trente et un janvier deux mille vingt-trois

Quand la révolution passa sous mes fenêtres, j’étais occupé à autre chose. La vieille dame, de l’autre côté du boulevard, au balcon de son cinquième étage, avait ouvert sa fenêtre, et elle se tenait là, son téléphone portable à la main, filmant le défilé qui passait sous ses fenêtres à elle aussi. Mais pourquoi ? Cela, je ne le saurai jamais et, sans doute, vaut-il mieux que je l’ignore. Quand la révolution passa sous mes fenêtres, je pensais à autre chose. Mais à quoi ? À ce que je ferais, probablement, si jamais la révolution venait à passer sous mes fenêtres. Quand la révolution passa sous mes fenêtres, je n’étais pas tout à fait là où je me tenais, mon esprit, comme on dit, mon esprit était ailleurs, et mes oreilles aussi. Que ferais-je si jamais la révolution passait sous mes fenêtres ? Quand la révolution passa sous mes fenêtres, j’étais en train de jouer une mélodie à la guitare, et le son de mes notes masquait le son des manifestants qui passaient sous mes fenêtres. J’avais les oreilles ailleurs, quelque part où moi-même, je crois, je ne suis pas. La musique porte ailleurs, ou alors elle est en pure perte. C’est étonnant, me dis-je à présent que je regarde le défilé des manifestants, c’est étonnant ce sentiment d’étrangeté sans cesse renouvelé. On se dit qu’un jour, un jour prochain, on finira par se sentir à sa place, mais non. L’autre jour, Nelly m’a adressé une sorte de reproche concernant mon journal, et c’est vrai qu’on doit pouvoir trouver que je suis trop négatif, que je suis trop critique et que, de ce point de vue, du point de qui juge que je suis trop négatif, trop critique, que je me plains, ou que sais-je ? de ce point de vue, donc, on peut trouver que je passe à côté de quelque chose, qui pourrait me donner du plaisir, si j’étais moins critique, si j’étais moins négatif, que je pourrais apprécier des choses que je n’apprécie pas en étant comme je suis, que je pourrais réussir dans la vie si je n’étais pas comme je suis, mais cela présuppose, et c’est assez étonnant quand on y pense, cela présuppose que je serais mieux si j’étais un autre que celui que je suis. Mais cet autre, je n’ai pas envie de l’être : l’idée qu’il faut surmonter son mal-être pour atteindre à un état de bien-être — ce qu’on appelle la résilience — me semble une escroquerie : les gens ne se sentent pas bien, ce n’est pas vrai, ils jettent le voile de la fausse conscience, que cette fausse conscience soit éthique ou chimique, cela ne fait guère de différence, ils jettent le voile de la fausse conscience sur la réalité et appellent cela, la vérité, le bien, la morale. Ce matin, une chercheuse expliquait dans le journal que la valeur morale faisait partie de la valeur artistique des œuvres de sorte que, par exemple, disait-elle, à cause de propos antisémites qu’on trouve dans le Marchand de Venise de Shakespeare, la valeur de l’œuvre en question s’en voit diminuée. Le plus affligeant dans ces circonlocutions confuses, ce n’était pas cette espèce d’arithmétique esthético-éthique (valeur esthétique – valeur éthique = valeur réelle de l’œuvre), mais bien que n’importe quel clampin s’estime à la hauteur pour juger de la qualité des écrits de celui qui est l’un des plus grands artistes de l’histoire de l’humanité. Au fond, comme tout se vaut, comme tout baigne dans un jus de moralité douceâtre, comme rien ne confère plus aucune valeur à rien, chacun est libre de dire son fait à n’importe qui, que ce soit un bédéiste dégénéré ou William Shakespeare en personne, c’est pareil : dans le grand supermarché de l’existence à l’ère du capitalisme tardif, tout se confond dans une indistinction désespérante, on peut régler son compte à Shakespeare en une demi-phrase,  au fond, ça ou un match de foot, on ne voit pas très bien où se trouve la différence ni pourquoi on se priverait de donner son avis, après tout, c’est cela, la démocratie. Que cela ne soit pas, non, la démocratie, que cela ne soit pas, non, la vraie vie, est-ce indicible ? Et pourtant, c’est notre présent ; — notre présent et notre avenir. Quand la révolution passera sous mes fenêtres, je serai en train de faire autre chose, c’est mieux.

trente janvier deux mille vingt-trois

Dans le système décadent du capitalisme tardif, l’achat d’un blue jean se mue inévitablement en odyssée métaphysique, plongée dans les abîmes de l’angoisse,  exploration des noires arcanes de la psyché, quête d’un sens à jamais perdu, lamentation sur la vie. Face au marché, nous sommes comme cet homme que chante Billy Gibbons dans sa vieille chanson et qui, croisant par hasard la femme de sa vie, retrouve alors ce blue jean qu’il croyait perdu : quelque chose nous a été pris qu’on ne veut pas nous rendre et c’est un autre que nous, dépourvu de la moindre morale, qui en jouit à nos dépends. Alors certes, nous vivons encore avec l’espoir qu’un jour nous pourrons reprendre ce qui nous appartenait naguère — c’est ce mince espoir d’ailleurs qui, débile rempart, nous empêche de commettre cet irréparable qui, seul pourtant, serait en mesure de réparer tous les torts qui nous ont été faits — mais, comme quiconque n’est pas définitivement privé de tout sentiment l’entend dans la voix accablée et les notes déchirantes du solo de guitare de Blue Jean Blues, cet espoir n’est que le résidu utopique d’une époque révolue. Ce jean qui, avec ses tâches d’huile et d’essence, était à ton image, ce jean ne t’appartient plus et, avec lui, c’est l’amour ainsi que toute possibilité d’une vie meilleure qui t’ont été ôté. La complainte est la dernière forme artistique susceptible d’authenticité ou, à défaut, du moins d’honnêteté. Qui s’en trouve agacé n’en nie pas la vérité, mais préfère à son déchirement, le voile que sa fausse conscience jette sur la réalité. Qui la singe n’est que le bouffon triste de l’injustice qu’on nous fait ; croyant en tirer profit, il n’en est que l’indigente victime. On accuse qui manifeste sa peine devant la perte du monde, qu’elle s’exprime dans la disparition trop facilement explicable d’un blue jean ou dans le constat que, toujours, nous sommes privés de nos droits les plus élémentaires à disposer de notre existence comme nous l’entendons, de se plaindre, de ne jamais être content, de ne pas se rendre compte de sa chance de vivre dans un tel pays, à une telle époque, plongeant la pointe de la culpabilité au plus profond de ce que l’individu a de plus intime, comme si ce dernier ne savait pas que ce sentiment terrible qui l’envahit et que n’apaise pas l’espoir que ce soit la femme de sa vie qui lui rapporte enfin sa paire de blue jeans est ce qui se tient au plus proche de la vérité. If I ever get back my blue jean / Lord, how happy could one man be / ‘Cause if I get back those blue jeans / You know, my baby be bringin’ ‘em home to me. Il y a une universalité dans l’espoir et dans la complainte qui l’exprime, une universalité de l’utopie qui est la dernière force à ne pas se résoudre au réel de la réalité qu’on nous présente comme unique alternative : il y a tant de mondes possibles, pourquoi ne serait-il pas réel, ce monde dans lequel je serai heureux ? Je pleure parce que je sais qui m’en empêche, il est là, aux bras de la femme de ma vie, qui porte mon vieux blue jean.

vingt-neuf janvier deux mille vingt-trois

À aucun moment de mon errance minuscule, hier au soir, dans la nuit froide, malgré la colère qui était la mienne, colère contre tout le monde, colère contre moi-même, je n’ai détesté Paris. À aucun moment, je n’ai trouvé Paris laide. Je m’en suis fait la remarque quand, sortant du marché aux fleurs, je suis passé devant la Sainte-Chapelle, je me suis aperçu que, contrairement à ce que j’avais fait maintes fois auparavant, cette colère, je ne la tournais pas contre la ville, je ne faisais pas de la ville de déversoir de mes aigreurs d’âme. Ce phénomène nouveau est-il lié à la théorie que j’ai développée il y a quelques jours et dont j’ai parlé hier, théorie d’après laquelle, le moi ne se situe pas à l’intérieur de soi, mais se trouve bien plutôt inscrit dans la ville — ce qui serait la preuve que, au contraire d’avant, je ne me déteste pas, je ne me déteste plus —, pourquoi cela serait-il impossible ? Il faisait froid, les rues n’étaient pas désertes, mais presque, et de plus en plus en tout cas, quand je suis sorti de chez moi, ai pris à gauche sur le boulevard du Montparnasse, continué sur le boulevard de Port-Royal, ai tourné à gauche sur le boulevard Saint-Marcel, à gauche sur le boulevard de l’Hôpital, où un policier en trottinette a fait la bise à un autre policier en faction, jusqu’au Jardin des Plantes devant lequel je suis passé, où un clochard se réchauffait dans cette étrange vapeur blanche qui sort d’une bouche d’aération et dont j’ignore la fonction, j’ai traversé la Seine par le pont d’Austerlitz, longé le bassin de l’Arsenal puis le Canal Saint-Martin par le boulevard de la Bastille, traversé la place du même nom, remonté la rue Saint-Antoine, poursuivi rue François Miron, suis passé derrière l’Église Saint-Gervais sans avoir au préalable salué les Couperin, ai pris à gauche rue de Lobau pour rejoindre le quai de l’Hôtel de Ville, ai traversé une sorte de rue hors de clous pour rejoindre le Quai de Gesvres, franchi la Seine en sens inverse par le pont Notre-Dame, ai traversé le marché aux oiseaux, le marché aux fleurs en prenant l’allée Célestin Hennion, ai traversé la place Louis Lépine jusqu’au boulevard du Palais non sans une certaine nostalgie en passant devant la Brasserie des deux Palais, maître comment s’appelait-il déjà ? impossible de m’en souvenir, ai franchi la Seine dans le même sens par le pont Saint-Michel, ai traversé la place du même nom jusqu’à la rue Saint-André-des-Arts, sans nostalgie en passant devant la rue Séguier, mais avec en passant devant chez Allard, continué rue de Buci, pris à droite rue de Bourbon le Château, ai souri en voyant Serge Aboukrat dans sa galerie à une heure si tardive, remarquant qu’il avait changé d’adresse puisque, quand je l’avais rencontré, sa galerie se trouvait encore rue de Furstemberg, c’était le seul qui, sans rien me promettre, rien que pour me rencontrer, m’avait reçu quand, arrivant à Paris, voulant travailler dans une galerie d’art, j’avais envoyé d’innombrables cv restés, tous moins un donc, lettres mortes, il ne se souvient certainement pas de moi, mais moi je me souviens de lui et je ne l’oublierai pas, ai remonté la rue de l’Abbaye jusqu’à la place Saint-Germain-des-Prés, traversé le boulevard Saint-Germain, remonté un bout de la rue de Rennes avant de prendre à droite rue Bernard Palissy, où j’ai remarqué que, même de nuit, les éditions de Minuit avaient de la gueule, que ce devait être agréable de pousser ces portes pour aller y travailler, si seulement ce n’était pas ce que c’est devenu, pris à gauche la rue du Dragon, traversé ce carrefour qui, je crois, n’a pas de nom pour remonter la rue du Cherche-Midi, traversé le boulevard Raspail, passant devant le Nimrod, j’ai vérifié en regardant par la vitre que le maître d’hôtel (est-ce ainsi qu’on dit ?) de nuit qui avait été gentil avec Daphné y était (oui), remonté la rue jusqu’au boulevard où, avant de tourner à gauche pour rentrer à la maison, je me suis souvenu que j’avais croisé Pascal Praud au Proxi service, me suis demandé ce qui allait remplacer Paringer, et suis rentré à la maison. Cette page, me dis-je à présent, doit faire partie, sous une forme légèrement modifiée, sans aucun doute, cette page du journal doit faire partie du projet Paris.

vingt-huit janvier deux mille vingt-trois

Le gris du ciel forme un à-plat uniforme où je puis projeter mes pensées, mes sentiments, mes désirs, mes peines, mes angoisses, que sais-je encore ? tout, tout moi, quoi. Sur la surface du ciel, c’est là que je pourrais écrire cette page et toutes les autres, c’est là que je pourrais dire qu’elles sont vraiment les miennes. Mon moi,  c’est ce que je veux dire, en effet, mon moi ne se trouve pas tant au-dedans de moi que là, au-dehors, partout où mes sens s’étendent. C’est la conclusion à laquelle, sous une forme un peu plus élaborée et plus élégante que celle que je viens de noter à l’instant, je crois, je suis parvenu il y a deux jours de cela. J’étais en train d’écrire un segment assez long d’un texte sur lequel je travaille depuis quelque temps sans vraiment savoir ce qu’il sera ni si même il sera quelque chose et, partant de tout à fait autre chose que cette manière de conclusion à laquelle je suis parvenu, je suis parvenu à cette idée, que je trouve belle, que j’aime. Ce que je suis, ce n’est pas au-dedans de moi que je l’inscris, que je le découvre, mais au-dehors, dans l’espace que j’habite. C’est cela, le sens du chez moi (cette dernière idée à laquelle je viens de parvenir à l’instant même), je me suis empressé de la noter à la suite de la séquence de l’autre jour. Après m’y être repris à plusieurs fois, j’étais parvenu à prendre une image photographique à peu près satisfaisante de ce que je voulais voir, moins pour le montrer, que pour le fixer, le fixer pour moi, en quelque sorte rendre extérieur un sentiment, une impression, et j’ai écrit cette séquence assez longue avec une idée précise de ce que je voulais écrire, idée dont, à mesure que j’avançais dans l’écriture, je n’avais de cesse de m’éloigner : ce n’est pas que je n’étais pas capable de dire ce que j’avais à dire, que le sens profond de ce que j’avais à dire était en train de m’échapper, mais que, ce que j’avais à dire, cela cédait la place à l’écriture qui inventait son propre sens, son propre sujet, sa propre vérité. Il n’y avait pas, ainsi, quelque chose qui précédait l’écriture et à quoi il fallait parvenir comme un tout dont tout est un fragment jusqu’à ce que, mais c’est impossible, on ait reconstitué le tout à force d’accumuler des fragments. L’écriture se manifestait pour ce qu’elle est : le sans précédent, qui s’invente et invente tout dans le moment de son accomplissement. Mais cela, je l’ai déjà dit, autrement, mais je l’ai déjà dit. Depuis la rue, en bas, me parviennent des bruits qui, sans me plaire, ne me dérangent pas, ils sont là comme tout ce qui existe, et puis je lève les yeux, et ce ciel d’un gris uniforme, opaque ou quasi, dont je ne vois que des morceaux découpés par les vitres, les immeubles, les cheminées, les antennes, ce ciel aveugle et indifférent sans aucune qualité esthétique que l’absence, ce ciel me semble sublime. Je m’y vois.

vingt-sept janvier deux mille vingt-trois

Devant le portrait inachevé de Madame Récamier peint par David en 1800, je me suis fait remarquer que, de nos jours, personne probablement ne se retournerait plus sur cette femme qui était considérée en son temps comme la plus belle d’Europe. « La plus belle d’Europe », c’est ce qui était écrit, je crois, sur le cartel à côté du tableau. D’Europe, c’est-à-dire du monde. Ainsi, va la beauté, qui passe comme tout ce qui s’est jamais tenu debout. Dans le musée, d’ailleurs, moi mis à part, pas grand-monde ne s’arrêtait devant le tableau. Autour de moi, jetant un œil circonspect, on ne sait jamais sur qui on peut tomber, j’ai cru voir principalement des gens gros, je veux dire : trop gros, de trop gros ventres, de trop grosses cuisses, de trop grosses perches à selfie, de trop gros appareils photo, de trop gros sacs à dos. Le matin, je m’étais satisfait de moi-même quand, enfilant mon pantalon, je m’étais aperçu que j’avais moins d’effort à faire, moins de ventre à rentrer, c’est-à-dire, pour parvenir à le boutonner. Je ne me suis pas réjoui outre mesure, conscient que j’étais et suis encore en ce moment de la distance à parcourir avant de correspondre à l’idée que je me fais de moi-même et que j’aimerais bien devenir, mais n’était-ce pas l’indice d’un progrès réel, physique et donc, c’est la suite logique, moral ? Dans le musée, je me suis encore rendu compte que de nombreuses salles étaient fermées, comme si ce haut lieu de la culture ne pouvait l’être qu’à moitié. J’avais envie d’aller voir le petit Daphné de Tiepolo mais une grille fermée, un peu comme celle d’une prison, m’en interdisait l’accès. Soudain, dans la grande salle où j’allais retourner admirer la fascinante sainte Apolline de Zubarán, la lumière s’est éteinte. Plongés dans le noir, les tableaux avaient l’air de fantômes prisonniers des murs, icônes humiliées devant qui n’a que quelques secondes à peine à leur consacrer. Des gens passaient, ainsi, promenant leur téléphone sur les œuvres qu’ils ne regardaient pas, occupés qu’ils étaient à les filmer. J’ai pensé à Stendhal et à son miroir, et puis j’ai rentré le ventre. Quant à Daphné, nous irons bientôt à Rome, admirer sa jumelle sous les doigts du Bernin.

vingt-six janvier deux mille vingt-trois

(Comment dire les choses le plus simplement possible ?) Ce que je préfère dans l’écriture, ce n’est pas d’arriver à écrire ce que j’avais envie d’écrire avant de me mettre à écrire, mais de parvenir quelque part où je n’avais pas l’intention d’aller, de me trouver écrivant en un lieu inconnu de moi, un lieu étranger, que j’explore et où je puis ensuite me sentir chez moi (ce qu’il n’était pas avant que je me mette à écrire puisque je ne le connaissais même pas). Certes, la précision dans l’expression, la formulation des phrases sont des conditions nécessaires pour parvenir à ce lieu-là, mais elles ne sont pas suffisantes, il faut que quelque chose d’imprévisible se produise. Pour écrire, il faut accepter cet imprévisible, il faut accepter la possibilité de la dérive, il faut donc accepter aussi la possibilité de l’échec, il faut avoir le moins de méthode possible, ou alors avoir toutes les méthodes possibles, ne rien s’interdire, ne rien s’imposer, écrire. Une des raisons pour lesquelles je n’aime pas les ateliers d’écriture, les cours de creative writing, ou je ne sais quoi d’autre, ce n’est pas parce qu’on y fait accroire à n’importe qui que tout le monde peut devenir écrivain, mais parce qu’on y apprend des méthodes, des trucs, on y fait des exercices comme, ailleurs, on fait des gammes. Or, la spécificité de l’écriture, sa particularité, sa singularité est que c’est et ce n’est pas un art. On n’apprend pas à écrire comme on apprend à jouer du piano, à peindre, à danser, que sais-je ? L’écriture comme pratique artistique se développe à l’intérieur d’un ensemble de compétences qui ne sont pas artistiques. D’où l’impression que tout le monde peut devenir écrivain (de fait, tout le monde est écrivain) et la croyance qu’en répétant un certain nombre d’exercices, en copiant un certain nombre de modèles, en réalisant un certain nombre de performances, on va devenir écrivain. En fait, comme la littérature est aussi un marché, les producteurs ont besoin de fournisseurs qui les alimentent en produits à mettre sur le marché. D’où le développement d’une filière, comme il y a une filière bois, une filière viande, pour fournir aux éditeurs des écrivains dont les productions correspondent aux attentes des consommateurs ou, du moins, à l’idée que les acteurs du marché du livre (propriétaires, éditeurs, distributeurs, libraires, représentants, journalistes, commentateurs, etc.) se font de ce qu’est un livre. L’écriture comme pratique artistique se développe à l’intérieur d’un ensemble de compétences qui ne sont pas artistiques, cela revient à dire que l’écrivain au sein de la langue est comme l’individu au sein de la société : il est comme tout le monde, il sait faire la même chose que tout le monde, et pourtant, il ne ressemble à personne d’autre, il est comme tout le monde, mais il est unique. La société, et tout particulièrement la société issue tardivement de la modernité, qui croit que tout est politique, tend à restreindre toujours plus la part de liberté dont jouit l’individu. Que tout soit politique signifie que je ne puis pas avoir de pensées privées, que tout est public, que je ne jouis plus d’un espace privé, coupé de la société, où je puis croire ce que je veux, où je puis développer ma singularité, exprimer toute ma bizarrerie. Quand tout est politique, tout est jugé à l’aune des morales qui ont cours au sein de la société. Or, pour qu’un artiste devienne un artiste, il faut qu’il puisse cultiver sa bizarrerie. Tous les gens bizarres ne sont pas des artistes. La plupart des gens bizarres ne sont que des gens bizarres. L’artiste est celui qui cultive sa bizarrerie au point d’en faire quelque chose d’original dont la forme tend à la perfection (ce n’est pas une définition, c’est une idée comme ça, en passant). Mais si l’individu n’est pas libre de cultiver sa bizarrerie, il n’y a plus d’artistes, il n’y a plus que des créatifs. Les assauts constants contre le génie (dépassé depuis longtemps), l’originalité (enterrée au siècle dernier), le talent (« vous n’êtes pas doué, vos parents sont riches », dit la sociologie ordinaire) sont la façon dont la société accule l’individu, le réduit à n’être qu’un accessoire dans le système de la politique. Dans un tel monde social, la Métamorphose de Kafka, un des récits les plus bizarres de la littérature mondiale et probablement l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, œuvre qui exprime la terreur d’un juif perdu dans une province de l’empire, devient impossible. Les règles transformées en nature du système condamnent a priori toute exception au nom de la défense de la morale, de la protection des faibles. Ainsi, non contents d’infantiliser les individus qu’on classe dans une interminable série de minorités normales à protéger, on punit la différence laquelle, loin d’être valorisée, est considérée comme dangereuse. L’emprise de la société est telle qu’elle ne laisse même plus le temps à l’œuvre issue de la bizarrerie de se faire (comme c’était encore le cas du temps de Kafka), elle en interdit la possibilité a priori. La théorie systémique place la faute en chaque individu d’où il faut l’extirper par l’éducation conçue comme résilience totale. Une fois privé de toute sa bizarrerie, l’individu est libre d’être créatif, de produire des marchandises en prise avec son temps, en phase avec le contemporain, qui édifieront les bons et dénonceront les méchants. Mais alors, d’art, il n’y en a plus, le nom même en devient suspect et, pour le conjurer, on l’humilie, on en affuble n’importe quoi, avant de le dénoncer au nom de normes sociales plus impérieuses et de l’abandonner dans le passé de son obsolescence. L’individu à qui l’on n’a de cesse de répéter qu’il est normal tremble d’effroi à la seule pensée de l’éternité d’ennui sans œuvres qu’on lui promet comme un éden toujours renouvelé. Leur paradis est mon enfer, pense-t-il, faisant un pli de plus où se cacher dans les volutes de son étrangeté.

vingt-cinq janvier deux mille vingt-trois

Horoscope du vingt-six janvier deux mille vingt-trois. Ce fruit est le secret miracle de Brigitte Macron pour prendre soin de sa peau et se maintenir en forme. Le noyau terrestre interne de la terre serait en train de changer de sens de rotation. L’Allemagne donne son feu vert à l’envoi de chars Léopard en Ukraine. Moi j’aime tout ici : un ephad sur le chemin de la bientraitance. L’éducation à la sexualité, un outil d’émancipation encore trop peu appliqué en France. ChatGPT lance un abonnement payant très cher et qui ne vous servira pas. Newcleo, la pépite européenne qui bouscule les codes du nucléaire. Puis-je être certain que ceci, ceci ou bien encore ceci (imaginons que je montre des choses du doigt tout en parlant cependant que, par exemple, je serais en train de marcher) subsistera encore après ma mort ? Et le faut-il seulement ? Tout à l’heure, en levant la tête, j’ai eu l’impression que la cime de la tour se perdait dans les nuages où elle s’apprêtait à disparaître. « Moi aussi, me suis-je dit, je m’apprête à disparaître », et je me suis demandé si ceci, ceci ou bien encore ceci subsisterait encore après ma mort ? Mais ce n’est pas vrai que je suis en train de disparaître, c’est simplement la fatigue qui pèse sur moi. Chaque nuit, après être allé au studio, quand même, comme hier, la séance ne serait pas très bonne, j’ai du mal à trouver le sommeil. Trop d’excitation, peut-être. Il me semble que j’ai déjà écrit cette phrase, mot à mot, mais je ne parviens pas à trouver, vérifiant rapidement, si c’est vrai ou si ce n’est qu’une impression. J’étais en train de marcher. Je regardais le ciel. Et je me disais que c’est un temps à neige. Mais, comme depuis plusieurs jours que dure ce temps à neige, il ne neige pas. Peut-être n’est-ce pas un temps à neige, peut-être que c’est un temps à neige mais que, tout simplement, il ne neige pas. Il n’y a pas d’explication à donner, pas d’explication supplémentaire à chercher. Au fond, nous savons tout, c’est ce que je me dis, et puis, croisant le visage défait de ce jeune homme à la terrasse du café juste en bas de chez moi, je pense que nous ne savons rien, que nous sommes accablés de douleur, de souffrance et que nous cherchons par tous les moyens à échapper à cette douleur, à cette souffrance quand il faut les affronter,  au contraire, aller jusqu’au bout d’elles, quitte à se détruire. Il faut aller au bout du malheur, de la tristesse, et rejeter toute forme de divertissement ; — c’est seulement alors que tu pourras espérer découvrir quelque chose. Le crois-tu vraiment ? Je ne le crois pas : je l’ai vécu. Pamela Anderson affirme que Tim Allen lui a montré son pénis lors d’un tournage. Dans une salle de traite, ce sont les détails qui font toute la différence. Guillaume Musso en tête des ventes pour la 12e année consécutive : comment expliquer ce succès ? Ne crois pas que rien n’ait de sens. C’est faux : c’est toi qui refuses le sens, c’est toi qui hais le sens, c’est toi qui chaque jour qu’il t’est donné de vivre humilie le sens et te réjouis, paradoxe de la tristesse, de cette humiliation. Allez, rigole à présent. Stage de jeûne : « Je suis partie parce que ça se passait mal pour moi. Mon amie est décédée trois jours après mon départ. » Une apocalypse quantique dès 2024 ? Les experts paniquent. Amandine Pellissard (Familles nombreuses) se lance dans le X : comment son mari a-t-il réagi ? L’animal que vous voyez en premier en dit long sur votre personnalité cachée. Pour cette chienne sénior pleine de vie et assoiffée d’aventures, le handicap n’a jamais été un frein. Énigme visuelle (très) difficile : Seuls les génies trouvent l’animal caché en 7 secondes. Allez-vous réussir ce défi ?

vingt-quatre janvier deux mille vingt-trois

Tu ne peux vivre que dans la conscience de la finitude. La finitude, qui implique ta finitude, la finitude de toutes choses. Toute autre forme de vie nous bercera d’illusions et nous finirons par dormir, et nous finirons par ne plus rien ressentir que sentiments artificiels, sentiments factices, sentiments fabriqués pour une forme de vie qui n’est pas, ne peut pas être la nôtre, une forme de vie mensongère. « Qu’est-ce que la vérité ? », rétorquera-t-on, comme on a rétorqué toujours, comme on rétorquera toujours, sauf que ce n’est pas la question : la vérité est une propriété des phrases et non du monde, et non du soi. Une forme de vie qui n’est pas mensongère peut être une forme de vie fidèle à soi, fidèle à l’idée, l’image que l’on se forme de ce moi étrange, déroutant, insaisissable, introuvable, même, et aux prises avec quoi, aux prises avec quoi ? aux prises avec moi, aux prises avec qui je me retrouve toujours, au désir que l’on a d’accomplir certaines choses, la volonté qui se maintient de persévérer dans cet ordre des choses quand même l’ordre du monde, l’ordre du monde social, c’est-à-dire, nous enjoindrait de suivre un cours des choses qui n’est pas le nôtre, un autre flux, un autre débit, un autre rythme. Vivre une autre vie. Le sociologisme relativiste, humiliant toutes les valeurs crédibles pour que les remplace la seule qui a du crédit : l’argent, achèvera de convaincre l’Occident que nous ne sommes que des fragments de pouvoir, des effets de domination, qui devons nous manipuler à l’infini pour être libres, mais il y aura longtemps déjà que tu n’écoutes plus. Auras-tu seulement jamais écouté ? Je ne le crois pas, ou alors d’une oreille distraite, mais pas assez distraite. Hier, lisant les Promenades dans Rome de Stendhal, à la date du 27 août 1827, ce paragraphe qui est aux antipodes de notre sensibilité souffrante : « Ce qu’il y a de plus beau en musique, c’est incontestablement un récitatif dit avec la méthode de Mme Grassini et l’âme de Mme Pasta. Les points d’orgue, et autres ornements qu’invente l’âme émue du chanteur, peignent admirablement (ou, pour dire vrai, reproduisent dans votre âme) ces petits moments de repos délicieux que l’on rencontre dans les vraies passions. Pendant ces courts instants, l’âme de l’être passionné se détaille les plaisirs ou les peines que vient de lui montrer le pas en avant fait par son esprit. Cela, expliqué en dix pages élégantes, serait compris de tous et augmenterait la masse de science qui permet aux sots d’être pédants. J’en aurais le talent, que je ne le ferais pas. Je ne désire être compris que des gens nés pour la musique ; je voudrais pouvoir écrire dans une langue sacrée. » Cette dernière phrase, je l’avais déjà notée, il me semble ; en tout cas, je me souvenais de cette langue sacrée, dont la seule évocation fait trembler d’angoisse (« Il faut que j’en parle à mon psy ! ») les tristes postmodernes que nous sommes devenus. Nous allons disparaître (en réalité, nous avons déjà disparu, mais nous refusons d’y croire) et nous nous accrochons à toutes les chimères que nous pouvons trouver pour ne pas plonger dans le néant. Dans le vocabulaire que j’essaie d’inventer au cœur du chaos bancal qu’est cette époque qui me sert de toile de fond, les expressions « conscience de la finitude » et « langue sacrée » sont synonymes ou, du moins, leur présence sur la même page n’implique nulle contradiction : la beauté n’est pas une question de transcendance ni d’immortalité, elle s’inspire d’autres atmosphères. Un peu comme si l’on disait : il n’y a d’écriture qu’exclusive.

vingt-trois janvier deux mille vingt-trois

Comme je ne sais pas quoi faire, je me lève pour préparer un autre café, et puis pense à la mort, la meilleure des motivations pour écrire, qui ne m’empêche pas cependant de boire le café que je viens de préparer. En fait d’écriture, j’ai écrit ce matin, deux vers d’un poème et quelques lignes de note sur les liens entre le contrat social et le mythe de Faust, j’ai pensé à d’autres choses, aussi, que je n’ai pas écrites, à une idée, entre autres, dont S. m’avait fait part, il y a plusieurs années de cela, et qui m’avait semblé parfaitement absurde, si absurde que d’aucuns aux États-Unis d’Amérique la mettent désormais en pratique, d’où elle finira par nous parvenir d’ici à une trentaine d’années. Mais peut-être ne serais-je pas encore mort alors, malheureusement. J’ai donc compris que cette idée que S. m’avait exposée à cette époque-là n’était pas une idée à lui, mais une idée de gauche dans l’air du temps, ce qui, rétrospectivement, en plus de l’absurdité de l’idée en question, m’a  profondément déçu, comme si je me rendais compte, beaucoup trop tard, qu’il faisait passer en contrebande dans la conversation des idées qui n’étaient pas de lui. C. aussi avait l’habitude de faire ça : il faisait des plaisanteries qui n’étaient pas les siennes, mais que, comme je ne connaissais pas leur origine, je prenais pour les siennes, ce qui me faisait dire qu’il était drôle, avant de me rendre compte qu’il les faisait passer en contrebande, ce qui me fit dire enfin que c’était un imbécile. Ces petites malhonnêtetés n’ont peut-être l’air de rien, mais pour moi, elles sont tout : elles font tomber les êtres de leur piédestal à une vitesse newtonienne. Je me découvre trahi, comme l’amant, toujours beaucoup trop tard. Et dire qu’il faut faire confiance aux gens. Risque à courir malgré la peine encourue. Qu’est-ce que je raconte ? Aucune idée. Hier, j’ai commencé la lecture des Promenades dans Rome en prévision d’un prochain voyage et je découvre ce midi que c’est aujourd’hui l’anniversaire de Stendhal. Parcourant sa biographie du coin de l’œil, j’apprends que son ouvrage De l’amour s’était écoulé en 1822, année de sa parution, à quarante exemplaires. Car telle est l’histoire de la littérature.

vingt-deux janvier deux mille vingt-trois

Hier au soir, je me suis endormi sur le Père Goriot. Il devait être dix heures à peine. C’est Daphné qui m’a réveillé ce matin, quelque onze heures plus tard, vers neuf heures. C’était probablement la meilleure chose à faire, dormir, et c’est celle que j’ai faite. Plonger dans un noir si profond que nulle image n’y puisse pénétrer. Pourtant, j’ai rêvé. Je me souviens d’un fragment de ce rêve décevant où, en compagnie d’un ami, je devais me rendre à trois concerts dans la même soirée, les durées de concert indiquées sur les billets faisant qu’ils se chevauchaient, il y avait un problème qui me semblait insoluble. Décevant, ce rêve ? Je dirais plutôt : totalement dépourvu d’intérêt. Comme la plupart, serais-je tenté d’ajouter, mais je ne serais pas sincère. Faut-il ne jamais prendre l’imagerie onirique au mot — littéralement — et supposer toujours que, derrière le moindre contenu manifeste, il y a un contenu latent qui révèle ce que nous sommes dans les profondeurs sombres de notre être ? Dans les profondeurs de mon être, si j’en crois le fragment de ce rêve, il n’y a qu’un homme qui s’endort sur le livre qu’il est en train de lire. Pas de quoi en faire un roman. Ou bien ? Je ne sais pas, non, je vais dire que non. À cet endroit, il y a encore quelques minutes, quelques minutes à peine, à la suite de cette phrase, il y en avait deux ou trois autres avec lesquelles je décrivais un événement qui a eu lieu hier dans l’après-midi cependant que je me promenais dans les rues de Paris. J’ai d’abord décrit sommairement cet événement avant de noter par écrit que je ne savais pas si j’allais le conserver ou non. Et de décider donc que non. Bientôt, cet événement, je sais que je l’aurai complètement oublié. Il lui arrivera ce qu’il arrive à tous les événements : il tombera dans l’oubli. Seules les idées, peut-être, seules les idées auxquelles les êtres humains attachent un prix suffisamment grand ne tombent pas dans l’oubli. Mais peut-être le devraient-elles. Peut-être devrions-nous nous souvenir du rire édenté de l’enfant plutôt que de la grande idée dont on s’imagine qu’elle sauvera le monde, l’humanité, et qui a tôt fait de tomber en ruines, écrasée sous le poids de sa propre inanité. Si tout ne tombe pas dans l’oubli, est-ce autre chose que l’effet du hasard ? Et ce qui tombe dans l’oubli, nous ne pouvons pas l’appeler, nous n’avons pas de nom pour cela, rien qu’un langage général qui parle de ces choses tombées dans l’oubli. « Odradek », disait Kafka, qui n’est justement qu’un nom général, le nom d’un être impossible, une fiction fantastique, pas le nom d’un être réel, avec sa chair et ses os et son sang et son souffle, pas le nom d’un événement singulier qui aura occupé une certaine partie de l’espace durant un certain laps de temps, et dont nous voudrions nous souvenir, et qui nous échappe, et qui nous manque, et qui désormais nous fera toujours défaut. Adieu, choses oubliées, je ne sais même plus par quel nom vous appeler. Mais je suis malhonnête : cet événement, ce n’est pas le hasard son principe, mais ma volonté de l’oublier, de le faire disparaître pour toute l’éternité. Ne laissé-je pas ma vanité prendre le pas sur la réalité ? Comme s’il en était jamais autrement ? Dans le Père Goriot, tous les personnages sont mus par la passion qui les dévore, les ruine, les détruit, mais sans laquelle ils n’ont plus de vie : tant pis si, suivant ma passion, je cours à ma perte, — c’est elle ou le néant. Tout vaut mieux, même la destruction de l’être, que le pur et simple et terrifiant néant. D’où l’immensité, bien plus grande que ce qu’il reste de la vie, l’immensité de tout ce qui tombe dans l’oubli.