dix-huit avril deux mille vingt-trois

Je suis assis à la table de la cuisine. Dans un numéro de Pif Gadget, je lis les aventures de Rahan, homme préhistorique qui, armé de son seul coutelas, rend le monde meilleur. Je dois avoir sept ans au moins, la scène se déroule dans la cuisine de l’appartement de Marseille, pas dans celle de l’appartement d’Amiens, où j’ai vécu pendant six ans. Je le sais parce que les couleurs ne sont pas les mêmes, plus sombres pour Amiens, plus claires pour Marseille, et que les deux pièces ne sont pas orientées de la même façon dans l’espace. Je dois avoir sept ans au moins et je suis heureux. En partant d’Amiens, j’ai été très malheureux parce que j’ai dû quitter Peire. Je me souviens d’une scène qui se déroule chez lui, à l’étage de sa maison. C’est le soir, nous sommes chez Peire pour que je lui dise au revoir. Mes parents me disent que nous devons partir, mais je ne le veux pas. Ils me disent que nous nous écrirons, mais cela ne m’intéresse pas, je ne veux pas écrire, je veux vivre, je veux rester avec Peire pour toujours. Je sens que je ne suis plus le maître de mes mouvements, que des bras me prennent, alors je me mets à pleurer, à hurler, je ne veux pas qu’on m’arrache à mon ami, je ne veux pas partir, je veux rester ici, c’est ici chez moi. En haut de l’escalier, il y a de la lumière et moi, même si je ne le veux pas, on me force à descendre, on me tire vers le bas. Je suis dans les bras de ma mère, mais je ne veux pas descendre l’escalier, je ne veux pas partir, je veux rester avec Peire, mon meilleur ami. Peire et moi, nous nous écrirons une lettre ou deux, et puis plus rien, l’amitié par correspondance est un non-sens pour l’enfance. Peire et moi, nous ne nous reverrons jamais. L’arrachement, la coupure, la déchirure, l’enlèvement. Quand je suis retourné vivre à Marseille, je l’ai fait, parce que je me suis cru méditerranéen, mais ce n’est sans doute pas vrai : la première trace du bonheur, son origine, c’est dans le nord de la France qu’elle est située. Alors, c’est ce que je me dis, peut-être que, pendant des années, je me suis trompé, trompé sur moi-même, trompé sur le monde, trompé sur tout. Ces deux souvenirs qui s’enchaînent l’un à la suite de l’autre en sens inverse de la chronologie m’émeuvent aux larmes, nouent ma gorge, je dois reprendre ma respiration pour les écrire, ne pas être dépossédé de moi-même par leur venue. Ils m’émeuvent tant ces deux souvenirs que je ne veux pas évoquer ce qui, dans le présent, a causé leur anamnèse, de crainte de les abîmer. Ils en savent plus sur moi que moi-même. Ils contiennent un secret que je ne suis peut-être pas encore prêt à découvrir, pas encore prêt à révéler. Mais je m’approche d’eux, je me rapproche de mon origine. Et le fait d’être (un mauvais) père n’y est sans doute pas étranger. Je voudrais que quelqu’un console cet enfant, mais c’est impossible, seule la réalité, un autre cours de la réalité, aurait pu le faire, et la réalité, cet autre cours de la réalité, c’est cela qu’il a vécu, c’est cela que j’ai vécu. Le souvenir est inconsolable.

dix-sept avril deux mille vingt-trois

Tout : presque rien et tellement. Je ne prétends pas détenir la vérité, ni même savoir ce que c’est que cela, la vérité, mais je vois dans ce phénomène moins une faiblesse qu’une force. Est-ce la raison pour laquelle, pensant pouvoir me satisfaire de cette phrase (« Tout : presque rien et tellement. »), je ne m’en contente toutefois pas, et avance, n’en reste pas là, comme si j’en étais incapable, incapable de me contenter de moi ? Pourtant, durant une bonne partie de la journée, c’est tout ce que j’aurai eu en tête. Aussi, pendant tout ce temps, n’ai-je rien écrit. Dès le matin au travail, de façon quasi mécanique mais pas tout à fait bête, suivant plutôt une sorte de programme qui s’élabore faisant. Et après-midi lecture dans une sorte de confuse clarté — peut-on sincèrement écrire de semblables oxymores ? sincèrement sans doute pas, mais sérieusement non. Expliquons-nous alors. D’un certain point de vue, la culture est à ce point saturée qu’elle en vient à se mettre en travers du chemin qui pourrait nous conduire aux œuvres : nous ne lisons pas les œuvres, mais les lectures des œuvres qui nous précèdent. Mais, d’un autre point de vue, qu’est-ce que la culture sinon cela, des interprétations d’interprétations, pour parler comme Montaigne ? Il est donc nécessaire qu’elle nous étouffe et que nous ayons envie de hurler : Aux choses mêmes ! Or celles-là, les choses mêmes, celles-là aussi sont saturées de culture, nulle part elles ne se trouvent nues devant nous, naïves et disponibles. Est-ce à dire qu’il n’y a plus d’étonnement possible que négatif, devant la bêtise, la laideur, le contentement de soi qui tient lieu de vérité ? Sans doute oui. Sans doute non. Le chemin, il faut se le frayer. Disant à l’instant que je ne prétendais pas détenir la vérité ni même savoir ce que c’était que cela, la vérité, et que c’était une force que de ne le savoir pas, me semble-t-il, c’est ce que je voulais dire : je suis incapable d’être satisfait de moi-même, de me contenter de moi-même, ce que je veux, non, ce que je désire par-dessus tout, c’est l’univers, urbi et orbi, en quelque sorte, qui parviendrait à se désaturer de la culture, à faire de la culture non une cause supplémentaire d’angoisse, de détresse, de malheur, de distance entre la signification et la beauté du monde, mais une source d’émancipation, de libération. Évidemment, ces mots ne veulent plus rien dire, et on perdrait son temps à entreprendre de gratter la couche de mensonges qui les recouvre, la patine de sujétion qui s’accumulant a fini par les déformer, et il serait triste de les rayer purement et simplement, cédant le vocabulaire à qui le colonise, non, il faut parler simplement, il faut parler clairement, il ne pas avoir peur des mots, qu’ils soient petits ou qu’ils soient grands, il faut délier la langue et prendre la parole. Dans la pièce à côté de celle où je me trouve en ce moment, Daphné elle aussi écrit. Et la couche d’assujettissement, de domination, d’aliénation semble un peu moins épaisse. N’est-ce pas cela, la vie qui pousse, la vie qui émeut, la vie qui meut ? N’est-ce pas cela, la vie ?

seize avril deux mille vingt-trois

Certes non, la colère ne résout rien, mais qui peut ne pas l’être — en colère ? En colère, comme on dirait : en état de grâce. Et puis, qui a dit que la colère devait être une solution ? N’est-elle pas bien plus, une condition d’existence ? Aujourd’hui, de la colère, j’en suis loin, je serais plutôt du genre à passer la journée à dormir, mais non, nous allons marcher, faire une petite traversée de Paris, VI, XIV, V, VI, quasi une progression harmonique, boucle qui se referme parfaitement sur elle-même. Pourquoi ai-je parlé de colère ? Je ne sais pas. Enfin, je ne sais pas pourquoi  j’en ai parlé aujourd’hui. Le fait est que je suis bien moins en colère depuis que nous sommes revenus vivre à Paris. Je me sens à ma place ici. Je n’ignore pas que la vie est loin d’être parfaite — pour moi, pour les autres —, mais je ne me vois pas vivre ailleurs qu’ici, dans une autre ville, c’est-à-dire, dans un coin de campagne ou une île, à mi-temps, je l’ai déjà dit, oui, mais pas dans une autre ville que Paris. Qu’il ait fallu quitter Paris pendant cinq ans pour que cette vérité parvienne à ma conscience sans que je la rejette, sans qu’elle ne suscite de colère, c’est une chance : j’ai de la chance que cet événement se soit produit dans ma vie. Il aurait pu ne jamais se produire et alors je n’aurais plus été qu’une boule de colère, non, pas de colère, une boule d’aigreur. La colère, c’est autre chose : c’est l’état du monde, l’état de la société qui la cause et il ne faut pas s’efforcer de l’apaiser, au contraire, il faut la comprendre pour ce qu’elle est, comprendre ce qu’elle signifie, quelle direction elle indique. Il faut être un refuge pour la colère, lui offrir un havre où elle puisse s’épanouir, où elle puisse s’exprimer, où elle puisse s’approfondir, se métaboliser, devenir pur possible, utopie inouïe, éclosion de la vérité. Tout est faux et cette idée, cette idée ne peut pas te laisser en paix. Si tu es en paix, c’est que tu es usé, résigné, défait. Il y a les défaites que l’on subit et il y a celles que l’on accepte. Ce sont ces dernières qui font de nous des perdants, des vaincus. Il faut ouvrir grand cet espace qui s’étend entre la résignation et l’aigreur, entre la défaite et la peur, ouvrir grand le monde possible, ne cesser jamais son éducation.

quinze avril deux mille vingt-trois

Ressentiment et résignation vont de pair, pas tout à fait synonymes, mais solidaires, avec quoi on fait les peuples dociles et leurs idoles tristes. Et puis, de toute façon, c’est pire ailleurs. Alors tout est justifié, tout est résolu. On apprend à aimer la servitude comme on s’habitue à la laideur ; cela fait partie de nos vies et l’on oublie, l’on désapprend si vite à se demander comment ce pourrait être différent que, bientôt, s’impose la réalité avec son évidence crasse : ce ne peut être autrement. Au fond, le quoi a moins d’importance que le comment pour comprendre ce qu’il nous arrive. Le quoi, tout le monde le connaît et, à vrai dire, la force du quoi, c’est qu’il pourrait être n’importe quoi. Le comment, en revanche, façonne nos vies entières : on altère la signification au point que tout en vient à sembler logique, vrai et juste alors que tout est barbarisme, ineptie et fausse conscience. Après tout, des enfants ne naissent-ils pas partout, même dans les camps de la mort ? Il faudrait, pour se faire une idée un peu moins imprécise de ce à quoi nous nous trouvons confronter, pouvoir le comparer à un dehors, à un autrement, à un différent, mais il n’y en a plus, tout est clos, borné : masqué le visage de l’évasion, tout est projeté sur l’écran portable de nos désirs assouvis, et il n’y a plus dès lors qu’à accepter les choses telles qu’elles sont, déprimantes mais telles que toujours elles doivent être. Adieu imaginaire, adieu originalité, tout est bancable pour qui n’a pas le sens du bancal, du glissement, de l’inclinaison, du point de fuite. Tout est concentré en un point fixe, unique, chaque fois un peu plus le même. Mais comment est-ce possible ? Pas accumulation. Tout le monde finit par se convertir soi-même : l’inacceptable est une variable, une valeur relative à l’air du temps. Il faudrait se pouvoir fier à son esthétique personnelle, croire son odorat quand il nous dit que c’est irrespirable, mais que vaut mon sens esthétique face à la force grégaire, écrasante, du sens commun ? Tout le monde est invité à s’exprimer et par là même à se taire. Silence. On ferme.

quatorze avril deux mille vingt-trois

Je m’appelle Jérôme O., j’ai 45 ans, et je fais des piges en attendant que mon génie soit reconnu à sa juste valeur. C’est ainsi que j’ai eu l’idée de me présenter tout à l’heure. Quand même, non, ce ne serait pas la meilleure manière d’ouvrir mon autobiographie, je crois que telle n’était pas mon idée. Mais alors, mon idée, quelle était-t-elle ? En ai-je seulement la moindre idée ? Je venais de finir un texte sur un livre (une pige, donc) et j’étais peut-être un peu trop satisfait de moi alors que, en vérité, ce n’est pas grand-chose. Ce n’est pas que je ne désire pas ce que je fais — j’avais envie, bizarrement mais sincèrement, d’écrire sur les livres des autres et c’est ce que je fais et quand ce que je fais, ce n’est pas trop mal, on me donne un peu d’argent, pas beaucoup, mais un peu d’argent en échange, je n’ai donc pas de raisons de me plaindre —, mais le peu de valeur objective de ce que je fais, ce peu de valeur est-il compensé par la valeur subjective de ce que je fais ? C’est mal formulé. Je ne crois pas en la distinction sujet / objet. Comment dire donc ? Le peu de valeur monétaire de ce que je fais est-il compensé par la valeur esthétique de ce que je fais ? Non. Et c’est bien cela, cette absence de compensation à tous les sens du terme, qui pose problème. Ce que j’ai écrit hier à propos du poète visionnaire qui est un poète prolétaire, ce n’était pas une blague, ni une manière de me moquer du poète visionnaire et du poète prolétaire, mais vraiment une équation que j’avais envie de poser tout en exposant les raisons pour lesquelles je pensais que je la pouvais poser : poète visionnaire = poète prolétaire. Et les autres poètes ? m’interrogera-t-on. Eh bien, précisément, il n’y a pas d’autre poète que le poète visionnaire qui est aussi un poète prolétaire. Les autres poètes, comme Michel Houellebecq, étouffés par le succès qui ne les empêche pas d’étouffer dans leur médiocrité, doublement étouffés, donc, les autres poètes ont tellement perdu toute notion du sens de l’existence qu’il ne leur reste plus qu’à se filmer la bite pour exister. Le fait que ce ne soit pas une métaphore, que la femme de Michel Houellebecq ait pu confier devant le tribunal à qui elle demandait avec son mari d’interdire le film pornographique où on le voit en train de baiser que le grand écrivain souhaitait faire du porno pour « contrer sa morosité », je cite, le même écrivain dont Laurent Wauquiez pouvait dire sans rire que c’était « le dernier romantique », on imagine bien Victor Hugo se faire sucer la bite facecam, le fait donc que tout cela soit vrai, que ce soit notre époque et qu’aussi fort que nous essayions, pour l’instant, nous n’y puissions rien, que nous soyons donc contraints de vivre dans ce monde-là, sans issue possible, cela, c’est la vraie dimension politique de notre temps, et c’est à cela qu’il faut apporter une réponse, une réponse qui ne soit pas politique, donc, puisque c’est la politique qui nous aura amenés là, mais qui la dépasse, qui invente quelque chose de neuf, de radicalement différent. Qui a une vision aujourd’hui est condamné au prolétariat parce que l’époque est anti-visionnaire, elle est obsédée par la seule valeur qu’elle connaît et reconnaît, l’argent. Hier, dans mon petit carnet grand public, après avoir développé l’équation poète visionnaire = poète prolétaire, j’ai écrit les phrases que voici : Utopie : la fin de l’argent. Progrès : en finir avec le système monétaire. Il faut en finir avec l’idée que l’argent est la mesure de toutes choses, des hommes comme des bêtes, des êtres comme du non-être.

treize avril deux mille vingt-trois

Qu’en quelques siècles à peine, le voyage dans la lune, de rêve de poète qu’il était, soit devenu un rêve de milliardaire en dit plus long sur l’évolution de notre civilisation que d’innombrables et savantes études sociohistoriques. Et quand, dans quelques années à peine, le voyage dans la lune sera devenu un rêve de prolétaire, à moins que ce ne soit déjà le cas, tout va si vite, quelque chose aura été bouclé au sein de notre prétendue humanité, quelque chose qui a trait sans doute à son destin. Le poète est un visionnaire, certes, mais c’est aussi un prolétaire. Et ses rêves sont le contingent de l’avenir, l’armée de réserve des triomphes du futur. Triomphes qui, au moment où ils s’accomplissent, semblent toujours un peu imbéciles. Notre rêve n’était-il pas plus beau qui nous faisait rencontrer des peuples avec lesquels nous fraternisions ? Au lieu de quoi, l’univers, tremblant devant nos massacres, s’est vidé : il n’y a plus personne, plus rien, que l’écho de nos chimères qui claironnent sans réponse. Nous rêvons ces futurs lointains que les riches de demain accompliront, s’en attribuant tout le mérite. Et ainsi, nos rêves, nos rêves gâchés, nos rêves bâclés, nos rêves en apesanteur rendus terre à terre, feront-ils la fortune des puissants, en deviendront la réalité. L’avenir, une fois accompli, nous paraît-il décevant parce que la réalité l’est ou parce que le passage à l’être tient toujours du ratage ? Ce qui est beau, ce n’est pas la chose, c’est de l’imaginer, dit le poète visionnaire, parce qu’il sait bien, le poète prolétaire, qu’il devra travailler pour actionner la chose, la rendre vraie. Rendre vrai, quelle déception. Une utopie vendue ne l’est plus, c’est un fait parmi d’autres que l’obsolescence guette. Le rêve du poète, en revanche, lui, ne le sera jamais, obsolète. Il peuple d’autres mondes plus accueillants, où les faits ne sont pas des choses, mais des songes. Le progrès en marche, voilà l’image la plus nette du recul de l’imaginaire. Et les milliards du futur dans la lutte trébuchante des espèces ont beau jeu de railler les rêveries du passé. Du haut de leur olympe de fortune, ils n’occulteront jamais l’amère réalité : leur triomphe est une défaite. Les temps changent, en effet, c’est l’un de ces truismes à l’aide desquels la bonne conscience s’accommode de tout, elle pour qui, en vérité, tout est indifférent, du moment qu’on peut faire des affaires. Tout s’écrase, tout semble minuscule devant les zéros qui s’accumulent pour faire des milliards, des milliards de milliards, et les jurons d’hier sont déjà l’ennui mortel de demain. Une utopie vendue et c’est le cours de l’ennui qui repart à la hausse, inexorablement. Qu’avons-nous à faire du présent à présent qu’il s’est accompli en notre défaveur ? Il n’est pas réaliste, non, le poète visionnaire parce qu’il est aussi, un et le même, le poète prolétaire. Et le poète réaliste, gavé de son succès, n’a plus alors qu’à se filmer la bite —, au fond de sa mauvaise conscience, il le sait : c’est lui, le raté. 

douze avril deux mille vingt-trois

Ce sont les doigts oui les doigts même que j’ai d’abord du mal à remuer et je sens oui je sens que je pourrais m’enfoncer quelque part m’enfoncer dans quelque chose me fondre dans cela et n’en plus jamais sortir par aucun moyen par aucune force par aucun dessein ne plus jamais sortir de l’endroit où je me serais enfoncé il ne m’aurait pas englouti cet endroit quel qu’il soit cet endroit non il ne m’aurait pas englouti je me serais enfoui en lui je me serais fait lui et nous ne ferions plus qu’un lui cet endroit et moi envers son endroit mais mes doigts mes doigts que j’ai même du mal à remuer mes doigts sont-ce eux qui m’en empêchent qui me retiennent là où je suis ces doigts qui ne tiennent qu’à un fil eux-mêmes tellement ils sont lourds eux-mêmes tant ils sont gourds ces doigts qui ne tiennent qu’à un fil  que je ne vois pas ce n’est pas dire invisible ces doigts qu’ils me retiennent donc si moi je ne tiens à rien qu’au fil de mes doigts qui ne tiennent à rien qu’une tension infime inexistante quasi mais une tension qui ne rompt pas elle demeure tendue telle qu’en elle-même maintenue par je ne sais quel mystère le mystère des doigts le mystère de la tension le mystère de la vie qui sait distinguer un mystère d’un autre je ne me suis pas enfoncé non je me tiens encore à la surface mais à la surface de quoi cela je ne le sais pas et je n’ai pas la force de chercher à le savoir je me maintiens un peu comme de l’air se maintient en suspens comme ce peu si peu d’air qui flotte autour d’un nuage de l’eau qui s’évapore de l’eau qui part en fumée et moi je suis là dans cette fumée en suspens dans cette fumée pas flamme qui vive je ne tiens qu’au fil de l’air au fil de l’eau au fil des choses qui seraient peut-être si on les laissait sans qu’elles ne ressentent jamais le besoin de s’enfoncer de se fondre en quelque chose d’autre qu’elles-mêmes une chose est une chose mais qu’est-ce qu’une chose suis-je une chose que je sois chose tout chose oui sans doute cela mais une chose ce qu’est une chose dans quel maintien elle se tient à quelle substance elle substitue la place occupée par elle chose un peu chose chose flotte-t-elle flotte coule-t-elle par le fond tout au fond de l’eau lac ou océan île ou bien néant mes doigts se sont-ils dégourdis alors que nenni mais à quoi tiennent-ils alors mes doigts à quel fil alors se retiennent-ils à quel fil si fin se tiennent à quel fil enfin s’accrochent-ils au fil de l’eau à la surface superficie de l’enfant sur la photo et ses boucles qui bronzinent rivages d’où l’on ne s’éloigne qu’à regret à tort et à regret tout se tient-il donc peut-être mais par quel lien à quoi tout tient ? 

onze avril deux mille vingt-trois

Cette nuit, oh quelle détestable nuit, cette nuit, j’ai rêvé que Nelly me quittait. J’aurais pu donner une version plus raisonnable des faits qui avaient causé ce rêve — Nelly était allée dormir dans la pièce à côté —, mais c’est tout ce que mon esprit inquiet a pu faire de la réalité : inventer cette histoire où je souffre, où l’on m’abandonne. Il y avait longtemps que je n’avais pas fait ce genre de rêve. Est-ce que ces vieilles photographies sur lesquelles j’étais tombé dans l’après-midi précédant le rêve avaient réveillé quelque chose en moi, un profond sentiment d’insécurité, la conscience de l’échec essentiel de mon existence ? C’est possible. Mais il est aussi possible que ces chaînes de causalité reconstruites a posteriori expliquent un peu trop bien les choses. Ce qui ne signifie pas qu’elles passent à côté de la réalité, mais qu’elles ressemblent un peu trop à une auto-analyse dans laquelle tout ce que l’on fait, c’est parler de soi avec soi-même, ressasser, radoter, sans que jamais on ne parvienne réellement nulle part. Tout est vrai dans ce que je viens de noter, mais est-ce intéressant ? Je n’en suis pas certain. N’oublie-t-on pas un peu trop souvent que 99,999% des vérités sont des phrases inintéressantes sur des phénomènes ennuyeux ? Pourtant, voilà ce qu’est la vérité dont on fait tellement de cas. Certaines vérités présentent bien quelque intérêt, mais lesquelles ? Si on procédait à l’inventaire raisonnée de toutes les vérités que l’on est en mesure d’énoncer, ne s’apercevrait-on pas que l’immense majorité, voire 99,9999% d’entre elles sont insignifiantes, et notamment celles qui nous montrent en fait en train de nous apitoyer sur notre propre sort ? Peut-être que, dans une certaine mesure, ce qui a changé dans ma vie depuis que Daphné est née, c’est que je ne prends plus de réel plaisir à m’apitoyer sur mon triste sort. D’où la nullité de mon rêve et l’idée que je voudrais émettre à présent à son sujet : qu’il ne m’a pas tant empêché de dormir parce qu’il révélait mes angoisses enfouies au plus profond de mon inconscient, le genre de celles qui ne se manifestent que la nuit venue durant le sommeil, mais qu’il était d’une inanité confondante. Il y a tant de choses à rêver, faut-il donc ne rêver que de ses petites angoisses, de son petit moi étriqué, de sa petite personne qui sanglote telle une pauvre petite chose fragile dans la position du foetus : « Pourquoi suis-je si malheureux ? Pourquoi est-ce que personne ne m’aime ? Pourquoi la vie est-elle si injuste ? Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? » Complaisance qui semble infinie dans laquelle se roule le moi occidental ; il y a tant de choses à faire, tout un monde à changer, suis-je si médiocre, si minable que je ne puis penser qu’à ça, mon petit moi ? À quel point c’est lamentable, plutôt que m’entêter à essayer de sonder la profondeur de ma petitesse, ce matin, je suis allé marcher, histoire d’oublier ma fatigue, et de m’oublier moi-même.

dix avril deux mille vingt-trois

À Bobigny, il y a une salle de spectacles. Les spectateurs venus de Paris s’y rendent en prenant la ligne 5 du métro avant de traverser un petit morceau de la ville qui s’appelle le boulevard Lénine. En chemin, ils croisent les autochtones avec qui ils n’échangent pas le moindre mot et qu’ils ne retrouveront pas non plus à l’intérieur de la salle de spectacles laquelle, si elle ne leur est pas réservée, semble pourtant comme interdite aux autochtones. De fait, ici, le monde est divisé en deux : d’un côté, les habitants et, de l’autre, les visiteurs. Qu’il n’y ait nulle forme de métissage est évident — il suffit d’ouvrir les yeux pour voir les différences de population, différences sociologiques, ethniques — et pourtant, cette salle de spectacles est nécessaire pour introduire du mouvement, un peu de « diversité » comme on a pris l’habitude imbécile de le dire dans un espace qui, autrement, ne serait tout simplement pas public, mais enclavé. Le mélange, toutefois, ne se fait pas. Pourquoi ? Peut-être les lignes qui suivent permettront-elles d’apporter une réponse à la question, je ne sais pas. À l’intérieur de la salle, aussi, deux mondes se distinguent : d’un côté, ceux qui semblent étrangers à ce qui a lieu sur scène, qu’ils ne comprennent pas, n’aiment pas, ne supportent pas et, de l’autre, ceux qui aiment ce qu’ils voient. Ces deux mondes non plus ne communiquent pas entre eux. C’est sur la scène seulement qu’il n’y a plus de scission et que, de fait, l’espace devient réellement public, c’est-à-dire : ouvert, en partage. Là, Anne Teresa de Keersmaeker danse sur les Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach, interprétées au piano par Alain Franco, un solo pur, espiègle, ironique, ordinaire, intransigeant, émouvant, drôle, iconoclaste, courageux, exhibitionniste, irrévérencieux, unique. Ou, en tout cas, ce sont les adjectifs qui me seront venus en assistant à ce spectacle. Avec un peu moins de virulence qu’il y a dix ans à Avignon, une partie du public aura manifesté son mécontentement en n’attendant pas la fin du spectacle pour partir, en refusant d’applaudir à la fin, en quittant la salle précipitamment, en critiquant ouvertement la performance de l’artiste. Toutes choses nécessaires et saines, mais qui interrogent toutefois : comment peut-on à ce point ne pas comprendre ? Je crois que la sensibilité du public est vieille, formatée par des produits de consommation courante de plus en plus standardisés, de plus en plus conformistes, de moins en moins stimulants et aventureux. Sensibilité vieille, comme celle qui peut faire dire à certains que l’harmonie n’a pas changé depuis Beethoven, idée fausse historiquement, mais vraie du point de vue de l’esthétique dominante : on entend toujours la même chose, les mêmes mélodies, les mêmes harmonies, on s’ennuie ferme à la radio. Les élites ne jouant plus aucun rôle dans la diffusion de l’avant-garde, mais renforçant au contraire une forme d’art réactionnaire, du fait de leur asservissement au marché, quelque chose ne passe pas entre l’artiste et le public qui s’éloignent toujours plus l’un de l’autre. Ce n’est pas un problème de capital financier — le grossier personnage qui ne comprenait rien à ce qu’il se passait sur scène était un connaisseur de golf, généralement, en effet, les philistins sont riches —, c’est un problème d’esthétique. Au fond, même si c’est une artiste reconnue, l’esthétique d’Anne Teresa de Keersmaeker est toujours inacceptable pour la majorité du public en général et pour, au moins, la moitié du public qui vient la voir danser sur scène. Expérience fascinante et d’une grande profondeur, en vérité (le spectacle et le spectacle de son rejet). Dans les notes reproduites dans le programme que Rudi Laermans a consacrées au spectacle, il évoque « un art du recyclage » et affirme qu’« aucun discours sur un art durable n’est crédible s’il ne rompt pas avec l’impératif moderniste d’innovation et la croyance associée selon laquelle seule la logique de la césure artistique peut fournir un travail intéressant. » Ces propos, qu’on croirait dictés par le service de la communication du ministère de la transition écologique, s’appuient sur le fait, indiscutable, qu’un partie du vocabulaire employée par Anne Teresa de Keersmaeker dans cette pièce est une reprise de gestes qu’elle a déjà employés dans ses chorégraphies antérieures. Et, en effet, le spectateur qui connaît quelque peu le travail d’Anne Teresa de Keersmaeker se trouve en terrain assez connu. Mais, d’une part, ce « recyclage », à supposer que c’en soit un, ce que je ne crois pas, n’est pas le recyclage de matériaux antérieurs à Anne Teresa de Keersmaeker, mais de figures qu’elle a inventées, ce qui signifie qu’il y a donc bien innovation (Anne Teresa de Keersmaeker a inventé le vocabulaire avec lequel elle danse) et, d’autre part, le langage étant public, il n’y a jamais rien d’absolument nouveau, privé, tout s’élabore avec des blocs communs à tout le monde, ce qui explique que, l’innovation, quand elle a lieu, soit si fascinante : elle est faite de blocs qui sont à la disposition de tout le monde mais que personne n’avait jamais pensé à agencer de cette façon pour créer de nouveaux blocs. L’originalité n’est pas une production ex nihilo ; — ce devrait être un truisme, mais il semble que ce ne soit pas le cas à cause d’une conception erronée du langage qui ne parvient jamais à voir clairement que c’est quelque chose de public, de commun à tous, accessible à tous, que tous sont invités à s’en emparer et à inventer des choses dont personne n’a jamais eu l’idée auparavant. C’est la raison pour laquelle Anne Teresa de Keersmaeker peut faire danser Bach comme elle le fait sans qu’il n’y ait de contradiction entre deux œuvres que, d’un certain point de vue pourtant, tout oppose. (Il semble qu’il y ait beaucoup moins d’écart entre Steve Reich et Anne Teresa de Keersmaeker qu’entre Jean-Sébastien Bach et Anne Teresa de Keersmaeker mais, pour les raisons que je viens d’indiquer, ce n’est tout simplement pas vrai). L’inaccessibilité de l’art, l’écart grandissant entre l’artiste et le public ainsi que le remplacement de l’artiste par le créateur de contenus, tous ces phénomènes reposent peut-être sur une seule et même confusion : que tout soit public ne signifie pas qu’il ne puisse pas y avoir d’originalité, mais que l’originalité est accessible à tout le monde (dans le double sens de l’invention et de sa réception). Une politique culturelle ne devrait pas être condescendante, elle devrait croire en l’aventure. Il n’y a que l’incompréhension qui rende possible la compréhension. Parce qu’elle refuse le mensonge du marché et offre une expérience singulière, seule l’avant-garde est inclusive.

neuf avril deux mille vingt-trois

Cette nuit, j’ai rêvé que Nelly et moi squattions une maison. C’était une grande maison provençale construite sur un terrain en restanques. Nous l’avions déjà louée via airbnb, raison pour laquelle les voisins ne semblaient pas surpris de nous y voir, mais pas cette fois. Pour une après-midi, la propriétaire ne dira rien, nous disions-nous, hésitant toutefois à la prévenir que nous occupions sa maison pendant quelques heures en attendant. En attendant quoi ? Daphné sans doute. À un certain moment du rêve, Nelly me disait : « Viens, j’ai besoin de toi ». Elle montait à l’étage où je la suivais dans les escaliers. Ensuite, je la regardais de dos, nue, en train de tirer les rideaux. C’est à ce moment-là qu’à mon grand regret je me suis réveillé. Ce dimanche, le matin était calme dans Paris. Relativement calme, plutôt. Et moi, me sentant plein d’énergie, après être allé faire deux, trois achats, malgré mon ampoule qui ne devait pas tarder à me faire mal (un peu, un peu plus, c’est variable), je suis allé courir. Pas très longtemps, non, rien que le temps de transpirer, de me sentir vivre et de constater que, même si je ne passe pas à la télé et que je vends beaucoup moins de livres que lui, malgré mon ampoule au pied, je cours quand même plus vite que Laurent Gaudé. Ensuite, je suis rentré à l’appartement en marchant dans le calme des rues toujours plus relatif. Seuls les touristes font du bruit, on dirait, cependant qu’ils avalent ces cafés qu’on peut trouver dans le monde entier, s’enfilent des burgers à n’importe quelle heure de la journée. Mais du moment qu’ils dépensent leur argent chez nous — c’est à cela et à cela seul qu’ils servent —, la France est prête à tolérer tout, même de n’exister presque plus, de n’être qu’une immense station touristique, qu’une sorte de lupanar muséal. Moi, que la France ne soit plus, cela ne me dérange pas plus que cela, non la seule question que je me pose, c’est celle-ci : on met quoi à la place ? Et là, force est de constater que ça ne fait pas vraiment rêver. Je regrette d’avoir écrit ces phrases. Non tant à cause de leur manque de vérité, mais parce que ce n’est pas ainsi que j’ai envie de voir les choses. Mais c’est ainsi que sont les choses. Je sais, je sais. Et alors ? Eh bien, parfois, faute qu’elles soient autrement, je préférerais les voir différemment. Comme un touriste ? Peut-être, oui, peut-être qu’ils sont plus heureux que nous, les touristes. Plus heureux et plus bêtes. Oui, l’un ne va pas sans l’autre. De l’autre côté de la France, un immeuble d’habitation s’est effondré. Car c’est ainsi que tout est normal.