Lors de la performance de Rihanna à la mi-temps du Superbowl, les recherches sur internet concernant sa marque de maquillage Fenty Beauty ont augmenté de 800% tandis que, durant l’interprétation des études de Ligeti par Pierre-Laurent Aimard à la Cité de la musique, il ne s’est rien passé d’autre que la musique. Qu’est-ce qu’on remarque par là, sinon la différence entre une œuvre d’art et autre chose ? Une œuvre d’art est à elle-même sa propre fin ou, du moins, ce qui ne l’est pas ne saurait être une œuvre d’art. Cette remarque n’implique pas qu’une œuvre d’art ne puisse pas signifier autre chose qu’elle-même, mais cette signification est seconde par rapport à la signification première de l’œuvre qui est elle-même. Opposition caricaturale, peut-être, mais l’existence elle-même n’est-elle pas devenue caricaturale ? Toutefois, je ne crois pas que cette opposition soit si caricaturale que cela. En notre époque de relativisme total, on a parfois du mal à trouver quelque chose sur quoi s’appuyer et notre nature est si frêle, si changeante, notre éducation si pauvre, notre volonté si faible, qu’il paraît douteux de se fonder sur soi-même, comme le voudrait le libéralisme frénétique. L’opposition montre les choses comme elles sont : d’un côté, ce qui se présente comme de l’art n’est en réalité qu’un support de communication marchand comme un autre, de l’autre, l’expérience de la musique est dans le moment même où la musique est jouée. L’expérience est tout entière dans l’œuvre. Que l’expérience soit tout entière dans l’œuvre, cela ne signifie pas que l’expérience soit bornée à l’œuvre — la preuve que non, j’y pense encore —, mais qu’elle n’a pas d’autre fin que soi. Encore une fois, cette dimension autotélique de l’œuvre d’art n’implique pas que l’œuvre soit bornée à elle-même — quand une expérience esthétique est faite, c’est même tout le contraire —, mais qu’elle ne sert à rien d’autre qu’elle-même : l’œuvre d’art n’est pas publicitaire, l’œuvre d’art n’est pas politique, l’œuvre d’art n’est pas religieuse, l’œuvre d’art n’est qu’elle-même. Qu’elle ait un contexte, qu’elle puisse avoir une signification seconde, comme je l’ai déjà dit, cela n’est pas contradictoire, mais ce n’est pas ce qui définit l’œuvre d’art, permet de la distinguer des autres œuvres. Cette dimension unitaire, plutôt qu’autotélique, en effet, ontologiquement, l’œuvre d’art est un individu, inexploitable, concentré en soi-même, insécable, infongible, cette dimension unitaire de l’œuvre d’art, dis-je, cette dimension est à réinventer tant il semble que notre époque, occupée aux affaires, l’ait tout simplement perdue de vue : nous sommes obsédés par l’idée de faire faire des choses à des choses, redoublement qui dilue la signification dans un océan de préoccupations dérivées qui déconcentrent, détournent l’attention, la captent pour autre chose que l’œuvre dont on fait l’expérience. Au fond, la croyance que tout est politique n’aura jamais rien fait que préparer le terrain à la conviction que tout est à vendre, et il y a fort à parier que, pour se débarrasser enfin de cette conviction avilissante, il faille abandonner cette croyance absurde. Il faut que nous réapprenions à faire des distinctions, il faut que nous nous libérions du totalitarisme qui s’est emparé du monde, que nous apprenions de nouveau à penser, à sentir, à vivre, à aimer dans le discernement, dans la distinction, la différenciation et non dans l’indistinction nihiliste à laquelle la société post-politique marchande nous condamne. Il n’y a rien à faire faire, tout est à faire.
cinq mars deux mille vingt-trois
Normal, voire banal, comment ne pas se sentir tel devant la présence totale, investie comme on dirait d’une mission, de Pierre-Laurent Aimard qui joue les études de Ligeti ? Avant, quand on osait encore parler de « génie » (c’était avant les chevaux de course de Musil), on avait peut-être moins peur de la difficulté et c’est vrai que cette musique est difficile, elle exige quelque chose, on ne franchit pas le Styx sans payer un certain, mais ce que l’on découvre, de l’autre côté de la rive, est à la hauteur de la difficulté, c’est immense, c’est merveilleux, c’est inouï, qui ouvre grand les oreilles, grand comme elles ne sont jamais ouvertes sans la musique. Difficile, cette musique l’est, non par essence, mais à cause d’une mauvaise interprétation de la démocratie, laquelle s’oppose à l’excellence, et finit par ne plus rien apprendre à personne, de peur de choquer, de blesser, d’offenser, par peur de faire une expérience. Comme s’il fallait dorloter les gens. L’éducation que l’on donne aux enfants, qui méprise la musique, encore et toujours, est scandaleuse, elle devrait nous faire honte : on trouve la musique difficile parce qu’on n’a pas les oreilles ouvertes, parce que toute l’éducation tend fondamentalement à les fermer, pour que plus jamais elles ne s’ouvrent. Standardisation de l’écoute, comment la pensée ne le serait-elle pas ? Standardisation du goût, comment la sensibilité ne le serait-elle pas ? La mauvaise interprétation de la démocratie nous fait accroire qu’elle n’a de rapport qu’à la masse, quand c’est à l’individu, au contraire, à sa singularité, qu’elle est destinée. On n’a que faire des milliards de crétins qui, croyant admirer quelque chose, ouvrent des yeux de bovins qu’on envoie à l’abattoir devant les stars de la marchandisation de l’univers (toutes ces fusées qu’on envoie dans l’espace), il est déjà trop tard pour eux. Or, il est déjà trop tard pour nous aussi. Il suffisait de jeter un coup d’œil aux spectateurs dans la salle pour savoir que, dans vingt ans, cela n’existerait plus, cette culture aurait disparu, ce ne serait plus qu’une couche sédimentée de plus à destination des archéologues du futur. S’intéresseront-ils à nous ? À nous, peut-être pas, mais aux études de Ligeti, ils le devraient. À un moment du concert, et à un moment après, j’ai eu envie de m’assoir pour écouter en concert le Second String Quartet de Morton Feldman, qui peut durer jusqu’à six heures et demie, mais aurais-je cette chance dans ma vie ? Rien n’est moins sûr. Le temps passe et on aimerait au moins être libre de choisir comment le passer, mais il est confisqué, privatisé et vendu en fragments insignifiants. C’est l’esthétique du turfu. Pas sûr que tout ne soit pas foutu.
quatre mars deux mille vingt-trois
Est-ce que le petit-bourgeois blanc qui se fait livrer de la dope à domicile par son dealeur noir a conscience d’être un salaud, raciste, ou est-ce qu’il s’en fout, de toute façon, il y a bien longtemps que son cerveau a grillé ? Ça se passe juste à côté de chez toi. Si j’étais ce dealeur noir, moi, je fourguerais ma came jusqu’à ruiner tous les petits-bourgeois blancs de la création et, après les avoir complètement dépouillés, je les laisserais crever tout seuls dans leur pourriture morale. Le pire, c’est que les petits-bourgeois blancs en question, pour éluder la question de leur responsabilité morale, quand ils n’en peuvent plus d’être défoncés, quand ils se rendent compte qu’en effet ils sont complètement cramés et complètement ruinés, les petits-bourgeois blancs se font passer pour des malades, qu’il faut soigner, oh les pauvres, ils ont des problèmes, eux, et les dealeurs noirs, non, qui restent ce qu’ils ont toujours été, des délinquants dont tout le monde se fout. Comment peux-tu ne pas avoir envie de faire tomber la société qui t’oblige à vivre dans de telles conditions ? Ça se passe juste au-dessus de chez moi. Lui, avec sa petite moustache et son petit pull rose cochon, l’autre dans son jogging, ses baskets et la banane assortis à la couleur de sa peau. Il y a quelque chose de répugnant dans la décrépitude morale de ces individus qui doit tout à eux-mêmes et à notre époque. Qui peut bien avoir envie de les sauver, ces petits-bourgeois ? Pas moi. Moi, j’accélérerais leur élimination. Il n’y a rien à en tirer. Et non, tout le monde n’a pas le même droit à l’existence, tout le monde n’a pas la même dignité devant l’existence, non, tout le monde ne mérite pas également de vivre. Et dire qu’ils ont le droit de voter. Qui peut bien avoir envie de sauver une telle époque ? Pas moi. Si je ne me sens pas de mon temps, c’est n’est pas tant parce que je juge que ses productions culturelles sont indigentes, après tout, s’il n’y avait que cela, ce ne serait pas bien grave, pour qui peut jouir d’une bibliothèque privée, c’est parce que le mode de vie que notre époque produit — l’exploitation de chacun par chacun, l’abaissement moral qui s’entend jusque dans la façon de parler, comme si le Français moyen ou sa femelle ne pouvaient pas faire une phrase sans prononcer une insanité, l’impression de démission universelle, chacun vivant pour son petit compte à soi, et j’en oublie, de grâce, heureusement que j’en oublie —, ce mode de vie est absolument abject. Pendant que le voisin avec sa petite moustache et son petit pull rose se fait livrer sa came de petit-bourgeois à domicile, de l’autre côté du boulevard qui me semble singulièrement crasseux, ce matin, c’est le retour des chiffonniers qui fouillent les ordures de la prospérité dans l’espoir d’y glaner quelque bien pour subsister, mais le petit-bourgeois avec sa petite moustache et son petit pull rose s’en fout, qui ne voit pas plus que la poudre dans son nez. Chacun pour soi et rien pour tous. De plus en plus de gens qui dorment dans la rue. L’autre soir, il était quoi ? 19h30, c’était un jeune homme qui était là, allongé sur son matelas, sous sa couette, son téléphone à la main, devant la porte d’entrée d’un immeuble moderne de la rue du Cherche-Midi, il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans. Et partout, les exemples se multiplient, d’un monde qui s’effondre et dont il ne restera rien. Comment ne pas avoir hâte, d’ailleurs, qu’il n’en reste rien ? Pendant que les chiffonniers glanent, que les dealeurs livrent et que les petits-bourgeois sniffent, moi, je fais réviser le présent de l’indicatif et l’imparfait à Daphné, et j’essaie de lui faire comprendre qu’il ne suffit pas d’être bonne, qu’il faut être la meilleure, aspirer à l’excellence, bon, cela n’est pas assez, bon, c’est tout juste médiocre, on fait des fautes, et encore des fautes, et toujours des fautes. Pourquoi ? Pourquoi le fais-je si je crois que ce monde est fini, mieux : si j’ai hâte que ce monde soit fini ? Peut-être parce que le nouveau monde, il faudra bien que quelqu’un l’invente et que ce n’est pas en parlant de travers et en pensant à moitié qu’elle pourra y arriver, ma belle et sauvage enfant. Qui sait, peut-être que je m’épuise en vain, mais c’est toujours mieux, non ? toujours mieux que d’exploiter, toujours mieux que d’humilier son prochain. Sinon quoi ? Apprendre le corse et partir vivre sur l’île de mes ancêtres ? Comment n’ai-je pas compris plus tôt d’où venait ma fascination pour les îles ? Montagnes désertes au maquis indompté et, dans le golfe ouvert en contrebas, la mer, l’odysséenne mer.
trois mars deux mille vingt-trois
Voyant ses livres dans la bibliothèque, Daphné me demande si Pier Paolo Pasolini est mort. Et puis, quand. Et puis, comment. Je réponds et, à la dernière question, évoque les trois hypothèses qui me semblent les principales : parce qu’il dérangeait trop de monde, parce qu’il était homosexuel, parce qu’il a fait une mauvaise rencontre. Et puis, je parle de Salò, le film qui venait de sortir juste avant la mort de Pasolini, je dis à Daphné ce que c’est que Salò et ce que c’est que Salò, son interprétation de Sade, du fascisme et de la fin de Mussolini, et puis je cite Moretti : Non so perché ma non ero mai stato nel posto dove è stato ammazzato Pasolini, qui ouvre la plus belle élégie du cinéma. Lui disant que, tout ça, elle le verra plus tard parce que Salò, ce n’est pas un film pour enfants, avant d’ajouter : mais est-ce un film pour adultes ? Probablement pas. Qu’est-ce qu’un film pour adultes ? Je ne sais pas. Est-ce que je l’ai su un jour et que je l’ai oublié ? Est-ce qu’on peut avoir des idées précises sur les choses ? À l’idée que je ne sois pas de mon temps, je suis envahi par un sentiment suave et une grande angoisse. Suis-je un imposteur ? Mais qui est-ce que j’essaie d’abuser ? Personne. Dans le disque dur de mes archives, je retrouve un texte que j’avais écrit pour le lire à Forcalquier, le 9 juillet 2016, lors d’une journée consacrée à Pasolini. Je le survole des yeux et me dis que je vais le coller ici, je n’ai rien d’autre de mieux à dire aujourd’hui. Ça s’appelait « Voyage en Italie », comme j’en reviens, j’y retourne :
1. La cafetière de mon père
Il y a quelques années de cela, j’ai acheté une cafetière pour mon père. C’était dans une ville située au bord d’une assez grande étendue d’eau (370 km2 environ). Si je me souviens aussi bien de cet achat, aujourd’hui encore, et de l’endroit de cet achat, ce n’est pas à cause de son originalité ; une cafetière en Italie, c’est tout le contraire. Non, je dirais plutôt que c’est à cause de son absence d’originalité ; à cause de sa banalité. C’est vrai que je voulais offrir une cafetière à mon père, mais j’aurais pu l’acheter n’importe où. Peut-être aurait-il mieux valu d’ailleurs que je l’achetasse n’importe où, n’importe où plutôt qu’ici. Or, même si je ne m’étais pas rendu ici pour faire ce genre de choses, je crois qu’il n’y avait pas de meilleur endroit pour le faire, qu’il y avait là une sorte de perfection, une perfection dans la banalité ; la perfection de la banalité.
Nous n’avions pas décidé de venir ici, précisément, Nelly et moi, cet été-là. Nous avions suivi une ligne un peu courbe entre Gênes et Trieste (Gênes — Mantoue — Padoue — Ferrare — Trieste). Et en direction de la France, au retour de Trieste, que nous avions trouvée si triste, mais si belle, si européenne, mais si étrangère, nous nous étions arrêtés à Sirmione, ville autrichienne sur la rive italienne du Lac de Garde. Il faisait une chaleur collante et vrombissante. Et après avoir lézardé au bord d’une piscine commune à tous les résidents de la pension où nous logions, en mangeant des tranches de pastèque et en buvant du thé glacé — comme les authentiques touristes qu’en réalité, nous étions —, nous avions pris la voiture pour faire un tour et nous nous étions arrêtés là, après avoir lu le nom de la ville sur un panneau de signalisation.
C’est là que j’ai acheté la cafetière pour mon père. Nous avions marché quelques minutes sur le port et puis nous avions pris une rue parallèle — je crois que mes souvenirs sont exacts, mais peut-être que j’imagine tout cela —, une rue parallèle, où nous avons donc fait cet achat. Et en un sens, il n’y avait rien d’autre à faire parce qu’il n’y avait rien d’autre, là. Ce n’était plus qu’un nom, désormais, un nom qu’accompagnent certes toutes les connotations que l’on peut bien imaginer, mais un nom creux, tout de même, une manière de néant onomastique, si j’ose dire. C’est à cause de ce néant-là qu’il m’a semblé parfait de faire quelque chose d’aussi banal à Salò. Après ? Après, nous sommes partis.
Parfois, quand je vais voir mon père chez lui, à Marseille, je regarde cette cafetière dont il ne se sert pas — le modèle ne me convient pas, m’a-t-il dit un jour à peu de choses près —, et si je préférerais bien sûr qu’il en eût l’usage, je pense à la ville d’où elle vient et le néant onomastique est bien vite recouvert par un réseau de significations qui adhèrent à l’objet, sont tout ce qu’il est, bien plus qu’il ne le semble.
2. Les deux suicides
On pourrait dire qu’il y a deux suicides dans l’œuvre de Pasolini ; deux suicides presque identiques, à l’exception de leur issue. Le premier se trouve dans Mamma Roma. Après la mort d’Ettore, la mère, incapable de surmonter son chagrin, tente de se jeter par l’une des fenêtres de son appartement. Elle est retenue. Le second se trouve dans Salò ou les 120 journées de Sodome. La pianiste s’arrête de jouer. Elle monte les escaliers, ouvre la fenêtre de sa chambre, regarde au dehors. Un geste d’horreur. Un soupir d’effroi. Elle se jette par la fenêtre. Son corps s’écrase par terre.
Ces deux suicides symétriques, presque aux deux bouts de l’œuvre de Pasolini, ont deux sens totalement différents. Dans Mamma Roma, la société retient l’individu. Même si elle est responsable de la mort d’Ettore, qui ne parvient pas à trouver sa place dans le monde, elle maintient en vie les individus qui l’acceptent malgré tout, ceux qui, quelle que soit leur condition, sont intégrés dans le corps plus grand qu’eux qu’ils forment avec leurs semblables. Dans Salò, au contraire, la société détruisant tout, réduisant en ruines immondes le monde, avilissant les individus, les réduisant à la masse, meute de chiens ou troupeaux de moutons, plus rien ne retient. Les corps des individus sont déjà oubliés, ils n’ont plus d’existence propre, ils ne sont que des choses, poussées dans leur ultime retranchement, éléments d’un jeu éminemment raffiné, le jeu le plus raffiné qui soit, le jeu de la négation. Les effusions, la tragédie de Mamma Roma n’ont plus de sens dans Salò. La musique s’arrête, et c’est la mort qui s’ensuit.
S’il faut faire attention à la musique dans les œuvres que nous regardons ou que nous lisons, il faut prêter une attention tout aussi grande au moment où elle s’arrête. Dans La Métamorphose de Kafka, déjà, la fin de Gregor coïncidait avec la fin de la musique, avec le fait qu’il interrompait le solo de violon de Grete, sa sœur, et que cette interruption était insupportable. Gregor n’était pas plus repoussant, plus haïssable à la fin qu’au début du récit. Mais c’est au moment où sa condition dépasse sa simple apparence nauséabonde pour interrompre le cours de la vie des autres membres de la famille, qu’il faut s’en débarrasser, qu’il faut l’éliminer. L’abjection interrompt la musique. Tant qu’il y a de la musique, la vie peut suivre son cours, la vie peut continuer. Quand elle s’arrête, c’est vraiment fini. C’est la fin du récit, la fin du film, du monde. Ce qui l’interrompt, c’est l’irruption de ce qu’on ne percevait pas clairement jusqu’à présent, mais qui subitement, comme un court-circuit ou une illumination négative, casse le rythme des jours, aussi infernaux soient-ils. À un moment, il n’est plus possible de continuer parce que c’en est trop. Ce trop n’est pas le moment où tout est détruit. Ce trop vient après coup, quand tout est déjà détruit. Tout est détruit déjà, mais nos habitudes, nos façons de vivre, nos comportements appris et savamment répétés depuis l’enfance nous empêchaient de le percevoir. La fin de la musique est la fin de la tragédie, le passage à un temps, à un monde qui n’a plus de forme, qui n’a plus de sens. Salò décrit l’absence du monde, le moment où la société, à force d’intégrer l’individu dans sa masse, se ruine elle-même. Alors, en effet, il n’y a plus personne pour te retenir quand tu sautes par la fenêtre.
3. L’histoire ou la passion
Lors du tournage de Salò, Pier Paolo Pasolini déclara vouloir démontrer par ce film l’inexistence de l’histoire. Il parlait aussi de l’anarchie du pouvoir, mais en l’entendant dire, ce qui retint mon attention, ce fut surtout l’idée de l’inexistence de l’histoire. Certainement parce que cette déclaration me fit une drôle d’impression, sans doute parce que je ne l’ai pas comprise, sans doute parce qu’elle n’avait pas de sens cla ir, ou du moins intuitif, pour moi.
On pourrait nier l’idée d’un progrès — d’un développement continu dans le temps du savoir, d’une amélioration constante des conditions de vie, d’une orientation de l’histoire sinon vers un but, sinon vers une fin, du moins vers un meilleur qui se réalise toujours, d’un bonheur toujours plus grand —, mais l’idée de l’histoire comme succession d’événements liés entre eux me paraissait difficilement contestable. Il devait y avoir quelque chose d’autre, quelque chose de plus dans la mesure où si on prenait l’idée de Pasolini comme je le faisais, elle était ou bien triviale ou bien absurde. Avoir affaire à l’absurde ou au trivial, cela ne me plaisait pas. Il devait y avoir autre chose, quelque chose de plus.
Et puis, à force d’y penser et de me demander ce qu’elle pouvait bien vouloir dire, cette idée, je me suis souvenu de la fin du poème de Pasolini, Les cendres de Gramsci. Dans ce poème, quelqu’un — c’est Pier Paolo Pasolini, mais ce pourrait en fait être n’importe qui, et ceci est très important —, dans ce poème, quelqu’un se promène dans le cimetière dit des Anglais, qui se trouve dans le quartier du Testaccio à Rome, au début du printemps. Mais le temps n’est pas printanier. Le temps est mauvais. On a trop tendance à se moquer du temps qu’il fait, comme si ce n’était qu’un détail vulgaire, tout juste bon pour le petit peuple. On ne devrait pas : dans Les cendres de Gramsci, c’est ce phénomène climatique anecdotique qui donne lieu à une expérience, l’expérience qui fait le poème, qui lui donne son impulsion et sa signification. Parce que tout est là dans cet « automnal mai » dont la perception ouvre le poème et lui donne le la. Ce mois de mai de 1954 n’est pas tel qu’il devrait être, et parce qu’il ne l’est pas, il rappelle à la mémoire un autre mois de mai, qui n’est plus, le « mai italien », celui peut-être où parut pour la première fois le journal L’ordine nuovo, le premier mai 1919, dans lequel Antonio Gramsci pouvait encore déclarer, notamment, que le monde était en train de se sauver lui-même.
Le temps qu’il fait, le cimetière, l’atmosphère élégiaque, la perte d’un sens, d’un espoir, d’une croyance qui était encore possible jadis, en mai, voilà tout ce qui compose le poème. Jusqu’à sa fin, quand Pasolini déclare :
La vie est bruissement, et ces gens qui
s’y perdent, la perdent sans nul regret,
puisqu’elle emplit leur cœur : on les voit qui
jouissent, en leur misère, du soir : et, puissant,
chez ces faibles, pour eux, le mythe
se recrée… Mais moi, avec le cœur conscient
de celui qui ne peut vivre que dans l’histoire
pourrai-je désormais œuvrer de passion pure
puisque je sais que notre histoire est finie ?
Comment ne pas penser, dès lors, que ce que Pasolini a voulu sauver en filmant Salò, c’est cette passion pure qui seule peut nous faire agir ? Comment ne pas penser qu’il vaut mieux sacrifier l’histoire plutôt que de sacrifier sa passion ? Il vaut mieux en somme se sauver soi-même plutôt que de sauver l’histoire, qui ne nous a jamais rien valu de bon.
4. Les moustiques et les touristes
À Sirmione, on nous avait conseillé de fermer les fenêtres avant la tombée de la nuit en raison du nombre important de moustiques qui, à partir de ce moment-là, envahissent les abords du lac, en été. Moi, évidemment, j’avais essayé de voir si c’était vrai, et en sortant sur le petit balcon de notre chambre dans la pension, je m’étais retrouvé entouré d’une nuée de bestioles. Avant de rentrer dans la chambre, j’étais resté là quelques instants, à observer ces choses vertes et vrombissantes qui tournaient autour du moindre faisceau lumineux. À Sirmione, en revanche, personne ne nous avait donné le moindre conseil pour éviter les nuées de touristes autrichiens qui se déversaient sur le lac, l’été. Ils arrivaient eux aussi à la tombée de la nuit, jeunes, riches, rouges et vrombissant, buvaient, injectaient quelque centaines d’euros dans l’économie locale, et puis ils repartaient à bord de leur bolide allemand. À Salò, j’avais vu leurs aînés, plus aussi vrombissant, certes, mais tout aussi rouges, arpenter les rues de la petite station balnéaire, comme si c’était une ville parmi tant d’autres, où l’on fait escale au cours d’une croisière sur le lac.
« Comme si c’était une ville comme une autre », je me souviens que, cette phrase, je me l’étais dite exactement en me promenant dans les rues de Salò, et quand j’y pense aujourd’hui, je me dis que, oui, évidemment, c’est une ville comme une autre. Un peu comme Vichy est toujours une marque d’eau minérale et les « carottes Vichy », un plat du répertoire de la gastronomie française. C’est comme ça : on ne déserte pas les lieux, au contraire, on les enfouit plutôt sous une masse infinie de discours jusqu’au moment où ils ne veulent plus rien dire du tout parce que c’est trop loin, désormais, parce que le temps a passé, qu’il ne s’agit plus, si j’ose dire, que de métaphores mortes. De toute façon, la vie a déjà repris son cours, et ses droits, tout a recommencé, et à un certain moment, en effet, il semble même que tout se passe comme si rien ne s’était jamais passé.
L’idée qu’un jour, le passé cesse d’avoir eu lieu, qu’un jour, le passé disparaît et devient simplement une suite de signes muets, des signes qui exigent d’immenses efforts pour leur faire parler une langue que plus personne ne comprend, cette idée, j’en conviens, cette idée peut paraître choquante. Il suffit pourtant de se promener dans telle ou telle ville pour s’apercevoir qu’il en est ainsi, définitivement ainsi. Le monde entier deviendra une attraction touristique, et nous n’y pouvons rien. Car, ou bien le passé s’efface et disparaît ; ou bien on le transforme en musée. Dans tous les cas, le passé est destiné à mourir, et il n’en restera rien que des traces qui ont perdu tout leur sens, et qui nous sont à jamais étrangères.
5. Une éclaircie
Quoi qu’il en soit de l’histoire, quelle que soit l’histoire, qu’elle existe ou qu’elle n’existe pas — après tout, c’est peut-être indifférent —, il y a les souvenirs, et puis il y a les expériences. Certaines villes restent comme le lieu d’un souvenir : on se souvient que quelque chose y a eu lieu, et de temps en temps on se souvient d’elles, même, mais entre chacun de ces temps, rien n’existe que l’oubli. Dans d’autres villes, au contraire, on fait une expérience. C’est le résultat de la conjonction d’un moment et d’un endroit propices. Or, on ne se souvient pas d’une expérience, on la vit, c’est-à-dire qu’elle dure, que le temps et l’endroit où elle a eu lieu se dilatent et irriguent en quelque sorte la vie. C’est à la fois bien plus petit et bien plus grand que l’histoire.
Bien plus petit parce qu’une expérience ne concerne jamais qu’une personne singulière, non que l’expérience en question soit privée, mais elle émerge de l’individu qui l’a faite, qui la fait ; elle dépend de lui et il dépend de lui qu’elle puisse, éventuellement, concerner d’autres personnes que lui.
Bien plus grand que l’histoire parce qu’une expérience, c’est la vie qui change, non sous l’effet de quelque révélation obscure et ineffable, mais plutôt par un changement de perspective. L’histoire change la vie des hommes, mais la vie qui change, c’est autre chose. C’est une éclaircie. Une éclaircie ne se provoque pas, personne n’en est la cause. Elle a lieu. Il faut être disponible, au bon moment et au bon endroit.
On me rétorquera, et toc, dans le poème de Pasolini, malheureusement, les éclaircies sont aveugles. Et c’est vrai. Mais peut-être me tirerais-je de ce mauvais pas par une pirouette : elles sont aveugles comme le destin. Ou encore : on ne les déchiffre pas, il faut les vivre. On ne peut que les vivre. Je crois que, dans le poème de Pasolini, l’action de passion pure dont il est question, c’est la vie même. Comment vivre avec la conscience que l’histoire dont je suis l’héritier est finie ? La réponse ne peut être que tautologique : je suis toujours l’héritier d’une histoire finie. Il faut trouver la force de vivre cette fin, tous les jours, cette fin, c’est-à-dire d’inventer quelque chose qui n’a jamais eu lieu, à aucun moment, de faire une expérience de plus. Ce n’est pas une morale pour les peuples, c’est une morale pour les individus. Et loin de nous désespérer, cette idée que l’histoire est finie, que l’histoire est toujours finie, cette idée devrait nous réjouir. Nous venons toujours après, nous vivons toujours après coup. Mais si tout est fini, si tout est déjà fini, tout est possible, aussi.
deux mars deux mille vingt-trois
Une journée qui n’aura compté pour rien ou presque, c’est-à-dire pour Paris. Identique à elle-même, la ville manque d’âme ; il faut dire que le départ était un peu court pour d’authentiques retrouvailles au retour. Le matin, encore à Rome, à l’angle de la Via dei Giubbonari et du Vicolo delle Grotte, le patron du bar où nous prenons un ultime petit-déjeuner s’extasie devant Daphné qui passe tout le temps que nous sommes là à lire son livre. Comment ne pas s’extasier, en effet, face à telle enfant ? Auparavant, j’étais allé faire un dernier pèlerinage Piazza Farnese, me demandant : à quelle condition est-il possible qu’un lieu soit parfait ? Est-ce que décrire la place, comme l’aurait fait Perec, permettrait de répondre à la question ? Je ne le crois pas, il manquerait l’essentiel : il manquerait l’air entre les choses. Là, cet air eut un parfum singulier, cette année, sans que je sache très bien pourquoi, sans même que j’ai vraiment envie de savoir pourquoi. Il y eut un lieu parfait, là, à ce moment-là ; n’est-ce pas suffisant ? Dans l’avion, pour alléger mon bilan carbone, je m’endors sur Montaigne dont la profondeur m’apparaît enfin, depuis quelques temps, après des années d’incompréhension quasi totale : c’est une profondeur simple, honnête, la plus difficile à atteindre, celle qui nous est la plus étrangère, peut-être. Je lis : « L’ame qui n’a point de but estably, elle se perd : car, comme on dict, c’est n’estre en aucun lieu, que d’estre par tout. Quisquis ubique habitat, Maxime, nusquam habitat. » (Essais, I, VIII). Étrange proximité de cette langue, qui fait le pont entre deux langues, n’est-ce pas Maxime ? Comme chez Rabelais, non ? Et, c’est cette pensée polyglotte qu’on retrouvera encore, bien plus tard, chez Stendhal, qui doit alimenter toute écriture, pensée polyglotte qui n’a rien à voir avec le barbarisme, en est tout le contraire, émane d’un amour du langage, d’un amour des langues. Comme quand on revient chez soi et que l’on s’attend encore à entendre la langue de l’étranger : les oreilles sont neuves, parce qu’elles sont plus riches des sonorités et des sens qui les ont alimentées. On entend mieux, on parle mieux, on pense mieux à plusieurs langues.
premier mars deux mille vingt-trois à Rome
La perspective d’un retour à la normale ne me réjouit guère. Dans l’intervalle romain, un rayon de soleil déchire le gris du ciel. Villa Borghese. À la Galleria, je me trouve fasciné par le destin plante de Daphné qu’Apollon essaie en vain de violer. Rien de fixe dans la pierre, tout est en train de changer, de se métamorphoser, les doigts de la jeune fille, tendus vers le ciel, deviennent des feuilles, les boucles de ses cheveux aussi, ses pieds des racines, et pourtant, elle est toujours en train de courir. C’est cette course arrêtée qui empêche le dieu de se saisir d’elle : Daphné dépasse la vitesse de la lumière en atteignant à l’immobilité parfaite de la plante qui pousse. Elle révèle par sa métamorphose un autre rapport au temps et à l’espace, son corps n’est plus orienté par un mouvement rectiligne, elle s’étend dans tous les sens à la fois, en haut et bas, devant et derrière, elle pousse vers le ciel et vers la terre dans une sorte de géométrie totale. Dans sa métamorphose, elle conquiert l’espace-temps, et le dieu qui la touche ne sent pas la victime de son désir, mais une plante qui le ridiculise. Le trou qui fascinait le fascinus du dieu se révèle tout à coup vide, plein d’un autre être qui est pourtant le même. La métamorphose est un changement qui maintient l’identité de l’être tout en l’altérant radicalement. La vierge prend racine contre laquelle la verge divine bute en vain. Il n’y a plus rien à tirer. La métamorphose est générale qui affecte encore le langage : le nom propre de la vierge deviendra le nom de la chose. Δάφνη, c’est le nom et c’est la chose, c’est la totalité sans faille, sans hiatus, de l’être. Par là, nous est offert un accès à une compréhension supérieure de l’univers, conception étrangère à nous autres, qui héritons des Modernes notre sens aigu des dichotomies, notre foi en la binarité. À la binarité, ne s’oppose pas la non-binarité, comme nous croyons pouvoir le découvrir (et que nous sommes naïfs, en effet), mais la totalité sans fragments, qui n’a donc rien à voir avec notre totalité de modernes, laquelle s’oppose toujours à ses parties auxquelles elle entend imposer son pouvoir, une totalité première, qui se donne en tant que telle, la totalité du récit qui à la fois raison et mythe, la totalité de l’univers qui est en même temps culture et nature. Je suis uni à tout ce qui existe, voilà pourquoi je puis me métamorphoser.
vingt-huit février deux mille vingt-trois à Rome
Des idées dès le réveil. Pourtant, j’ai mal dormi. De bon matin, infrabasses infâmes qui montent de la rue. Elles pourraient me faire écrire tout autre chose, mais non : cela, je l’effacerai. Je ne tomberai pas. Je m’efforcerai d’oublier toute la laideur du monde. D’accord, mais que restera-t-il alors ? J’écris, j’efface. J’écris, j’efface. Toujours quelque chose en moins. De mes idées, après le réveil, que faire ? Écrire dans le carnet. Hygiène privée. La démocratie est une idée de génie et une catastrophe humanitaire. Vais-je reprendre ma page où je l’avais laissée ? Là où, oui, mais pas le sujet. Où ? Saint Louis des Français. À force de ne plus rien apprendre à personne, à force de ne plus rien vouloir enseigner à personne, parce que tout apprentissage, tout enseignement est vécu comme une violence, une oppression, une domination, que restera-t-il ? Mes pages, le problème, ce n’est pas de les écrire ; mes pages, le problème, c’est de les lire. Qui les lira ? Qui les lit ? Bien sûr, qu’il y a un grand désespoir en moi, comment vivre autrement ? Il n’y a pas de vie au-delà de la finitude : la conscience que je vais mourir et la conscience que j’existe sont une seule et même conscience, elles sont indissolublement liés. Le péché originel a déchiré le voile du mensonge derrière lequel on tenait la réalité dissimulée. Seule la fausse conscience est heureuse. La vraie conscience est désespérée. Il fallait détruire pour vivre, à défaut de la désirer, épouser la finitude. Car, sans doute, ne pouvons-nous cesser de désirer l’immortalité, et peut-être ce désir est-il la raison pour laquelle le désespoir ne nous a pas encore épuisés, mais il est impossible d’y succomber sans renoncer au savoir. Question de déséquilibre : le dégoût des choses ne doit pas occulter la beauté du monde. Ainsi, tu sais de quel côté faire pencher la balance.
vingt-sept février deux mille vingt-trois à Rome
L’orage de la nuit a fait place à un ciel bleu parfait que mettent en lumière de beaux et blancs nuages. Piazza Farnese. Sept nonnes passent. Le soleil m’aveugle. Je plisse les yeux pour jouir de toute sa substance. En autographie, j’immortalise moi-même la scène pour la postérité ignorante. Tout le monde le fait, pourquoi devrais-je échapper à la règle ? Tournant le dos à l’église Santa Brigida, appuyé contre la fontaine, sans le moindre effort, je fais un avec le temps qui passe. Qu’est-ce qui pourrait venir gâcher la journée, aussi parfaite que le bleu du ciel, qui s’annonce ? La pluie ? Non, quand elle tombera, elle ne sera rien qu’annoncée. Alors quoi ? Un passage à la librairie. Entretemps, le coup de canon quotidien retentira du haut du Janicule, médusant les touristes qui penseront que ce sera la troisième guerre mondiale, même pas, nous nous promènerons dans le jardin botanique, somewhere out of this world. De la librairie, oui, je voulais dire quelques mots, mais j’en ai perdu l’envie. Zéro dépaysement, tout est partout comme ailleurs, comme nulle part, en fait, les mêmes noms, les mêmes têtes, les mêmes phrases creuses. C’est la face post-moderne, cool, du capitalisme : on prend un emballage célèbre et original (ici Henri Beyle dont on affiche le mascaron stylisé comme un vulgaire logo) et on le remplit de produits standardisés jusqu’à la nausée. Que cette chose existe, quel intérêt cela peut-il bien avoir ? Ai-je retrouvé l’envie de parler ? Non, certes pas, je pense à mon soleil matinal, à mon ciel bleu : même si je désirais honneurs et gloire, le monde se chargerait de m’en priver, je n’en ai pas, et peut-être vaut-il que je me conforme à ce destin (amor fati). Mes pages, à qui sont-elles destinées sinon à des amis lointains que je ne connais pas, à quelques rares esprits que l’époque n’aura pas encore rendu captifs, à diverses folles qui savent ne pas renoncer à l’amour ? Traversant une fois de plus la place, je me sens étrangement chez moi. De tout ce qu’il peut bien m’arriver, de tout ce qui aura bien pu me passer par l’esprit aujourd’hui, ce que je voudrais retenir enfin, c’est ceci : l’étrangeté subite d’un nouveau chez-soi, son apparition, sa venue, et le nouveau monde qu’il crée.
vingt-six février deux mille vingt-trois à Rome
À San Pietro in Montorio, là-même où il y a un peu plus de 190 ans, si je compte bien sur mes doigts, le 16 octobre 1833, Stendhal commençait sa vie de Henry Brulard sans doute parce que, disait-il, il allait avoir la cinquantaine. Daphné, à qui je lis le début, ne semble pas trouver que ce soit si grave que cela. Et moi, moi qui ne vais pas encore avoir la cinquantaine, pourtant, je perçois déjà tout le drame de la situation, la claire lucidité de qui se saisit de ce fait, soudain, et en perçoit toute la profondeur, toute la gravité. De profondeur ni de gravité, il n’y en a aujourd’hui, sur les marches de San Pietro in Montorio où s’était assis Stendhal pour rêver une heure ou deux à sa cinquantaine prochaine, rien que des gens qui font des selfies, des filles qui sourient pour la photo que prend l’amant du moment. Mais pourquoi ces gens sourient-ils ? Qu’y a-t-il de si réjouissant à se prendre ou se faire prendre en photographie ? N’est-ce pas, au contraire, d’une infinie tristesse ? Comment peut-on se réjouir de se contenter de cette vie qui nous est vendue et qui, en tout point, est odieuse ? Moi, je ne le puis pas. Traversant cette cantine à ciel ouvert qu’est le Trastevere, malgré toute cette nourriture engloutie sous mes yeux écœurés (moi aussi, c’est-à-dire, je mange trop), je repense au lamento à mi-voix de Stendhal, et me demande : et moi, qu’ai-je fait jusqu’à présent ? J’ai commis quelques livres qui ne laisseront pas la moindre trace dans la mémoire des humains, et puis quoi ? Rien, ou presque. Je m’interroge plus avant : et maintenant, que vais-je faire ? Me reste-t-il encore quelque chose à faire ou bien tout est-il là, dans ce passé pas si lointain que cela, mais qui ne me semble plus être moi ? Aurai-je seulement encore la force de faire quelque chose ? Il n’est pas impossible, cela, je me le suis déjà dit, il n’est pas impossible que je sois déjà fini, mais alors pour quoi est-ce que je vis encore ? L’autre jour, j’ai rêvé que je tuais mon frère. Au moment d’aller en prison, je me mis à pleurer et décidai de revenir en arrière et de ne pas tuer mon frère parce que la perspective de ne plus voir Daphné aussi souvent qu’avant d’être enfermé me semblait insupportable. Il est évident que je suis un être d’une parfaite immoralité, d’un égoïsme absolu, je ne pense qu’à moi, même quand je me lamente, c’est toujours sur moi, mais qu’y puis-je ? Je ne sais pas. Devrais-je y pouvoir quelque chose ? Peut-être doit-il en être ainsi, mais je voudrais faire quelque chose de plus que ce seul journal, lequel ne me satisfait pas, pas forcément une seule chose de plus, il pourrait s’agir de plusieurs choses de plus, mais je voudrais mener à bien autre chose, quelque chose.
vingt-cinq février deux mille vingt-trois à Rome
Peut-on se mettre un point médian dans le cul ou faut-il forcément l’insérer entre deux lettres ? Pourquoi le succès conduit-il toujours au culte de la personnalité, pourquoi faut-il que qui le connaît se transforme systématiquement en support de publicité pour des marques vulgaires (POURRITURE DE PHILISTIN !), s’ensuit-il que le succès est nécessairement fasciste ? Il est risqué de revenir sur les lieux où nous avons été heureux parce que le bonheur n’est pas entre les murs des églises, dans les pavés des rues, le marbre des monuments, le bonheur n’est pas dans les choses, il est dans l’air entre les choses, dans la façon dont on respire, dont on sent, le bonheur est une expérience de quelque chose, mais quoi ? n’importe quoi, à vrai dire, le bonheur n’est pas dans la chose dont je fais l’expérience, auquel cas le bonheur serait l’inconnue = X, mais dans le sentiment de la chose, le sensé dont je parlais l’autre jour, je crois, voilà aussi, me dis-je à présent, voilà aussi une forme que prend le bonheur, la pensée heureuse. Se complaire au malheur, s’adonner à un bonheur imbécile sont des péchés aussi capitaux l’un que l’autre, ils devraient nous faire honte. Comment se fait-il que ce ne soit pas le cas ? Notre sensibilité est-elle pourrie ? C’est une hypothèse. Qu’est-ce qui ne l’est pas, pourri ? Dès qu’on dévie un peu des itinéraires conseillés, on s’offre la possibilité d’en faire l’expérience, de faire une expérience. Je ne savais pas en revenant à Sant’Andrea al Quirinale si je connaîtrais la même émotion que la première que nous y étions allés, Nelly et moi. Je m’en souviens très bien. Je m’étais fait la remarque qu’il était difficile de ne pas être catholique dans un tel endroit, de ne pas faire une sorte d’expérience mystique, de ne pas sentir l’immensité de ce qui s’élève au-dessus de soi, infiniment plus grand et plus haut que soi. Au fond de cette immensité, que je croie en tel dieu plutôt qu’en tel autre, voire en aucun, cela fait-il une si grande différence que cela du moment que je puis faire une expérience qui me porte au-delà de moi, non vers la divinité en tant que telle, mais vers l’immensité en tant que telle, vers l’altérité absolue, vers ce qui n’a pas de langage (qui n’est pas l’indicible, ne fais pas l’imbécile, ne confonds pas), vers l’inconnu, ce qui me décentre de moi-même, fait passer mes croyances pour des lubies qu’on radote jusqu’à la sénilité ? Le plus important, n’est-ce que je comprenne, non, mieux : que je ressente, que je le perçoive avec une acuité unique, une qualité de conscience sans pareille, que je ressente que ce que je tiens pour capital, in fine, n’est rien ? L’immensité, laquelle — c’est tout le paradoxe et toute la richesse de l’expérience humaine — peut tenir entre quatre murs (ce phénomène, c’est ce qu’on appelle, entres autres choses, l’art), l’immensité me montre toute l’étendue de mon néant et le bonheur, n’est-ce pas de reconnaître et d’embrasser ce fait, cette réalité, comme on aime quelqu’un parce que l’on sent au plus profond du secret que l’on garde pour soi tant il nous fait peur, on sent que sans elle, on n’est rien ?
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