public ainsi que le remplacement de l’artiste par le créateur de contenus, tous ces phénomènes reposent peut-être sur une seule et même confusion : que tout soit public ne signifie pas qu’il ne puisse pas y avoir d’originalité, mais que l’originalité est accessible à tout le monde (dans le double sens de l’invention et de sa réception). Une politique culturelle ne devrait pas être condescendante, elle devrait croire en l’aventure. Il n’y a que l’incompréhension qui rende possible la compréhension. Parce qu’elle refuse le mensonge du marché et offre une expérience singulière, seule l’avant-garde est inclusive.
neuf avril deux mille vingt-trois
Cette nuit, j’ai rêvé que Nelly et moi squattions une maison. C’était une grande maison provençale construite sur un terrain en restanques. Nous l’avions déjà louée via airbnb, raison pour laquelle les voisins ne semblaient pas surpris de nous y voir, mais pas cette fois. Pour une après-midi, la propriétaire ne dira rien, nous disions-nous, hésitant toutefois à la prévenir que nous occupions sa maison pendant quelques heures en attendant. En attendant quoi ? Daphné sans doute. À un certain moment du rêve, Nelly me disait : « Viens, j’ai besoin de toi ». Elle montait à l’étage où je la suivais dans les escaliers. Ensuite, je la regardais de dos, nue, en train de tirer les rideaux. C’est à ce moment-là qu’à mon grand regret je me suis réveillé. Ce dimanche, le matin était calme dans Paris. Relativement calme, plutôt. Et moi, me sentant plein d’énergie, après être allé faire deux, trois achats, malgré mon ampoule qui ne devait pas tarder à me faire mal (un peu, un peu plus, c’est variable), je suis allé courir. Pas très longtemps, non, rien que le temps de transpirer, de me sentir vivre et de constater que, même si je ne passe pas à la télé et que je vends beaucoup moins de livres que lui, malgré mon ampoule au pied, je cours quand même plus vite que Laurent Gaudé. Ensuite, je suis rentré à l’appartement en marchant dans le calme des rues toujours plus relatif. Seuls les touristes font du bruit, on dirait, cependant qu’ils avalent ces cafés qu’on peut trouver dans le monde entier, s’enfilent des burgers à n’importe quelle heure de la journée. Mais du moment qu’ils dépensent leur argent chez nous — c’est à cela et à cela seul qu’ils servent —, la France est prête à tolérer tout, même de n’exister presque plus, de n’être qu’une immense station touristique, qu’une sorte de lupanar muséal. Moi, que la France ne soit plus, cela ne me dérange pas plus que cela, non la seule question que je me pose, c’est celle-ci : on met quoi à la place ? Et là, force est de constater que ça ne fait pas vraiment rêver. Je regrette d’avoir écrit ces phrases. Non tant à cause de leur manque de vérité, mais parce que ce n’est pas ainsi que j’ai envie de voir les choses. Mais c’est ainsi que sont les choses. Je sais, je sais. Et alors ? Eh bien, parfois, faute qu’elles soient autrement, je préférerais les voir différemment. Comme un touriste ? Peut-être, oui, peut-être qu’ils sont plus heureux que nous, les touristes. Plus heureux et plus bêtes. Oui, l’un ne va pas sans l’autre. De l’autre côté de la France, un immeuble d’habitation s’est effondré. Car c’est ainsi que tout est normal.
huit avril deux mille vingt-trois
Un monde envahi par les touristes, qu’en attendre ? Et puis que lui opposer ? Chacun chez soi ? Chaque modification de la sensibilité est irréversible. En sorte qu’on avance sans savoir où. Quelquefois, cette avancée aveugle semble formidable, promesse d’aventures et de découvertes, mais la plupart du temps il faut bien se résigner : qui peut bien désirer un monde qui sera une version intensifiée du nôtre ? Avec le tourisme, ce sont d’innombrables formes de vie qui disparaissent et là où l’on pouvait naguère encore se réjouir que les cultures se rencontrent et dialoguent entre elles, imaginer un grand métissage à venir, on ne voit plus guère qu’une forme unique, burger à toute heure, une version insignifiante de l’Amérique partout sur terre. Qu’est-ce à dire, que la terre est trop petite pour toi ? Quand je suis sorti tout à l’heure pour profiter de la belle atmosphère de printemps qui régnait dans Paris, je n’ai pas été désespéré par la surabondance de population ni par le fait que, parmi cette population surabondante, la majorité était des péquenots en vadrouille, j’ai simplement trouvé que ça manquait d’air, de cet air entre les choses qui fait tout le prix de la vie. Pourtant, je ne suis pas rentré chez moi. Ni n’ai violenté personne, j’ai continué mon périple minuscule en tâchant de conserver une attitude d’indifférence parfaite à l’endroit du monde qui m’entourait. Étais-je dans un autre (monde) ? Littéralement pas, j’étais là. Et métaphoriquement ? Métaphoriquement non plus. Alors quoi ? Eh bien, je crois que je ne parviendrai jamais à accepter la grégarité fondamentale de l’espèce humaine. Pourtant, elle va de soi : nous sommes des animaux et toutes les tentatives — nombreuses — pour nous émanciper de cette origine animale semblent nous y reconduire de façon un peu plus brute. Nous sommes des brutes, si seulement nous pouvions être moins épaisses. L’évolution de la sensibilité est quelque chose d’imprévisible — qui aurait pu prédire en effet que la mise à disposition pour tous (ou quasi, et il y aurait beaucoup à dire sur ce « quasi », mais je ne me sens pas à la hauteur, pas aujourd’hui) de l’univers connu rendrait l’humanité encore plus insupportable, encore plus inacceptable, encore plus inadmissible ? Nous aurions dû nous émanciper et nous sommes toujours plus aliénés. Quand on lit sur les murs gris RÉVOLUTION écrit en grosses lettres rouges, on songe d’abord à une plaisanterie et puis on prend conscience que, plus c’est écrit gros, et plus l’évidence est grande que nous nous enfonçons chaque jour un peu plus dans les zones profondes de la domination. Pourtant, c’était une belle journée de printemps, mais j’aurais préféré la vivre sur une île plutôt que dans ce monde-ci où Paris se voit livrée terrasses grand ouvertes aux hordes imbéciles de la modernité.
sept avril deux mille vingt-trois
Frissons en terminant le chapitre IX. de la découverte de la singularité. Peut-être est-ce le froid. Mais il ne fait pas froid. Ce matin, les choses se sont mises en marche de manière spontanée, comme si je n’avais plus qu’à les laisser être, les laisser aller. Et, à l’instant, en début d’après-midi, après avoir fait diverses choses entretemps, alors que je ne m’attendais pas à ce qu’elles reviennent, pas aujourd’hui, du moins, peut-être demain, elles se sont de nouveau exprimées. Tout ce qu’il faut faire pour écrire, ai-je envie de dire, c’est se rendre disponible à la spontanéité. Mais cela, ce rendre disponible ne s’ordonne pas, il vient ; il peut se préparer, mais il n’obéit pas, pas plus que la spontanéité, et donc l’écriture, qui a lieu. Cet avoir lieu, cette spontanéité, c’est ce que la conception étroite de la rationalité, la conception cumulative de la rationalité, ne peut pas comprendre, parce qu’elle a besoin de réduire les choses inconnues à des choses déjà connues ; c’est ce qu’elle appelle des « mesures objectives », mais qui ne le sont pas, qui ne sont que des réductions. Le discrédit dans lequel est tombée l’idée d’originalité n’est pas le discrédit de l’originalité elle-même, mais l’expression de l’angoisse qui saisit la rationalité cumulative quand cette dernière est confrontée à l’inconnu, quand elle ne peut pas réduire le nouveau à du déjà connu. Le discrédit de l’idée d’originalité exprime l’obsession du profit qui motive la rationalité cumulative : il faut que les choses se vendent, qu’elles rapportent ; l’originalité menace cet ordre, elle le sape, — il n’y a pas de public pour ce qui n’existe pas encore. L’originalité ne vend pas une énième nouveauté ; là où la rationalité cumulative encadre, réduit, borne elle invente du nouveau, elle donne de l’existence, elle dépasse les cadres, outrepasse les bornes. Hier, cependant que la manifestation passait en bas de chez moi, je regardais ces gens, si différents les uns des autres, qui défilaient dans le bruit et la joie. Certains montaient sur le toit des abribus pour y danser, d’autres détournaient ces affiches publicitaires qui défigurent l’espace public. Sur l’un de ces détournements, on pouvait lire l’inscription SOUTIEN AUX ÉBOUEURS, et voir des rats dessinés un peu partout. Rien n’avait été oublié, pas même le nom de la marque, ironiquement rebaptisée RACOSTE. Ce qui était frappant, c’était l’inventivité dont faisaient preuve ces gens qui dansaient, chantaient, criaient, détournaient, critiquaient, buvaient des coups, allaient et venaient, et à quel point cette inventivité contrastait avec la rigidité du pouvoir, la raideur de l’ordre — lourd, lent, triste, mesquin, cupide, avare — qu’on nous avait présenté, quelques années plus tôt, comme l’incarnation de la modernité. Qu’elle paraissait vieille et dépassée, cette modernité si jeune pourtant. Elle était déjà d’un autre temps avec lequel on ne pouvait qu’avoir hâte d’en finir une bonne fois pour toutes.
six avril deux mille vingt-trois
Le calme soudain du boulevard n’est pas un pas en avant en direction de la paix universelle mais l’effet secondaire de la sécurisation de l’itinéraire par où le cortège des manifestants contre la réforme des retraites passera un peu plus tard dans l’après-midi. Zone de quasi silence mécanique délimitée par le cordon de sécurité des forces de l’ordre, ce qui pourrait sembler un retour à la normale n’est dans les faits qu’une anomalie de plus au sein du système du monde moderne : une fois la manifestation terminée, les véhicules motorisées reprendront possession du territoire que, pendant quelques heures, sur décision de la préfecture de police, on les aura obligés à rendre aux piétons. Que la bipédie naturelle de l’animal que nous sommes soit devenue si anormale qu’il faille interdire le mode de fonctionnement de la société pour qu’elle puisse s’exercer dans une forme apparente de liberté, cela devrait nous choquer, mais non, et j’ai l’impression que le fait que personne ne soit choqué, en réalité, ne choque que moi, qui regarde ce désert relatif prendre forme sous mes yeux. Nous devrions louer l’évolution de la nature qui a fait de nous des bipèdes sans plumes (et non des poulets déplumés), mais il faut croire que nous avons perdu toute faculté d’émerveillement, obsédés par nos petites personnes et les slogans imbéciles dans lesquels sont fondus nos outils les plus précieux. « Tout est politique », dit-on pour se consoler de ne rien avoir d’intéressant ni d’original à dire, se consoler de n’avoir rien d’intéressant ni d’original à vivre. Des consolations, voilà ce qui seul nous sépare désormais du suicide logique où tout se résoudrait enfin. Ce matin, je n’ai pas couru une heure, comme j’avais décidé que j’allais le faire. Je me suis arrêté au bout de cinquante minutes (durée la plus longue depuis plus de six mois) parce que j’avais mal à un pied. Et c’est vrai, me suis-je dit quand, une fois rentré chez moi en claudiquant, j’ai vu que la taille de l’ampoule qui s’était formée sous mon pied droit était à peu près égale à celle de la première phalange de mon pouce, c’est vrai qu’il valait peut-être mieux ne pas continuer. Je reprendrai dans le même ordre idée la semaine prochaine et je verrai alors jusqu’où je puis aller. Mais, si tout est une question de bipédie, comment se fait-il que, cul de plomb, bien que ne pensant pas ainsi, je n’écrive jamais qu’assis ? Un peu plus tôt dans la matinée, j’avais consulté la météo pour savoir le temps qu’il ferait aujourd’hui à Daoulas, alors que nous n’y serons que dans dix-huit jours. J’avais envie de voir la mer, l’océan. Tout comme sur une île j’aurais envie d’élire un domicile à mi-temps : une moitié là-bas, une autre ici, à Paris.
cinq avril deux mille vingt-trois
Écrit onze nouvelles versions depuis lundi. (En manquent encore trente-huit pour remplir le plan.) Et ce matin, comme hier, je suis allé courir quarante-cinq minutes. Avec la même détermination tranquille, un peu plus vite que la veille, mais à peine. Ensuite, comme la veille, j’ai fait mes exercices de gainage et tout cela, écrire, bouger, jouer de la musique, lire, il m’a semblé que c’était la vie normale. Non, pas normale, tout cela, il m’a semblé que c’était la seule vie possible et que, puisqu’il en était ainsi et qu’elle était là, disposée à être vécue, cette vie, il me suffisait de la vivre. Dans Enfance berlinoise, Benjamin écrit qu’« être heureux, c’est pouvoir prendre sans effroi conscience de soi-même. » Aussi, ce matin, avant d’aller courir — je venais de copier les versions que j’y avais notée et feuilletais les pages du cahier au bison rouge —, lisant cette phrase que j’avais écrite là pour la retrouver un jour ou l’autre, j’ai été tenté de faire le test, le test de Benjamin, j’ai essayé de prendre conscience de moi-même pour voir si je ressentais ou non de l’effroi à cette conscience, pour voir si j’étais donc heureux ou non. La vérité, c’est que je ne suis pas parvenu à prendre conscience de moi-même parce que j’étais préoccupé par autre chose que moi-même en tant que moi qui peut prendre conscience de lui-même, j’étais préoccupé de ce que ce moi est capable de faire : écrire, jouer de la musique, courir, lire, toutes choses que je fais ces derniers jours avec un entrain indéniable et un grand plaisir. Si l’idée de Benjamin a quelque chose de séduisant — je ne suis pas certain que ce soit un test au sens où on l’entend aujourd’hui quand on soumet quelque chose à des tests, quelque chose, c’est-à-dire : l’existence toute entière, nous fanatiques de l’évaluation hyper complexés que nous sommes devenus —, elle a aussi une limite : qui prend conscience de soi prend conscience de soi comme soi qui prend conscience de soi et non pas comme soi qui agit, qui vit, qui invente, qui imagine, qui jouit, que sais-je encore ? En fait, l’idée de Benjamin est paradoxale, il me semble, parce que la conscience de soi involontaire (au contraire de celle que je viens d’évoquer à l’instant) est toujours accompagnée d’effroi : tout à coup, nous avons conscience que nous sommes et, par cela, c’est moins nous qui saisissons que nous qui sommes saisis (par nous-mêmes). Ainsi, ou bien l’idée de Benjamin est trop intentionnelle ou bien elle est impossible. Mais n’est-ce pas ce qu’a voulu dire, par ironie, Benjamin : lorsque nous prenons conscience de nous-mêmes, nous sommes toujours malheureux et, au fond, il n’y a de bonheur que dans ce qu’aucune conscience de soi n’accompagne, là où seule la conscience de l’altérité (l’altérité du ce qui est en train d’être fait) est présente ? Moi, je crois, c’est ce que je serais enclin à dire : le bonheur n’est pas dans l’appréhension du soi (faire le point pour savoir si l’on est heureux, quelle idée imbécile), mais dans l’appréhension de l’univers dont je fais partie au même titre que tout ce qui existe (pas moi en tant que moi, moi en tant que je qui pense, qui respire, qui sens, qui cours, qui jouis, qui lis, qui joue de la musique, qui écris, etc.). Au loin, derrière les vitres sales du ciel bleu pâle, un avion passe ; je suis sa rectiligne course jusqu’à ce qu’il disparaisse du champ. Alors, j’écris cette dernière phrase et mets un point final (pour aujourd’hui) à ce journal.
quatre avril deux mille vingt-trois
Un trop long hiver. Cela fait six mois que je n’avais pas couru aussi longtemps, me dit le registre des courses. Peut-on s’étonner dès lors que, du strict point de vue morphologique, je tienne plus de Silène que d’un satyre ? J’exagère. Qui s’imagine en effet le grand écrivain, disons Michel Houellebecq, la bite morose à l’air tourner dans un film porno ? On a les maîtres à penser qu’on mérite. À Wittgenstein qui se demandait jadis qui serait le grand satiriste de notre époque, on répondrait tranquillement que nous n’avons plus besoin de satire, l’époque s’en chargeant désormais elle-même à la perfection. Le sentiment qu’il n’y a plus rien à faire, la tentation de l’abandon, comme si nous avions été touchés collectivement par la disgrâce, cela peut nous tenter, oui, mais il ne faut pas y succomber, se laisser aller à un quiétisme désabusé. Tout est foutu, oui, c’est vrai, mais n’est-ce pas réjouissant ? Et si ce ne l’est pas, d’où vient ce sentiment de joie qui m’envahit ? Est-ce le printemps ? Mon article sur le Kafka de Reiner Stach pour le Temps accepté, si ce n’est ni la richesse ni la gloire qui m’attendent — j’allais dire : « Il est trop tard pour ça », mais c’est une idée imbécile, qu’est-ce que cela veut dire, « trop tard » ? c’est du néant —, il m’importe peu, moins en tout cas, que la joie que l’accomplissement me procure. On a envie de se dire : « Rien ne doit te faire renoncer », c’est un peu naïf, mais est-ce grave ? Mieux vaut la naïveté de qui n’a pas renoncer à croire en sa bonne volonté que tout le réalisme de la terre, les stations lunaires et les cryptomonnaies, le maintien de l’ordre et la légalité. Que tout ce monde soit à lui-même sa propre satire ne t’oblige pas à ricaner en chœur ni même à précipiter sa perte — si elle doit venir, ce sera en son temps, sinon tu auras fait ce qu’il fallait —, il n’y a rien d’autre à faire que continuer ton propre chemin : toujours, c’est lui qui te conduis.
trois avril deux mille vingt trois
Jeudi vingt-six décembre deux mille treize. Ou comment, suite à des échanges de messages avec R., je remets sur le métier ce livre que j’avais commencé à Gênes, je m’en souviens très exactement, dans une chambre d’hôtel. J’écris à Nelly pour lui demander la date et l’endroit précis. Les voici donc : le vingt-six décembre deux mille treize au Grand Hotel Savoia. Durant ce séjour, il avait plu à verse à Gênes, mais nous étions si heureux. Trempés et frigorifiés, nous heurtant à la ville fermée, c’était le lendemain de Noël, nous avions commandé des clubs sandwich au room service de l’hôtel. Et c’est là, dans le lit de cette chambre d’hôtel que j’ai écrit le début de ce livre que je n’ai jamais fini. M’apprêtant à les relire, ce matin, je m’attendais à trouver dans ces pages quelqu’un de très différent de celui que je suis désormais, mais en fait, non : je n’ai pas tellement changé. On trouve dans ce texte des thèmes que j’ai développés ensuite dans tous mes livres, y compris ceux que je n’ai pas publiés, mais c’est surtout la forme qui a quelque chose fascinant, se développant par remarques, aphorismes, courts blocs de texte, tout ce que j’avais appelé des « versions ». Alors, comme si rien ne me séparait du moi que j’étais dix ans plus tôt, j’écris quatre versions supplémentaires. Comme j’avais pris le soin d’écrire la dernière avant d’abandonner le texte, il ne m’en reste donc plus que quarante-cinq à écrire et le plan que j’avais projeté quand j’ai commencé à organiser le texte dans l’idée d’en faire un livre sera complété. Mais pourquoi ? Pourquoi ne laissé-je pas ce texte à l’état d’abandon dans lequel je l’ai laissé tomber il y a quelques années de cela quand je me suis décidé à écrire autre chose ? En le lisant, j’ai trouvé qu’il avait une folie, une spontanéité qui m’ont paru si belles, si fortes, et une inventivité aussi, une liberté qui font peut-être partie des raisons pour lesquelles j’ai abandonné ce texte : qui aurait bien pu vouloir publier un tel livre ? Aujourd’hui encore, la question se pose : qui pourra bien vouloir publier cela, qui ne ressemble strictement à rien ? On y trouve bien des influences — on n’a pas besoin de les chercher, pour la plupart, elles sont explicitées —, mais rien de comparable, même ce que j’ai fait par la suite n’y ressemble pas. Si je l’ai relu, c’est pour l’envoyer à R., mais à présent, j’hésite : s’il ne l’aime pas, s’il n’en veut pas, ne vais-je pas abandonner ce texte encore une fois ? Je ne sais pas. Peut-être dois-je donc continuer d’avancer seul, comme je l’ai toujours fait, ne penser à rien ni à personne d’autre que la nature de mon texte et son économie propre, ne rien prendre en considération que le développement organique — comme celui d’une plante qui n’est pas morte, bien au contraire — de mon écriture. Qu’y a-t-il d’autre à faire ? Aujourd’hui, je suis heureux d’avoir redécouvert ce texte. Puissé-je trouver la force de le mener à son terme.
deux avril deux mille vingt-trois
Après-midi en famille à Rambouillet. La traversée de l’Île de France en train de banlieue a tout d’une expérience de paysement comme quand, la ligne croisant Coignières, dont j’ignorais jusqu’à l’existence, l’atmosphère semble changer, groupe de jeune en baskets, jogging, capuche tirée sur la tête, on dirait que ça zone à l’abribus. Je pense à ce livre de François Maspero, aujourd’hui disparu — la personne à qui je l’avais prêté a oublié de me rendre, bien entendu (il ne faut jamais prêter ses livres, les livres prêtés ne sont jamais rendus, c’est une loi universelle) —, Les passagers du Roissy-Express que, pour palier le manque que la conscience de son absence fait apparaître béant, je commande d’occasion sur internet. On peut voyager avec presque rien. Prendre le train, c’est toujours une manière d’aventure. Dans le parc du château de Rambouillet, château où trône encore l’imbécile menu du dîner que Valéry Giscard d’Estaing donna à un moment ou un autre de son mandat, j’ai oublié quand, fort heureusement, on peut visiter la laiterie de Marie-Antoinette et l’encore plus hideuse chaumière aux coquillages, sorte de monument à la laideur, au kitsch dans toute la splendeur de sa décadence, que le duc de Penthièvre fit bâtir pour sa belle-fille, vers 1780. Qu’il y ait une sorte de continuité entre tous ces fastes, ces démonstrations de richesse et de puissance, c’est presque trop évident pour qu’on le souligne, mais la comparaison a ses limites ; — le duc de Penthièvre devait en effet perdre la tête 13 ans après l’édification de ce ridicule monticule. D’où l’on pourrait conclure que notre époque manque de sévérité ou alors que qui la peuple aime à être humilié. Toute cette laideur du monde interrompue par de biens rares trous de vérité qui constitue les couronnes successives de Paris n’en est-elle pas le témoignage le plus saisissant, le plus vivant ? Une certaine vision de la mort de l’urbanité, blocs de béton construits à touche-touche avec la voie ferrée, dominante de gris, zone périphérique à l’infini : la ville ne s’étend pas sans coup férir, elle périt.
premier avril deux mille vingt-trois
Projectile Paris, ce pourrait n’être pas un nom, au sens où Paris serait un projectile (Paris = projectile), par exemple, mais une épithète, homérique, sans doute pas, non, il ne faut pas raconter n’importe quoi, mais orsonique peut-être (même si, sa mère, à Orsoni, comme on sait, il y a bien longtemps qu’elle n’est). Paris n’est pas un projectile, comme une balle l’est, mais projectile, comme balle l’est. Disons alors que, contrairement à l’idée que l’on se fait des villes — des points sur des cartes qui ne bougent pas, demeurent toujours au même endroit, c’est même à ça que sert la géographie, ou alors se déplacent en changeant de nom quand les gens s’en vont, c’est à ça que servent les guerres, non ? —, Paris aurait la propriété d’aller vers l’avant. Oui, mais où ? Les frontières de Paris sont sans cesse repoussées, Éric Hazan le dit bien, qui emprunte volontiers la métaphore de l’oignon à l’image duquel Paris aurait grandi et devrait grandir encore, incorporant les couronnes successives qui l’entourent, l’encerclent. Mais ce n’est pas ce que je veux dire. Qu’est-ce que je veux dire ? Peut-être ceci que, quelles que soient ses frontières extérieures, Paris est projectile de l’intérieur, l’intérieur de Paris, où que ce soit qu’il s’arrête au dehors, n’est pas une essence fixe, figée, mais caractérisée par la motilité. Paris canaille, Paris marlou, Paris bandit, Paris motile. Question de spontanéité quand tout bouge sans que l’on ne sache où aller. Toutes les villes ne le sont-elles ? Mon point de vue, c’est que non. Ce matin, j’ai ajouté des pages au dossier qui s’appelle encore projet Paris, mais pour combien de temps encore ? Et la veille, dans le dessein (accompli) d’envoyer Sainte Toulmonde la pauvre au susnommé Éric Hazan, j’ai utilisé une de ces vieilles cartes que nous nous étions faites, Nelly et moi, ce sont d’ailleurs nos deux noms qui y figurent (« Nelly & Jérôme Orsoni »), des cartes où écrire et sur lesquelles se trouvent notre adresse, toujours la même, des cartes que nous nous étions faites quelques années avant de partir de Paris, et le fait qu’il en reste encore, de ces cartes, que je ne les ai pas toutes données à Daphné pour qu’elle dessine dessus quand nous vivions encore à Marseille, c’est-à-dire aussi le fait que nous ayons conversé la même adresse, malgré le temps et la distance qui nous sépare de nous-mêmes, ces faits-là sont éloquents en soi. En tout cas, c’est ainsi que je les prends ; — pour des manières de révélations minuscules qui ne sont probablement pas étrangères au sens que l’on peut donner à la vie. Depuis ce matin, de l’autre côté du boulevard, au numéro 60, au piètrement nommé Terry’s Café, un véhicule de curage, forage, débouchage pompe la merde accumulée dans l’arrière-boutique dudit café sans que cela ne semble déranger le moins du monde les clients attablés, mais moi, oui. Preuve, s’il en fallait donner une, que Paris, malgré tout ce qu’on peut dire d’autre qu’elle est, que Paris est un mystère.
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