Ce monde n’est pas pour moi, ce pourrait être une conclusion, pas la seule, non, en effet, mais une parmi d’autres, oui, une conclusion à tirer de certains jours comme aujourd’hui : il y a tout un monde d’où je me sens exclu parce que ce que j’y cherche ne s’y trouve pas, tout un monde où il n’y a pas de place pour moi parce que ce sont d’autres qui occupent la place où je pourrais exister, même au rayon littérature allemande de chez Gibert, il n’y avait qu’un pauvre volume d’occasion de l’Homme sans qualités de Musil et, quand j’ai consulté le sommaire de cet ouvrage intitulé Wittgenstein en France, j’ai constaté que le nom de Jean-Pierre Cometti n’y figurait tout simplement pas, que la bibliographie l’ignorait complètement, lui qui a traduit, publié, commenté, enseigné Wittgenstein pendant des années, on pouvait sauter à pieds joints par-dessus lui, effacer son nom de l’histoire, faire comme s’il n’avait jamais existé, dans le plus pur révisionnisme intellectuel, sauf qu’on y parlait de Badiou, ce vieux maoïste qui a daigné consacrer en tout et pour tout 128 pages à notre philosophe, évidemment qu’on parlait de lui. Pourquoi ? Que tout soit réduit à l’état de pure marchandise, c’est ce qui paraît trop évident à dire et que, pourtant, il ne faut cesser de répéter : il ne faut cesser de s’insurger contre la marchandisation du monde, de la culture, de la pensée, répéter inlassablement que ce n’est pas cela, le monde, la culture, la pensée, et tant pis si la majorité n’écoute pas, si la majorité n’entend pas, tant pis, si le monde est un immense néant où tu n’as pas ta place, il faut refuser de se laisser transformer en marchandise soi-même, il faut être possesseur de soi, refuser de se laisser déposséder de soi. C’est épuisant, c’est vrai, non, je ne plaisante pas, c’est épuisant, littéralement, c’est ce que je me suis dit, l’autre nuit, m’apercevant que je venais de m’endormir sur le canapé parce que j’avais trop bu, je m’en suis voulu parce que faire ce que je faisais, c’était une façon de renoncer à mon existence, mais comment faire autrement ? Parfois, je n’ai pas la force de faire autrement et alors, parmi toutes les solutions, je choisis la plus simple, et je m’y adonne sans retenue, j’oublie tous mes scrupules, j’oublie toutes mes idées. Mais, quand je me suis réveillé, j’ai eu un honte de moi, j’aurais pu passer le fait sous silence, prendre la pose, faire comme si cela n’avait jamais eu lieu, éviter la honte ainsi, mais non, je me suis dit qu’il fallait arrêter de renoncer. C’est vrai qu’il faut que j’arrête de renoncer, mais où puis-je trouver la force d’y parvenir, où trouver l’énergie pour ne pas et l’énergie pour ? Faut-il que je me sente exclu de ce monde pour trouver la force nécessaire d’accomplir ce qu’il me faut accomplir ? Tout ne serait-il pas tellement plus simple si je me rendais tout simplement à ce monde, si je déposais mes faibles armes (quoi ? quelques phrases tout au plus) à ses pieds et si je me soumettais à lui ? Tellement plus simple, oui, tellement plus simple. Aujourd’hui, je suis sans conclusion édifiante, il faut qu’il en soit ainsi.
dix-neuf février deux mille vingt-trois
Pendant des siècles, la sagesse a consisté à vouloir savoir, connaître tout ce qu’il était possible de connaître, aujourd’hui, elle consiste à ne plus rien savoir du tout. Il y a tant d’informations, jusqu’à la nausée, tant de faits et d’interprétations, que savoir ne signifie plus rien du tout, que le bâti de la connaissance s’effondre sous son propre poids, la masse absurde de son accumulation. Ce n’est pas tant qu’une connaissance universelle, comme on raconte qu’elle était celle de Pic de la Mirandole, soit désormais impossible, parce qu’il y a trop de connaissances, des connaissances trop complexes, pour l’esprit humain, c’est que la connaissance universelle a en soi cessé d’être désirable : tout savoir, cela signifierait savoir aussi un nombre incalculable de faits répugnants, insignifiants, débilitants. Qui saurait tout, aujourd’hui, ne serait pas un esprit universel, mais un débile universel, sa connaissance l’anéantirait non en raison de la puissance qu’elle lui conférerait, comme dans un délire faustien, mais de l’impuissance à laquelle elle le réduirait : tout = rien. Qui se confronte au spectacle de l’univers médiatisé par l’humanité se trouve désemparé, comme dépersonnalisé : qui sont ces gens qui s’adressent à moi, parlent en mon nom, au nom de l’humanité, que veulent-ils, que me veulent-ils ? Jamais, dans l’histoire de l’humanité, on n’a produit autant de biens, de services, de connaissances, de contenus, de vérités, et jamais ces productions n’auront été aussi ineptes. Et, on continue, et on accélère, et on intensifie. Et personne qui ralentisse parce que personne n’est capable de ralentir, surtout pas les décroissantistes qui, victimes de l’illusion rousseaussiste d’après laquelle l’homme est bon, fondent tous leurs espoirs sur une origine introuvable dont l’absence ruine tout l’édifice de leur idéologie mollassonne. C’est le ralentissement même qui est impossible. Face à une excitation de l’intelligence telle qu’elle conduit à la perversion de l’intelligence, il faut accepter la bêtise, mieux : il faut vouloir être bête, il faut vouloir ne plus rien comprendre, il faut accepter de ne pas s’y retrouver, de ne plus savoir ni où l’on est ni où l’on en est, il faut accepter d’avoir les yeux ronds comme ceux d’une vache qui voit passer d’étrangers phénomènes auxquels elle n’entend rien, il faut accepter l’étrangeté radicale du monde, l’étrangeté radicale de soi au monde, il faut arrêter net, tout, d’un coup. Et rester là, et se pénétrer de ce sentiment, de cette incompréhension originelle — originelle, c’est-à-dire : qui seule est porteuse d’avenir. À l’arrêt soudain, lourd comme la pierre dans le cours du fleuve, pas fluide du tout, il n’y a qu’ainsi que je puis avoir quelque chance de savoir qui je suis, quand même non, mes sœurs, non, mes amis, quand même ce ne serait pas beau à voir. La vie est à ce prix.
dix-huit février deux mille vingt-trois
Ne pas s’effondrer. Parfois, le désespoir est si grand qu’il semble que le mot même soit trop fort. Comment cela se fait-il ? Ne devrait-ce pas être justement l’inverse ? À force d’être chargés de missions qui ne sont pas les leurs, les mots perdent toute signification, ils n’expriment plus la vie dont ils sont censés être la quintessence. Vision étroite qui voit les phénomènes détachés les uns des autres. Or, les mots vides de sens déchaînent la violence : la guerre, c’est ce qu’on fait quand on ne se comprend pas. Que penser d’un monde où les machines traduisent ? Je ne sais pas. Je ne veux pas savoir. Je ne veux rien savoir. Je ne veux rien penser. Il me semble que, pour survivre, mon cerveau trouve toujours de nouvelles idées qu’il abandonne avant de les avoir menées à bien. Toutes tombent. Caduques, un hiver succède à un autre. Aussi, de cette énième idée que j’ai eue ce matin après avoir lu la page du journal d’une autre année, je ne sais que faire. Dans la bibliothèque, l’absence de dérangement des livres en relation directe avec cette idée semble indiquer que je l’ai déjà eue il n’y pas si longtemps, mais alors que lui est-il arrivé ? Que faire de tout ce que je ne mène pas à bien ? Non que tout puisse être mené à bien, ce n’est sans doute pas vrai — ce n’est pas parce que j’ai une idée que c’est une bonne idée —, mais il y a sans doute des idées qui mériteraient de l’être, menées à bien. Manque de volonté, de détermination, de discipline, de suite (logique) dans les idées, une certaine indolence, et quoi d’autre ? Étrange, ce confiteor. À l’exception de ce journal, rien. Des pages que j’ai écrites ces deux derniers jours, j’ignore qu’en penser : une interprétation charitable en ferait l’expression d’un amour immense de la vie, mais une autre ? Une autre, serait-ce encore une interprétation ? Il m’arrive moi-même d’hésiter à écrire ce que je pense écrire (je crois l’avoir écrit ici même, déjà, il y a deux ou trois jours), et cette crainte ne me fait-elle pas du tort ? Qu’est-ce à dire ? Qu’en un sens, je suis trop bien élevé. Certes, mais n’est-ce pas heureux ? La langue ne saurait servir à dire n’importe quoi. Mais alors, à quoi ? Son ultime raison d’être est esthétique, d’où le désespoir que j’ai dit éprouver en commençant : comment peut-on si mal parler ? Le laid, le voilà le mal.
dix-sept février deux mille vingt-trois
Après avoir cherché pendant plus d’une demi-heure quelque chose qui se trouvait sous mon nez, j’essaie de mettre de l’ordre dans mes idées. Mais ne sont-elles pas à l’image de cette quête minuscule et absurde, mes idées, là, sous mon nez, sans que je sois pourtant capable de les rassembler ? Que m’apprêtais-je à dire ? L’ai-je oublié ? Non, j’avais formulé l’espèce d’idée que voici : le nihilisme est une attitude face à l’avenir, qui peut prendre plusieurs formes, dont la plus désespérée, que ne porte plus la moindre utopie, et la plus désespérante, qui n’a jamais connu la moindre utopie, et jouit de s’accomplir dans la destruction pure et simple de l’avenir, la destruction de toute possibilité de nouveauté. Ce n’est pas tout à fait la même chose de ne plus croire en rien et de détruire quelque chose qui n’existe pas, n’existe pas encore, interdire à quelque chose d’avoir lieu. C’est une attitude face à la vie qui devrait nous emplir d’effroi et, pourtant, n’avons-nous pas fini par nous y habituer, par l’adopter, par l’épouser pleinement jusqu’à ce qu’elle devienne la forme même que prend notre relation à l’univers ? Non pas détruire ce qui existe déjà, abattre, changer le monde, mais détruire pour toute chose la possibilité qu’elle advienne. Ce nihilisme est d’autant plus accablant qu’il ne participe d’aucune idéologie, il ne tient pas à une quelconque croyance, ou absence de croyance, ou perte de croyance, il est tout entier complaisance, accomplissement de la version la plus effrénée du libéralisme : l’ego comme source et fin de toutes choses. L’ego est un point dans l’étendue infinie du vide ; rien ne l’affecte que ce qui lui semble renvoyer l’image de sa propre perfection (quelle que soit la forme qu’elle prend, y comprise la plus misérabiliste). Les thérapies du moi (clinique, chimique, érotique, politique, etc.) confortent l’ego dans cette forme de suprématisme absolu pour qui, point aveugle, il n’y a plus ni passé ni avenir, rien qu’un présent borné à la momentanéité éternellement passagère. En ce sens, s’il est fort probable que la femme soit l’avenir de l’homme, s’exprimant comme accomplissement du désir féminin d’être identique à l’homme, c’est-à-dire de ne pas porter d’enfant, cet avenir coïncide avec la fin de l’humanité, son épuisement. L’égalité apparaîtrait ainsi comme la forme ultime du nihilisme. Et, au fond, qui peut dire que l’humanité ne s’accomplit pas en s’épuisant, en annulant le futur, en détruisant la vie ? Le triomphe de la raison fut le déclenchement de la pure négativité, laquelle se réalisera dans la destruction totale de la vie ou, du moins, de la vie humaine.
seize février deux mille vingt-trois
L’ordinateur posé sur mes genoux, combien de minutes ai-je passées ainsi, sans écrire le moindre mot, sans le chercher non plus, l’attendant peut-être, encore que je ne le croie pas, me contentant le plus simplement du monde de regarder le plafond jusqu’à ce que, m’attardant enfin sur ces motifs floraux, champêtres, qui forment les moulures qu’on trouve aux quatre coins, je me dise qu’après avoir rasé les champs pour y construire des immeubles, autour de 1870, nos ancêtres bâtisseurs avaient inscrit la trace de ce saccage dans le stuc de leur architecture ? Pas assez peut-être, alors j’ai insisté et je me suis encore posé la question que voici : chez eux, ce geste avait-il quelque chose d’ironique ? Non, je ne le crois pas, il enregistrait la disparition des choses, comme nous le faisons, nous autres, gens de l’Occident d’aujourd’hui, en nous proclamant protecteurs de sa perte, nous qui pourtant n’haïssons rien tant que la nature. Quand passera-t-il enfin, ce temps ? Avec exactitude, je ne saurai le dire, mais je sais que cela ne tardera pas. Question de démographie qu’on a tort de réduire à une simple notion de statistique ; avec la démographie, c’est tout un destin métaphysique qui se joue. 1,83 enfant par femme. Et n’a-t-elle pas raison, cette dernière, d’exiger qu’on lui « lâche l’utérus » ? Après elle, après la dernière femme, d’autres êtres viendront, qui ne seront ni pires ni meilleurs que nous ne le fûmes, mais simplement là où d’autres ne sont plus qui ne sont plus nulle part. Peut-être même garderont-ils quelque chose de nous, comme nous d’homo neanderthalensis, dans des proportions qui varient entre 1,8 et 2,6 % de nos gènes. On a tort de se lamenter. Tout comme on a tort de se réjouir. Le destin, c’est ce que les êtres humains ont toujours eu le plus grand mal à comprendre, le destin se moque de nous. Et si nous nous en rions, c’est toujours à nos dépens. On dépense plus que l’on a et, très vite, il ne nous reste plus rien. C’est trop tard, tu sais, ai-je envie de me dire. Et je sais que c’est vrai. Il faudrait inventer autre chose, concevoir le monde différemment, une forme ancestrale dessinerait l’avenir, comme cette île du lointain de laquelle je viens. Comment dire ? Embrasser ? Oui, peut-être.
quinze février deux mille vingt-trois
Entre deux, oui, mais entre deux quoi ? je ne sais pas. En tout cas, c’est ainsi que je me définirais aujourd’hui même, si jamais on me posait la question de savoir où je suis, ce que je suis, qui je suis, que sais-je ? justement, je ne sais pas. Je repousse au plus loin les choses que j’ai à faire parce que je n’ai pas envie de les faire. Ce qui n’est pas totalement vrai puisque, tous les matins, je m’assois à ma table de travail et traduis le livre que j’ai à traduire. Mais il y a tout le reste, à quoi je devrais consacrer du temps, si seulement cela ne me tombait pas des mains. Peut-être suis-je paresseux, suis-je paresseux ? je ne sais pas. On a besoin d’élan, de souffle, d’épopée, mais de tout cela, il n’y en a pas, rien que des choses banales, si banales qu’on pourrait passer sur elles sans même les voir, sans même se douter qu’elles existent. Sur le boulevard, un homme crie sur un autre ; j’ai l’impression que c’est une scène ordinaire, et je me demande : toute cette rage, toute cette colère, toute cette haine, d’où vient-elle ? N’aiment-ils personne dans les yeux de qui regarder, ces gens qui se veulent tant de mal, à qui il ne manque plus au fond que la permission de l’acte, la chute d’un énième tabou, la déconstruction d’une autre mythologie, pour s’entretuer ? Nos ancêtres ne le firent-ils pas jadis, et puis naguère, et nos contemporains encore ? Vive la mort ! Tout à l’heure, j’ai bien compris dans le ton qu’a pris Daphné pour désigner la tenue que je portais qu’elle n’était pas à son goût, qu’elle ne convenait pas pour assister à la répétition publique de son cours de théâtre. Aussi, me suis-je changé pour constater qu’en effet, cela je ne pouvais pas le nier, c’était mieux ainsi. Que l’enfant ait raison, cela n’a rien d’étonnant, mais encore faut-il savoir l’écouter. J’ai assemblé un certain nombre de réflexions, ces derniers jours, à haute voix pour la plupart, peut-être parce qu’elles me font peur, que je n’ose pas les mettre par écrit, réflexions qui ne sont pas sans rapport avec ce que Spengler, il y a un siècle, crut bon d’appeler« le déclin de l’Occident ». Je ne les note pas ici parce que je ne sais pas si je puis les mettre par écrit, j’entends : y crois-je vraiment ? Je ne sais pas. L’dée de Spengler a quelque chose de fascinant, à laquelle on reproche un peu trop facilement son pessimisme. Or, qui peut nier que l’Occident, en tant qu’entité idéologique, est mort, qu’il n’en demeure qu’un vague reste géographique, lequel, sans son substrat idéologique, est parfaitement vide de sens ? Nous, Occidentaux du début du XXIe siècle, nous vivons dans ce vide de sens. Quand je dis que je parle une langue morte, par exemple, cela signifie que la langue française, celle dont Leibniz par exemple se servait pour converser avec l’Europe tout entière, cette langue a perdu cette vocation universelle. Or, une langue qui a eu une vocation universelle, vocation qu’elle a perdue, que devient-elle, sinon un patois ? Ce n’est plus en elle que s’expriment désormais les idées nouvelles. Ce patois, peut-être le parlerons-nous encore pendant des décennies, mais il sonnera creux comme déjà il sonne creux. Faut-il alors apprendre la langue insulaire d’une partie de mes ancêtres ? Et pourquoi pas ? L’histoire ne revient pas en arrière. Addiu.
quatorze février deux mille vingt-trois
Comme le dit le sage, on ne sait jamais ce qui peut arriver, mais on sait ce qui est arrivé, pour peu que l’on fasse attention, et ainsi cela fait aujourd’hui dix-neuf que nous sommes ensemble, comme le dit peut-être aussi le sage, Nelly et moi. Drôle de date, il faut bien l’avouer, que cette odieuse saint Valentin, acmé du kitsch commercial, mais si l’on entreprenait de faire l’archéologie de notre amour, chose que je n’entreprendrai pas aujourd’hui, en vérité, il faudrait remonter plus avant de quelques mois, pour trouver l’origine de notre amour, la première fois, quoi. Je me souviens que Nelly m’avait envoyé un message, la veille, c’était donc un treize février, quelques mois donc après m’avoir quitté (cette date, en revanche, je l’ai oubliée) pour me proposer de boire un verre avec elle le lendemain, chose que j’avais acceptée. Je me souviens aussi que je dormais sur le canapé d’un ami qui ne l’est plus aujourd’hui, mais Nelly est toujours mon amour, alors je peux me moquer bien de lui. Nous faisions nos études à Aix-en-Provence, si nous avions su, nous serions sans doute allés les faire, mais c’était à la fin d’une époque où l’on avait cru à la République, à son indivisibilité, tout cela, depuis lors, a volé en éclats, et nous sommes bien naïfs si nous l’avons jamais cru. Mais je ne regrette pas d’avoir fait mes études à Aix-en-Provence parce que c’est là que j’ai rencontré Nelly, qui faisait comme moi des études de philosophie. Aujourd’hui que nous sommes revenus vivre à Paris, preuve s’il en fallait une que, comme le dit le sage, on ne sait jamais ce qui peut arriver, ce retour ne rompt rien, au contraire, il prolonge ce que nous sommes, la façon dont nous nous aimons. Quelquefois, quand je suis las que les gens me prennent pour un bon à rien, un incapable, un hurluberlu, un pauvre type, un moins que rien, un raté, un minable, un dieu sait quoi, je regarde Nelly et Daphné, et je me dis qu’ils n’ont peut-être pas exactement raison, après tout, de me tenir en si basse estime, tous ces philistins, ces âpres au gain, ces pense à mal, puisque Nelly m’aime et que nous avons donné naissance à cette enfant, si belle et si intelligente. L’autre soir, c’est Nelly qui me l’a raconté, l’autre soir, Daphné a confié à sa mère qu’elle voulait tout savoir, et cette soif infinie de connaissances m’a paru assez sublime. Comme le prolongement parfait de notre amour. À croire que, parfois, tout de même, on peut savoir ce qui va arriver, mais on ne se fait pas confiance. Douter est une force, mais c’est un tort quelquefois ; cela le sage ne le sait pas.
treize février deux mille vingt-trois
Faut-il, comme je viens sérieusement de l’envisager, porter un casque téléphonique non connecté dans la rue afin de pouvoir converser librement et à haute voix avec moi-même sans passer pour un fou total ? Ou bien dois-je me moquer du qu’en-dira-t-on et faire ce que bon me plaît quand bon me plaît parce que tel est mon bon plaisir ? Pas facile de décider. Faut-il abandonner toutes les conventions sociales au nom de la liberté absolue de l’individu (cette forme de libéralisme égoïste extrême qui conduit de nos jours les gens à penser qu’ils jouissent d’une autorité absolue à la première personne sur leurs contenus de conscience, comme si l’accès à ces contenus de conscience n’était pas médiatisé par le langage qui, lui, est public, ce qui est à peu de choses près le sens de ce qu’on a appelé l’argument du langage privé chez Wittgenstein, qu’il n’y a qu’eux qui sachent vraiment ce qu’ils ressentent et qu’ils sont infaillibles en ce qui les concerne, ce qui est absurde) ? Pourquoi pas, mais pour les remplacer par quoi ? Rien ? N’importe quoi ? De fait, il y a bien longtemps que les conversations, et même les pensées, ne sont plus privées, elles s’expriment sur la place publique sans filtre, ni beaucoup de réflexion, il faut en convenir. Or, qu’il n’y ait pas de langage privé, cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas de vie privée, ou plutôt, que la vie privée ne soit pas quelque chose de nécessaire. Secret, discrétion, quant-à-soi ne sont pas des pudeurs d’un autre temps, des tabous qu’il convient d’abattre, mais des attitudes qui expriment une civilisation supérieure. Supérieure à quoi ? En effet, de nos jours où tout a fini par se valoir, la question se pose, et la réponse avec, la seule que notre époque puisse accepter : à rien, supérieure à rien. Qu’est-ce qui justifie qu’on le rompe le silence ? C’est une question que je me pose parfois, peut-être pas assez souvent tant il est vrai qu’il m’arrive, à moi aussi, de rompre le silence pour rien, ou pas grand-chose. En fin de matinée, quand je suis sorti me promener pour m’aérer les idées (elles en avaient grand besoin), j’ai constamment été agressé par des comportements (comme cette touriste qui venait d’aller glisser son petit papier sur la tombe de Simone), des odeurs (infâmes cigarettes, infectes vapoteuses), des bruits (tous ces gens qui parlent dans leur vocabulaire ordurier), mais je n’ai rien dit, je n’ai rien fait que ce que j’étais déjà en train de faire, j’ai marché, du boulevard où je réside au jardin où sont les plantes en passant par le cimetière où sont les cadavres et puis de retour chez moi sur le boulevard en passant par le jardin où sont plantées les statues des reines de France, j’avais besoin d’un silence plus grand, d’un silence introuvable, d’un silence constamment violé par qui n’en sait pas le prix. Qu’est-ce qu’une vie pour qui ignore le prix du silence ?
douze février deux mille vingt-trois
C’est dimanche, il est bientôt dix heures et demie, et je suis toujours au lit. Depuis une heure et demie, je crois, je travaille ici, allongé, dans une pénombre relative qui me convient à la perfection, me semble-t-il. Je n’ai pas envie de me lever, j’aimerais demeurer où je me trouve, là, dans cette paix où je me love, pendant un laps de temps indéterminé, mais suffisamment long, toutefois, suffisamment long pour oublier que le monde existe, qu’il disparaisse enfin, qu’il devienne réellement extérieur, lointain, étrange, incompréhensible, indifférent. Ce qu’il est déjà ? Oh, je ne sais pas, je ne sais pas si je dirais cela, non, peut-être l’est-il déjà, mais ce n’est pas la bonne question, la bonne question, c’est que nous n’en ayons nulle conscience, que nous soyons enfermés dans la conscience restreinte de notre périmètre étriquée : comment cela se fait-il ? Les rideaux tirés, ma conscience n’a pas de limites, enfermée dans l’espace étroit d’une chambre, elle s’étend partout où peut atteindre la pensée, il n’y a plus de limites, il n’y a plus vraiment de différence entre le rêve et la veille, la fiction et la réalité, les choses, les êtres se dilatent, se métamorphosent, si j’avais assez de temps pour ce faire, je pourrais composer le monde d’une manière tout autre, d’une infinité de façons tout autres, comme jamais il ne fut. Ce n’est pas que je n’aime pas le monde, non, la phrase même n’a guère de sens, non, ce n’est pas cela, mais alors quoi ? Eh bien, cette idée d’un monde unique, quand on l’aborde sans préjugés, n’est-elle pas profondément décevante ? Voilà, nous dit-on, désignant d’un geste l’étendue de l’univers, et on sent, dans ce geste désabusé, toute la lassitude de l’univers : voilà, c’est tout. Oui, c’est immense, oui, c’est infini, en effet, mais au fond, ce n’est pas grand-chose, ce n’est pas grand-chose puisque c’est toujours la même chose. J’ai toujours envie d’être ailleurs, là où je ne suis, et je comprends pourquoi : ce que je désire, ce n’est pas tant l’ailleurs en question (ce quelque chose = x), lequel ailleurs peut être désirable, je ne le nie pas, mais combien d’autres le seraient-ils tout autant ? Non, ce qui m’ennuie, c’est notre limitation (enfin, notre limitation, je veux dire la mienne, celle des autres, après tout, c’est leur problème, pas le mien), la mienne qui semble indépassable : alors que nous pourrions vivre des milliards de vie, à la fin, nous n’en aurons jamais vécu qu’une seule. N’est-ce pas terriblement décevant ? Découvrant au fond d’une cave un mystérieux objet où tout l’univers se voit contenu, nous n’en demeurons pas moins enfermé dans notre peau, coincé dans nos idées, toujours la même tête, à cette regrettable nuance près qu’elle vieillit, — inéluctablement. Beaucoup d’adverbes dans ces phrases matinales, non ? Quelle importance ? Faudrait-il les bannir ? Et laisser des espaces blancs à la place ? Il y a un interstice là-bas, entre les deux rideaux, par lequel la lumière du jour pénètre dans la chambre. Elle contraste avec la lumière de la lampe de chevet : la lumière du jour me semble grise (je ne sais pas quel temps il fait dehors) tandis que la lumière de la lampe de chevet est jaune. J’ai songé à parcourir la distance qui me sépare des rideaux pour faire plonger dans la pénombre renouvelée cet interstice par lequel le jour s’engouffre, mais j’y ai renoncé. Déjà, je songe au moment où je devrais me lever et je sais, oui, d’expérience, je le sais, je sais que je vais regretter mon poste de disparition : j’étais bien là, où s’ouvrait devant moi une infinité de mondes inconnus.
onze février deux mille vingt-trois
Je l’ai trouvé nul, ce livre. Mais comme, peut-être, me suis-je dit, peut-être, je n’étais pas dans les meilleures dispositions au moment de le lire (j’étais dans le train, en chemin vers le crématorium, il était tôt, j’aurais préféré dormir plutôt que de lire), j’ai demandé à Nelly d’y jeter un œil, si tu trouves ça bien, lui ai-je dit, je le reprendrai, c’est dire le niveau de scrupule qui est le mien, peut-être trop élevé, je ne sais pas, c’est ma conscience qui s’exprime dans mes scrupules, les autres en ont-ils autant que moi, des scrupules ? je suppose que non, car s’ils en avaient autant, les livres ne seraient pas aussi mauvais qu’ils le sont, les œuvres aussi mauvaises qu’elles le sont, les villes aussi sales qu’elles le sont, non, nous vivrions dans un monde de beauté. Ou peut-être pas, on ne peut pas savoir. Mais non, Nelly, le livre, Nelly non plus ne l’a pas trouvé bon. On peut savoir, en revanche, que les livres sont mauvais. Comment ? Il faut faire confiance à son sens esthétique qui, pour une part, s’éduque et, pour une autre, est inculte, instinctif, sauvage, de l’ordre de la pure et simple réaction. Le goût est primal tout autant que raffiné. Il faut sentir les choses, sentir les gens, sentir les êtres, la vie. Est-ce une théorie ? Non, c’est la vérité. Grand Dieu, quelle modestie ! Mais pourquoi diable serais-je modeste ? Je suis déjà un écrivain raté, faut-il que je sois de surcroît un écrivain modeste ? Ça gagne bien sa vie, un écrivain modeste ? Serais-je plus heureux en berger corse, comme me le suggère malicieusement R. ? Pâtre dans les collines de ses ancêtres, il fut aussi poète, dirait-on de moi dans dix ou vingt siècles. Mais qu’est-ce que la poésie ? Je ne sais pas, l’art de prendre langue avec l’univers ? Et maintenant, silence.
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