Avoir aimé et avoir été aimé en retour, quelle autre preuve que notre vie aura été réussie ? Morale décevante ? Au contraire ; n’est-elle pas porteuse d’une utopie plus révolutionnaire que toutes les politiques, l’utopie d’en finir avec tous nos délirants désirs — de puissance, de richesse, de pouvoir ? L’utopie de retrouver un rapport vrai avec les êtres, avec ces quelques autres qui sont à notre goût, avec nous-mêmes, avec l’univers. Retrouver, ai-je écrit, et peut-être n’est-ce pas le meilleur verbe, peut-être ce rapport authentique avec l’univers n’a-t-il jamais existé, peut-être nous appartient-il de l’inventer. Ce serait une sorte de dépassement salutaire du romantisme dont parle Michael Löwy (romantisme dont il donne la définition que voici : la « protestation culturelle contre la civilisation capitaliste occidentale moderne au nom de certaines valeurs du passé ») pour, sans se référer à une origine hypothétique, projeter l’utopie dans l’avenir le plus proche. On comprend la fonction argumentative de cette origine, mais ne repose-t-elle pas sur une sorte de paralogisme ? En effet, ce n’est pas parce qu’une chose a existé qu’elle existera de nouveau. Au contraire, l’histoire ne revenant pas en arrière, cette origine, à supposer qu’elle existe, cette origine est à jamais perdue pour nous ; c’est l’éden, le paradis perdu, pas la possibilité d’un monde réel. Non retrouver donc, mais inventer (au double sens étymologique) un rapport vrai, authentique avec l’univers. L’amour est l’une des formes que peut prendre ce rapport. Est-ce la seule ? On a envie de dire que non, mais peut-on réellement en être certain ? Il y a des modes d’accès à l’amour, mais n’est-ce pas là que tout s’épanouit ? J’étais très inquiet à l’idée de faire ce voyage éclair hier, mais j’en suis revenu apaisé, je crois, plus confiant en moi, plus tolérant aussi. Le gris du ciel ne m’en a pas fait regretter le bleu. Déjeunant avec mon oncle et ma tante en attendant le train (quant à eux ils attendaient le bateau), nous avons parlé de la Corse, et il m’a presque semblé que mes sentiments pour cette île étrange, cette origine suspecte, seraient susceptibles de changer. Le sont-ils vraiment ? Comment savoir ? Peut-être ne le faut-il pas. Comme il ne faut pas attendre de révélation, mais que le ciel s’éclaircisse, ce qui ne manque jamais de se produire. Pourquoi donc n’aurions-nous pas foi en l’avenir ?
neuf février deux mille vingt-trois
Aller-retour au crématorium (plus froid encore que la mort). Pour ce faire, je traverse la France et goûte aux joies insignes de la promiscuité. Insignes ou indignes ? Comment peut-on se tenir si près d’inconnus sans désir, sans plaisir, sans sentiment aucun, rien que la conscience de la promiscuité ? Au fond, nous ne valons guère mieux que du bétail : on nous entasse, on s’entasse, on nous déplace, on se déplace. Qui ne partage l’effroi de la vache qu’on envoie à l’abattoir ? D’où nos regards bovins. Mais ce n’est qu’un trajet en train, me dis-je. N’est-ce qu’un simple trajet ? Non, c’est un aller-retour au crématorium. Ces derniers temps, je ne me nourris que par nécessité, sans nul plaisir pris à la consommation des aliments. Je lève la tête, la campagne est blanche de givre matinal. J’ai mal dormi cette nuit, à cause de l’aller-retour du lendemain, sans doute. Daphné, elle aussi, bien que pour d’autres raisons, appréhendait le jour qui allait venir. Parfois, je me dis qu’entre nous, il y a des liens plus qu’ordinaires, mais je n’ai pas la preuve que ce soit vrai. Qu’importe, je le sais. Je n’ai pas de compassion pour la vache que je mange parce que je n’ai pas de compassion pour l’espèce humaine ; et puis, je n’en mange qu’un petit morceau. L’espèce humaine non plus n’a pas de compassion pour elle-même, elle se parque dans des trains qui sillonnent le monde en direction de tel ou tel crématorium. Est-ce vraiment cela, la vie ? Mais oui, sinon quoi d’autre ? Qui en a la moindre idée ? Si quelqu’un en avait la moindre idée, aurions-nous consacré des millions d’années à l’évolution pour en arriver là ? L’évolution, ce n’est pas le progrès, me dis-je. Et cette sentence morale, je ne sais qu’en penser. Vaches jaunes sur l’herbe verte de givre.
huit février deux mille vingt-trois
Je suis si fatigué que je ne comprends pas ce que les gens me disent. Ou alors est-ce qu’ils me racontent n’importe quoi ? Comment savoir ? C’est indécidable. Mais qu’est-ce qui est décidable ? Dans la cuisine, cependant que je remplis ma nouvelle gourde, agrégeant un certain nombre d’arguments entre eux, je me fais remarquer que nous sommes probablement en train de nous orienter vers une situation sociale et politique semblable à celle de l’Ancien Régime, où une classe minoritaire jouissait de prérogatives dont la classe majoritaire était privée. Situation semblable seulement, l’histoire ne revenant pas en arrière, mais qui est au fond celle de l’immense majorité des sociétés, tandis que la nôtre, je veux dire celle qui est issue des Lumières et de la Révolution française, et qui fut une société à vocation égalitaire, n’aura été qu’un accident dans l’histoire de l’humanité, un accident heureux, certes, comme il y en a parfois dans certaines sociétés, mais rien d’autre qu’un accident. Pas un nouvel état de nature. Or, il aura fallu plus de mille ans (1311, pour avancer un chiffre précis, 1792-481), plus de mille ans pour instaurer cette société égalitaire. Ainsi, le processus dans lequel nous nous engageons, il n’est pas tout à fait impossible qu’il dure aussi longtemps. Pas un nouvel état de nature, ai-je dit. Est-ce pour cette raison, parce que nous ne croyons plus à cette nature que, pourtant, nous prétendons protéger — alors qu’en réalité, tout dans nos mœurs nous le crie, nous la haïssons —, est-ce parce que nous ne croyons plus à la nature que, croyant l’accomplir dans la multiplication à l’infini des niches identitaires, nous abolissons l’égalité ? Est-ce en exigeant l’identité des identités que nous condamnons l’égalité ? Je ne sais pas. Je suis si fatigué. Je me suis perdu quelques instants, dans une sorte de faille du temps, attention captée, plus rien à penser, tu te dissous dans un flux plus grand que toi, plus puissant que toi, tellement d’informations, et rien à comprendre, et puis je suis revenu dans cette espèce de réel, sorti du réseau où j’étais tombé, et je me suis dit : mais pour que le fleuve coule, encore faut-il qu’il y ait un lit. Faut-il le dire à qui se croit fluide ? Tout coule. Rien ne coule. Qu’est-ce que j’y comprends ?
sept février deux mille vingt-trois
Éclipse. Le soleil était passé derrière la tour. À présent, je plisse les yeux pour écrire, cherche à trouver un angle où je puis voir ce que j’écris à l’écran. Tout à l’heure, à la pointe de l’île Saint Louis, le calme apparent du fleuve semblait absorber le bruit du chaos de la ville. Il y eut comme un instant de paix, illusoire, on entendait parfaitement les sirènes des véhicules de la police qui hurlaient, mais on aurait pu y croire si c’est ce qu’on avait recherché. Qu’est-ce que je cherchais, moi ? Je ne sais pas. Ou alors je l’ai oublié. J’avais envie d’explorer Paris. C’est imbécile à dire ainsi, n’est-ce pas ? Et pourtant, ce n’est pas tout à fait inutile. J’étais bien. J’avais fermé les yeux, et puis je les avais rouvert, considérant sans pensée cachée le flux lent et puissant du fleuve, je m’étais laissé absorber par la chaleur du soleil qui contrastait avec le froid de l’air. Vif, sec. Toxique. Notre expérience a ceci de particulier que rien de positif ne peut se percevoir qui ne contienne sa part exactement équivalente de négatif. Tout porte en soi sa négation, sa destruction. Chaque beauté a sa part hideuse, chaque plaisir sa part honteuse, chaque bonheur sa part désastreuse. Est-ce la raison pour laquelle notre époque se gave de jouissances kitsch, de valeurs dégradées, d’esthétiques frelatées ? Cela, sans doute, oui, et puis quoi d’autre ? Je ne sais pas. C’est beaucoup déjà, non ? Tous ces gens qui parlent ; voudrais-je avoir moi aussi dans ces moments « quelqu’un à qui parler » ? Mais je ne pourrais pas alors penser mes pensées. C’est vrai, cependant, que quelqu’un me manque parfois, je le perçois, le ressens distinctement, il manque quelqu’un à qui parler de certaines choses, avec qui penser à autre voix, un autre moi-même, comme on dit, un peu bêtement, un tout autre qui comprenne, vaudrait-il mieux dire, peut-être, mais peut-on vraiment dire que quelqu’un nous manque quand on ne sait pas qui ? Personne a besoin de quelqu’un ; au fond, n’est-ce pas comique, tragique, ironique ?
six février deux mille vingt-trois
Aucune envie d’écrire. Aucune envie de rien. Or, cela, cette absence, ce manque, ce rien, il n’y a que grâce à l’écriture que je puis parvenir à le reformuler. La mort de A. me semble avoir déchiré le voile d’illusion que je faisais tenir devant la réalité. Sans lui, ce n’est pas que tout me semble absurde (tout l’est, rien ne l’est ou tout ne l’est pas, à supposer que jamais j’en aie eu, je n’en ai plus la moindre idée), c’est que je ne parviens plus à me leurrer sur la réalité de mon existence, de mon talent, de mon succès : tout ce que je fais est nul et, à moins de me voiler cette réalité, à moins de projeter ma fausse conscience tout autour de moi et sur moi-même, je ne vois pas pourquoi je continue de faire ce que je fais. Pour dire la vérité, il n’y a pas de raison de continuer. Je n’ai pas envie d’aller à l’enterrement de A. Je n’ai pas envie de voir mon frère. Je n’ai pas envie de me dire que le prochain mort, ce sera mon père. Et pourtant, tout cela, c’est la réalité. Qui pourrait ne pas s’effondrer sous le poids de la réalité, sa lourdeur, l’absence totale d’espoir qu’elle recèle ? Tout est tellement imbécile. Il n’y a que le bruit des sirènes de la police, des ambulances, le bruit des moteurs, le bruit que fait la vie multipliée par le nombre de gens qui vivent, il n’y a que cette immense vacuité au milieu de laquelle, perdus, nous nous agitons. Mon Dieu, souffles-tu dans une parole réflexe, mais le ciel est vide, d’où personne ne viendra te consoler. Il n’y a que cette absence de consolation, il n’y a que l’enfant que tu fus, l’enfant que tu es toujours, et à qui personne ne dit plus depuis longtemps, te caressant tendrement les cheveux, ne pleure pas, mon amour, tout va bien, parole à la vérité si courte que, cyniques, nous nous convainquons à tort qu’elle n’est que mensonge. Ce n’est pas vrai qu’elle soit un mensonge, c’est qu’un jour, contrairement à l’idée que l’on se fait de la vérité, elle cesse d’être vraie et qu’alors, nous nous trouvons seuls, terriblement seuls. Dans le métro, tout à l’heure, rentrant de la sortie scolaire à laquelle je l’avais accompagnée, j’ai regardé Daphné qui, la tête appuyée contre la vitre de l’habitacle, avait le regard perdu dans le mouvement sous-terrain. Elle m’a semblé triste, infiniment triste. Des lèvres, je lui ai demandé si ça allait, elle m’a répondu que oui. Infiniment triste et, comme son regard plongé dans ce fragment de l’infini qui défilait sous ses yeux, infiniment belle.
cinq février deux mille vingt-trois
Me situais-je dans le temps quand je commençai l’écriture de cette chose immense qui prend forme chaque jour ? J’essaie de m’en souvenir, mais les motifs me semblent désormais si lointains qui m’ont conduit à écrire cette chose, à me dire, voilà, c’est à cela que je vais consacrer une partie de ma vie, et à le faire, tous les jours, à présent. Me le suis-je seulement dit ? Ou cette notion a-t-elle pris forme dans le temps, avec le temps, au fil du temps ? Six ans et un jour de quotidien, donc. Ou pas tout à fait : l’écriture ne fut pas tout de suite quotidienne, elle l’est devenue. M’arrive-t-il de regretter le temps où, certains jours, parfois plusieurs de suite, je m’accordais la liberté de ne pas écrire ? Peut-être ne pensais-je pas à la mort alors ? Mais si, pourtant, alors j’y pensais différemment. N’est-il pas vrai, en effet, que l’exercice de l’écriture quotidienne est intimement lié à la conscience de la mort ? J’allais dire : à la conscience charnelle de la mort, et je crois que c’est la façon juste de le dire, car l’enjeu n’est pas seulement en pensée, il est aussi en chair (incarné), il est dans la chair, dans les marques que le temps laisse sur elle en passant sur moi. A. est morte cette nuit. C’est mon père qui m’a appelé pour me le dire. Mais je n’ai rien ressenti de particulier. En fait, ce n’était plus qu’une question de temps. Et de temps qui s’arrête. La fin du temps, ce n’est pas la même chose que la fin des temps, à moins que la fin des temps ne soit la somme de toutes les fins du temps ? La fin des temps viendra quand le temps aura été épuisé par toutes les vies qui l’ont vécu. Du temps, ce n’est pas d’en avoir plus qui importe, c’est d’en faire quelque chose. Mais pourquoi pas rien ? Quand il y avait des jours où je n’écrivais pas, étais-je libre ? Étais-je plus libre qu’aujourd’hui quand plus un jour ne passe sans que j’écrive ? Je ne sais pas : qu’est-ce qu’être libre ? Ne rien faire ou faire ce qu’on aime et qu’on avait l’intention de faire ? Faire l’amour ? Six ans et un jour, et je crois que cet anniversaire, avant, je le fêtais (pour ainsi dire) comme une performance, comme un : « Regarde ce que tu as accompli », mais il n’en va plus ainsi, l’écriture et ma vie ont fusionné, elles ne sont plus qu’une.
quatre février deux mille vingt-trois
Rencontre surréaliste avec la voisine du dessus, cette nuit. Quand elle a enfin ouvert la porte après que j’ai passé cinq bonnes minutes à sonner et taper dessus vers trois heures du matin, elle portait des bottes à talons noires (je n’ai pas eu la présence d’esprit de mesurer leur hauteur ni leur forme exacte, il faut dire que j’avais sommeil), un simple bustier à manche longue noir pour tout vêtement et, avec son rouge à lèvres qui bavait loin au-delà de la commissure, elle avait l’air de l’improbable fruit issu de l’accouplement de Marilyn Manson avec la Cicciolina. Qui porte des bottes seule chez soi à trois heures du matin ? me demanderais-je ensuite tout en descendant les escaliers pour regagner mon domicile. Serait-ce elle, le devenir de l’homme prophétisé par Gilles Deleuze ? Tout est possible. Quand je lui ai demandé de baisser la musique, elle m’a répondu quelque chose comme « On va voir. Ça dépend. Peut-être demain. » J’ai insisté malgré sa nonchalante fin de recevoir, faisant valoir que non, ça ne dépendait pas, qu’il fallait baisser ou éteindre, je ne sais plus, les deux peut-être, baisser ou éteindre parce qu’elle m’empêchait de dormir, mais c’était peine perdue : son cerveau avait dû griller depuis longtemps déjà et il n’y avait plus rien à en espérer. Quand elle a claqué la porte sur l’impossible silence, je me suis senti un peu honteux, à cause de ce pitoyable échec à faire entendre la voix de la raison au milieu des infrabasses et de la bêtise ordinaire, et aussi parce que je devais avoir l’air bien ridicule, à trois heures du matin, pieds nus avec mon teeshirt et mon pantalon de coton, dans les ruines postmodernes de l’haussmannisation de l’univers, enfin de Paris, quoi. Qui va taper chez les voisins dans un tel accoutrement ? De fait, je manque de sommeil, ce matin, mais le moral est bon. Je vais prendre la direction du studio. Et noyer ces souvenirs absurdes dans le plus pur chaos.
trois février deux mille vingt-trois
Qu’est-ce qu’accomplir quelque chose ? J’ai passé une bonne partie de la journée à remettre en état ma vieille Gibson. Et si, en effet, non, tout ne peut pas constituer une expérience d’une ampleur métaphysique, d’une profondeur existentielle, pour moi, le faire, ce n’était pas rien non plus. À quel moment de l’opération me suis-je ainsi souvenu que mon père me criait dessus quand j’étais jeune parce que, d’après lui, je passais trop de temps sur ma guitare ? « Il a une guitare à la place du tromblon », hurlait-il dans son langage fleuri, avant d’entrer dans ma chambre pour m’interrompre et m’interdire de continuer à jouer. Tant d’années après, j’en garde encore un souvenir où se mêlent la terreur et la rancœur. Combien de possibles sont-ils détruits de la sorte, à jamais jetés dans le néant ? Ce n’est pas que je lui en veuille particulièrement — qui n’a pas haï, à un moment ou un autre de son existence, les parents qui l’ont mis au monde ? —, bien sûr, que je lui en veux encore, que je lui en voudrai toujours, tout à l’heure quand je l’appellerai, toutefois, je lui parlerai d’autre chose, parce que, que je l’aie voulu ou non, je suis passé à autre chose, ce n’est pas cela qui importe, non, ce qui importe, c’est qu’en m’attachant à remettre en état cette vieille Gibson, j’avais l’impression de retrouver un moi depuis longtemps disparu. Et peut-être, est-ce elle, la raison pour laquelle j’ai longtemps abandonné cette guitare, pour oublier ce moi sur lequel son père criait pour qu’il arrête de jouer. Je ne suis pas un meilleur père que lui, ce n’est pas ce que je cherche à dire, j’ai cherché à retrouver ce moi perdu et dont quelque trace se trouvait dans ce sublime objet. Cette guitare, je l’ai détestée, parce qu’elle me rappelait ce moi que je n’aimais pas, qui n’était pas comme il fallait, qui ne correspondait au moi que je pensais qu’il fallait que je devienne, qu’il fallait que je m’efforce d’être. Pourquoi est-ce que, aujourd’hui, il me semble que je puis accueillir cet ancien moi dans un nouveau moi qui n’est plus le moi que j’étais hier encore ? Pourquoi me semble-t-il que je puis non me réconcilier, non faire la paix avec lui, ce moi est mort, détruit depuis longtemps par les cris et les années qui, couche après couche, se sont déposées sur lui, mais m’en souvenir sans le haïr, le redécouvrir, sentir les choses qu’il sentait quand, au désespoir paternel,il jouait de la guitare ? Je pense beaucoup à tout cela ce ce moment. Les phrases que j’ai consacrées au blues il y a quelques jours, musique que j’ai tant aimée, tant jouée, ces phrases ne sont pas étrangères à cet ensemble de réflexions, narcissiques, j’en conviens, mais comment faire l’économie du narcissisme ? Le blues n’est pas un genre musical, c’est un sentiment face à la vie. Sous d’autres latitudes, en d’autres temps, un poète français pouvait appeler cela le spleen. C’est la même attitude face à la vie qui se dit de manières différentes selon qu’on est analphabète ou trop lettré, anywhere out of this world. Le blues chante que tout pourrait être parfait, que nous pourrions vivre dans le meilleur des mondes possibles, mais qu’il se trouve que ce n’est pas le cas. Simplement, il ne le dit pas en se plaignant d’être pauvre, d’être un esclave exploité dans les champs de coton, en hurlant sa haine du blanc dont la domination l’humilie, lui à cause de qui il vaut moins qu’un chien, mais en parlant d’amour, d’amour impossible, d’amour illicite, d’amour viril, d’amour perdu, d’amour déçu, d’amour cocu. Got my mojo working, but it just don’t work on you, chante Muddy Waters, bluesman analphabète du Mississippi : j’ai tout ce dont un homme peut rêver, tout, mais la seule chose qui me rendrait vraiment heureux, cette simple chose-là, je ne l’ai pas. Le blues est la complainte utopique de qui ne se résigne pas à la seule expérience défigurée et fausse que le monde l’autorise à faire et dont chaque mot, chaque note de guitare, sans une nuance de politique — car c’est la politique qui nous a mis là —, porte l’espoir révolutionnaire d’un monde meilleur.
deux février deux mille vingt-trois
Aïe aïe aïe, j’ai mal, me lamentais-je, à quatre pattes sur mon tapis d’exercice, Aladin égaré au royaume de l’hygiène. Aïe aïe aïe, j’ai mal, me lamentais-je alors que, après être allé courir, j’achevais ma quatrième séquence de gainage. Aïe aïe aïe, j’ai mal, me lamentais-je, probablement parce qu’il m’en restait une cinquième à faire. Qui avait bien pu décider qu’il en serait ainsi ? Eh bien, nul autre que moi-même. Aïe aïe aïe, j’ai mal, dirai-je pour la dernière fois que je me lamentais quand je me suis souvenu de cette objection que je m’étais faite hier, tout de suite après avoir mis ce que j’imaginais être le point final à mon journal : si la mission qui est la sienne, l’écrivain est désormais incapable de l’accomplir, alors pourquoi est-ce que j’écris encore — pour passer le temps ? Si tout est fini, à quoi bon continuer ? C’est vrai, me suis-je fait remarquer, et je ne puis pas exclure que c’était cela et pas seulement le gainage qui me faisait me lamenter, aïe aïe aïe, que j’avais mal, c’est vrai, pour qui commence quelque chose, se trouve heureux de le faire, envisage de manière confuse tout d’abord et puis de plus en plus distincte ensuite d’y consacrer sa vie, avant d’y consacrer effectivement sa vie, s’apercevoir que c’est en vain parce que la seule tâche que nous pourrions accomplir ce faisant n’est pas en notre pouvoir, la tentation est grande de jeter un voile d’obscurité sur la réalité afin de la masquer et de continuer, tranquillement, comme si cela n’avait pas quelque chose de fondamentalement coupable, ce qu’on avait entrepris de faire. Mais toi, me suis-je dit ensuite, toi qui ne peux pas vivre sans déchirer le voile, comment continueras-tu malgré la conclusion que tu viens de tirer ? Les phrases que j’ai écrites hier, j’avais l’intention de les intégrer au projet Paris, où elles seraient modifiées mais prendraient place comme une partie de l’ensemble, car c’est à vrai dire leur place, mais le faire, continuer comme si le problème n’existait pas, comme si toutes les questions qu’il implique ne se posaient pas, n’est-ce pas précisément cela, le piège de l’histoire que pointe Walter Benjamin dans le passage de l’exposé de 1939 de « Paris, capitale du XIXe siècle » que j’ai pris en note hier : si l’on s’est rendu au marché, croire que l’on continue de s’y promener, croire qu’on est libre alors qu’on est aliéné, c’est précisément cela, la fausse conscience ? Dans un passage de l’exposé de 1935 que j’avais noté le jour précédent, Benjamin souligne ce qui est la grande force du capitalisme (ce que j’avais déjà remarqué, pour ma part, sous une forme quelque peu différente, la différence tenant peut-être au vocabulaire marxiste qu’emploie Benjamin, en disant que le capitalisme rend heureux) : « Les expositions universelles transfigurent la valeur d’échange des marchandises. Elles créent un cadre où la valeur d’usage passe au second plan. Elles inaugurent une fantasmagorie où l’homme pénètre pour se laisser distraire. L’industrie du divertissement l’y aide en l’élevant à la hauteur de la marchandise. Il s’abandonne aux manipulations de cette industrie grâce à la jouissance que lui procure son aliénation, par rapport à lui-même et par rapport aux autres. » Cette idée est d’une importance qu’on sous-estime, quand on ne l’ignore pas tout simplement : l’humanité jouit de son aliénation — c’est la grande force, presque sa toute-puissance, du capitalisme. Car, en effet, pour montrer que la jouissance est une fantasmagorie, la transfiguration par l’industrie du divertissement de l’aliénation en jouissance, ou que le bonheur que nous procure le capitalisme est illusoire, il faudrait sortir de notre expérience et la comparer à quelque chose qui en serait comme le mètre-étalon, il faudrait pouvoir sortir de notre schème conceptuel pour le mesurer à un autre qui nous révélerait la vraie nature des choses. Or, précisément, c’est cela qui est impossible : nous ne pouvons pas sortir de notre expérience, nous ne pouvons pas adopter une sorte de point divin du haut duquel, une fois déchiré le voile de l’illusion, les choses apparaissent telles qu’elles sont en elles-mêmes, pour revenir ensuite vivre en accord avec cette connaissance supérieure. Ou, pour le dire autrement, mieux : ce point de vue supérieur n’existe pas, nous n’avons rien d’autre que notre expérience, rien d’autre que les récits que nous faisons de nos expériences. Une fois que nous sommes parvenus à la conclusion que l’intelligence est vendue au marché, que l’aliénation nous fait jouir, que faire ? Comme il n’y a rien d’autre que cela, pas d’aune transcendante à laquelle rapporter notre expérience, que faire ? On peut raconter toutes les histoires qu’on veut, on voit bien qu’elles finissent par venir se fracasser contre l’écueil qu’exprime sur le ton de la déploration la question : que faire ? De l’autre côté du boulevard, un jeune homme à mèche brune sur son vélo pliable s’arrête le long du trottoir. En quelques gorgées, il finit de vider le contenu de sa canette jaune fluo, la pose sur le trottoir, repart. Comme si de rien n’était. Comme tout le monde.
premier février deux mille vingt-trois
Le moment charnière que Walter Benjamin décrit dans son exposé « Paris, capitale du XIXe siècle » (1939) où l’intelligence, en la personne du flâneur, se vend au marché, nous en vivons l’accomplissement total, sans reste aucun. La seule façon de ne pas céder au marché, c’est l’anonymat. Mais cet anonymat est invivable, qui condamne la pensée, l’art au néant immédiat. Benjamin a une expression lumineuse pour décrire ce phénomène, ce passage d’une époque à une autre qui s’opère selon lui à Paris au cours du XIXe siècle. Voici ce qu’il écrit : « Dans la personne du flâneur l’intelligence se familiarise avec le marché. Elle s’y rend, croyant y faire un tour ; en fait c’est déjà pour trouver preneur. » Elle s’y rend, écrit-il dans un jeu de mots qui fait tout le prix de sa prose : l’intelligence va au marché auquel elle se soumet. La soumission de l’intelligence au marché est, comme tout phénomène historique, irréversible. L’histoire ne revient pas en arrière, son progrès est une décadence, et réciproquement. Une fois rendue, une fois vendue, l’intelligence peut bien continuer à fonctionner, elle n’existe plus que comme auxiliaire du marché à qui elle fournit ses services comme autant de marchandises à monnayer. Là où le poète baudelairien révélait encore, dans la structure mouvante, la forme changeante de la ville, l’avancée du capital, l’avancée de la capitale, et le recul conséquent de l’individualité, l’écrivain d’aujourd’hui n’est guère plus qu’un guide touristique qui se paie des mots qu’il continue de vider du peu de sens qu’il leur reste encore. À la fin du dossier A de son livre des Passages, consacré aux passages, magasins de nouveautés, et autres calicots, Benjamin note : « La physionomie des passages apparaît chez Baudelaire dans une phrase du début du “Joueur généreux” : “Il me parut singulier que j’eusse pu passer si souvent à côté de ce prestigieux repaire sans en deviner l’entrée.” » En faisant du passage parisien, l’antre du diable, Walter Baudelaire (ou est-ce Charles Benjamin ?) n’associe pas seulement une valeur morale aux transformations que la ville subit, ce que « Le cygne » fait sur un ton élégiaque, il montre que le poète est l’arpenteur de la géographie infernale de la ville dont il explore les dédales maléfiques. « Observateur, flâneur, philosophe », écrit Baudelaire dans « Le peintre de la vie moderne », et l’association des trois termes, dans leur ordre logique, me semble-t-il, est l’éloquent exposé d’une méthode pour laquelle le spleen n’est pas pure lamentation autotélique, mais arme qui porte au cœur du mal. La passion, la fascination du mal ne condamne pas à la soumission, elle en révèle la nature et l’ampleur. L’ironie du sort de l’écrivain d’aujourd’hui, c’est que, conscient de cette mission de la littérature, il est toutefois incapable de l’accomplir ; quand même il le voudrait, il ne le pourrait pas. Dans le vide des mots qu’il vend au marché, il ne reste plus à l’écrivain que ses yeux pour pleurer.
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