vingt et un janvier deux mille vingt-trois

La fatigue d’hier a disparu. Elle était supportable, à vrai dire, jusqu’à ce que je reçoive ce mail qui m’a accablé, et peut-être ai-je eu tort, comme Nelly me l’a fait remarquer, tort de le prendre comme je l’ai pris — mal —, mais tout m’a semblé soudain si étriqué, si médiocre, comme un monde où je ne pouvais jamais dire ce que j’avais à dire comme je le pense, un monde où je ne pourrai jamais dire ce que je pense comme je le pense. Tu sais, les phrases ne peuvent pas être substituées les unes aux autres sans perte, salva veritate, oui, peut-être, parce qu’eadem sunt quorum unum potest substitui alteri salva veritate, mais ce qui vaut pour la vérité ne vaut pas pour la signification, non, il y a toujours quelque chose qui disparaît, se perd à tout jamais, c’est vrai. Il n’y a jamais de même dans le langage ; qui s’en soucie doit toujours faire attention aux différences, aux nuances. Il faut se soucier du subtil, de l’infime, de ce qui peut être détruit sans le moindre effort, moins pour protéger ce qui existe déjà que pour préserver l’avenir, l’inconnue du futur. Et puis, elle m’est tombée dessus, la fatigue, comme un poids infiniment lourd que je n’avais soudain plus la force de porter, et c’est tout ce que je suis qui s’est senti accablé, d’un coup, non en raison de la gravité même de ce que je venais de lire (de fait, grave, ce ne l’était pas), mais de ce que cela révélait en quelque sorte de tout car, si l’on avait suffisamment de suite dans les idées pour dérouler la suite logique des implications et des présupposés, dans un sens et dans son sens inverse, on s’apercevait que tout s’exprimait dans ce presque rien, effet lointain de l’état de la réalité, « le monde social », comme dit Balzac, qui est le nôtre. Tout est d’un ennui mortel. On pourrait se contenter, je crois, de se planter tous les soirs devant son écran, de regarder les programmes qu’on nous y propose, et ce serait cela, la réalité, le monde social, rien d’autre. C’est une manière d’idéal. Un idéal sinistre, certes, triste comme l’ennui le plus sombre, mais un idéal quand même, qui s’accomplit chaque jour sans effort aucun, il suffit de jeter un œil aux fenêtres qu’éclairent les petites lumières des écrans pour s’en convaincre, — monades greffées sur le néant. C’est la seule vérité de notre temps : ce qui n’a pas d’image n’a pas d’être. Ce qui n’a pas d’image ne peut pas être converti en argent. Cela ne signifie pas que tout ce qui a une image soit convertible en argent, produise de l’argent (ce qu’on appelle, dans une simplification volontaire, la richesse), ce n’est pas une condition suffisante, c’est une condition nécessaire. Ce qui n’est pas convertible en une succession d’images n’est rien, est voué, sinon à disparaître, heureusement les choses sont plus compliquées que cela, à être ignoré. On pourrait s’assoir devant son écran, le soir, et toute la réalité serait là, il n’y aurait plus nul besoin de chercher ailleurs, tout nous serait révélé, nouveau temple où s’absorbe et se concentre toute la réalité, tout ce qu’on peut bien en penser, tout ce qu’on peut bien penser. L’image a imposé son format au monde. Et nous sommes contraints de nous y conformer. Comment, dès lors, à moins de parler tout seul, ne pas s’y ennuyer à mourir ?

vingt janvier deux mille vingt-trois

Au lieu de continuer à tourner en rond entre les quatre coins des deux hémisphères de mon cerveau, je me lève et vais faire quelque chose qui ne requiert pas ma présence. Comment se fait-il que j’aie toujours le sentiment de ne pas avoir ma place au monde, que nulle part, ce n’est fait pour moi, que personne ne me comprend, comment se fait-il que je ne parvienne jamais à trouver nul endroit où ce moi qui est le mien puisse s’épanouir ? De fait, ce moi, j’en viens à la trouver suspect. Comment en serait-il autrement ? Ce que je fais ne va jamais, ne convient jamais, ne plaît jamais. Nul, non avenu, comme son auteur. Hier, pourtant, face aux infrabasses immondes de mes débiles voisins, ne fus-je pas imperturbable comme John Cage ? C’est dire que je me transforme, que je me métamorphose sans cesse, que ce moi dont je parle ici ou là n’est pas une chose, pas une entité, c’est un des noms que je donne à la vie qui est la mienne, considérée si l’on veut de mon propre point de vue. Toujours plus de cheveux blancs, toujours aussi peu de gloire. Est-ce que la vie va continuer ainsi jusqu’au bout ? Et, est-ce encore long jusque là, jusqu’au bout ? Les versions du monde que l’on me propose ou que l’on m’oppose, je les trouve d’un ennui mortel. Terrible comme l’immensité bruyante, le mur du son de cette bêtise manifeste tout autour de moi. Il m’arrive, je ne le cache pas, je ne le feins pas, à quoi bon ? il m’arrive réellement d’avoir peur, d’être terrorisé par ce monde dans lequel il m’a été donné de naître et de continuer de vivre et auquel je me sens si étranger. Combien de fois me suis-je senti moi-même imbécile, incapable de rien comprendre à cet amas de choses laides et insensées, incapable de rien comprendre à ce galimatias qu’on nomme le bruit du monde ? C’est vrai que je me sens affreusement seul. Je ne dis pas que j’ai raison de me sentir ainsi, je me contente de dire comment je me sens. Pratique égoïste, onaniste voire, mais tant pis. Pas d’humeur aujourd’hui à enrober, déguiser, cacher sous un vernis brillant le fond mat de l’océan au milieu duquel, perdue, flotte l’île que je suis. Demain, si l’on me prête vie, je renierai tout ce que j’aurai dit. En attendant l’éventuelle palinodie, je ne consens pas à faire semblant de tenir debout.

dix-neuf janvier deux mille vingt-trois

Je suis dans mon lit. Je ne me suis pas levé ce matin. Au lieu de le faire, je me suis équipé de mon ordinateur portable et j’ai pris mon petit-déjeuner là, devant le clavier ouvert. Si je voulais renvoyer une bonne image de moi-même, ce n’est pas ce que je dirais, mais que c’est par solidarité avec les grévistes qui s’opposent à la réforme des retraites, laquelle, au fond, c’est ce que je pense sincèrement, comme toutes les réformes qui exigent des gens plus de travail tout en leur accordant moins de droits, est dégueulasse, mais non, moi-même, n’étant pas salarié, si je décide de ne pas travailler une journée, c’est moi-même et moi seul que je pénalise, moi et personne d’autre, je ne bloque aucune chaîne de production nulle part, tant je suis inexistant sur le marché du travail, mais non, de ma bonne image comme de ma bonne étoile, je ne me soucie guère, ce n’est pas pour cette raison que je ne me suis pas levé ce matin, non, si je ne me suis pas levé ce matin, c’est simplement parce que j’avais la possibilité de le faire, l’enseignante qui remplace la maîtresse de Daphné faisant grève, le temps était libre, la voie aussi, et donc, quand je me suis réveillé, une heure plus tard que d’habitude, à peu près, je me suis dit que j’allais  resté là et écrire dans mon lit, comme ça, resté là où je me trouvais, un peu à distance du monde extérieur, un peu à distance de la réalité, non que je fuie le monde extérieur, non que je fuie la réalité, mais histoire d’échapper à leur emprise un peu plus longtemps que d’habitude, le sommeil étant encore, avant l’invention d’une intelligence artificielle qui en prendra le contrôle pour notre bien, pour nous rendre la vie plus facile, améliorer nos performances et réduire les dépenses de santé publique, le sommeil étant notre dernier refuge, en effet, quand on dit qu’il faut être « en prise avec le réel », et que c’est à cette  seule condition que l’art vaut quelque chose (une idée d’imbécile), quand on dit qu’il faut être « en prise avec le réel », on oublie qu’ainsi, c’est le réel qui étend son emprisesur nous, un réel qui, de plus, est une construction sociale, politique, idéologique, la liste des faits composant ce que l’on désigne par ce nom ridicule n’étant pas infinie, comme c’est le cas du monde, le monde est tout, mais un ensemble choisi de sujets à traiter impérativement au risque d’être purement et simplement disqualifié par le monde social, lequel, à la faveur d’une tautologie qu’il feint de feindre d’ignorer pour persévérer dans son mal-être, ne s’intéresse jamais qu’à ce qui l’intéresse, c’est-à-dire, au fond, à pas grand-chose, c’est pour cette raison que tous ceux qui passent à la télévision parlent de la même chose, c’est pour cela que tous les gens qui viennent vendre leurs livres à la télévision (à la télévision ou à la radio, c’est la même chose) parlent tous de la même chose, sans exception, que ce soit « le monde réel », « l’actualité », « le contemporain », c’est toujours la même chose, et qui souhaite échapper à la même chose n’a guère d’autre choix que de rester couché dans son lit chaque fois qu’il a l’occasion de le faire parce que c’est ainsi seulement, dans cette défection seulement, que quelque chose peut avoir lieu, pas dans le monde réel, non, le monde réel est verrouillé, pas dans le monde réel, non mais ailleurs, dans un autre monde, c’est seulement dans la défection que quelque chose peut avoir lieu d’original, là, en effet, l’imaginaire n’est pas verrouillé, l’imaginaire est indéterminé, mais pour combien de temps encore ? le temps, probablement, d’inventer une intelligence artificielle qui aura la tâche de monétiser aussi cette dimension-là de l’existence, alors rester au lit le matin d’un jour de grève n’en vaudra même plus la peine, il n’y aura plus nulle refuge où échapper aux doctrinaires de la réalité. Mais, au fond, ne suis-je pas comme eux, moi, ne suis-je pas contaminé par eux, moi, ne suis-je pas en train de chercher comment donner une dimension politique à ce segment de mon existence, ne suis-je pas en train de m’efforcer d’interpréter politiquement mon envie de paresse ? De paresse ? Même pas vraiment, en fait, tout ce que je voulais en restant dans mon lit, c’était un peu plus de temps, voler du temps à la réalité pour écrire un peu plus, écrire un peu plus longtemps, voler à la réalité le temps de m’en échapper, ce n’est pas paresse que cela, mais activité supérieure, activité plus intense, énergie plus puissante, concentration plus profonde, ce moins, c’est plus, moins de réel, plus de vie. Au fond, ce que je voudrais, je crois, ce que je voudrais aujourd’hui, du moins, et sans doute tous les autres jours aussi, ce que je voudrais aujourd’hui, en particulier, c’est passer ma journée à écrire, ne m’occuper de rien, n’être préoccupé de rien, me concentrer sur la seule écriture, tout oublier, tout abandonner, que tout disparaisse pour ne laisser que cela, que cette seule musique interne à elle-même, la laisser inventer ses propres règles et les suivre ou les enfreindre, comme bon lui semblera, ne plus me soucier de ce qui agite les habitants du monde réel, tout ignorer non par mépris de leurs soucis, mais au nom d’une lumière plus claire, d’un amour plus grand. Si nous sommes à ce point fascinés par le réel, le contemporain, comme sous hypnose, c’est que nous sommes désespérés, les hurlements dans la nuit ne sont pas des cris de joie, écoute-les, ce sont des appels à l’aide auxquels personne ne répond parce que personne n’a plus envie de nous entendre depuis longtemps, nous sommes obsédés par le réel, le contemporain, parce que nous ne savons pas quoi en penser, nous n’avons rien que des morceaux d’idéologie vantarde pour ce (mal) faire, mais nous n’avons point d’esprit, ne savons inventer, n’avons nulle imagination, ne faisons que recycler comme l’époque nous apprend à le faire, sagement, nous caressant les cheveux comme on le fait aux enfants qui s’éveillent, terrorisés, d’un mauvais rêve : « Ne t’inquiète pas, mon enfant : tout a déjà été fait. »  Tout a déjà été fait, vraiment ? Voilà qui est bien. Ainsi rassurés, nous pouvons nous recoucher, et dormir tranquille, notre tâche est infime, qui tourne sur elle-même, est enfermée en elle-même, marmonne d’un indicible ennui sur nos minuscules écrans ou, du moins, trop petits pour moi, trop petits pour qui aspire à l’immensité. Et chaque jour on nous répond qu’elle n’est pas pour nous, qui venons trop tard et chaque jour on nous ment. À croire que nous aimons le mensonge. Aimons-nous le mensonge ? Des bruits qui semblent étouffés, plus lointains qu’ils ne le sont en réalité, sonores comme des vagues qui refluent sur le rivage, montent quelquefois du boulevard. Jusqu’à présent, absorbé comme je l’étais par mon écriture, plongé en elle comme en une vaste mer, je ne m’étais pas soucié d’eux. À présent, je m’arrête un instant, y prête l’oreille, sans doute ne diffèrent-ils en rien de ce qu’ils sont les autres jours, quand je ne m’y intéresse pas, quand ils ne font rien que me déranger, agressions sonores maintes fois répétées, tout juste peut-être sont-ils un peu plus rares, aujourd’hui, mais essentiellement ce sont les mêmes, tout ce qui change, c’est moi, qui n’ait pas d’essence, moi et mon attention, mon écoute, jour de grève, jour de trêve, n’est-ce pas à cela que nous aspirons ? Non pas les vacances du touriste, qui ne sont jamais que le prolongement du travail, son envers nécessaire, sa justification ultime, la preuve qu’il est irréfutable, mais une exception qui ne soit pas un état d’exception, qui soit tout au contraire le rétablissement de nos droits naturels à l’existence, comme si seule cette exception nous permettait de prendre conscience de nos droits naturels à l’existence et que ces droits sont chaque jour travestis, bafoués, dévoyés, comme si, dans cette défection, qui n’est que la désertion d’un régime mauvais, nous étions enfin en mesure de les énoncer clairement alors que, chaque jour, notre langage est confisqué, quand parler la langue qui vient à moi ne devrait pas être un luxe mais, homo étant qui parle, un droit que je puis exercer à loisir. Je bâille, mais je ne veux pas m’arrêter. Aujourd’hui, ce me semble, je n’ai pas à creuser ce trou que je creuse dans le temps pour exister, aujourd’hui, ce me semble, l’existence n’est pas ce petit larcin qu’on commet et dont on tire nul gain autre que culpabilité. Que l’existence elle-même, que l’existence dans son innocence nous paraisse coupable, n’est-ce pas le triomphe du progrès ? Plus la vie est socialisée, et moins j’ai le droit d’exister. Je ne suis plus qu’une goutte d’eau dans un océan de déterminations qui m’échappent. Les autres jours de la semaine, je m’en aperçois ici et maintenant, ma vie est si lointaine qu’elle m’est absolument étrangère, je ne puis en saisir que de rares morceaux, je fais des efforts pour m’approprier quelque chose de moi qui, en fait, ne l’est pas, à moi, mais à l’autre, au grand autre qui s’incarne dans la vie sociale. Or, je n’ai pas à m’approprier ma vie, ma vie n’est pas à moi, ce n’est pas une propriété, une possession, ma vie, c’est moi, je suis toute ma vie. N’y a-t-il donc que le temps de la défection qui me permette de le comprendre ? N’y a-t-il donc que l’exception qui m’autorise à accéder à cette dimension-là de mon existence ? Ne puis-je espérer y parvenir en temps ordinaire ? Est-ce à dire que la banalité est totalitaire qui enrégimente les singularités que nous sommes ? Mais quelle banalité ? Un jour pas comme un autre n’est-il pas un jour comme un autre ? Je ferme les yeux. Aux images qui me parviennent du fond de mon cerveau domestique, des images si réelles qu’elles semblent préfabriquées, je pourrais opposer le sommeil, mais je ne le fais pas. Dans la pénombre de ma chambre, au fond de mon lit, plus profond que le fond de mon cerveau, je garde les yeux ouverts, suis les inflexions de la vie, et cherche le chemin qui se fraye au milieu de toutes les formes convenues. Est-ce celui-ci ?

dix-huit janvier deux mille vingt-trois

Je m’installe dans un rayon du soleil qui inonde Paris aujourd’hui, et je laisse de côté tout le mal que l’on nous fait, je l’ignore, je le méprise, il disparaît. Le ciel est d’un bleu si pur qu’il a quelque chose d’irréel, mais non, c’est toute la réalité, elle est là, il suffit pour le voir de la regarder. Cette nuit, la voisine du dessus, qui semblait étouffer dans des cris dignes des études du XIXe siècle sur l’hystérie, m’a réveillé. Combien de temps ont-ils duré, ses hurlements ? Je ne saurais le dire, quelques minutes à peine, sans doute, mais à moi, cela m’a paru bien plus long, évidemment. Ensuite, la scène habituelle, une scène invisible, purement audible, s’est reproduite pour la énième fois. Elle s’est mise à crier : CASSE-TOI ! CASSE-TOI ! CASSE-TOI ! une dizaine de fois peut-être à quelqu’un qui ne répondait pas ou dont je n’entendais pas la réponse. Je me suis demandé quelles pouvaient bien être ces personnes qui vivaient ainsi et j’aurais aimé, je crois, avoir le pouvoir de me rendre invisible et de flotter dans l’air de Paris pour observer avec mes yeux et non avec mes seules oreilles ce délire qui se joue à intervalles réguliers au-dessus de ma  pauvre tête ensommeillée. Ou alors, tout simplement, ne rien entendre du tout, qu’il n’y ait pas de bruit, et dormir du sommeil paisible de qui a consacré sa journée à la littérature, à la musique, à l’amour, à la vie. J’étais épuisé, mais je n’arrivais pas à trouver le sommeil, trop d’excitation sans doute, trop de tension nerveuse encore dans le corps, il aurait fallu que je marche deux ou trois heures pour laisser tout cela, me défaire de tout, mais quand j’ai croisé ces trois jeunes hommes qui empestaient l’alcool et, sur le boulevard, hurlaient à la mort dans la nuit de Paris, je n’ai pas eu envie de flâner, mais de rentrer chez moi, vite, me coucher. Tout ce à quoi j’interdis l’entrée de ces pages (tout ce qui me semble être la négation de l’amour), je ne le laisse pas de côté parce qu’il n’a pas d’importance, mais parce que je dénonce son importance, je m’oppose à son importance, je veux qu’il perde toute importance, je veux qu’il disparaisse. Je regarde Nelly qui souffre, je tâche de la réconforter, le puis-je seulement ? Oui, je crois que je le puis. Il y a quelque temps de cela, du vingt-cinq novembre deux mille dix-neuf au cinq mars deux mille vingt, avec un ajout à la date du six novembre deux mille vingt, j’avais consigné un certain nombre de considérations relatives à mes sentiments dans deux cahiers d’écolier italiens noirs à bords rouges et de moyen format, un « journal intime », avais-je écrit mot à mot et entre guillemets, sentiments causés par la vie sociale et, plus précisément, la vie de famille. Je viens de les sortir du tiroir où ils sont rangés, non pour les relire (j’y ai à peine jeté un œil), mais pour les dater avec exactitude ici (je les avais évoqués dans ces pages à l’époque de leur rédaction), et je me suis demandé s’il ne faudrait pas que je tienne, de nouveau, une sorte de journal intime, pour conjurer le sort ou, du moins, confier quelque chose de ces sentiments que je laisse de côté ici, les confier à la postérité (même indifférente). Je n’ai pas résolu la question : quand je pense que oui, il le faudrait, je m’objecte que non et, quand je pense que non, je m’objecte que oui en sorte que je m’enferme dans un dilemme d’où je ne puis sortir qu’avec effraction, faisant violence à l’apparence de logique et sa force faussement contraignante. Pourquoi écrivez-vous ? demande-t-on souvent, et c’est une question imbécile, l’écriture étant précisément cet événement qui a lieu en l’absence de toute raison, de quelque ordre qu’elle soit, politique, esthétique, sociologique, éthique (la mauvaise littérature étant généralement celle qui s’écrit pour de bonnes raisons, au nom de ces bonnes raisons), l’écriture tend toujours à la pureté, à une forme de dépouillement qui se défait de toutes les raisons.

dix-sept janvier deux mille vingt-trois

Passé ces dernières heures à Bomarzo ou, plus exactement, dans le livre de Manuel Mujica Láinez du même nom, d’où un étrange sentiment de dépossession de soi quand, après en avoir fini la lecture, ce matin, je suis allé courir. Il faisait assez froid et je n’aurais pas dû quitter si brutalement, je crois, les quelque 900 pages parmi lesquelles j’avais passé ces derniers jours. De fait, j’ai eu du mal à mettre un pied devant l’autre aussi longtemps que j’avais l’intention de le faire comme si, moi aussi, j’avais fini par boiter, tel Pier Francesco, dit Vicino, Orsini, duc de Bomarzo et héros de cette vaste fresque. Mais je ne vais pas récrire mon texte ici, ce n’est pas le lieu. Un peu plus tard, alors que j’avais prévu de laisser passer un jour, j’ai fini d’écrire ma critique du livre, pour m’en débarrasser, peut-être, je veux dire par là : pour ne pas être obsédé par lui. Est-ce que je travaille mal ? Est-ce que je suis désorganisé ? Est-ce que je n’ai pas de suite dans les idées ? Est-ce que je ne suis pas à la hauteur des ambitions que je me donne ? Je ne sais pas, je me pose ces questions parce que la lecture de Bomarzo a interrompu ce que j’étais en train de faire, que j’ai encore tant d’autres choses à lire, pour moi, pour le prix, tant d’autres choses à mettre en forme, ou à déformer, et qu’il me semble que je n’y parviens pas, que je cours après quelque chose qui me fuit et que je ne parviendrai jamais à rattraper. Est-ce vrai ? Est-ce que je me fais des idées ? Je ne sais pas, je me pose ces questions parce que tout semble à encore à entreprendre et rien ne va à la vitesse qui est celle de mon désir — instantanée. Or, oui, je le sais, je sais qu’il faut du temps et je sais que, me précipitant, il m’est arrivé de mal faire, de mal écrire, ce qui conduit à l’échec, à l’effondrement de la chose sous sa propre difformité. Il faut être patient et je hais la patience. Peut-être ne pourrais-je vraiment écrire que comme un condamné, mais cela, puis-je réellement me le souhaiter ? Je ne sais pas, je me pose ces questions parce que je suis plein de doutes, mais je suis heureux quand même parce que ces doutes, ou ce doute radical, ne m’empêchent ni de vivre ni de penser ni d’écrire : ce n’est pas qu’il me faut faire avec, il faut que je fasse quelque chose avec, il faut que j’en fasse toujours la matière même de mon écriture. Trop de signes pour aujourd’hui. Parfois, il me semble que j’ai la tête trop petite pour tout ce qui se tient dedans et que c’est pour cela que j’écris, mais je ne sais pas, peut-être que c’est le contraire, peut-être que si je n’écrivais pas, j’aurais la tête vide et libre, peut-être que je serais libre, léger comme l’air froid qui gagne de nouveau la ville, enfin. Je ne sais pas. Rien ne peut commencer que par un tremblant je ne sais pas.

seize janvier deux mille vingt-trois

Ah, Laurent Gaudé, Matthieu Chedid, en voilà des quelqu’un ! me suis-je dit tout de suite après avoir croisé le second au jardin du Luxembourg, où je vais courir et me promener, et le premier sur le boulevard du Montparnasse, où je réside. En voilà des quelqu’un, me suis-je donc dit, moi qui ne suis personne, tout juste une personne. (Il n’y a guère que les quelqu’un qui soient réellement des personnes.) Ce n’était certes pas la première fois que je les croisais, l’un comme l’autre, mais jamais dans la foulée, c’est le cas de le dire puisque j’étais en train de courir, et eux aussi ils étaient en tenue de sport, faut-il souligner, s’il n’avait pas fait attention, d’ailleurs, un observateur distrait aurait presque pu nous confondre, eux et moi, mais non, ce n’est pas vrai, je mens, on ne peut pas confondre quelqu’un avec personne, cela est impossible, jamais dans la foulée l’un de l’autre, et en tout cas pas depuis longtemps. Avant, oui. Souvent ? Oh, je ne dirais pas cela comme cela, non, mais plusieurs fois, oui, assurément. Mais avant quand ? Eh bien, lors de ma première vie à Paris, ainsi que j’ai décidé de l’appeler ce matin, pour la distinguer de celle-ci, lors de ma première vie à Paris. J’avais même écrit un texte (est-ce que j’en ai déjà parlé ? je ne m’en souviens plus, passons, et tant pis si je me répète), un texte qui faisait partie d’un ensemble plus vaste de maximes, portraits, etc., satire de mon temps que je projetais sous l’auspice de certains de mes héros, les moralistes du Grand Siècle (La Rochefoucauld, Pascal, La Bruyère), un texte qui s’intitulait People de Paris, et qui consistait en courts aphorismes donnant chacun la description ironique de ma rencontre (ou le simple fait de croiser) avec une star, une starlette, une vedette ou quelqu’un de connu ; — une phrase, brève, deux ou trois lignes tout au plus. J’avais choisi un carnet chez Papier+, papier bible sous un couverture à motifs géométriques en relief inversé noire et lisse comme un cuir fin, où, à l’aide de mon Parker P51 chocolat à capuchon doré, je notais toutes les phrases, les maximes, les aphorismes qui composaient ce recueil (d’autres morceaux du texte, plus longs, étaient saisis directement à l’ordinateur). Ce carnet doit encore se trouver dans les archives de ma première vie à Paris, c’est-à-dire dans cette grosse boîte transparente qui se trouve là, à portée de main de l’endroit où je me trouve en ce moment pour écrire, et où sont entassés cahiers, carnets, feuilles, ordinateurs défunts mais conservés pour leur disque dur. Quand j’écrivis ce texte, inachevé, je travaillais chez Grasset, en plein Saint-Germain-des-Prés, ce qui facilitait grandement l’observation de la star, starlette, vedette, personne connue dans son milieu quasi naturel. Peut-être avais-je en tête d’œuvrer tel un entomologiste, observant, décrivant, classant ces étranges bestioles qui peuplent Paris, et c’était une belle idée, je crois, mais qui aurait voulu publier cela ? Aucune idée. Je n’en avais déjà aucune à l’époque, et peut-être est-ce la raison pour laquelle j’ai laissé tomber. Et puis, il est vrai que j’aspirais à quitter ce poste d’observation certes privilégié, mais tellement ingrat, où je me suis senti si humilié (le premier jour chez Grasset, j’ai pleuré), mais de cela, je sais que j’ai déjà parlé, et je n’ai pas envie de recommencer, j’aspirais à me métamorphoser, devenir ma propre bestiole, et pas le laquais d’une autre. Ai-je pensé à tout cela, ce matin, après avoir croisé les deux quelqu’un, tout en courant ? Oui, après avoir croisé le second (j’entends : le second par ordre chronologique, par ordre starique, c’est le premier, bien plus connu que le premier par ordre chronologique qui, somme toute, ne l’est pas tant que cela, connu), j’ai commencé à composer les phrases tout en courant, chaque foulée ou presque développant l’idée que je suivais. J’ai terminé le premier tour du jardin comme cela, et puis j’en ai fait un second avant de rentrer à la maison en passant par la rue de Fleurus, un petit morceau de la rue Notre-Dame-des-Champs, avant de remonter la rue de Rennes jusqu’au boulevard, itinéraire habituel. Il y avait du vent, il pleuvait, et il ne faisait pas exactement chaud, non, au contraire, mais moi, j’étais là, et j’étais bien là ; — moi qui ne suis personne, je puis dire que j’allais en paix.

quinze janvier deux mille vingt-trois

Si j’en crois les statistiques de mon site, depuis quelque temps, il y a plus de gens que d’habitude qui lisent ce que j’écris, mais cela ne change fondamentalement rien à ma vie. Si j’en crois ce que Nelly m’a dit hier, sur les réseaux sociaux (qui sont décidément le dépotoir de l’humanité), un type qui exerce par ailleurs le métier d’éditeur s’extasie devant des livres parus chez Abrüpt, dont mon Et partout c’est la guerre (il publie la couverture de mon livre ainsi que celle du livre de Giraudon et Vermeulin), mais cela non plus ne change fondamentalement rien à ma vie. Il me faut dire, en tout cas c’est ce que je ressens le besoin de dire, il me faut dire que l’éditeur en question n’a jamais pris la peine de lire le manuscrit de la vie sociale que je lui avais pourtant confié en personne (ainsi que quelques-uns de mes livres que je lui avais poliment offerts après les avoir choisis exprès parmi ceux que j’avais déjà commis, je m’en souviens, il m’avait donné rendez-vous à la boutique de la Torréfaction Noailles, sur la Canebière, c’était le quatre octobre deux mille dix-huit, mais de ces livres non plus il ne m’a jamais dit le moindre mot, je suppose qu’il n’a tout bêtement pas pris la peine de les lire, quel malheur d’être bien élevé, me dis-je, me considérant avec compassion, quel malheur d’être bien élevé dans un monde qui ne l’est pas) et dire aussi que la dernière fois que nous nous sommes croisés, précisément le vingt-huit mai deux mille dix-neuf à la terrasse du Marengo, un bar hideux d’une rue hideuse situé près de l’hideux Vieux-Port de Marseille, j’ai consigné cette mésaventure dans mon journal deux jours plus tard, à la date du trente mai deux mille dix-neuf, il ne m’a tout simplement pas reconnu, ce qui m’avait asséné un coup d’une violence rare parce que je m’étais rendu compte à ce moment-là que je n’étais personne. Je le savais bien que je n’étais personne, tout comme je sais, aujourd’hui encore, que je ne suis personne, mais la manifestation sociale de cette certitude subjective, pour ainsi dire, m’en apportant la preuve irréfutable, objective, pour le dire aussi ainsi, m’avait profondément blessé. Aujourd’hui encore, c’est dire, je ressens cette douleur. Mais qu’est-ce, me demandera-t-on, oui, qu’est-ce qu’être quelqu’un ? Être comme lui, probablement. Être comme un autre. Alors, évidemment non, je n’ai pas envie d’être comme lui, pas plus que je n’ai envie d’être un autre, mais ce n’est pas la question, ou pas la réponse à la question. Alors, quelle est la question, ou quelle est la réponse à la question ? Je pensais avoir oublié cet événement, avoir oublié toutes ces histoires et, jusqu’à hier, c’était vrai, j’avais tout oublié, mais les lecteurs de Proust le savent bien : la mémoire ne se contrôle pas, c’est elle qui nous contrôle, elle vient à nous plus que nous n’allons à elle, c’est elle qui se souvient de nous plus que nous d’elle. On appelle cette mémoire, « la mémoire involontaire », mais on a tort de réduire la mémoire à une question de volonté ; le fils que la mémoire tisse sont inscrits dans notre corps. La nuit est tisserande qui déroule le fil de ce que nous sommes, de ce que nous fûmes, de ce que nous serons. Hier au soir, quand Nelly m’a montré le message dont je viens de parler, je n’ai pas relié immédiatement son auteur à l’auteur de mon humiliation parce que, cette humiliation, je l’avais oubliée, ce n’est que ce matin que la chose m’est apparue clairement. Plutôt que de m’adonner à cette forme dominicale de masochisme littéraire, je pourrais enfouir cet événement un peu plus loin dans les profondeurs de la mémoire sous des couches de faits et de fictions mais, pas plus que je ne veux passer pour qui je ne suis, je ne veux travestir la réalité, faire semblant, présenter une version du monde qui n’est pas la version que je vis. Ce matin, sans quitter le lit où j’avais dormi, je me suis armé de mon ordinateur, et je me suis souvenu de tout ce que j’avais vécu, je me suis souvenu de l’échec, de l’humiliation, je me suis souvenu de ces gens qui ne sont pas souvenus de moi, pas plus que, publiant la photographie d’un de mes livres dont ils feignent d’admirer la couverture pour se donner bonne conscience, pour paraître sur la scène débilitante de la vie sociale en seigneurs magnanimes, ils ne se souviennent de leur auteur, c’est-à-dire de moi, je me suis souvenu que je n’étais personne, j’ai clairement perçu que je ne suis personne. Cette perception me rend-elle triste ? Un peu, peut-être. Je ne nierai pas ici, ici où j’ai pris la décision de dire la vérité, je ne nierai pas que j’aspire à la gloire, mais l’absence de la gloire ne me rend pas malade. Je regarde la tête des gens qui la connaissent et je n’ai pas envie de leur ressembler. Non, ce que je voudrais, c’est une gloire qui me ressemble à moi, une gloire à mon image, et non revêtir un costume qui n’est pas le mien pour la connaître, qui serait fausse dès lors, artificielle dès lors, oui, mais une telle gloire existe-t-elle ? Je n’en sais rien ; — je ne la connaîtrai sans doute jamais.

quatorze janvier deux mille vingt-trois

Choses étranges que les choses, les êtres. Il faudrait, en vue de les apprécier un peu mieux, prendre quelque distance, sans doute, quelque congé lointain afin de n’avoir pas toujours le nez dessus, et les yeux rivés sur les choses, les êtres, si étranges soient-elles, si étonnants soient-ils, non les fermer, les ouvrir comme jamais, et regarder ailleurs, avoir un regard autre. Changer de sujet : la même chose mais différemment. Quand il arrive soudain que surgisse à la surface de notre conscience l’idée que, peut-être, tout ce que nous croyions savoir est faux, que la vérité est tout autre, que faire ? S’enfoncer la tête profond sous terre pour surtout ne rien être contraint de changer ou bien ouvrir les yeux grand, émerveillés par  la lueur de l’étonnement, son éclair, et tout voir, les choses, les êtres, exactement comme ils étaient avant et sans plus aucune commune mesure pourtant ? Il faut aimer la réalité pour qu’elle nous étonne, nous paraisse fantastique, irréelle, sans nul rapport avec l’idée que nous nous en faisions l’instant d’avant, avant que la chose, l’être apparaisse à la surface de notre conscience, tout autre, métamorphosé, la même mais différemment. Il faut aimer la réalité pour percevoir ce qu’elle comporte de révolutionnaire : ce ne sont pas les choses, pas les êtres qui changent, mais la façon dont nous les percevons, la façon dont nous les décrivons, la façon dont nous les vivons. Et quand cette réalité se fait brutale, ne pas détourner le regard, ne pas s’abandonner à la pitié, inventer une nouvelle cruauté, plus belle. Telle l’enfant s’émouvant, s’étonnant de l’homme qui, en plein milieu du jour, sur le trottoir, dort, sous la pluie. Tu es une bonne personne, lui dis-je un peu après quand nous parlons de sa vision, avant d’ajouter pour moi-même, au moment d’écrire cette phrase, et cela n’a pas de prix. Ailleurs, commencé ce que j’appelle un carnet secret.

treize janvier deux mille vingt-trois

Du temps pour les autres et bien plus que pour moi, d’où sans doute certaines difficultés à me concentrer, aujourd’hui, ou bien est-ce autre chose, autre chose mais quoi ? Un autre régime peut-être, non au sens de diète absurde, ascèse para-religieuse, dogme sans révélation, animisme gratis, rituels sociogéniques, hygiène maladive, mais au sens vital de gouvernement de soi, bien plutôt, et l’agacement qui l’accompagne à l’occasion, frustration, rage sourde, tout ce à quoi il ne faut pas céder, au contraire, tout ce qu’il faut surmonter, comme dans la pratique de l’instrument de musique qu’on a envie de détruire si souvent (ce que je dis à Daphné quand nous parlons des leçons qu’elle a abandonnées après qu’elle m’a dit qu’elle voulait que nous l’inscrivions à l’orchestre de l’école, l’année prochaine, mais pas dans un orchestre en dehors de l’école, comme je le lui propose, pour que ça ne devienne pas « obsessif », me dit-elle, ce à quoi je réponds « obsessionnel, mon amour »), lui faire payer notre nullité, mais l’instrument n’y est pour rien, c’est soi-même qui se trouve mis en jeu, en doute, en crise, en danger, menacé d’autodestruction, et l’obstacle surmonté procure un plaisir à la mesure de l’épreuve. Banalités ? Sans doute, comme le sont l’immense majorité de nos vérités, banales. Survolant du regard ce que j’écrivais il y a un an jour pour jour dans ce même journal, je découvre avec et sans étonnement que le menu de mon déjeuner était composé exactement de la même manière que ce jour-ci. Suis-je logique ou prévisible, moi-même ou d’un mortel ennui, comment savoir ? Peut-être ne le faut-il pas. Peut-être n’est-ce pas la question, peut-être n’y a-t-il pas de question, peut-être l’éternel retour du même est-il la réponse à toutes les questions, y compris celles qui lui semblent en tout point étrangères. Émission vieille de vingt ans à la radio (je la rediffuse pour moi-même tout en préparant mon déjeuner et en le consommant ensuite), où il est question du pied et notamment de la bipédie originelle de l’humanité (Yvette Deloison). Au musée de l’érotisme (définitivement fermé, j’ai vérifié), Alain Plumey décrit avec minutie un soulier phallique d’origine japonaise destiné à donner du plaisir à qui le porte. Couru 40 minutes (toujours pas de gps) puis gainage pour courir encore et redresser le corps qui sont aussi des sources de plaisir. Un appartement dans l’immeuble en face du nôtre est à vendre, mais ce n’est pas celui dont les fenêtres sont allumées. Dommage.

douze janvier deux mille vingt-trois

Je voulais écrire quelque chose et puis, sans que je m’en aperçoive réellement, je me suis perdu dans la contemplation du boulevard. Durant quelques instants qui n’étaient plus tout à fait dans le temps — les événements continuaient d’avoir lieu dans le temps, mais moi j’y étais extérieur, je n’avais plus le sentiment du temps, j’étais hors de lui —, j’ai suivi du regard ce qu’il se passait là, sous mes yeux, et je me suis égaré dans ce microscopique dédale à la profondeur infinie, je me suis enfoncé loin, très loin dans cette infime portion de l’univers. Au vrai, je n’ai même pas cherché à tenir le fil de mes pensées, je leur ai lâché la bride. C’est que je me trouvai soudain dans un labyrinthe immense, sans nulle Ariane pour me guider, labyrinthe d’où j’aurais très bien pu ne jamais sortir, ou plus totalement vivant. Le suis-je d’ailleurs vraiment ? Les réalités qui pourraient avoir lieu, même celles des plus infinitésimales, comme cette vision éphémère qui fut la mienne au moment de me servir une tasse de café, sens dessus dessous, que je pourrais verser le café sur cette tasse à l’envers — je me suis réellement vu verser le café sur la tasse renversée, j’ai réellement vu le café déborder de la tasse posée à l’envers sur la sous-tasse —, si elles n’existent pas, si elles ne sont même pas, comment se fait-il cependant qu’elles puissent nous habiter, qu’elles peuplent notre monde de fictions, lesquelles ne sont toutefois pas des chimères, mais ont une réelle action causale sur la façon dont nous vivons, la façon dont nous pensons, nos choix, nos préférences, nos dégoûts ? Qu’une chose qui n’existe ni n’est, qu’une chose qui n’est donc pas une chose, mais un rien, qu’un rien donc, qu’un rien ait un pouvoir causal, n’est-ce pas l’une des plus grandes merveilles de l’univers ? Et, s’il faut fuir ce qui crée du faux (autant dire qu’il faut fuir la majeure part de ce qui constitue notre vie sociale), il faut aimer ces fictions que nous faisons. Ne sont-ce pas elles, bien plus que les chefs-d’œuvre de l’art, les véritables œuvres de l’esprit ? J’ai pensé tant d’autres choses avant de me perdre dans ce morceau d’univers, mais je préfère les oublier à présent, et me souvenir de ce seul voyage fugace.