Passé six heures et quelque le cul assis sur ma chaise, ne succombant à la tentation de mon corps que pour en faire craquer de temps à autre les articulations contrites, sans boire ni bouger ni manger, vocalisant à tue-tête parfois les mots que j’étais en train d’écrire pour me faire entendre toute l’étendue de ma folie, afin de finir dès aujourd’hui, fin de mois, le premier jet de ma traduction covidée. Le plus étonnant, n’est-ce pas qu’au sortir de ce long laps de temps, au contraire de Gregor Samsa de ses rêves agités, tout soit exactement comme avant, que le monde se soit passé de moi comme si de rien n’était, qu’au fond, que j’y sois ou non, au monde, cela ne faisait guère de différence. Pourtant, n’est-ce pas cela que tout être vivant suppose en son for intérieur, que son existence au monde fait une différence, sinon, si ce n’était pas vrai, quelle différence y aurait-il entre la vie et la mort ? Entre ce que l’on croit et ce qui est le cas, pourtant, la différence est immense, en proportion inverse, dès lors peut-être, de celle qui sépare la vie de la mort. Que mon corps à moi-même soit aussi indifférent que le monde à moi-même, faut-il que je m’en étonne ? Que suis-je sinon presque rien ? Le traducteur, d’ailleurs, doit disparaître, s’effacer, se faire aussi maigre, transparent que possible pour qu’une langue passe dans une autre. Mais ce n’est pas cela que je voulais dire. Cela, ce sont des banalités et qui les ignore ne devrait pas traduire. Mais alors qu’est-ce que tu voulais dire ? Serions-nous plus heureux si nous nous dépersonnalisions ? C’est autre chose, non, je veux dire : il y a des choses qu’il faut dépersonnaliser et d’autres qu’il faut personnaliser. Il faut dépersonnaliser l’État et personnaliser les personnes. Mais l’État n’est pas une personne. Raison pour laquelle, sans doute, on peut le détruire sans commette le moindre crime. Pour les personnes, en revanche, c’est le contraire, la moindre atteinte n’est-elle pas criminelle ? Pourquoi considère-t-on que l’espace public n’est pas à tout le monde ? C’est frappant, comme si c’était la propriété de l’État, mais l’État n’existe pas, moi j’existe, mais l’État, ce n’est rien, c’est une invention, un mode de fonctionnement, comme on pourrait en inventer d’autres. Pourquoi chasse-t-on les gens de la rue ? Pourquoi ne les laisse-t-on pas y vivre, s’y promener librement ? C’est une leçon, peut-être, à retenir des jours que nous venons de vivre : qui lance de la peinture sur un tableau (qui est probablement faux, qui serait assez fou, en effet, pour laisser un morceau de tissu qui coûte des centaines de millions de dollars, comme ça, à l’air libre, sans la moindre protection ?) ne fait rien que du buzz. Et le buzz rapporte, le buzz renforce, le buzz fait des parts de marché, des plages de publicité, de l’argent, le contraire de ce qu’on voulait. Rien n’est dérangé, tout le monde peut retourner se coucher. Alors que la reprise de la rue, on le voit dans les réactions qu’elle suscite, la reprise de la rue inquiète. Il faut arrêter de faire des actions symboliques, il faut reprendre la rue, il faut rendre la rue à sa nature publique, que l’État privatise en se faisant passer pour le détenteur légal de l’espace commun. Est-ce à tout cela que j’ai pensé cependant que, traduisant, j’étais absent du monde, absent de moi ? À quoi d’autre sinon ? D’où viendraient-elles ces idées qui, soudain, mordant dans mon roboratif sandwich au chèvre et avalant mon apaisant verre de vin de Rasteau, viennent, coulent, semblent sortir de ma bouche avec un naturel qu’à l’occasion, moi-même, je semble ignorer et que je ne consigne ici qu’à moitié, parce qu’elles ne semblent pas faites pour être écrites mais seulement pour être dites ? Tout à l’heure j’irai au studio et j’essaierai de faire passer tout cela dans ma musique d’analphabète, analphabète et fier de l’être, comme le projectile d’une arbalète.
trente mars deux mille vingt-trois
Compréhensible, incompréhensible. Ou plutôt : comprendre, ne pas comprendre. Comme ces premières pages folles de la préface de son Histoire de la Révolution française, où Michelet se montre sortant du Collège de France à la fin de ses cours et puis, passant par le Panthéon, se trouve sur le Champ de Mars et de là dans un désert d’Arabie. D’emblée, l’histoire qui va être racontée s’inscrit dans le champ d’un transport sans distance, d’un déplacement sans mouvement, d’une translation sans friction, le temps et l’espace ne sont pas séparés l’un de l’autre, mais s’inscrivent au contraire l’un dans l’autre. Et puis, cette langue toute en rupture, points de suspension, où l’histoire personnelle trouve logiquement sa place dans l’histoire universelle, Michelet racontant la mort de son père qui, ayant vécu la Révolution française, lui en racontait l’histoire en s’apprêtant à la raconter à son tour. Comprendre, ne pas comprendre : il faut accepter ce désert de l’inconnu, de l’incompréhension pour espérer comprendre quelque chose. D’où, par exemple, mes réticences à lire des traductions de textes réputés impossibles à lire (Rabelais, Finnegans Wake) parce que la compréhension doit passer par l’incompréhension ; mieux vaut ne rien comprendre du tout plutôt qu’un autre comprenne à notre place, nous dispensant ainsi de comprendre, d’avoir à faire l’effort de comprendre, d’avoir à traverser le désert de l’incompréhension, voire de l’incompréhensibilité. Après tout, comprenons-nous jamais ? Et puis, y a-t-il seulement quelque chose à comprendre ? L’horizon, ce n’est pas le passé — comprendre quelque chose qui a déjà eu lieu, déjà été écrit, déjà été fait —, l’horizon, c’est l’avenir — ce qu’il reste à détruire, ce qu’il reste à inventer. Le projet est un projectile. Je ne devrais pas dire projet Paris, mais projectile Paris, comme Michelet qui s’élance dans Paris déserte de l’été pour y trouver le désert de sable qu’est le seul monument de la Révolution : rien. Ne pas écrire l’histoire comme une science froide, mais comme un projectile brûlant. Cette page, d’ailleurs, cette page que je suis en train d’écrire, ne devrais-je pas l’ôter d’ici et la placer sans délai dans le projectile Paris où elle a toute sa place ? Mais ce n’est pas la bonne question : que tout se tienne, cela ne doit pas me faire peur, car tout se tient par soi-même depuis le commencement de l’écriture. Image de Daphné, cet hiver à Cotignac, le soir de Noël, son bonnet phrygien à la cocarde tricolore sur la tête, et le son de sa chanson préférée, dit-elle, la Marseillaise, dont j’ai placé les deux mots décisifs en tête du texte Sainte toulmonde la pauvre : « Marchons, marchons ! » Tout le monde, précisément, écrit Michelet : « Une chose qu’il faut dire à tous, qu’il est trop facile d’établir, c’est que l’époque humaine et bienveillante de notre Révolution a pour acteur le peuple même, le peuple entier, tout le monde. » Et plus loin, il ajoute : « L’acteur principal est le peuple. » Le manuscrit dit : « la masse. » Tout le monde, tu te regardes et tu te demandes : par quelle ruse se trouve-t-on un jour si éloigné de son origine ? Et tu ajoutes : Non comment y revenir, mais comment la réinventer ? Comment se réinventer ? L’histoire du projectile, il faut la raconter, l’histoire du projectile, il faut la faire.
vingt-neuf mars deux mille vingt-trois
Lire. Je sais qu’à force de, certains jours comme celui-ci, je pourrais me dispenser d’écrire, mais ce serait un tort. J’ai le sentiment qu’il me manque un grand dessein, mais est-ce vraiment le cas ? Ce journal en est une forme, le projet Paris, une autre, et l’idée que je me fais d’un possible livre pas encore écrit, inconnu et de tous les autres, aussi. Je lis. À cause du temps qu’il fait (ce n’est pas un bulletin météo), de l’incompréhension si grande dans laquelle me pousse l’usage de la démocratie, ou plutôt son mésusage, par nécessité de tirer les choses au clair, fussent-elles, ces choses, mes propres idées, ou celles qui ont cours dans le vaste monde. Comment en sommes-nous arrivés là ? C’est peut-être la même question que : Qu’est-ce que l’histoire ? Et faut-il s’étonner, lisant l’introduction que Michelet a placée en tête de son Histoire de la Révolution française, de lire ces trois noms comme une manière de sainte trinité : Voltaire, Molière, Rabelais ? Une note érudite de l’édition de la Pléiade mentionne cet extrait de l’introduction du Paris Guide, par les principaux écrivains et artistes de la France de Victor Hugo que voici : « Rabelais, Molière et Voltaire, cette trinité de la raison, qu’on nous passe le mot, Rabelais le Père, Molière le Fils, Voltaire l’Esprit, ce triple éclat de rire, gaulois au seizième, humain au dix-septième, cosmopolite au dix-huitième, c’est Paris. » Évidemment, le trait semble un peu raide, mais n’en possède-t-il pas pour autant une profonde vérité ? Et si je relis Rabelais, en même temps que j’ouvre Michelet, n’est-ce pas pour le meilleur du hasard ? Pourquoi me suis-je décidé à rouvrir Rabelais ? Pour comprendre quelle pouvait bien être la nature du souffle comique. Parce que je me posais la question grave et sérieuse : Comment rire aujourd’hui ? Pourquoi me décidé-je enfin à ouvrir grand Michelet ? Pour comprendre ce qu’est la nature du souffle historique. Parce que je me posais la question contemporaine : Qu’est-ce que la Révolution ? Qu’est-ce que la Révolution ? c’est la même question que celle-ci : Qu’est-ce que mon histoire ? ou encore : Comment se fait-il que je me trouve moi, aujourd’hui, ce mercredi vingt-neuf mars deux mille vingt-trois, ici, à Paris, à écrire, à lire et à écrire, à me demander ce qu’est le sens de l’histoire, ce qu’est le sens de l’époque qui celle à laquelle nous vivons nous, ici et maintenant, c’est-à-dire : Qu’est-ce que la Révolution française ? Sans elle, je ne serais pas ici, et rien de ce que nous vivons n’aurait lieu. N’est-ce pas d’une grande puissance, que de prendre conscience de cette coïncidence entre l’histoire du monde et la mienne ? Mais a-t-elle quoi que ce soit de fortuit, cette coïncidence ? Tombe-t-on ici ou là par le plus grand des hasards ou ce hasard, si grand qu’il semble, exprime-t-il quelque sens qu’il nous appartient de mettre au jour dans son maximum de clarté ? Qu’est-ce qu’écrire sinon mettre au jour la rencontre de tous les destins dans le maximum de sa clarté ? Et porter le destin à son maximum d’intensité.
vingt-huit mars deux mille vingt-trois
Une phrase intéressante au début de Paris sous tension d’Éric Hazan dont R. m’a parlé. « Ma conviction, écrit Hazan, est que Paris est encore ce qu’il a été pendant plus de deux siècles : le grand champ de bataille de la guerre civile en France entre aristocrates et sans-culottes — et peu importe les noms qu’on peut leur donner aujourd’hui. » Et cette gêne que je ressens immédiatement à la lecture : « peu importe les noms qu’on peut leur donner aujourd’hui. » Or, je crois qu’on ne peut pas faire l’économie du langage. D’une part, parce que ce qu’on ne peut pas dire clairement échappe toujours, demeure caché, incompréhensible. D’autre part, parce que le langage est capturé et les mots détournés de leur sens pour leur faire dire le contraire de ce qu’ils veulent dire. Ainsi, quand en 2016 M. Macron a publié son livre Révolution, il introduisit volontairement une confusion sémantique dont il entendait tirer profit. Et soit dit en passant, il a parfaitement réussi son opération de rebranding. Or, cela même — qu’il ait parfaitement réussi son entreprise de confusion sémantique et de conquête du pouvoir —, qu’est-ce que cela signifie sinon qu’on ne peut pas faire l’économie d’une analyse du langage et, partant, d’une reconquête du langage. Il ne faut pas laisser le langage être dévoyé parce que, avec ce dévoiement, c’est le dévoiement de la société dans son ensemble qui est rendu possible. Si « révolution » peut signifier tout et n’importe quoi, y compris le contraire de ce que signifiait la Révolution française, qu’est-ce à dire sinon que, au bout d’un peu plus de deux siècles, elle se solde finalement par un échec ? Ce que signifiait la révolution, c’est qu’il ne suffit pas d’avoir des lois, encore faut-il que ces lois soient justes. Des lois injustes sont peut-être des lois, mais cela n’est pas acceptable et doit conduire à renverser ceux qui en sont à l’origine. Au fond, ce sont eux qui sont injustes, les lois n’étant que l’expression de leur pouvoir. Cet état d’une société qui s’est donnée des lois justes s’appelle république. Et la conversation par laquelle on parvient à la république s’appelle désormais démocratie. Quand cette conversation n’est pas possible, la constitution de l’An I prévoyait d’avoir recours à d’autres moyens : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » Il est probable que ce soit là le vrai sens politique du mot révolution. Et les mots, les phrases qu’on forme avec, et l’ensemble du langage qui les rend possible sont trop importants pour qu’on les laisse être manipulés à des fins indignes.
vingt-sept mars deux mille vingt-trois
Marcher, marcher. Pour redresser le corps, aérer les idées, se sentir exister. Même si je tourne en rond, la boucle est belle sur la carte gps, et je sais que j’avance. À présent, j’ai les pieds qui brûlent un peu. Mais c’est une sensation agréable, en réalité. Cependant que je marchais, il y avait des images qui apparaissaient derrière les yeux et puis des phrases aussi que je me disais en silence et, s’il me semble que j’ai tout oublié d’elles, ce n’est pas grave, ce n’est pas pour me souvenir de quelque chose que je suis allé marcher, c’est pour faire disparaître tout ce qui alourdit, appesantit, ralentit, cause défaut à la vivacité, à l’allant des choses, nuit à la légèreté de la langue, à la légèreté du corps, de toute l’organisation. Avant de sortir, j’ai procédé à une sorte d’auto-analyse éclair au terme de laquelle il m’est apparu que j’étais heureux. Je voudrais — comment dire ? intensifier ? intensifier certaines dimensions de l’existence ? allez d’accord, disons-le ainsi — je voudrais intensifier certaines dimensions de mon existence, creuser plus profond ici ou, au contraire, affiner, dégrossir, alléger là, mais la forme générale de mon existence, cette espèce d’équilibre d’ensemble de ce que je vis, je n’en voudrais rien changer. Et c’est important de se le dire, non pour les joies que procure l’autosatisfaction, je n’y crois guère à celles-là, mais pour sentir qu’on est libre de toute aigreur, qu’on s’est dépris de tout la rancœur qui retient, qui arrête, qui empêche, qui blesse comme une main qui t’attraperait par le col alors que tu serais en train de t’en aller et essaierait de te faire chuter en arrière en te projetant au sol, geste surprise que tu sens au niveau du cou, la pomme d’adam cisaillée par le vêtement devenu lame tranchante sous la violence du geste ennemi. Il faut partir loin, tout laisser derrière soi de la haine, de l’envie, ce maldésir, se concenter sur quelque chose, savoir que l’on peut glisser, déraper, percevoir que l’on glisse, dérape, voire tombe, et redresser la course, se remettre sur pieds, marcher, marcher, comme dit le chant. La vérité, c’est qu’il y a toujours quelque chose qui te contredit, qui cherche à te nuire, à te détruire, et cela, il faut le refuser, ne pas s’y plier, moins le contester, le réfuter, qu’affirmer autre chose, bien sûr que le pouvoir nie toute autre raison que la sienne et c’est la raison même pour laquelle il déraisonne et finit toujours par perdre la tête et s’agenouiller devant les vaincus. Il se peut que cela prenne mille ans, mais toujours arrive.
vingt-six mars deux mille vingt-trois
On peut se demander qu’est-ce que le bonheur ? et même à supposer qu’on trouve jamais la réponse si l’on n’est pas plus heureux après, faudra-t-il vraiment s’en étonner ? Qu’est-ce que le bonheur ? En une phrase, je ne sais pas, ne saurais en donner une définition, sans que cela échappe au langage, non, j’ai des images, souvent, des choses très claires qui passent derrière mes yeux et que je vois, parfois, c’est plus flou, ce n’est plus vraiment dès lors de l’ordre de la vision, de la sensation, plutôt du sentiment, un air, une atmosphère, une ambiance, quelque chose qui flotte, et dit la grande vérité. Changeant cent fois mille fois d’avis, la lumière reste la même, qui rend les choses plus claires, soutient l’effort de dissiper les malentendus, lequel ne doit pas s’épuiser, mais durer, oui, durer toujours. « La grande vérité », qu’est-ce à dire ? Le sais-je seulement ? Quelque chose qui se tient très près de soi et entraîne loin, si loin, infiniment loin. Tel le langage, que je parle, entends, comprends, est avec moi et pourtant jette ses méandres au-delà de l’intelligible. Toujours l’effort de comprendre plus, de sentir mieux, de mener une vie meilleure. « Tout comprendre, c’est tout pardonner », cela peut s’entendre aussi comme le don que tout le monde fait à l’autre, la sublime gratuité de l’acte, tout le reste n’étant que pantomime malhabile, malhonnête (le malhonnêtre). Que tout est gratuit, n’est-ce pas cela la grande vérité de l’existence ? La grâce.
vingt-cinq mars deux mille vingt-trois
La voisine, du genre à crier comme une actrice porno, baise la fenêtre ouverte (celle qui donne sur la cour intérieure laquelle fait caisse de résonance), — toute une philosophie de la vie. Pourquoi n’entend-on jamais les hommes crier quand ils jouissent ? Ou, du moins, sont-ce les phrases que je note dans mon carnet. Samedi, le matin. Traces de la vie telle qu’elle a lieu dans sa réalité non jugée. Moi, en tout cas, la vie, je ne la juge pas, je l’accueille, c’est si facile, elle est là, il suffit de ne rien faire, de ne rien attendre, de ne rien désirer, de ne rien vouloir, d’exister, c’est tout. Est-ce qu’écrire, c’est exister ? Bien sûr que oui, sinon quoi ? Entend-on les hommes crier quand ils jouissent ? Je ne sais pas. Pas aussi fort que les femmes, c’est certain. Était-ce elle, déjà, qui hurlait à en faire trembler les murs de la cour alors que nous habitions là, il y a cinq ans de cela ? Sans doute pas. C’était son clone. Ou celle dont elle est le clone. Ou alors est-ce mon oreille qui n’entend pas ? Est-ce que je crie quand je jouis, moi ? Mon Dieu, quelle question ! Faut-il donc que je baisse mon pantalon ? N’est-ce pas à cela que doit servir un carnet : noter la vie telle qu’elle est, histoire de ne pas l’oublier, faire l’histoire de cette absence d’oubli dont le carnet est la preuve ? Quand elle sera vieille, la voisine du dessus, qu’elle se retiendra de crier pour que ses enfants ne l’entendent pas, ou quand elle sera tout simplement trop vieille pour crier quand elle baise, tout simplement trop vieille pour baiser, moi, j’aurais toujours la trace de sa vie passée écrite dans mon carnet, elle, elle aura tout oublié, sans doute, qui quand comment, mais mon carnet, lui, non, rien. Comment s’appelle-t-elle, ma voisine du dessus ? Je ne sais rien ni ne veux le savoir. C’est la vie qui m’importe, qui nous traverse tous, indifféremment, impersonnellement, nous, qui nous pensons libres, et ne faisons que vivre. Un jour, le corps réclame enfant et l’esprit, cette fiction, s’imagine le vouloir. Comme la pierre, quand elle prend son envol en tête du cortège, s’imagine être au principe de son mouvement. Le bras qui la lance aussi, quand c’est quelque chose d’inouï, d’élastique, qui s’élance. Physique de la politique. Cavités emplies de sang. Font bam, bam, bam. Tel est le bruit de la vie. Aveugle vie.
vingt-quatre mars deux mille vingt-trois
Je crois que j’ai oublié à peu près toutes les idées que j’ai eues aujourd’hui. Comment sais-je alors que j’en ai eu ? Des traces, semble-t-il, m’en restent. Mais je sais ce que j’ai fait. Cela semble s’être gravé dans ma mémoire à la manière d’un emploi du temps strict : lever, Nelly, Daphné, petit-déjeuner, traduction du livre sur le covid, course à pied, douche, courses, lessive, écoute des nuits magnétiques de François Bon sur François Rabelais, déjeuner, glandouille, lecture du texte sur la manifestation dont R. m’envoie le bat, jusqu’au moment où je me décide enfin à écrire ce journal pour me rendre compte enfin que, si je me souviens bien de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent durant cette journée, je ne me souviens pas le moins du monde des idées que j’ai eues. Les idées ont-elles moins de réalité que les actes ? C’est vrai, oui, c’est vrai que les idées, contrairement aux actes, on ne peut pas les toucher. Si je me prends une claque dans la gueule, je vais la sentir passer, mais l’idée de la claque dans la gueule semble inoffensive. Il n’en est certes rien — la claque dans la gueule précédée de l’idée de cette claque dans cette gueule sera peut-être bien plus violente que la claque spontanée dans la gueule, mais ce n’est pas exactement cela dont il s’agit. Alors de quoi ? Eh bien, ai-je envie de dire, non sans prudence toutefois, tant cette expression et tout ce qu’elle présuppose et implique me semblent suspects, il s’agit de la vie intérieure. Qui, d’un certain point de vue, n’existe pas et, d’un autre, est tout ce que nous vivons. N’y a-t-il pas de quoi nager dans un océan d’étrangeté ? Tout à l’heure, j’ai repris conscience de gens que je n’ai pas vus depuis bientôt deux ans, peut-être, peut-être plus, je ne sais plus exactement, et auxquels je n’avais plus pensé depuis des mois. Et ces gens m’ont semblé si lointains, si insignifiants que j’ai presque ressenti de la colère contre moi-même, colère d’être si peu fidèle à moi-même : comment peut-on prétendre aimer des gens dont, en réalité, on se passe si facilement ? Cela aussi, n’est-ce pas aussi une manière d’interroger la vie intérieure ? Comment se fait-il, par exemple, que R., que je n’ai jamais vu, avec qui je n’ai que des échanges textuels, me semble plus proche que S., que j’ai rencontré au lycée, quand j’avais 17 ans ? Le fait que j’ai changé en tant que personne n’est pas une réponse à la question. Parce que, en vérité, je ne crois ne pas avoir changé : je suis une autre personne, plus vieille, plus grosse, plus calme en apparence (le regard moins noir, plus doux, me dit Nelly, comme je l’ai déjà évoqué ici), mais je suis le même, non pas en tant qu’individu mais en tant que conscience du monde. Les événements qui se déroulent ces jours-ci en France, et la réaction qu’ils provoquent chez moi, le texte sur la manifestation en est la preuve, comme révélation consciente de ce qui se trame de façon quasi inconsciente, tant il est vrai que cela peut passer inaperçu, paraître remplacé par d’autres croyances, me font comprendre, saisir le grand continuum sous-jacent en vertu duquel je suis moi. Si un jour il s’est avéré que j’avais si peu de choses en commun avec S. que son souvenir même, ancien pourtant, finissait par s’estomper de lui-même, cela signifie peut-être que c’est lui qui a changé (voiture, salariat, pavillon périphérique, piscine, etc.) et non moi, ou alors que ni lui ni moi n’avons changé et que tout cela n’aura jamais été qu’un grand malentendu ? L’existence est-elle ce grand malentendu ?
vingt-trois mars deux mille vingt-trois
Que te disent-elles, les tonnes d’ordures entassées sur les trottoirs, que te disent-elles sinon le néant de tout discours ? « La sobriété heureuse », elle est là, sa réfutation, en quelque sorte, peut-être, mais son essence même plutôt, dans les déchets que nous rejetons chaque jour, et chaque jour un peu plus, sans que rien ne semble en mesure d’enrayer cette accumulation du rejet, du rebut, du rien en devenir, ou de ce à quoi on le voudrait réduire. Mais il reste, le rien, ce résidu, il est là, il demeure, il réside : quand nous, vivants aujourd’hui, nous ne serons plus depuis des siècles, les déchets de notre civilisation nous survivront ; — pas le bâti, non, le dépit de notre débit. Ce qui nous dérange, en réalité, ce n’est pas le rejet excessif, interminable qui se loge au cœur de notre civilisation, l’accumulation par le fond de ses excès, de nos excès à nous tous, toujours plus, non, c’est qu’on le voie, qu’il ne puisse plus passer inaperçu. Tel est le fondement idéaliste de notre excèse nature, les choses, tant que nous ne les percevons pas, les choses n’existent pas. Pour mettre au jour cette vieille et devenue inconsciente métaphysique, instinct de survie détraqué, il faut donc que quelque chose chose se passe, c’est-à-dire : que quelque chose dysfonctionne, puisque le fonctionnement cache, dissimule, voile, sorte du lit tranquille du cours habituel des choses, pour que parvienne de nouveau à notre conscience la réalité des choses telles qu’elles sont. Et c’est maintenant, maintenant que, plutôt que de réagir, il faut penser, penser encore plus. Il n’y a pas de destin ni autre ni ailleurs qu’ici, dans la difficulté à se frayer un chemin entre les monceaux de déchets non ramassées qui s’accumulent, temples de l’infortune de notre ethos consommateur. De l’autre côté du boulevard, au milieu des détritus qui jonchent le trottoir, entre la boutique Alain Afflelou et le Terry’s Café, la France, l’éternelle, deux clochards se hurlent dessus sans qu’ils semblent réellement avoir quelque intention de se battre, combat d’animaux normal, banal, la vraie vie, quoi.
vingt-deux mars deux mille vingt-trois
Pas de rayon de soleil aujourd’hui, — mais de cela faut-il aussi s’en étonner ? Hier au soir, alors que je peinais à trouver le sommeil, j’ai eu l’impression de tomber dans les abîmes infinis du sens : on ne savait pas si le président de la République avait dit « les meutes » ou bien « l’émeute ». À 21:42, nous racontait le journal, il avait dit : « L’émeute ne l’emporte pas sur les représentants du peuple. » À 22:16, « Les meutes ne l’emportent pas sur les représentants du peuple. » Et, enfin, à 23:50, « L’émeute ne l’emporte pas sur les représentants du peuple. » Un peu comme si se jouait, avec les aléas de l’homophonie et la profondeur inaudible de la grammaire, les verbes du premier groupe ne faisant pas entendre la différence entre la troisième personne du singulier et la troisième personne du pluriel, quelque chose du destin de la France. Ô sublime langue ! Au-delà de la possibilité d’une confusion intentionnelle, et d’un cynisme fondamentalement banal, il fallait comprendre que le langage n’appartient à personne, qu’il est là pour tout le monde, Jupiter comme les qui ne sont rien, qui signifie inlassablement même quand on préférerait qu’il la ferme. Signifier, signifier toujours plus, signifier sans jamais faillir, mais parfois trahir, c’est ce que le langage fait. Cet antimystère du langage, on le confond souvent avec son contraire, une dimension mystique qui touche à l’ineffable, à ses bornes. Or, de borne, justement, le langage n’en a pas : quoi que l’on fasse, lui dit toujours. Et s’il semble exprimer à nos dépens, c’est que nous ne le comprenons pas, ne l’acceptons pas pour ce qu’il est, à la fois le public même et ce qui touche à notre plus intime. Non que tout soit langage, mais tout passe par le langage. Le langage est le passage obligé de l’humanité. Sa merveille et son drame, si l’on veut dire les choses ainsi. Mais ce midi, alors que le chef de meute ou d’émeute, Dieu seul sait comment désormais il faut l’entendre, alors qu’il parlait pour dire je ne sais quoi, rien probablement, je ne l’ai pas écouté, mais le langage. Il faudrait accepter de se taire, non pour faire silence, mais pour entendre le langage, entendre ce qui pousse à l’expression, ce qui pousse à la signification. Je crois que, au fond, ce qui pousse à l’expression, ce qui pousse à la signification, c’est la vie même. On confond ce phénomène naturel avec la parole, avec le fait de devoir la prendre, de vouloir la prendre, de ne pas vouloir la passer. Or, c’est tout le contraire, pour entendre le langage, il faut avoir le courage de céder la parole. C’est comme avec le pouvoir : qui ne s’en déprend pas, s’y laisse prendre. Et parle pour ne plus rien dire. De toute façon, qui l’écoute ? Pas moi.
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