Que chaque époque se voie comme un terminus, n’est-ce pas une illusion constitutive de la ligne ? On veut toujours aller quelque part et alors, pourquoi le plus près ne serait-il pas le mieux ? Mais n’aller nulle part ou, du moins, ne pas exactement le savoir, entretenir une forme de flou, non mieux : d’indétermination, quant à la destination, non par ignorance, ce n’est pas cela, mais passion du possible, de tout ce qu’il reste à accomplir et dont nous n’avons pas encore eu l’idée —personne —, n’est-ce pas l’expression même du désir ? Quand on lit les Journaux de Musil — j’y ai repensé la semaine dernière lors de l’entretien que Reiner Stach m’a accordé —, on est fasciné par le fait que tout l’Homme sans qualités semble déjà là dès les premières pages qu’il consacre à « Monsieur le vivisecteur », comme s’il n’avait jamais fait qu’approfondir la même idée, intuitive presque, avancer dans la même direction. C’est fascinant, certes, mais n’est-ce pas aussi désespérant ? Écrire comme si tout était écrit d’avance alors que, de fait, rien n’est écrit d’avance. Si c’était le cas, en effet, il n’y aurait jamais d’échec, jamais d’inachevé. Or, justement, l’échec, n’est-ce pas l’effet de cette cause qu’est la totalité, la surpuissance de la totalité, la peur de l’échec qui en découle ? Et le paradoxe que voici : alors que l’indétermination est au cœur de sa pensée, dans sa mise en œuvre, Musil n’a-t-il pas laissé trop de place à la détermination ? On m’objectera qu’il y a un monde entre ma rhapsodie quotidienne et l’espoir d’une totalité organique, d’accord, c’est peut-être vrai, mais qui a dit qu’il fallait parler de moi ? Mais il n’y a que toi qui parles, Jérôme. Ah oui, c’est vrai. Quel drôle de monde, n’est-ce pas ? [Il rit.] Nous sommes plusieurs qui cohabitons dans cet espace à la fois si restreint et si vaste ; c’est beau et terrible, ça, moi. On se plaint de la pluie et puis, quand il ne pleut plus, on déplore la sécheresse. Qu’est-ce que je raconte ? Je ne sais plus très bien. Quelquefois, je crois savoir, et puis, tout s’efface, il ne reste plus rien qu’un grand espace blanc et la tentation s’en tirer en disant : « This page intentionaly left blank. » Avec l’intention de quoi, d’en finir une bonne fois pour toutes ? Mais qui veut d’un point final ? Au fond, c’est toujours le même conflit. Entre l’envie d’en finir et ceci qu’il est impossible d’en finir, les choses ne se déroulant justement pas en suivant une ligne qui va d’ici à là (ici —> là), mais se développant, croissant, poussant, s’approfondissant dans tous les sens à la fois.
quinze mars deux mille vingt-trois
C’est fou comme le travail te coupe complètement de toi. Si passionnant soit-il, tu disparais totalement, tu es perdu de vue pour toi-même. Je passe la journée à retranscrire l’entretien avec Reiner Stach et à mettre en forme l’article que j’écris pour le Temps et, quand je crois être parvenu à une formulation qui me convienne un tant soit peu, je m’arrête et me demande : Et moi ? Et mon journal ? Quand vais-je trouver le temps d’écrire mon journal ? Je m’étais absenté de moi-même. J’essayais de faire un travail le plus honnête et le plus sérieux possible, tâchant de transcrire ce que j’ai ressenti à la lecture de la biographie, à la lecture de Kafka, tâchant de ne pas commettre d’erreurs, de respecter la parole de mon interlocuteur, et de ne pas dégoûter l’éventuel lecteur de lire l’ouvrage en question, et j’ai disparu pendant tout ce temps. Quand je sors du travail, je me redécouvre, je me sens et je me dis : Tiens, tu es là, toi ? Mais où étais-tu passé ? Mais alors, qui était ce moi qui travaillait, qui écoutait la voix, qui tapait les mots que disaient la voix, qui tâchait de les comprendre, qui tâchait d’en dire quelque chose de pas trop imbécile, de relativement sensé ? Qui était-ce ? C’était moi et pourtant, je n’étais pas là. Où étais-je ? Là, et pourtant, je n’y étais pas. Ce sentiment m’étonne, m’inquiète : on peut disparaître à tout moment, pas à la conscience des autres — on passe son temps à disparaître de la conscience des autres —, disparaître à sa conscience à soi. Mais pour où ? Nulle part. Quelle étrange vie que la mienne. La nôtre ? Je ne sais pas. Est-ce la même ? Dehors, tandis qu’hier le boulevard s’est vidé de ses ordures et aujourd’hui de ses voitures pour laisser passer le cortège, des gens commencent à affluer pour manifester. Cette vie-là est-elle aussi la même, la mienne ? Des heures de travail et des milliers de signes plus tard, je n’ai plus la moindre idée de rien. Tout ce que je sais, c’est que ce que je fais ici, ce journal, dont pourtant je déteste le nom de « journal », ce que je fais ici est important pour moi. Ici, je puis avoir le sentiment d’être moi. L’ai-je ailleurs ? Au studio, hier, avec G. et R., ne me dissolvais-je pas dans la musique ? Il n’y a qu’ici que je puis avoir le sentiment d’être moi. Et ce sentiment est tout entier écriture.
quatorze mars deux mille vingt-trois
Je cherche mon île, mais elle est ici, mon île. Dans ces pages qui, elles-mêmes, sont dans cette ville. Où me tenir seul, ailleurs, pour penser mes propres pensées, sans parasites, sans perturbation, me concentrer en moi-même le temps de faire en sorte que les choses soient claires ? Où lutter ailleurs contre le sentiment que tout est sali, saccagé, qu’il n’y a plus le moindre chemin qui n’ait déjà été emprunté, non pas une fois, non, mais des millions de fois ? C’est le syndrome du touriste, sur lequel viennent se calquer toutes les activités humaines : tout est réduit au rang de chose à faire, et l’on privilégie ce qui est déjà connu, ce qui a déjà été vu. C’est rassurant, mais c’est mortel. Mon île, ce ne serait pas pour y passer seul le restant de ma vie, non, mais pour avoir accès à mes propres pensées, sans passer par la médiatisation sociologique des autres, pour rêver qu’un jour je pourrais avoir un accès direct aux choses, aux choses mêmes. Mais sans la phénoménologie, rien que les choses telles qu’elles sont, qu’elles sont belles, parfois, les choses telles qu’elles sont. Le soir quand je tire les rideaux et le matin quand je regarde par la fenêtre, je constate l’accumulation sans relâche des ordures, la façon dont elles s’entassent et puis se répandent dans la ville, pas petits tas, par grandes traînées, la pluie, le vent portant tout cela au loin. Difficile de ne pas y voir une image de notre temps. Aujourd’hui d’autant plus qu’il pleut et que le vent souffle. De rares piétons se faufilent entre des collines d’immondices. Sous la couche des ordures qui nous empêchent de la voir, Paris est peut-être la plus belle ville du monde, mais cette phrase n’aura jamais été qu’un argument de vente pour attirer les touristes. Rien n’est vrai. Je pense : il faut faire attention à ne pas voir partout des images de notre temps. Et me fais remarquer : mais tout est une image du temps, moi-même, je suis une image du temps. Dans ce tout, rien n’est la totalité, mais chaque fragment du réel exprime une partie de l’ensemble. Et alors, qu’y a-t-il de vraiment si insoutenable dans ces ordures exposées : la crasse ou l’excès ? L’odeur qui se dégage de ces tas d’ordures, la vision qu’elle offre d’une société décadente, cela, c’est notre parfum, c’est notre figure. Si l’image dans le miroir te répugne, peut-être n’est-ce pas au miroir qu’il faut que tu accuses, mais que tu examines ce dont il offre une image inversée pour que tu puisses la voir comme si c’était celle d’un autre, pas la tienne, avec une certaine objectivité. Se regarder en face, ce n’est pas toujours la peine, quelquefois, il suffit de jeter un œil au trottoir d’en face. N’est-ce pas heureux ? Bien sûr que c’est heureux.
treize mars deux mille vingt-trois
Marché longtemps ce matin, m’arrêtant de temps à autre pour prendre des notes dans mon carnet noir. Quelquefois, quand elle ouvre dans mon esprit des passages que je n’avais pas empruntés auparavant, la ville m’emplit d’un sentiment ample et vaste comme l’univers. D’autres fois, elle me fait peur, dure, froide, solitaire comme elle l’est, qui réduit les humains à des spectres errant à l’aveugle sur une terre étrangère. Le long des quais de la Seine, le moindre espace où trouver un abri est occupé par une tente ou deux ou dix. On vit là où je ne fais que passer. Ce tunnel à l’intérieur lequel je m’enfonce avec une crainte muette (je ne vois pas la lumière de l’autre bout) me semble une porte de l’enfer. Sous la lumière jaunâtre et pâle, je déchiffre des inscriptions insensées sur les murs, des appels à l’aide, des cris, des avis de recherche, des témoignages, des formes de vie, tout une civilisation souterraine, surchargée et illisible, où s’enferment tentes, tables, chaises, casseroles noircies, statuettes pour l’office d’un culte insignifiant, corps qui tentent de rester propres, tentative dernière pour ne pas cesser d’être humain. Du coin de l’œil, je l’observe qui tâche d’essuyer une tache invisible. Dans le noir de son corps, le noir du souterrain, le noir de ses vêtements, la blancheur de ses baskets brille d’allures fantastiques qui défient les limites du possible, les limites du sens, les limites de la conscience. Dans le souterrain, le dehors ne cesse pas d’agir, mais son effet est négatif, destructeur, ne restent de l’extérieur que les plus décadentes, le plus avilissantes des valeurs : on essaie de sauver des apparences quand l’intérieur est pourri, détruit, fini. On bâtit la destruction. La Seine, ce n’est pas le Styx, me feras-tu remarquer, et tu auras raison, tout a déjà été dit, non ? Déceptions en ligne, mais à quoi s’attendre d’autre ? Les gens sont comme ils sont. Population psychotrope.
douze mars deux mille vingt-trois
Faut-il se méfier de la cinématographie spontanée de la ville ? Le temps que je formule la question et que je me mette à filmer ce que je vois et ce que j’entends avec mon téléphone, il a changé de chanson et ne chante plus Hasta siempre, mais Quizás. Pas beaucoup de différence. Ce qui ne m’aura pas empêché, entre Nationale et Chevaleret, de capturer la scène, le métro faisant pour moi le mouvement de travelling qui confère à tout trajet aérien une esthétique automatique. Comment cette dernière pourrait-elle bien être un danger ? Eh bien, en ceci, justement, qu’elle masque la vraie ville, la vraie vie, l’esthétique n’ayant par pour fonction de dissimuler les choses et les êtres sous un voile de beauté, mais de mettre ces mêmes choses à nu, pour ainsi dire, de les montrer, de les faire voir telles qu’elles sont. Or, comment sont-elles, ces choses telles qu’elles sont, quand on a pris l’habitude de les voir non de nos propres yeux mais avec ceux de l’air du temps, ou de l’air d’un temps, cela, comment le saurait-on puisque ce ne sont pas les choses telles qu’elles sont que l’on voit, mais l’air du temps, l’air d’un temps ? L’erreur, c’est de voir l’esthétique quand l’esthétique doit faire voir. L’esthétique, pour dire les choses ainsi, un peu vite, peut-être, mais il faut parvenir à cette vitesse, puisque c’est aussi la vitesse du temps qui passe, cette esthétique, il faut qu’elle commence par être transparente, pas invisible, mais qu’elle laisse passer les choses à travers ; ce n’est pas un filtre, c’est plutôt un révélateur. Ensuite, seulement, on peut faire quelque chose. Il faut d’abord voir après, on verra. Quand l’esthétique se met en travers du chemin, quand c’est elle qu’on voit, et pas les choses vues, alors il est possible qu’on ait affaire à quelque chose de beaucoup plus idéologique qu’on ne l’imagine. Mais, faut-il revenir à l’innocence de l’œil ? Non, je ne le crois pas. Tu apprends à voir. À voir, à entendre, à sentir, etc. Mais il ne faut pas que tu sois la dupe de cette formation des sens. Elle doit toujours être consciente d’elle-même, sans quoi tu tombes dans le piège de l’art qui va de soi, que plus personne ne contrôle, ne maîtrise, ne comprend et, au fond, ne sent : il y a de l’art partout et plus rien ne veut plus rien dire du tout. C’est vrai que j’ai filmé tout cela. Une minute une, exactement, c’est le temps qu’a duré la scène. Il y a quelques années, je crois, j’aurais été fier de moi, et de toute l’esthétique spontanée que j’aurais laissée me tromper. Aujourd’hui, non. Suis-je devenu ennuyeux ?
onze mars deux mille vingt-trois
La fascination de la mort, présentée sous le jour heureux du bien-être et de la résilience définitive des soins palliatifs, est symptomatique de l’Europe occidentale de notre temps, civilisation littéralement dévitalisée (qui ne produit ni ne se reproduit plus). On croit faire un rêve morbide quand on entend parler d’un prétendu « droit à mourir » par humanité sans que personne ne semble en mesure de faire l’effort qui permettrait de se poser la seule question qui se tienne quelque peu : en quoi, en effet, la mort pourrait-elle bien faire l’objet d’un droit ? La mort, est-ce seulement une réalité, un événement de la vie ? Wittgenstein n’écrivait-il pas : « Der Tod ist kein Ereignis des Lebens. Den Tod erlebt man nicht. » (TLP, 6.4311) ? Il y a une confusion qui n’est malheureusement pas uniquement sémantique, mais révélatrice de notre rapport au soi et au monde, révélatrice ainsi de la peur immense que tout cela nous inspire. Qu’attend de la vie qui se préoccupe de mourir dans le confort ? Mais ce n’est pas un rêve, c’est la veille de la raison. Il y a quelque chose de pathétique dans cette rationalisation a priori de la mort, qui résonne comme le chant du cygne de la raison épuisée, fatiguée, qui n’en peut plus et attend qu’on l’achève en douceur. Que philosopher, c’est apprendre à mourir, écrivait Montaigne, après Cicéron, à la Renaissance. Nous voici donc entrant en pleine Remort. Mais, que l’Europe occidentale disparaisse, n’est-ce pas in fine le sens de l’histoire ? Il y eut d’immenses civilisations pour lesquelles nous concevons, admirant leurs vestiges, une admiration bien plus grande sans doute que si nous avions vécu en citoyens de ce temps révolu. Après avoir tant souffert au XXe siècle, l’Europe occidentale demande une mort paisible. De quel droit nous la lui refuserions-nous ? Adieu, vieille Europe. Adieu, vieille occidentale. Bientôt, les enfants des nouvelles civilisations viendront admirer tes ruines. Et peut-être s’en trouvera-t-il, parmi eux, pour te regretter. Mais, t’ayant connue finissante, qui le pourrait ?
dix mars deux mille vingt-trois
Au CAS
J’ai arrêté de travailler au Centre Anti-Suicide quand mon interlocutrice s’est fait sauter la cervelle en direct au téléphone. C’était il y a trois ou quatre jours, peut-être une semaine, je ne sais plus, à vrai dire. C’était une soirée comme les autres et, quand elle a appelé, je ne me suis douté de rien, vraiment. J’aurais dû. Depuis, tous les soirs, j’ai des visions, alors que je n’ai rien vu, j’étais au téléphone, des visions récurrentes d’une tête de femme qui explose, avec du sang qui gicle partout, et des visions de moi aussi, qui me vois comme de l’extérieur, comme depuis un point situé à deux ou trois mètres au-dessus de moi, peut-être au plafond, peut-être à l’endroit où se trouve la lampe, au milieu du plafond. À la fin, dans ces visions, je suis couvert du sang de mon interlocutrice, je me vois en train de lui parler au téléphone et, tout à coup, la femme est là, juste à côté de moi, la tête sur mon épaule, elle cherche un peu de chaleur humaine, un peu de réconfort, mais moi, je n’en ai pas à lui donner, je pourrais la prendre dans mes bras, lui dire Je t’aime, ne t’en fais pas, tout ira bien, mais ce n’est pas vrai, je n’ai rien pour elle, et puis je ne suis pas payé pour ça, moi, je suis payé pour écouter, écouter, c’est déjà beaucoup, et puis, tout à coup, bam ! c’est la détonation, je n’ai pas vu l’arme, je ne l’ai pas vu appuyer sur la gâchette, c’est trop tard de toute façon, elle vient de se mettre une balle dans la tête, sa tête a explosé, l’explosion de sang a recouvert les murs de la chambre et moi, moi qui suis couvert du sang de la femme suicidée, je vais me blottir dans un coin de la chambre, effrayé, impuissant, désemparé, c’est moi qu’on devrait réconforter à présent, mais il n’y a personne. Dans mes visions, on me récupère là, au bout de quelques heures, comme cataleptique, ensuite je me vois sur un brancard, dans un coin de mon champ de vision il y a le corps sans tête de la femme suicidée, je bredouille quelque chose, mais je ne sais pas, même pour moi c’est incompréhensible, et de toute façon personne n’a envie de comprendre, même pas moi, même moi je n’ai pas envie de me comprendre, alors pourquoi quelqu’un ferait-il un effort pour ? et on finit par me coller une baffe, une baffe ou trois, ou dix, mais rien n’y fait, alors moi aussi, on me met sur un brancard, moi à qui il me reste ma tête, enfin, ce qu’il me reste de tête, et on m’emmène à l’hôpital. C’est ça, ma vision. La faute à tout le poids de cette culpabilité que je sens peser sur moi Tu sais, Jérôme, souvent, on ne peut rien y faire. Quand on nous appelle, c’est déjà trop tard, ce n’est plus pour avoir de l’aide, c’est pour dire au revoir. Moi, ça ne m’aide pas du tout. Mais pas du tout. C’est tout le contraire, c’est pire, je me sens encore plus coupable de n’être qu’un bon à rien, un bon à rien qui n’a pas réussi à sauver le monde, mon interlocutrice, quelqu’un, quelque chose, n’importe quoi, pourvu que je réussisse quelque chose. Pour une fois. Seulement pour une fois. Je ne sais pas si je serai inquiété. Au CAS, on ne veut rien me dire. On suit la procédure. On attend de voir ce que va faire la famille. Si elle va porter plainte ou non. Mais porter plainte pour quoi ? Ce n’est quand même pas moi qui l’ai tuée, ce n’est pas moi qui ai appuyé sur la gâchette, si ? Non. Mais ce n’est pas ça, c’est autre chose. Autre chose ? Mais quoi ? Vous le savez très bien, Monsieur Orsini. Et on m’a raccroché au nez. Merci pour l’empathie. Ma situation, c’est mieux que de se faire exploser la cervelle, c’est sûr, mais ce n’est pas l’idéal non plus. Est-ce que je sais très bien ? Qu’est-ce que je sais très bien ? Il y a des jours, au CAS, le téléphone n’arrête pas de sonner. C’est fou. Le monde dans lequel on vit. Tous ces gens qui veulent en finir avec la vie et qui, au lieu d’en finir simplement avec la vie, de partir avec dignité, passent un coup de téléphone pour avoir quelqu’un à qui parler. Au téléphone, la vérité, c’est qu’ils ont tous l’air plus ou moins abrutis. Un jour, j’ai failli hurler dans le micro de mon casque Mais vous êtes tous complètement défoncés ou quoi ? Avant de fracasser l’écran de mon ordinateur où je prends des notes concernant les appels sur ma voisine. Est-ce que je l’ai fait pour de bon ? Je ne me souviens pas. Mais c’est vrai qu’ils avaient tous l’air d’avoir pris des produits. Peut-être que moi aussi. Les phrases, il fallait les entendre, les phrases, elles ne voulaient rien dire, mais rien du tout, pas de début pas de fin, d’interminables enfilades de perles d’incohérence. Terrifiant. On aurait dit des gens incapables de formuler la moindre phrase claire, précise, au moins pour dire ce que tu ressens, c’est important ça, mettre des mots sur des maux, mais les mots il faut encore les avoir et, force est de constater qu’il est plus facile d’avoir des maux que des mots, à croire que personne ne leur avait jamais appris à parler, à ces gens-là. Ces gens-là, des gens comme tout le monde, quoi. Mais je ne l’ai pas fait, je m’en souviens, je n’ai pas crié. Je n’ai pas fracassé la tête de ma voisine. Je n’ai rien fait. Je n’ai rien dit. Non. Sauf que je n’avais plus rien à dire non plus. Et, à un moment ou à un autre, il faut bien dire quelque chose. Même quand la personne est désespérée, c’est le principe de base de la conversation, c’est que tu ne peux pas rester sans rien dire. Si quelqu’un t’appelle pour te raconter qu’il est sur le point de se suicider, quand il a fini de parler, tu ne vas tout de même pas te contenter de Bon ben d’accord, c’est noté, on fait comme ça, alors, merci, et une bonne journée. Il faut être un peu humain. Or, quand tu as épuisé le répertoire des banalités à opposer à quelqu’un qui désire violemment en finir avec la vie, qu’est-ce qu’il reste à dire ? On te dit d’écouter, mais les gens ont envie qu’on leur parle aussi, à un moment ou à un autre, comme je viens de le dire, il faut bien leur donner une raison de vivre. Et moi, des raisons de vivre, pour eux, honnêtement, je n’en avais plus, je n’avais plus rien à leur dire. Rien du tout. Je n’allais quand même pas leur raccrocher au nez ou admettre, comme ça, sans prévenir, Ah bah oui, vous, c’est sûr, hein, dans votre cas, c’est désespéré, plus tôt vous en finirez et mieux ça vaudra. Pensez un peu à votre famille, ce que vous leur infligez. Ah, vous n’en avez pas ? Eh ben, raison de plus, alors ! Pourtant, je l’ai pensé, mais je suis pas un monstre, on ne peut tout de même pas dire ça à quelqu’un qui souffre. Ce n’est pas humain de se comporter comme ça. Alors, j’ai eu une idée. Je me suis dit que je n’avais qu’à leur lire des extraits des livres que j’aime bien. Pas forcément inspirants, les extraits, non, mais quand même un peu, histoire de chasser les idées noires avec de la beauté. Pas n’importe quoi, comme littérature, du sérieux, des classiques, des chefs-d’œuvre. Pour sauver quelqu’un, il ne faut pas lésiner sur les moyens. Et ça a marché, je crois que ça a marché. L’invention par Gargantua d’un torche-cul chez Rabelais, si ça n’arrache pas un rire à un futur suicidé, je veux bien être pendu. Et quand quelqu’un rit, c’est un peu gagné, non ? Ou, la madeleine de Proust. Tout le monde aime ça, non ? Mais pas le début de l’Étranger, non, je ne suis pas imbécile. Pas de textes politiques non plus, que des textes littéraires, un peu purs, comme ça, de la grande littérature. En plus, ça m’a permis à moi aussi de relire des classiques et puis de m’orienter vers des choses que je n’avais jamais lues, de faire de vraies découvertes. Je savais que j’étais enregistré au CAS, mais ça n’avait pas l’air de les déranger. Tant qu’il n’y a pas d’incident, comme ils disent, en fait, personne n’écoute les enregistrements qui sont effacés au bout de quelques jours. Impossible de stocker toutes ces pulsions de mort ; il faudrait des serveurs grands comme l’univers. J’allais demander des conseils à la bibliothèque, à la librairie, à des amis, même si, mes amis, quand ils lisaient, il fallait voir ce qu’ils lisaient. Mais ce n’est pas le sujet. Un jour, j’ai eu l’idée de lire un petit livre dont j’avais entendu parler à la radio. Ça avait l’air parfait, motivationnel, comme on dit, est-ce qu’on dit comme ça ? je ne sais pas si on dit comme ça, mais sans être niais, en plus écrit par un prix Nobel. Il y avait même un tennisman qui s’était fait tatouer le passage sur le bras. Pour faire face à l’adversité. C’est dur, comme métier, star du tennis. Les efforts, le stress, tout ça. Je m’étais dit, ça va être parfait, si quelqu’un de vraiment désespéré appelle, toi, tu écoutes et puis, au bout d’un petit moment, si tu sens qu’il y a une ouverture dans la conversation, ou si tu as l’impression que ça lambine, tu sors la phrase, comme ça, sans prévenir, pour faire un choc, il y a des chances que ça marche, si ça passe à la radio, à la télé, sur internet, partout, même sur les bras des tennismen, il y a des chances pour que ça marche avec les suicidés, non ? Le bon moment, enfin, ce que je croyais être le bon moment, le bon moment n’est pas arrivé tout de suite, j’ai attendu une ou deux semaines. J’avais noté la phrase dans un carnet où je notais mes idées pour alimenter la conversation, des sortes de fiches anti-suicide, quoi. J’ai tout de suite senti qu’avec elle, ça allait prendre. Elle a commencé par me dire qu’elle sortait de chez son psy, mais que ça ne servait à rien, de toute façon, parce qu’elle est plus intelligente que son psy, qui ne la comprend pas, personne ne la comprend, elle se sentait seule, tellement seule, elle enchaînait les plans cul et elle savait bien que ça n’allait nulle part, elle aurait voulu un enfant, mais avec qui, l’enfant, avec qui ? elle aurait voulu le faire toute seule, ma ça coûte cher, un enfant, ça coûte cher. Je l’ai écoutée, comme ça, pendant trente minutes, peut-être, sans juger, sans rien dire, sans rien faire, j’étais simplement une oreille attentive, et puis il y a eu un blanc, un blanc plus long que les autres dans ces idées noires, et moi je me suis dit Vas-y, Jérôme, c’est LE BON MOMENT. Alors, j’ai pris un grande inspiration et j’ai dit sans autre forme de procès Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux. Et c’est vrai que, maintenant, avec le recul, je comprends qu’il y avait une autre interprétation possible que mon interprétation bienveillante, moi je me disais : tu es là au bout du rouleau parce que tu as peur de l’échec, parce que rien ne marche, ni avec les mecs, ni avec le boulot, ni même avec le psy, mais n’aies pas peur, tu peux surmonter l’échec, bas-toi, sois résiliente, tu peux le faire. Sauf que ça pouvait aussi vouloir dire : ce n’est pas parce que tu t’es ratée une première fois que tu te rateras la deuxième, ma fille, essaie à nouveau, cette fois, ce sera peut-être la bonne. Et, de fait, cette fois-là, ça a marché. Moi, pourtant, Beckett, je n’aime pas. Mais pas du tout du tout. Du sous-Kafka enrobé dans un style de clochard parkinsonien qui tremblote, qui radote, un vieux crasseux devant lequel, quand on a le malheur de le voir, débraillé et hideux comme il est, là, qui vit dans la rue, on détourne le regard. Et puis, l’odeur, je préfère oublier l’odeur. Ça pue, les clodos. Je sais que je ne devrais pas le dire, mais c’est peut-être ce qui m’a le plus dérangé dans cette histoire : le mauvais choix de la citation. Après tout, qu’un suicidaire se suicide, ce n’est ni très original ni très surprenant. On ne peut pas sauver tout le monde, et puis, d’ailleurs, ce n’est pas le but, le but, c’est d’écouter. Non, je m’en veux parce que petit un j’aurais dû me contenter d’écouter et petit deux quitte à ne pas me contenter d’écouter j’aurais au moins dû lire quelque chose que j’aime et, à défaut, de quelque chose que j’aime, préférer l’original à la copie. Par exemple, Le vrai chemin passe par-dessus une corde qui n’est pas tendue en hauteur, mais juste au-dessus du sol. Elle semble plus destinée à faire trébucher qu’avancer. L’original plutôt que la copie. C’est juste après la phrase « Échoue mieux. » que bam ! Moche d’en finir sur du Beckett, quand même, c’est ce que je me suis dit. Pas pu m’en empêcher. Est-ce que je l’ai faite à voix haute, cette remarque ? J’ai demandé à écouter l’enregistrement pour en avoir le cœur net, mais on m’a dit que non, que ce n’était pas la procédure, que l’enregistrement devait rester confidentiel dans l’attente de son éventuelle mise à la disposition de la police et qu’ensuite, s’il devait finalement ne pas servir de pièce à conviction, il serait effacé, comme les autres, comme tous les autres, c’est la procédure. Je connais la procédure, mais j’aurais bien aimé savoir, quand même. Parce que, c’est vrai, il y a des choses qui ne se disent pas.
neuf mars deux mille vingt-trois
Je viens de relire le texte que j’ai écrit hier. Étrange. Cette histoire, j’ai l’impression que je l’ai écrite il y a un an. Et qu’en même temps, pendant tout ce temps, elle est demeurée très proche de moi. On lit une biographie en quelques jours et on ne se rend pas compte que ce sont cinq années qui se sont écoulées dans la vie qui nous est racontée. C’est long, cinq années. Il peut s’en passer des choses, en cinq années. Des gens peuvent mourir, en cinq années. Des guerres peuvent être déclarées, en cinq années. Des amours naître et passer, en cinq années. Et qu’en reste-t-il ? Pour la majeure partie de l’humanité, rien. Pour quelques-uns d’entre nous, des feuilles de papier qui racontent tout cela. Mais c’est une illusion. Tout cela a disparu il y a si longtemps qu’il n’y a plus aucun sens qui subsiste. Tout est faux. Ce qui n’empêche pas que le livre soit bon, non, c’est autre chose. Rien ne nous sauve de la mort. Même les écrits, c’est du vent. Le monde de Kafka (c’est à sa biographie par Reiner Stach — que je dois rencontrer demain — que j’ai consacrée ces derniers jours, passant mes journées plonger dans le livre, des heures et des heures de lecture épuisantes, et à quoi je consacrerai sans doute aussi la semaine prochaine pour espérer donner une forme au matériau de l’entretien, enfin, je ne sais pas, on verra bien), le monde de Kafka, la guerre était en train de le détruire, et personne ne s’en rendait réellement compte. Tout est étranger. Tout est si étranger. Et encore, Kafka était un génie. Moi, je ne suis qu’un imbécile qui fait des phrases. Je repense à cette histoire et je ne sais qu’en dire. Probablement qu’elle ne vaut rien. Mais je ne suis ni enthousiaste ni désespéré. Elle a été écrite, c’est ce qu’il pouvait lui arriver de mieux. Pour le reste, cultivons le secret (comme un carnet).
huit mars deux mille vingt-trois
« On n’a pas le temps de se poser de questions », braillait le type dans son téléphone en faisant les cent pas devant le portail de l’école. « On n’a pas le temps de se poser de questions, il faut aller plus vite. Il faut aller plus vite. » Il n’arrêtait pas de répéter ça, indifférent aux gens autour de lui, gens qui auraient pu ne rien en avoir à foutre de ses problèmes de chef au boulot, en tout cas, moi, je n’en avais rien à foutre, mais contrairement à lui qui imposait sa vie personnelle au fragment de la terre entière présent autour de lui, je ne me serais pas permis de lui dire : « Eh, tu sais quoi, mec ? On n’en a rien à branler de tes problèmes de connard au boulot. Alors, ferme ta gueule, ok ? Juste ferme ta gueule. » Non, je ne me serais pas permis. Et je ne me le suis pas permis. Les autres, non plus, mais c’est parce qu’ils s’en foutaient de lui, de tout, occupés qu’ils étaient à raconter leurs vacances au ski ou en province, c’est pareil. La vie normale, quoi. Je l’ai perdu de vue et puis, je l’ai retrouvé : il a tendu la main droite à sa fille, la gauche était occupée à tenir le téléphone, il a lâché la main de sa fille pour faire signe à je ne sais qui, et puis il a essayé d’attraper de nouveau la main de sa fille qui bataillait avec son cartable trop grand pour elle, et ils sont partis comme ça, lui tenant toujours dans la main gauche le téléphone dans lequel il a continué de brailler jusqu’à ce que je le perde de vue, et elle s’efforçant tant bien que mal de suivre le rythme de son père, « On n’a pas le temps de se parler, il faut aller plus vite », j’imagine que c’est ce que sa fille devait penser qu’il lui disait quand il ne lui parlait pas, occupé à parler à quelqu’un d’autre, à l’autre bout du fil, qui, lui aussi, peut-être, était allé chercher son enfant à l’école sans décoller l’oreille de son téléphone. La vie moderne, quoi. Je les ai regardés s’éloigner et, quand je les ai perdus de vue, Daphné s’est jetée sur moi, la tête la première dans mon ventre, comme il lui arrive de le faire, réclamant un câlin, que je lui ai fait, parce que, moi, je n’étais au téléphone avec personne, moi, j’étais simplement là où j’étais, en train de faire ce que je faisais. Et, en sentant le de moins en moins petit corps de ma fille contre le mien, je me suis dit que, finalement, j’avais de la chance de ne pas gagner d’argent parce que, ne gagnant pas d’argent, n’ayant pas de subalternes sur qui gueuler pour qu’ils obéissent plus et pensent moins, qu’ils travaillent, quoi, moi, je pouvais parler à ma fille, lui demander comment s’était passée sa matinée, écouter ce qu’elle avait à me dire sans faire semblant, sans tricher, sans mentir, sans être ailleurs, non plus, en étant simplement là où j’étais avec la personne avec laquelle j’avais envie d’être. Heureusement que je ne gagne pas d’argent, me suis-je dit, même si littéralement ce n’est pas vrai, je ne suis pas heureux de ne pas gagner d’argent, mais je suis heureux d’être comme je suis, je suis heureux d’avoir le temps de vivre avec mon enfant, de vivre pour elle aussi, mais pas seulement, de vivre pour moi aussi, parce qu’en fait, ce n’est pas vrai que je ne travaille pas, ce n’est pas vrai que je ne fais rien, il se trouve simplement que ce que je fais n’est pas socialement valorisé. Alors que cet homme, cet homme qui gueule dans son téléphone qu’on n’a pas le temps de penser, qu’il faut aller vite, et qui ne fait pas attention à son enfant quand il va la chercher à la sortie de l’école, le mercredi midi, cet homme-là, il a de la valeur sociale, il compte, à son niveau, c’est probablement quelqu’un d’important, les gens doivent même trouver que Marco, imaginons qu’il s’appelle Marco, ça lui va bien, Marco comme prénom, avec son teddy, son jean, ses baskets et la mèche gris blond de ses cheveux de plus en plus dégarnis, Marco, c’est un bosseur, en plus, c’est un mec super, tu te rends compte, il prend le temps d’aller chercher sa fille à l’école, on est allé passer le week-end dans la maison qu’il a dans le Perche, c’était super sympa, Marco, il est comme ça, mais pas moi. Peut-être que ma fille me détestera quand elle sera plus grande, parce que je n’aurai pas réussi ma vie, c’est probable, même si l’on ne sait jamais ce que les enfants nous réservent mais, en attendant qu’elle me déteste, je profite de la vie, je profite d’elle quand je le peux, aussi souvent que je le peux. Est-ce que je raconte tout cela pour me rassurer, comme une sorte de réponse morale à l’échec qui fasse tout de même de moi un mec bien ? Je ne sais pas. Peut-être. Je ne sais pas grand-chose. Ce que je sais, en revanche, c’est que, ce matin, sans autre forme de procès, j’ai écrit une histoire, comme je n’en avais plus écrit depuis longtemps, exactement comme ça se passe quand j’écris une histoire, un récit se cristallise autour d’une signification et tout coule de cette source sans se tarir, c’est dense, bref, intense, c’est une sorte de conte. Et j’ai ressenti un grand bonheur à m’apercevoir que cette faculté-là, je ne l’avais pas perdue, qu’il fallait sans doute que je sois plus réceptif à elle, que je la laisse venir quand elle se présentait plutôt que de me demander bêtement Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ? ce qui est le meilleur moyen de ne pas trouver de réponse, parce que la réponse, ce n’est pas une réponse directe à la question qui l’apportera, répondre à cette question, ce serait justement ne pas y répondre, mais un texte de quelque nature narrative ou autre qu’il soit. L’histoire que j’ai écrite ce matin, je ne l’ai pas encore relue et ne sais donc pas ce que je vais en faire, peut-être rien, peut-être quelque chose, je ne sais pas, l’important, ce n’est pas ce que je vais en faire, je n’écris pas pour faire quelque chose de ce que j’écris (le vendre, ou je ne sais trop quoi), j’écris pour écrire, je ne sais pas trop ce que je vais en faire, mais je crois que ce n’est pas le plus important, le plus important, c’est que l’histoire soit là, qu’elle ait été écrite, — les histoires n’attendent que les auteurs pour être écrites.
sept mars deux mille vingt-trois
La paume de chaque main recouvrant une moitié de mon visage, sous le jet fixe de la douche, je cherche le point du frisson chaud sur mon crâne. Le trouve, reste là à en jouir et, quand il disparaît, en cherche un autre, le trouve, et recommence jusqu’à ce qu’il soit grand temps de sortir. Devrais-je supprimer toutes les notations intimes de ce journal qui ne l’est pas, intime, et ne conserver que les remarques d’ordre général, philosophique, comme R. me l’avait suggéré il y a un temps ? Mais ce serait comme m’amputer d’une partie de moi-même. N’exagérons rien. Mais si, mais si. Ce n’est pas vrai que je dis tout ici, mais je ne dis jamais que la vérité. Saint Sébastien, transpercé comme je le suis par l’échec, qu’ai-je à dire pour que je ne me taise pas une fois pour toutes ? Tout ce qu’il faut endurer de souffrance et d’humiliation pour qu’une personne, une seule personne, consente à dire un mot de ce que je fais ; n’est-il pas proprement inhumain de consentir à cela, à tout ce désespoir pour presque rien ? Mais que faire d’autre ? Rien, justement, je ne puis rien faire d’autre : rien d’autre n’a réellement de sens que ceci — écrire. Et Nelly, et Daphné ? Mais ce ne sont pas des choses que l’on fait, ce sont les êtres avec qui je vis. Ce n’est pas que tout me paraisse absurde, non, c’est que je ne conçois pas une vie qui ne soit rien que la simple consommation du temps qui s’écoule, une vie qui ne soit rien que la pure consomption d’elle-même. Avoir un passe-temps, quelle conception lamentable de l’existence. Ne vaut-il pas mieux mourir que de passer le temps ? Est-ce pour échapper à la mort que j’écris ? Pour quoi d’autre ? Conscient que toutes les vies ne méritent pas d’être vécues, je m’efforce de justifier la mienne. Mais à quel prix et avec quels résultats. Je sais que l’époque, avec sa passion idiote de la résilience, exige de chacun qu’il fasse son deuil de tout, qu’il convoite le bonheur comme un malade en phase terminale son ultime soin palliatif, mais tout cela, n’est-ce pas affligeant, toute cette comédie du bonheur et de la réussite ? Mettre des fleurs sur du béton, ce n’est pas lui donner la vie. Tant que je serai en vie, je ferai ce que j’ai décidé de faire ; — c’est tout ce que je puis me promettre. Le reste ne dépend pas de moi. Oh, je pourrais changer de voie, mais ce serait me trahir, trahir la seule chose qui ait encore un peu de valeur, une certaine fidélité à soi-même. Dehors, les sirènes de la police hurlent qui annoncent le spectacle de la contestation sociale. Faut-il que j’en aie quelque chose à faire ? Si j’en avais quelque chose à faire, ma vie serait différente, cela ne fait aucun doute, mais serait-elle meilleure, quelque chose s’en trouverait-il essentiellement changé qui l’éclaire d’une lumière nouvelle et plus belle ? Quelle farce. Je ne suis pas fatigué, je ne suis pas déprimé, non, les choses se tiennent là, devant moi, nues, sous une lumière sans ombre, il n’y a pas de doute, tout est clair, il faut apprendre à supporter cette cette sublime lucidité. Et à Daphné qui me récite, après le déjeuner, avant de retourner en classe, la « Nuit rhénane » d’Apollinaire, qu’elle apprend à l’école, je suggère de marquer un silence aussi long qu’un alexandrin entre « Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été » et « Mon verre s’est brisé dans un éclat de rire », pour faire entendre l’absence du vers en moins, résonner l’éclat du sonnet brisé. Puisse ce qu’il demeure encore de la république nous sauver de l’inanité.
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