cinq mai deux mille vingt-trois

Cependant qu’une partie du monde s’apprête à poser une couronne de pacotille sur la tête d’un pantin et l’autre à l’admirer faire, je rentre à Paris. Dans les environs de je ne sais plus trop quelle ville de banlieue, par chance, le files se divisent et la majeure partie des automobiles prennent la direction de Lille. Adieu. Et en avant. Après, je ne sais pas. À ce moment, c’est Nelly qui conduit. Paris sera toujours Paris, il paraît qu’il en est ainsi. Avenue du Maine, je contemple les façades des immeubles, incrédule ou pas, cela non plus, je ne le sais pas. Devant le Zeyer, je me dis que je n’ai jamais mis les pieds dans cette brasserie. Pourtant, je m’en souviens, alors que, depuis Marseille, nous cherchions encore un appartement à Paris, la présence d’un tel établissement dans les alentours m’avait semblé un argument en faveur de la vie du côté d’Alésia. Et pourquoi pas ? Il y a quelques semaines de cela, après être passé dans les environs, j’avais dit à Nelly que la rue Gassendi, quand même, c’était sympa. Qu’à cause de moi, qui suis un travailleur pauvre, nous n’ayons pas les moyens d’acheter notre résidence principale, cela, c’est vrai, n’était pas entré en ligne de compte dans l’économie de ma remarque. Ensuite, y pensant, je me suis dit que c’était absurde, évidemment. Avant de quitter Paris, je m’en souviens, c’était un sentiment qui avait pesé dans la balance de mon désir de quitter Paris, que, voyant les façades des immeubles de Paris où j’aurais pu avoir envie de vivre, je me disais que jamais je n’aurais les moyens de m’acheter un bel appartement derrière. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ? Je ne sais pas. Peut-être que je m’en fous. Le monde est ouvert, c’est une question de mentalité. La majorité de la population (les riches, les pauvres, les sédentés, les sédentaires, les immigrés, les migrants) ferme le monde. Qui l’ouvre semble toujours perdant. L’est peut-être vraiment. Mais ne peut s’en empêcher. C’est une question de mentalité. On naît comme ça ou on ne naît pas du tout, on se contente d’hériter (la richesse, la pauvreté, que sais-je ?). Je ne sais pas trop ce que je raconte. J’ai retardé le moment d’écrire. Je n’en avais pas trop envie. Non, ce n’est pas que je n’avais pas trop envie d’écrire, écrire, il y a longtemps que ce n’est plus une question d’envie, c’est une seconde nature, c’est que j’avais l’impression de manquer d’énergie pour. Les gens voient un texte et se disent, du moment que c’est écrit, c’est tout la même chose (le relativisme barthésien petit-bourgeois de province), et plus on s’enfonce dans une parodie d’existence où de fantoches monarques parodient le pouvoir sous les yeux exorbités de l’humanité, et plus cela semble normal, mais ce n’est pas vrai, rien n’est normal, rien ne va de soi, la norme n’est jamais que l’expression d’anciens préjugés, ils semblent naturalisés, c’est vrai, mais c’est faux. En vérité, ce sont les réalistes qui aiment le moins la réalité. Avec eux, la réalité est grise, impersonnelle, lointaine. Ils préparent le monde à la tyrannie : leur principe est un prince intouchable, sans commune mesure avec l’expérience commune. Et l’air entre les choses devient irrespirable. Kitsch.

quatre mai deux mille vingt-trois

J’aimerais rester ici jusqu’à ce que j’aie enfin envie de partir. Que je ne le puisse pas m’attriste, un peu. Peut-être qu’un jour, je pourrais vivre comme cela. Comment ? Dans le temps, avec le temps, hors de cette sorte de temps extérieur qui dicte sa loi aux gestes, imposent son calendrier, son emploi du temps. Être dans le temps, est-ce la liberté ? Je voudrais aller au bout du temps, épuiser le temps. Quand je me suis renversé sur le prie-dieu de l’église de Pleyben pour photographier les engoulants de la charpente sculptée par le « maître de Pleyben », malgré les siècles qui nous séparaient, entre lui et moins, il n’y avait de distance, il n’y avait pas longtemps. Que ce pays est profond, ai-je pensé un peu plus tard, suivant la trace de ce sculpteur dans la région, de la chapelle du château de Kerjean à la chapelle Sainte-Marie du Ménez-Hom en Plomodiern, en passant par l’église de Pleyben. On aurait pu imaginer sa vie austère et sublime, des décennies passées à orner les charpentes des églises et des chapelles de la région (il y en a encore une à Saint-Divy), toute une forme de vie qui demeure malgré l’oubli, malgré l’anonymat. En me brossant les dents, à l’instant, je me suis demandé : Et de nous, que restera-t-il de nous ? Ce n’est pas une bonne question. Parce que la réponse pourrait être déprimante ? Non, parce qu’elle désoriente le temps. Nous avons perdu la notion qui poussa les hommes à bâtir des églises ; nous avons perdu l’éternité. Elle vient de là, ce me semble, la fascination de Proust pour les cathédrales et les églises (il y avait des engoulants aux extrémités des entraits de la charpente de l’église de Combray à Illiers, t’en souviens-tu ?) : être en présence de purs vestiges de l’éternité. Et comme nous avons perdu l’éternité, nous ne comprenons plus le passé qu’à moitié. Que l’éternité existe ou qu’elle n’existe pas, cela ne fait aucune différence — tout comme Dieu —, une fois la notion perdue, c’est non seulement le rapport au temps qui s’en trouve modifié (c’est une tautologie), mais le rapport à l’art même. Nous produisons des noms éphémères quand nos lointains ancêtres produisaient des œuvres anonymes. Il faut des noms pour sauver un temps qui se consume instantanément. L’éternité, où nous nous confondrons tous, qu’aurait-elle à faire de notre nom ? Il perd tout sens, ne demeure que ce qui ne meure. Je divague sans doute. Mes cheveux ne sont-ils pas de plus en plus gris ? La Blanche Hermine, le restaurant où nous avons déjeuné à Pleyben, semblait n’avoir pas changé depuis cinquante ans peut-être. Cette désuétude avait quelque chose de succulent. Je ne m’y sentis ni plus jeune ni plus vieux, peut-être un peu hors du temps. Ailleurs. Où quelquefois qui ne voudrait être ?

trois mai deux mille vingt-trois

Jadis une île, aujourd’hui un camping, il y a 300000 ans que l’homme occupe ses lieux. Et il est vrai que c’est une description possible du progrès à l’échelle humaine tout comme il est vrai que c’est une description possible du déclin à l’échelle humaine. Vues d’une certaine manière, toutes les descriptions se valent, ou du moins, on ne sait pas très bien faire la différence entre une chose et une autre, une chose et son contraire, deux choses qui semblent identiques mais ne sont guère qu’à peu près semblables. Comme on ne sait pas faire la différence, on (se) dit que c’est la même chose. On s’enferme dans son univers. On enferme son univers. Et c’est vrai qu’il est plus confortable de vivre aujourd’hui, fût-ce dans la promiscuité populaire des sanitaires communs d’un camping que jadis, au paléolithique, une existence précaire, soumise aux aléas des éléments. Était-elle plus authentique, l’expérience de l’homme du paléolithique ? Moi qui n’ai jamais connu de l’existence que le confort tendanciellement bourgeois que la France offrait naguère encore aux enfants pas trop mal nés dans le dernier quart du XXe siècle, je me garderai bien d’émettre le moindre jugement à ce sujet. La vérité, c’est que je ne sais rien de la vie que ce que j’en expérimente. Quelquefois, c’est vrai, il me semble que quelque chose de beaucoup plus vieux que moi me traverse, quelque chose que je ne comprends pas forcément, mais que je ressens, des forces en présence m’envahissent, et je me tais, et j’écoute. Le temps est si long, en vérité. On ne s’en aperçoit pas, pris comme l’on ne peut que l’être dans l’immédiateté du moment. L’ordre dans les perceptions semblant toujours venir en retard, on suppose qu’il n’y en a pas, que tout n’est qu’une rhapsodie absurde des événements qui se succèdent. Et c’est peut-être vrai, je ne dis pas le contraire, je ne sais rien de l’existence, je n’en conçois pas de schéma a priori ; je vis. Le temps est si long. C’est ce que je me suis dit, écoutant la Nuit transfigurée de Schönberg à la radio, tout à l’heure. Version pour orchestre de chambre à laquelle je préfère la version pour sextuor à cordes, squelettique, à l’os, façon de parler, façon d’écouter, surtout. Et tout le temps qu’il aura fallu pour que cela soit acceptable, audible. Encore que, sans doute, le plus grande partie de l’œuvre de Schönberg ne le soit toujours pas, acceptable, audible. Le temps est si long, on n’en perçoit qu’une infime partie qu’on hypostasie comme si c’était tout le temps, toute la vie, l’univers. J’étais là, je marchais sur cette dune. Il y avait une petite chapelle à l’intérieur de laquelle, paraît-il, une trappe ouvre sur un escalier qui descend vers une source d’eau douce. Oui, là, à quelques pas de la mer seulement. Saint-Guévroc. La chapelle était fermée (nous vivons en France, tout de même). Et cette clôture n’aura fait que me rendre la chose plus mystérieuse encore, plus attirante encore, plus fascinante encore. Va à la chapelle. ll y a une trappe. Ouvre-la. Tu découvriras un escalier. Descends. Et alors ? Descends. 

deux mai deux mille vingt-trois

Paysages austères des Monts d’Arrée. Landes et tourbières manifestent l’être dans ce qu’il a de plus minimal. Ici, l’ontologie se réduit à sa plus simple expression : le silence. Où est-ce que Racine fait rimer « austérité » et « vérité » ? Comme à Port-Royal, le désert est présent partout. Mais c’est moins qu’une présence. Pas même une absence. Tout est là, et tout, c’est presque rien, mais c’est suffisant. On voit le fond de l’espace, bien au-delà du visible. Nous tournons sur nous-mêmes, et c’est le pays qui tourne tout autour de nous : là-bas, Roscoff et le Léon, l’île de Batz, là-bas, Brest, Daoulas, la mer d’Iroise, là-bas, la Bretagne intérieure, profonde, vert hiberno, à perte de vue. Le soleil transperce un ciel d’azur que le vent rend limpide, bleu. On pourrait mourir de soif. Tout est asséché. L’aride semble une vertu cardinale, son apparition dans l’air et, sur terre, où la pierre se dérobe sous le pied. Est sublime ce qui échappe au langage. Ou plutôt, non. Est sublime ce par où s’échappe le langage. L’ouverture du néant, l’ouverture au néant, c’est quand il n’y a presque rien qu’on a conscience des choses, et même de celles qui n’en sont pas, des choses. Écouter le vent, se laisser dépasser par le blanc du bruit. En réponse à Daphné qui, dans un état d’excitation très avancé, mais pas anormal, ne cesse de parler, de fabuler, je l’invite à se taire « une minute », lui disant que nous sommes les seuls animaux à pouvoir nous taire intentionnellement, rien que pour nous taire. Et cela, comme je l’ai dit, hier, ce tacet entendu est la condition de possibilité du langage. La minute sèche ne dépasse guère une poignée de seconde. Parla, parla, parla. Inventer des histoires, pouvoir infini du langage de multiplier les êtres, d’augmenter les mondes. Même, non pour ne rien dire, non pour ne parler de rien, mais pour parler du rien, expliquer toute son étendue. Les siennes, verbales, les miennes, mutiques, strient le silence sans laisser trace de notre passage. C’est plus tard que, moi, pour ma part, je consignerai quelque chose de l’immensité de cette avancée dans la mer, surhumain et insensible mouvement, au fond de l’air entre les choses, ici. 

premier mai deux mille vingt-trois

La première nouvelle de la journée aura lieu dans trois semaines. L’anniversaire de Jean-Pierre Cometti, date à laquelle, il y a quelques années de cela, j’avais imaginé une sorte de rituel en sa mémoire. Je n’ai jamais accompli ce rituel : la première année, pour cause de pandémie, les restaurants étaient fermés, la deuxième année, aussi, je crois, pour cause de pandémie, la troisième année, je ne m’en souviens plus, et cette année, je vis à Paris, que Jean-Pierre n’aimait pas tellement, bien loin du lieu où le rituel devait avoir lieu. Le rituel se sera ainsi réduit à l’annonce du rituel non accompli. Est-ce mieux ? Je ne sais pas. Probablement que oui puisque, en vérité, ce rituel, si je l’avais accompli, c’est pour moi qu’il l’eut été. Alors, il y a quelque part dans un coin de mon esprit l’idée de la chose non accomplie, l’idée de la possibilité de la chose, ce qui, en un sens, est très musilien, tout comme se trouve sur un étagère de ma bibliothèque la pierre que j’avais prise devant la tombe du cimetière de Cépie où je m’étais rendu seul par une chaude après-midi d’été. À la suite de cette première nouvelle annoncée par une alerte que j’ai moi-même programmée avant de l’oublier et qui me surprend donc chaque année, tout semble glisser sur moi. Les informations n’ont aucun sens, elles se valent toutes, c’est un fait. L’humanité a donné corps au relativisme le plus absolu : tout se vaut et rien n’a réellement de sens. Est-ce la réalité même ou est-ce la façon dont nous avons façonné la réalité ? Pour faire la différence, il faudrait comparer la réalité même et la façon de la réalité entre elles, disposer pour ce faire d’une sorte de mètre étalon, d’un point de vue extérieur à tous les points de vue, duquel nous pourrions voir les choses comme si ce n’était pas nous qui les voyions, comme si personne ne les voyait, comme s’il n’y avait pas de regard. Or, ce n’est pas possible. De l’impossibilité de ce regard sans regard, de cette écoute sans écoute, de ce sentir sans sentir, le relativisme le plus absolu découle-t-il logiquement ? Je ne le crois pas. Mais tout se passe comme si, et la seule manière peut-être de survivre à cette égalisation universelle (tout = n’importe quoi), c’est de laisser passer les choses, non pour apprendre l’indifférence absolue — l’indifférence absolue est la conséquence subjective du relativisme objectivement absolu, et c’est cela qu’une bonne fois pour toutes, il nous importe de dépasser, l’opposition entre sujet et objet qui fonde le relativisme absolu, tous les objets finissant par être absorbés par le sujet parce que « tout est politique », « tout est social » — mais apprendre les différences, à faire des différences, se concentrer en soi-même, c’est-à-dire s’ouvrir au dehors. Il n’y a pas, d’un côté, le monde et, de l’autre, le moi : l’un est dans l’autre et l’autre est dans l’un. En orientant mon attention sur une chose — et non une accumulation infinie de choses dont il faudrait que je réussisse à dégager quelque sens alors même que c’est impossible, et comment ne pas s’épuiser dans ces conditions, ne plus rien comprendre à rien ? —, ce n’est pas cette chose seule que je parviens à décrire, mais tout ce pan de l’univers qui aura rendu cette chose possible, tout cet aspect de l’univers auquel cette chose contribue à donner sa physionomie singulière, unique, entre toutes reconnaissable. Ce pan de l’univers qui n’est à nul autre pareil. Qu’il n’y ait de somme finale permettant de parvenir à une image complète de l’univers et, partant, de l’existence, n’est pas une défaut de cette façon d’aborder le monde, c’est tout simplement qu’il ne saurait en être autrement : il n’y a pas de totalité finale, il n’y a jamais que des totalités partielles. Oxymore ? Si l’on veut, mais pensons-y quelques instants, arrêtons-nous quelques instants là-dessus, ne capture-t-elle pas, cette « totalité partielle », quelque chose qui s’affirme dans notre expérience la plus ordinaire et la plus exceptionnelle ? Tous ces tous que nous faisons, tout ces tous qui sont notre vie même, et qui pourtant ne se dissolvent pas en un tout plus grand, en un tout qui les subsume, le tout des tous les tous, le tout du tout, ni ne se résolvent en rien du tout, mais s’accomplissent chacun en soi-même, comme une grande cadence inachevée, impossible à achever, qu’il ne faut surtout pas achever pour garder sauve la possibilité d’une durée, de durer. Qu’il n’y ait pas de séparation, cela n’implique pas qu’il n’y ait pas de distinction, pourrais-je peut-être conclure là-dessus, mais je n’ai pas envie de conclure, pas plus que je n’ai envie de mettre un point final à cette page d’aujourd’hui. Aujourd’hui, je crois, je voudrais passer ma journée à écrire, à concentrer toutes choses en cet espace fictif, d’où essayer de rendre sens des choses, de toutes les choses qui me viennent, qui passent sous mes fenêtres. Ne pas sortir, tout concentrer en-dedans, non pour l’enfermer, mais pour pénétrer au cœur. Oui, mais voilà, les choses ont-elles un cœur ? Ne sont-elles pas si belles de n’en avoir pas ? 

trente avril deux mille vingt-trois

En des lieux où règne une paix terrible, l’existence consciente de soi tient du sacrilège. Existe-t-il une existence dépourvue de conscience de soi ? La pierre, je pourrais dire qu’elle est, mais qu’elle existe, qu’elle existe autrement que comme au sens d’une sorte de prédicat logique (∃), qu’elle existe comme moi je me sens exister quand je pense que l’existence consciente de soi ne devrait pas exister, pas tout le temps exister, cesser parfois d’exister, quand on le désire, on devrait pouvoir cesser d’avoir conscience de soi, qu’elle existe ainsi, cela, pourrais-je le dire ? non, je ne crois pas que je pourrais le dire. Pourtant, c’est une existence de cette sorte que j’ai enviée, une existence sans conscience de son existence et, constatant qu’elle n’était sans doute pas possible, cette existence tout court, je me suis demandé si tout ce qui croît, tout ce qui pousse, tout ce qui change, se métamorphose, si tout ce qui existe en ce sens n’était pas maudit par la conscience de soi. On voudrait arrêter de penser, arrêter de penser qu’on pense, mais on ne le peut pas. En un lieu où règne une paix terrible, il faut encore écrire qu’il y a des lieux où règne une paix terrible parce qu’on a conscience de se trouver en un tel lieu. La conscience de soi redouble tout, elle redouble ce redoublement même, on sort le carnet et le stylo de sa poche et l’on écrit. C’est pour ce faire qu’on les a mis là. Le silence lui-même est conscience de soi, ce n’est pas quelque chose qui a lieu, c’est le résultat d’une démarche, un aboutissement, un accomplissement, on apprend à se taire, si on n’apprenait pas à se taire comme on apprend à parler, on passerait son temps à grogner. Si on n’apprenait pas à se taire, on n’apprendrait pas à parler, on ne ferait que grogner. Est-ce que la plupart des gens passent leur temps à grogner ? Ce n’est pas la question que je voulais poser. Cette question ne me plaît pas. Elle laisse parler une version de moi qui n’est pas celle que je voudrais être, même si je la suis aussi, même s’il m’arrive de l’être aussi, je préférerais ne pas. Ne pas quoi ? Je préférerais ne pas exister, quelquefois, être comme je m’imagine que seule une pierre est, mais peut-être que je me trompe. Qu’est-ce que je sais de ce qu’une pierre pense, moi ? Je ne lui ai jamais demandé. Tu es Petrus et super hanc petram aedificabo ecclesiam meam et tibi dabo claves regni coelorum. Même le christianime, Stendhal a eu l’intelligence de le souligner, même le christianisme commence par un jeu de mot, et il faut bien que la pierre pense sinon l’église ne tiendrait pas dessus qui conduit au paradis. Étais-je assis au paradis ? N’était cet homme repoussant qui, casquette vissée sur le crâne, n’avait de cesse de prendre des photographies de tout ce qui lui tombait sous le nez, j’aurais pu croire que oui. Mais il était la preuve que j’avais conscience de moi (j’ai écrit que « j’étais conscience de soi » et ce lapsus calami doit être lui-même noté par écrit), que j’étais conscient de tout ce qu’il y avait autour de moi, que je ne pouvais pas me tenir là, au cœur de cette paix terrible, et me contenter de vivre. Cette paix, d’ailleurs, avais-je pu m’empêcher de la qualifier de terrible ? Avais-je pu m’empêcher d’en dire quelque chose ? La conscience de soi redouble tout ce que la signification viendra redoubler à son tour. Et l’existence de s’élever au carré de son carré. Comment dans ces bavardes conditions, ne me condamnerais-je pas au malheur, moi, qui ne puis m’empêcher de penser et de parler ? Enfin, de parler, d’écrire, plutôt, mais c’est tout comme, mais c’est bien mieux. 

vingt-neuf avril deux mille vingt-trois

Face aux contingences de l’existence, n’être pas de marbre, mais devenir liquide. À Daphné qui pleure de colère et de déception parce que, aujourd’hui non plus, contrairement à ce qu’elle voulait, nous n’irons pas à l’abbaye de Landévennec, je cite de mémoire ce propos sur le bonheur d’Alain : c’est par temps de pluie que l’on veut voir des visages souriants. Citation inexacte quant à la lettre, mais non quant à son esprit. Un peu plus tard, dans l’après-midi, cherchant la phrase exacte pour palier le défaut de ma mémoire, je trouverai ceci, mot à mot fidèle à mon souvenir : « Eh bien, c’est surtout en temps de pluie, que l’on veut des visages gais. Donc, bonne figure à mauvais temps. », propos daté du 8 septembre 1910. Sagesse bourgeoise, certes, mais qui, si elle l’est en grande partie, n’est pas absolument imbécile. Face à ses contingences, laisser glisser l’existence sur soi, comme  glissaient ces gouttes de pluie qu’enfant, fasciné, je regardais couler le long de la vitre de la voiture qui roulait, sans se laisser atteindre par elles. Se concentrer au contraire sur ce qui, de ces contingences, indiquent, révèlent, relèvent d’une certaine nécessité, la nécessité de l’ordinaire. Quelque chose se transforme, quelque chose vit, quelque chose devient et nous pouvons suivre ce cours, nous pouvons nous faire à son image, tel quelque dieu protéiforme. À la lumière de ce qui me semblera le premier soleil de l’année, dans le jardin de mon Olympe miniature, je laisserai la haine que nous inspire le monde s’en aller sans faire de bruit, et la chaleur me caresser. Visage gai par temps ensoleillé.

vingt-huit avril deux mille vingt-trois

Cette jeune vache qui, cependant que je passais devant elle, s’est mise à courir elle aussi, essaya-t-elle de me dire quelque chose ? Si j’avais choisi de m’arrêter plutôt que de continuer, aurais-je eu la réponse à ma question ? Qu’il me soit permis d’en douter. Réclamait-t-elle le droit de mourir ou, simplement, comme cette course soudaine et joyeuse le faisait voir, le droit de vivre, cette jeune vache ? Elle avait l’air vraiment heureuse de se mettre à courir tout à coup, c’est vrai. Et maintenant, je puis dire que je sais ce que c’est qu’une vache heureuse. Est-ce que, comme on n’est pas capable du meilleur, on s’abandonne toujours au pire ? Pas une variante de l’acrasie, un sentiment qui s’est fait mien, aujourd’hui, cependant que je repassais à l’endroit même où, il y a deux jours de cela, cette jeune vache, me voyant courir, s’était mise à courir elle aussi : notre incapacité au meilleur ne nous conduit jamais à nous interroger sur cette incapacité, mais toujours à faire le pire, comme si, redoublant l’incapacité, et redoublant d’incapacité, nous nous révélions toujours incapables de ne pas agir. Et, ainsi, comme nous ne pouvons nous assurer d’aucun droit de vivre, d’aucun droit à la vie, ce droit impossible, nous en inventons le négatif, le droit de mourir. Tout ce qui fait l’économie du tragique entretient l’économie de la tragédie. Ce n’est pas en niant le tragique que nous parviendrons à nous en débarrasser, à rompre une bonne fois pour toute avec lui, c’est en y faisant face. Or, il faut que nous parvenions à en finir avec la tragédie — c’est cela, l’idée du bonheur comme chose commune —, c’est une utopie au sens d’idéal régulateur, qui doit gouverner nos actions. Quand nous laissons le kitsch gouverner nos actions — réclamer un droit de mourir comme si c’était une condition du bonheur, voilà l’illustration parfaite de ce kitsch malfaisant qui fait le mal en le niant, nie le mal tout en le faisant pourtant, sans voir qu’il est précisément en train de le faire —, nous alimentons l’économie de la tragédie, nous vivons dans un monde d’illusions. Toute illusion est une voie sans issue, nous en demeurons prisonnier. Il faut brûler toutes nos illusions. Est-ce que je préfère les vaches aux philosophes ? Est-il besoin de répondre à la question ? 

vingt-sept avril deux mille vingt-trois

Poisson, mon frère, dans ton aquarium, comment se fait-il que je me sente si proche de toi ? Et que faut-il faire, mon frère poisson, que faut-il faire pour comprendre enfin que la vitre qui nous sépare n’est que l’illusion d’une séparation ? Par elle, nous croyons mettre de la distance entre les choses et les êtres, distinguer des choses d’autres, mais sa transparence est trompeuse, mon frère poisson, qui nous fait accroire qu’elle n’existe pas alors qu’elle est partout, qu’elle traverse chaque instant de notre existence, éloigne, repousse, et ne nous permet jamais de rien comprendre.  Poisson, mon frère, dans ton aquarium, j’ai eu envie de franchir la vitre et de venir t’embrasser. S’embrasse-t-on chez les poissons ? Mon frère poisson, on ne nous parle que de mort, pourquoi personne ne t’écoute ? Chut, écoutez-le, mon frère, le poisson, taisez-vous et écoutez, laissez-le parler. Hier au soir, comme je zappais sur les chaînes de télévision, je suis tombé sur deux vieux messieurs qui parlaient du droit à mourir. C’était formidable, disaient-ils, citant Montaigne ou Dieu sait qui, quel bonheur de pouvoir mourir quand on en a envie.  Ah mourir, c’est cela l’ultime liberté. Incréduble, j’ai regardé quelques secondes ces deux vieux messieurs qui bavardaient, souriant sous le regard translucide de quelque animateur, et je me suis demandé si je dormais déjà et si, dans mon sommeil, je délirais, m’imaginant que je regardais à la télé Alain Comte-Sponville et Éric-Emmanuel Schimidt divaguer sur la vie, la mort, le sens de l’existence. Mais non, tout cela était bien réel, et se déroulait sous mes yeux médusés, effrayés, par tant de vieillesse, tant de laideur, tant de médiocrité. Tout à coup, je me suis senti vieux, vieux et fatigué. J’ai eu envie d’aller voir Daphné pour lui dire de me tuer avant que je devienne aussi vieux qu’eux, mais il était tard et Daphné dormait déjà. Je n’allais tout de même pas la réveiller pour ça. Oui, mais alors, aurais-je pu me dire si je ne rêvais éveillé, n’ont-ils pas raison, au fond : n’a-t-on pas le droit de mourir avant de devenir trop con ? Bien que sûr que oui, l’individu a tous les droits, c’est même à cela qu’on le reconnaît (c’est l’individu qui a inventé le droit, pourquoi se priverait-il, en effet, d’en inventer chaque jour un nouveau ? — ce n’est plus un code, c’est une rhapsodie), sauf que, eux, cons, eux, ils l’avaient probablement toujours été et le naufrage, ce n’est pas une question d’âge, non, c’est une question de goût. Qu’on puisse claironner sur tous les tons qu’on a le droit de mourir, ce n’est rien que montrer qu’on ne comprend rien à la vie. La mort n’est pas un appendice malheureux de l’existence, ce qui vient à la fin de la vie. La vie n’ouvre pas des droits à la mort comme le travail à la retraite (l’idéal bureaucrate de l’existence). Plutôt que de chercher sans fin des diversions, des divertissements, il faut regarder la réalité en face, droit dans les yeux, fussent-ils globuleux. Mais c’est le drame de notre époque, en suis-je venu à me lamenter, tout est tourné en ridicule et, in fine, tout n’est plus qu’un sujet de société dont on débat à la télé. Le naufrage, disais-je. Dans l’aquarium, ce matin, repensant à ces quelques secondes cauchemardesques que j’avais vécues la veille, je me suis demandé : si mon frère le poisson pouvait parler, s’il pouvait enfiler son petit costume de velours côtelé jaune moutarde et passer à la télé, que dirait-il ? Toujours le même bocal, quel monde, quand même.

vingt-six avril deux mille vingt-trois

Il y a toujours un qui dans les pas de qui nous marchons, me dirai-je un peu plus tard, quand j’écrirai mon journal, me souvenant alors que, en ce vingt-six avril deux mille vingt-trois, allant et venant sur la plage de l’Aber, j’avais pensé à Stephen Dedalus, allant et venant sur la plage de Sandymount Strand, le seize juin mille neuf cent quatre, où, pris de la même envie que lui, pour ma part, j’étais allé trouvé un endroit un peu à l’abri des regards derrière la dune pour me soulager. À quoi ça tient, la littérature. À quoi ça tient, la vie. Est-ce parce qu’il y a toujours un qui dans les pas de qui nous marchons, fût-ce, comme aujourd’hui, par métaphore, que, n’y tenant plus, j’avais fini par marcher en rond, afin de me persuader, au bout d’un certain temps mesuré en nombre de révolutions accomplies (combien, au juste, je ne le sais pas, un certain nombre, c’est tout ce que je puis dire, un certain temps), que je ne marchais plus que dans mes propres pas ? « Un cercle tracé en marchant », me suis-je dit ensuite, prenant la photographie de ces quelques révolutions que je venais d’accomplir dans le sable et l’image photographiée s’est superposée à ce que je voyais de mes yeux nus, image sur laquelle se superposait à son tour le souvenir de la photographie de la ligne faite en marchant de Richard Long et le souvenir d’Anne Teresa de Keermaeker dansant le long d’un cercle tracé dans le sable au son de Violin Phase de Steve Reich. Images par l’accumulation desquelles, si l’on voulait, on prouverait que, quand même l’on croirait tourner en rond tout seul, en réalité, on suit toujours un qui, fût-ce un qui absent, fût-ce un qui fictif, fût-ce Stephen Dedalus ou Richard Long ou Anne Teresa de Keersmaeker. Quel labyrinthe plus parfait qu’un impeccable cercle dont on ne peut jamais sortir qu’en le brisant, c’est-à-dire en ne respectant pas sa nature de cercle, en s’en échappant, en prenant la fuite ? Dans le dédale des signes dessinés par l’univers, on ne s’oriente qu’en acceptant de s’y perdre, de les suivre à la trace, et telle est l’origine de toute enquête. L’origine de toute enquête, et l’origine de toute existence : tâcher de découvrir quoi faire d’une chose dont on ignore la nature et dont on ne sait même pas si elle possède la moindre signification. Cette personne, là-bas, qui marche sur la plage, que fait-elle ? Erre-t-elle, rêve-t-elle, cherche-t-elle un endroit pour se soulager ou se contente-t-elle de promener son chien ? Qu’entre le ridicule et le sublime, il n’y ait pas de différence essentielle, guère plus qu’une différence de quelques degrés à peine, cela ne devrait pas nous effrayer. Non, au contraire, n’est-ce pas une raison supplémentaire d’aimer la vie ?