C’est peut-être pour cela que j’ai mal dormi cette nuit, parce que je n’ai pas l’habitude de connaître de tels sentiments, mais comme c’est un tel sentiment que j’ai connu, il faut que je le raconte : hier au soir, avant de m’endormir, j’en ai eu la parfaite consciente, j’étais heureux. Tout était aussi pourri que les autres jours, le monde allait aussi mal que les autres jours, et mon bonheur, si grand soit-il, ne m’empêcherait jamais de sentir avec une grande clarté le profond dégoût que m’inspire le monde, pas plus qu’il ne m’empêcherait tôt ou tard d’entrer dans une colère noire, mais moi, malgré tout, malgré cela, j’étais heureux. J’avais beau savoir que ce que je faisais n’avait à peu près aucune chance d’avoir jamais aucun succès, comme ce que je fais, c’est ce que je veux faire, j’étais en accord avec moi-même. Et je le suis toujours. Je ne fais pas ce que je fais, me suis-je dit ce matin en jetant un regard rétrospectif sur le sentiment nocturne de la veille, parce que j’essaie de faire quelque chose de mieux, ou quelque chose d’autre, et que je n’y arrive pas, mais comme c’est tout ce que je sais faire alors, faute de mieux, je continue de faire ce que je fais au lieu de faire mieux, au lieu de faire autre chose, non, un peu comme chez Kant, chez qui le « je pense » doit pouvoir accompagner chacune de mes représentations, je fais ce que je fais en ayant conscience que c’est ce que je fais, que c’est ce que je veux faire, je pourrais sans aucun doute faire mieux, je ne dis pas le contraire, au contraire, et devenir encore meilleur, je m’y emploie, d’ailleurs, à être plus beau, à être plus intelligent, à être plus gentil, à être plus fort, à être plus juste, à être plus doux, à être plus cruel, mais ce que je fais, je ne le fais ni par dépit, ni opportunisme, ni par cynisme, ni par désespoir, mais parce que je l’aime, profondément, sincèrement, absolument. Le paradoxe, c’est qu’il n’y a pas de paradoxe : ce n’est pas parce que l’état du monde est déplorable que nous devrions être malheureux, la conscience de l’état du monde et de notre état à nous qui habitons ce monde, qui en faisons partie au même titre que tout ce qui existe dans l’univers, devrait au contraire nous rendre heureux parce que, conscient comme nous le sommes de ce que les choses sont comme elles sont, nous en avons une conception juste, nous ne sommes pas victime des illusions qui obscurcissent l’esprit, le pervertissent, nous savons ce que nous valons, nous savons comment va le monde. Si j’observe ce pan infime de l’univers qui me concerne, bien sûr, je puis regretter que d’autres, dont je n’estime pas le travail, aient plus de succès que moi, et il peut m’arriver de concevoir de la jalousie à leur endroit, mais je fais fausse route, parce que, pour être jaloux d’eux, il faudrait encore que je veuille faire la même chose qu’eux, sans y parvenir, sans parvenir à obtenir le succès qu’ils ont et que moi je n’ai pas. Or, tel n’est pas le cas, je fais ce que je veux, il se trouve simplement que cela ne me vaut guère de succès, peut-être en aurais-je après ma mort, peut-être n’en aurais-je pas, qu’en sais-je ? cela ne me concerne pas puisque je ne serai plus là, mais je n’ai pas à m’en prendre à ce que je fais ni à ce qu’ils font, je n’ai qu’à faire ce que je fais, ce que je veux et eux, eh bien, qu’ils fassent tout ou n’importe, cela ne me regarde pas. La conscience que le monde est pourri, rotten, comme dirait Johnny Shakespeare, ne doit pas nous plonger dans les abîmes du désespoir, faire de nous des êtres cyniques et opportunistes. Certes, c’est ce que la majeure partie de la population mondiale fait, si elle en a les capacités (en vérité, la majeure partie de la population mondiale en est bien incapable, c’est une masse humiliée et exploitée), prenant conscience de ce fait, elle se mue en une horde de bêtes assoiffées de lucre, mais cela ne signifie que c’est ce qu’il faut faire, au contraire. Ce n’est pas le bonheur qui est anachronique, c’est nous qui sommes malheureux qui avons mauvaise conscience, — nous sommes malheureux parce que nous avons mauvaise conscience. Or, ce sont deux choses différentes. La mauvaise conscience est le symptôme de ma défaite quand le bonheur est euchronique : non pas accord avec l’époque, mais avec soi, quelle que soit l’époque. Être de son temps, ce n’est pas être béat devant l’époque, être en phase en prise ou je ne sais quoi avec le contemporain (comment peut-on s’étonner que le gens soient malheureux, si c’est ainsi qu’ils pensent, si c’est ainsi qu’ils vivent ?), mais être dans le même temps que soi. L’euchronie est synchronique, dirais-je, si seulement cela voulait dire quelque chose, pas d’un autre temps (uchronie), mais ici et maintenant. Amor fati n’est pas fatalisme, alors, c’est tout le contraire, alors : c’est l’amour du destin, l’amour que me porte le destin et que, si je le comprends, si j’en ai conscience, si je suis assez fort pour ne pas le subir passivement, mais agir avec lui, je puis lui porter en retour, — j’aime le destin parce que le destin m’aime.Et réciproquement. On m’objectera : mais tous les vaincus, tous ceux qui souffrent, tous ceux qui sont accablés de misère, qu’en est-il d’eux ? C’est vrai, mais ont-ils jamais aimé ? Les avons-nous jamais aimés ? Et toi, as-tu jamais aimé ?
dix janvier deux mille vingt-trois
Il fallait être vraiment con, je crois, pour se trouver dehors par ce temps-là, dehors à ne courir après rien, rien qu’après soi-même. Et encore. Moi, j’y étais dehors, à ce moment-là, et je m’y sentais bien, pourtant, oui, je dirais, suffisamment bien en tout cas pour ne pas faire demi-tour, mais continuer, courir sous l’eau de pluie froide de l’hiver, dans le vent froid de l’hiver, dans Paris l’hiver. Avant de partir, je n’ai pas branché le gps qui me sert à tracer les courses à pied, comme je le fais d’habitude, non, je me suis contenté d’un simple chronomètre, histoire de savoir quand même où j’en étais de la matinée, où j’en étais du temps, où j’en étais de l’histoire, où j’en étais de moi-même. Au début, en courant, dans le silence de la conversation avec moi-même, je me racontais ce que j’étais en train de faire comme si c’était mon journal que j’étais en train d’écrire. Et puis, j’ai croisé des adolescents qui m’ont semblé laids et bêtes et je me suis dit : Arrête de juger. Mais, ai-je ajouté tout de suite après, si j’arrête de juger, est-ce que je n’arrête pas de penser ? Au fond, c’est peut-être cela qu’attend de nous cette société bienveillante, inclusive, qui nous enjoint de ne stigmatiser personne mais nous enferme à la première occasion donnée, peut-être est-ce cela qu’elle attend de nous : que nous ne pensions plus. Et force est de constater que nous sommes plutôt doués. Mais ce n’est pas ce que je me suis dit. En fait, j’ai arrêté de juger, en effet, pas pour ne penser à rien, mais pour penser à autre chose, penser à ce que j’allais écrire en rentrant à l’appartement, après ma séance de gainage. Ainsi, après m’être douché, sans même avoir pris le soin de m’habiller complètement, j’étais encore en sous-vêtements, je me suis assis sur ma chaise à ma table d’écriture, et j’ai écrit l’introduction d’un article à venir. Et les phrases semblaient couler de source. Faut-il se méfier des phrases qui coulent de source quand elles coulent de source ou faut-il les accueillir comme on accueille un don, comme on accueille dans ses mains et puis dans sa bouche l’eau qu’on puise à sa source ? Que les phrases que nous rencontrons la plupart du temps dans les livres, les journaux, la bouche des gens, ressemblent à du soda dans des bouteilles en plastique, est-ce une réponse à la question ? L’autre jour, dans l’un de ces journaux, justement, j’ai lu que la consommation quotidienne de soda était susceptible d’augmenter le risque de calvitie chez les hommes. Et j’ai vu là se dessiner l’avenir de l’humanité, non pas obèse et chauve, les régimes et les greffes plastifieront tout cela, mais occupée à guérir de maladies qu’elle se sera inoculées elle-même. Sauf que c’est maintenant, me suis-je fait remarquer, l’avenir. Oui, c’est maintenant, et Ludwig, au lieu d’être dans nos chairs pour nous aider à mieux vivre avec nous-mêmes, comme un con, comme un sociologue, est dans le living, et on l’en félicite. Ah décidément, quelle époque merveilleuse, oui, quelle époque merveilleuse. Mais je m’égare. Peut-être que je ne devrais pas écrire tous les jours comme je le fais, peut-être qu’à force d’écrire tous les jours comme je le fais, je finis par raconter n’importe quoi, et je me souviens qu’avant, je pensais qu’il ne fallait pas écrire tous les jours, que c’était même nuire à l’écriture que d’écrire tous les jours, qu’il ne fallait écrire que si et quand la nécessité s’en faisait sentir, jamais autrement, mais c’était quand avant ? je ne sais pas, il y a longtemps et puis, de toute façon, à quoi la vie est-elle bonne sinon à écrire ? Hier au soir, Daphné m’a proposé de m’aider à écrire mes livres : elle allait, m’a-t-elle annoncé après le dîner, trouvé des idées de contes et moi, je n’aurais plus qu’à les écrire, les contes. Je lui ai dit que je croyais qu’il valait mieux qu’elle les écrive elle-même, mais elle m’a répondu que non, elle ne voulait pas écrire, qu’elle n’aimait pas écrire, qu’elle voulait aider, et c’est tout. Ensuite, elle est allée dans sa chambre et puis, quelque temps après, elle est revenue avec le bloc-notes qu’elle m’avait demandé de lui donner un peu plus tôt dans la soirée. En haut de la page couverte de son écriture bleue et encore maladroite, on pouvait lire l’incipit que voici : « C’est ce qui s’appelle se jeter dans la gueule du loup. » Tout un roman.
neuf janvier deux mille vingt-trois
Je n’aurais pas dû cesser de regarder la pluie tomber. À la place, que faire ? Suivre le spectacle du monde qui est sans commune mesure avec celui, apaisant, de la pluie qui tombe ? C’est comme les voitures qui passent sous mes fenêtres, rien ne les arrête, surtout pas la pluie, qui les encourage, au contraire, à rouler, plus vite, plus loin, plus. Je n’aurais pas dû cesser de regarder la pluie tomber. À la place, il ne devrait rien y avoir, et surtout pas tous ces gens avec toutes leurs idées, qui ne veulent rien dire, ou si peu. S’arrêtent-ils jamais, ces gens, pour se demander ce qu’elles veulent dire, leurs idées, leur convictions, leurs certitudes, sur quoi tout cela se fonde, si seulement il y a un fondement pour tout cela ? S’arrêtent-ils jamais, ces gens-là, pour regarder la pluie qui tombe, et ne rien faire, et tout oublier hors cela, ce spectacle-là, apaisant, ô combien, doux, d’un monde qui n’a pas besoin de nous, d’où nous pourrions disparaître sans que cela ne change rien à la pluie qui tombe ? Si nous n’existions pas, la pluie tomberait quand même. Comme cette pensée est rassurante, n’est-ce pas ? Sans l’ombre d’un paradoxe ; — je puis disparaître, cela ne changera rien. Il n’y a pas à être angoissé par la possibilité de notre disparition, pas plus que je n’ai à m’inquiéter de la certitude de ma disparition, il ne faut pas avoir peur du néant, non, peut-être est-il, en dernier lieu, en effet, la seule chose qui soit. Pendant que j’ai cessé de la regarder, la pluie, elle, n’a pas cessé de tomber. Je m’arrête un instant d’écrire pour la regarder. Quelle douceur, me dis-je, et malgré le vacarme banal auquel on finit par s’habituer, quelle paix. S’il y avait au ciel une divinité de la pluie, je lui ferais l’offrande de ces quelques lignes, pour qu’elle ne cesse de tomber. Si cette divinité était en outre la divinité du temps qu’il fait, je lui offrirais aussi ces quelques lignes de plus pour que, sans cesser de pleuvoir, il fasse froid. C’est vrai que le froid me manque, me dis-je, regardant la pluie tomber, et le fragment de l’univers qui en découle, et la couleur gris paix dans lequel il baigne. Je suis un peu affalé, c’est vrai, sur ma chaise, le dos cassé contre le dossier, le ventre en avant, les fesses près du bord de l’assise, depuis que j’ai commencé à écrire, c’est vrai, je ne me suis pas redressé, non que je n’en aie pas la force, mais je ne n’en ai nulle envie, ainsi affalé, en effet, sans lever le nez, j’ai vue sur le ciel, et je suis des yeux les nuages plus ou moins gris, plus ou moins sombres, que le vent pousse. Est-ce que la pluie a cessé de tomber ? On dirait, je crois, mais cela ne me dérange pas ; elle reviendra. Hier, chez Balzac, ce cri déchirant du fantôme du colonel Chabert : « J’ai été enterré sous des morts, mais maintenant je suis enterré sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société tout entière, qui veut me faire rentrer sous terre ! »
huit janvier deux mille vingt-trois
Ce matin, quand j’ai ouvert les rideaux sur ce fragment de l’univers qu’on appelle le boulevard du Montparnasse, il y avait une énorme flaque de vomi dans laquelle picorait un pigeon. C’était au niveau de l’arrêt des bus 28 et 89, Montparnasse-Alençon. En voilà un fameux petit-déjeuner, me serais-je sans doute dit si j’avais eu un peu moins d’esprit, contemplant avec bienveillance ce don de soi fait à la ville par l’un de ces génies, ou l’une de ces génisses, ne soyons pas misogynes, qui peuplent Paris la nuit. Au lieu de cette réponse de mauvais goût, j’ai tourné le dos à la rue et je suis allé préparer le petit-déjeuner de Daphné ainsi que le mien. Le problème de cette civilisation, ai-je pensé un peu plus tard, ce n’est pas de savoir si elle est morte ou pas, non, qu’elle le soit, en effet, cela ne fait guère de doute, mais pourquoi nous ne l’avons pas encore enterrée, et pourquoi au contraire nous faisons tous ces efforts qui semblent vains et désespérés pour la maintenir en vie. Ce n’est pas la première fois qu’une civilisation meurt, et certainement pas la dernière, alors pourquoi ? Par fétichisme ? Pour d’aucuns, certes oui, mais pour les autres ? J’étais en train de marcher dans Paris et je venais d’écrire quelque chose en rapport avec cette fin de notre civilisation et la raison pour laquelle nous ne parvenions pas à l’enterrer (quelque chose qui doit demeurer posthume tant les chances de le comprendre sont minces) dans mon carnet au bison noir, quand je me suis posé la question. Question à laquelle la phrase secrète répondait en réalité et qui pourrait se paraphraser ainsi : par manque d’énergie vitale. Mais alors pourquoi, si cette civilisation est morte, finie, pourquoi est-ce que j’écris ? Cette question aussi, je me la suis posée. Pour qui viendra après les funérailles de notre temps, me suis-je répondu. Quelque chose dans l’air était particulièrement clair : l’espace avait une profondeur limpide, comme si je le voyais net pour la première fois depuis longtemps, ou plutôt : comme si je voyais net à travers l’espace qui, les choses et moi, nous sépare, comme si je pouvais traverser cet espace sans distance, sans latence, sans délai, sans mouvement, abolir l’espace. Pourtant, le temps n’était pas particulièrement clair, plutôt gris avec de rares éclaircies, mais ce n’était pas une question de météorologie, non, c’était une question de perception. Le jeûne alcoolique ferait-il déjà son effet ? me suis-je demandé, et la réponse à cette question aussi m’a paru évidente. Et pendant tout ce temps, je n’ai cessé de me répéter : Il faut que je fasse quelque chose de plus, il faut que je fasse quelque chose de plus, de plus que ce journal, de plus que cette chose sur Paris que je compose sans avoir la moindre idée de ce à quoi elle pourra bien ressembler quand elle sera achevée, si jamais elle l’est, il faut que je fasse quelque chose de plus, en dehors de tout contrôle social, sans espoir, quelque chose qui n’aurait d’autre fin que soi-même, qui serait son propre accomplissement en soi, oui, il faut que je fasse quelque chose de plus. Quand j’ai regardé par la fenêtre, la flaque avait disparu.
sept janvier deux mille vingt-trois
Esthétique de la mort — esthétique de la destruction. Du désir qui accompagne chacune de ses manifestations. Et ma fascination, au Musée de l’Armée, devant les uniformes des hussards de Napoléon. Là, à même la peau, se tissent les liens indissolubles entre la beauté et la mort, la gloire et la destruction, la victoire et la défaite. Quand, un peu plus tard, dans cette librairie grand public où j’irai chercher un livre que j’ai déjà (je m’en aperçois à temps), je lirai les résumés des critiques « de gauche » qu’il est convenu d’adresser à Bonaparte et Napoléon (bien souvent, nul n’est besoin de lire les livres pour savoir ce qu’il y a dedans ; ainsi le veut la nature tautologique du monde de la culture), j’aurai le sentiment que, pensant ainsi, on passe à côté de l’essentiel. Mais des vies entières ne sont-elles pas passées à passer à côté de l’essentiel ? Et puis, qu’est-ce que l’essentiel ? Je ne sais pas. Rien, à n’en pas douter. Si on le regarde attentivement, on finit toujours par voir que tout est rien. La critique idéologique, dogme contre dogme, est vouée à l’échec. Elle ignore la sensibilité, la sensualité, l’attrait infini des objets. Comme chez Benjamin, où la critique des choses est indissociable de la fascination que ces mêmes choses suscitent. Ethos de collectionneur. Ethos du flâneur qui, comme l’écrit Benjamin, « s’abandonne aux fantasmagories du marché. » Ainsi, du capitalisme : qui ne comprend pas la jouissance au cœur de son fonctionnement, la satisfaction des désirs et la multiplication à l’infini des désirs et la satisfaction de ces désirs et ainsi de suite à l’infini, qui ne comprend pas le charme exercée par la surabondance, le pouvoir magique de l’excès des choses, n’a pas grand-chose à en dire, et se trouve comme l’ascète qui dirait au libertin : « Repens-toi ! », ne parlant pas le même langage que lui, il parlerait dans le vide. Mais ce vide, pour beaucoup, est une immense source de satisfaction, les phrases tombent dans une sorte d’éther où elles semblent résonner à l’infini. Noté cette phrase dans Sens unique, texte que j’ai trouvé moins beau qu’Enfance berlinoise, mais peut-être ne faut-il pas les lire l’un à la suite de l’autre (le second paraphrasant souvent le premier), que je cite de mémoire : « Être heureux, c’est pouvoir prendre sans effroi conscience de soi-même. » Définition de philosophe en proie aux grandes angoisses que suscite la vie chez qui l’aime.
six janvier deux mille vingt-trois
Un esthète perdu chez les Béotiens, — voilà sans doute ce que je suis. Même les gardiens du temple ne le gardent plus mais le salissent, tels ces deux chargés de l’accueil et de la surveillance muséographique qui braillent en regardant la vidéo d’une sorte de mash-up entre une chanteuse française quelconque et Sultans of Swing. Pendant un long moment, ce qui m’aura le plus ému, c’est la vision de cette femme de ménage (je suppose qu’on doit dire « agente d’entretien », mais je n’ai pas le cœur à l’humilier de la sorte) qui, attendant l’ascenseur derrière son charriot, après avoir regardé le tableau qui se trouve à sa gauche, lit attentivement le cartel accroché au mur à côté. Et puis, l’exposition des cadres vides aussi : si j’étais un écrivain français contemporain, je proposerais un atelier d’écriture en partenariat avec le musée et, à un groupe d’illettrés choisis parmi les couches les plus défavorisées de la population, ou de lecteurs du Monde, je proposerais d’imaginer et de décrire les tableaux qui pourraient se trouver dans ces cadres vides. Mais je ne suis pas un écrivain français contemporain. Qui suis-je ? Confer supra. Et mystère. Déambulant dans le musée, je finirai par tomber sur ce tableau d’Eustache Le Sueur qu’en vérité, je crois, je n’avais jamais réellement vu, La prédication de saint Paul à Éphèse. Alors là, malgré le vacarme insensé qui résonne dans les hautes salles de ce vieux palais, le bruit de l’inculture, le bruit du futur, après l’avoir regardé, je me suis assis pour écrire trois ou quatre pages dans mon cahier au bison rouge. Tout était laid, c’est vrai, et moi, je m’efforçais de m’affranchir de cette laideur, ou peut-être qui sait ? d’en faire quelque chose, non pas de renouer avec quelque chose qui a existé jadis mais a cessé d’être depuis longtemps et qui n’est pas pour moi, mais pour inventer quelque chose de neuf, pour policer encore ma sensibilité. Et puis, je suis sorti du musée et je suis allé me promener dans le quartier, j’ai emprunté ses passages, suis passé rue de Richelieu, là où, peut-on lire sur une plaque, Stendhal écrivit ses Promenades dans Rome et Le rouge et le noir, j’ai croisé une star qui vit dans le quartier, j’ai écrit à Nelly que, malgré la star en question, décidément, ce quartier-là me plaisait, Passage de Choiseul, Galerie Vivienne, noms qui, à eux seuls, semblent la promesse de poèmes surréalistes, et j’ai continué à déambuler comme cela, jusqu’à ce que, sur le boulevard de mon quartier, croisant Mauricette, je me dise que je devais bien être le seul qui, croisant Mauricette, se dit à lui-même : Tiens, c’est Mauricette et, s’il y a longtemps que je ne lui ai plus parlé à Mauricette, chaque fois que, croisant Mauricette, je me dis qu’il faudrait que je la salue, je me réponds qu’elle ne se souvient probablement plus de moi et que ce serait fastidieux de lui expliquer d’où nous ne nous connaissons pas vraiment, fastidieux et pénible, alors je ne le fais pas, je pense que, tôt ou tard, je ne croiserai plus Mauricette, je pense que, tôt ou tard, plus personne ne croisera plus Mauricette. Dans le cahier au bison rouge, je note quelques phrases supplémentaires à la suite de celles que j’ai écrites sur le motif. Dehors, des oiseaux de mer décrivent des cercles dans un ciel qui n’est pas pour eux. Sont-ils perdus, eux aussi ?
cinq janvier deux mille vingt-trois
Pour quelque temps encore, il fait nuit quand je me mets au travail le matin, et je la trouve assez belle cette manière de passer d’une lumière à l’autre, d’accompagner le jour dans sa naissance. Après la traduction, je suis allé courir et c’était si pathétique que mon application à mesurer les courses elle-même s’est arrêtée en cours de route. Mais pas moi. Non. Moi, j’ai continué encore, même si j’avais mal, même si le monde entier, ou du moins ce que l’on en connaît à Paris, était indifférent à ma douleur. Autour de moi, ce n’était que touristes beuglant en terrasse, vraies fausses mariées en meringue posant devant la fontaine Médicis, lycéens roulant leur joint ou trimballant leur pack de 1664, quelques coureurs comme moi, aussi, des vieux, des filles, un grand type à la capuche grise tirée sur sa peau plus sombre que la mienne, que j’ai croisé une ou deux fois en me demandant quel mérite il pouvait bien avoir avec un tel physique. Et puis, après avoir tiré sur mes muscles douloureux dans l’espoir déçu qu’ils cessent de me faire mal, je suis rentré chez moi où j’ai procédé à une séance de gainage sur ma personne. Ce matin, quand Nelly est revenue à la maison avec un paquet que P. m’avait adressé dans lequel il y avait un coffret de quatre dvd de Straub et Huillet, j’ai été ému parce que, là-bas, dans le monde, il y avait au moins un ami qui pensait à moi. Et cette idée m’a réjoui, profondément réjoui. N’est-il pas merveilleux, en effet, qu’il y ait au monde au moins une personne avec qui l’on puisse partager une partie de sa sensibilité ? Le vrai miracle de la vie sociale n’est-il pas là, dans cette métamorphose de la vie sociale, l’amitié créant une sorte de société secrète à l’intérieur de la société, en dépit de la société, voire contre la société ? L’amitié, qui s’efforce d’échapper à l’emprise de la vie sociale comme, je suppose, les films de Straub et Huillet s’efforcent d’échapper à l’empire de l’industrie culturelle. Marchant dans la rue pour rentrer chez moi, j’ai vu cette affiche qui faisait la promotion d’un film où une star planétaire adresse une grimace de joie à un spectateur de lui invisible, et j’ai pensé à la réduction de notre sensibilité, la réduction terrible de notre sensibilité, presque jusques à sa destruction, que nous faisait subir l’industrie culturelle, le bras armé de symboles de la société : quelques stars tiennent lieu d’unique horizon qui toutes chantent la gloire de la seule et unique valeur qui compte en notre bas monde (il n’y en a pas d’autre), l’argent, voûte céleste du capital. D’autres idées encore m’ont traversé l’esprit, mais je n’ai pas envie d’en parler maintenant, pour certaines, je me les suis déjà dites à haute voix, tout à l’heure, notamment, dans la cuisine, cependant que je me faisais cuire ce bol de riz qui me tiendrait lieu de déjeuner (avec une cuillère à soupe d’huile d’olive, une pincée de sel, un morceau de pain, une orange, un carré de chocolat et deux petites tasses de café), et que je pensais à cet adolescent qui essayait de faire tenir son sandwich entamé debout sur la chaise en face de lui au jardin du Luxembourg. Au début, je me suis demandé : mais pourquoi est-ce qu’il ne le replie pas dans le papier de son emballage, le temps qu’il fasse ce qu’il a à faire en attendant de le finir ? Et puis, j’ai compris, et je me suis senti imbécile de ne pas avoir compris immédiatement pourquoi : ce sandwich, il lui importait moins de le manger que de le photographier. Ainsi le commande l’absolue modernité de notre humanité.
4.1.23
Temps gris, fatigue, pas morale, non, moralement, le monde n’est pas plus désespérant qu’hier, pas plus désespérant que demain, simplement fatigue. Les pages du livre que je suis en train de traduire narrent les événements qui ont eu lieu en Chine, il y a trois ans, lors de la découverte de ce virus qui nous occupe depuis lors. Et, ce matin, cependant que j’étais en train de traduire ces pages, je me suis dit que tout semblait recommencer, ou se reproduire à l’identique, ou en fait n’avoir jamais changé. Tout est toujours pareil, pas pire qu’hier, pas pire que demain. Ce n’est pas quelque chose de l’ordre de l’éternel retour. Les fêtes qui scandaient jadis l’année signifiaient ce retour du même, aujourd’hui, elles ne signifient plus rien, ce ne sont que jours fériés, même plus réellement chômés, on occupe le temps en le remplissant en sorte que, de lui, de son déroulement et de son retour, de son enroulement et de sa forme spirale, il ne reste rien, rien qu’une continuité triste, grise, banale, des événements qui se déroulent les uns à la suite des autres mais sans que jamais rien ne se passe vraiment. Nous pourrions continuer ainsi, à l’infini, si bien que notre seul espoir réside en ceci que l’infini ne veuille pas de nous, et que nous soyons obligés, mais par une nécessité interne, non par les aléas de ce que nous nous représentons comme des événements en raison du sens que nous conférons à ce qui semble se produire, que nous soyons obligés de changer. Changer de sujet, nous métamorphoser ; pas comme bêtement on bidouille son corps et bricole quelque intelligence factice dans l’espoir naïf de l’y loger (si quelqu’un pensait à ma place, ne pourrais-je pas jouir sans fin ?), changer l’intimité du monde, l’intimité que nous avons avec l’univers. À qui semble m’interroger sur le sens du mot « guerre » dans l’expression « Et partout c’est la guerre », je réponds par les quelques mots que voici, Πόλεμος πάντων μὲν πατήρ ἐστι, πάντων δὲ βασιλεύς, mots que, paraît-il, le grec Héraclite professait depuis Éphèse : Polémos de tout est le père, de tout le roi, ce qui n’éclaircit rien, au contraire, mais épaissit le mystère. À moins que, précisément, l’éclaircissement soit le mystère, le mystère l’éclaircissement. Car, en effet, qu’est-ce que ce père, ce roi qui fait de nous des dieux ou des êtres humains, esclaves ou libres ? Que ne sommes-nous libres comme des dieux ? Temps gris, fatigue, etc.
3.1.23
L’espace d’un instant, le temps pour la vieille dame de descendre les escaliers en marche arrière, je me demande si je vois l’univers se dérouler à l’envers. Et si, me dis-je, tout ce que je faisais, en réalité, je le défaisais. Peut-être que j’inspire de la répulsion aux gens, on ne sait jamais vraiment ce qu’il se passe dans leur tête, peut-être que, quoi que je fasse, il arrive toujours qu’ils ne m’aiment pas ou finissent par ne plus m’aimer. Mais cela signifie-t-il que je ne suis pas aimable ? Je ne le crois pas, sans en savoir rien, au fond. Ce matin, je me suis levé et, après le départ de Nelly et Daphné pour l’école, je me suis mis au travail. Ensuite, je suis allé courir, je suis rentré à la maison où j’ai fait une séance de gainage et puis, je me suis mis en colère, tout seul, mais plus légèrement que l’expression « se mettre en colère » ne le laisse entendre, contre la publication d’un ouvrage que, je crois, j’ai déjà évoqué, mais que je ne veux pas nommer (il n’en vaut pas la peine). Ce qui a conclu, avec la certaine légèreté qu’on va voir, la mise en colère méridienne, c’est la réflexion de Thomas Bernhard, qui pensait que tout était dérisoire quand on pensait à la mort, oui, ai-je ajouté, mais on ne pense pas tout le temps à la mort, le faudrait-il ? me suis-je demandé, ce qui a mis un terme à ma mise en colère et m’a conduit à conclure sur un autre point d’interrogation : peut-être qu’au fond, les gens ne m’aiment pas. Est-ce que, si j’avais la preuve irréfutable que non, les gens ne m’aiment pas, cela changerait ma façon de vivre, ma manière d’être ? Non. VORTEX. L’inscription en grosses lettres capitales stylisées sur les espaces publicitaires des bus 82, 89, 92, dont l’arrêt se situe en face de chez moi, m’angoisse. Pourquoi tant de laideur ? Parce que c’est la série-événement de la rentrée. Au début de l’Enfance berlinoise de Walter Benjamin, on trouve les quelques phrases suivantes : « Ne pas trouver son chemin dans une ville, ça ne signifie pas grand-chose. Mais s’égarer dans une ville comme on s’égare dans une forêt demande toute une éducation. Il faut alors que les noms des rues parlent à celui qui s’égare le langage des rameaux secs qui craquent, et des petites rues au cœur de la ville doivent pour lui refléter les heures du jour aussi nettement qu’un vallon de montagne. Cet art, je l’ai tardivement appris ; il a exaucé le rêve dont les premières traces furent des labyrinthes sur les buvards de mes cahiers. Non, pas les premières, car avant elles il y eut celui qui leur a survécu. » Hier, parcourant à pied le périmètre de l’arrondissement où je vis, ai-je déroulé quelque fil d’Ariane pour retrouver mon chemin dans le labyrinthe de la ville ? Les pages que j’ai écrites au sujet de cette expérience après que je l’ai faite semblent plutôt approfondir le labyrinthe, s’enfoncer un peu plus avant dans son dédale pour y découvrir et déchiffrer de nouveaux hiéroglyphes. Parler la langue de la ville, ce n’est pas trouver tout beau d’elle — toute belle, elle ne l’est pas, ne l’a jamais été, ne le sera jamais (qui dénonce l’enlaidissement de Paris ferait mieux de songer à l’époque où les Parisiens qui en avaient les moyens fuyaient la ville l’été tant l’air y été vicié) —, mais pouvoir s’étonner de ce qu’elle est à chaque coin de ses rues.
2.1.23
Culpabilité et impuissance : sentiments modernisés qui, du fait de l’impossible rédemption, rendent l’existence invivable. Depuis cent quarante ans que la mort de Dieu nous a été annoncée, nous vivons dans une faille du temps d’où tout horizon autre que nous-mêmes est absent, nous sommes condamnés à l’immanence parce que nous n’avons pas compris le fin mot de l’immanence, de la finitude. S’apercevant qu’il vient de marcher dans une crotte de chien, l’homme regarde la semelle de sa chaussure, puis autour de lui et, enfin, lève les yeux au ciel dans un geste qui, montrant les paumes de ses mains désespérément vides, le fait voir désemparé, abandonné. Car, nulle part il n’y a quelqu’un, tout est vide, sans cause, sans raison, sans rien. Or, l’immanence est ce rien. Elle est sans raison ultime, sans fin dernière : les événements ont lieu, on peut reconstituer des séquences causales plus ou moins longues, mais l’origine, la raison ultime qui, du fait de la culture transcendante que nous avons héritée et que nous continuons de cultiver malgré nous, est la seule chose qui nous intéresse réellement, l’origine n’existe pas, ne peut pas exister autrement que sous la forme d’un point d’interrogation qui se marque aussi profond à la fin des temps. Pour épouser l’immanence, pour vraiment embrasser l’amor fati, réellement aimer ce qu’il nous arrive, il faudrait accepter ce point d’interrogation, apprendre à aimer cette indétermination qui accompagne chacun de nos sentiments, chacun de nos désirs, chacune de nos volontés, chacune de nos représentations, au lieu de chercher cet introuvable vrai moi que je crois devoir être. C’est ce qu’il faudrait accepter, et c’est ce dont nous sommes incapables. Nous nous condamnons à un malheur dont nous feignons d’ignorer la cause. Comme en matière de théorie, pour notre existence, nous ne disposerons jamais que de lambeaux d’explications, merveilleux morceaux d’étoffes dont nous vêtir. Mais cette partiellité n’est la preuve d’aucune lacune, d’aucun défaut, d’aucun manque, au contraire ; — il faut fuir l’unité comme la peste (l’unité est la peste de la pensée, le choléra de la vie). Pas plus qu’il n’y a de moi que je suis vraiment n’y a-t-il de tout qui est le monde.
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