Tout est pathétique quand on le considère avec l’attention suffisante. Et sans doute, moi aussi, suis-je pathétique. (Qui sommes-nous pour croire que nous échappons à la règle ?) J’ai tiré les rideaux dans le sens inverse de l’ouverture, me suis de nouveau installé dans le lit, éclairé à la lumière de la lampe de chevet, non pour fuir quelque chose, non pour mettre le monde extérieur à l’écart, à distance, non, pour tout centrer. Écrire. C’est ce que je fais. L’article dont le sort m’angoissait depuis plusieurs jours (sincèrement) a bien paru. Sans que ce soit un chef-d’œuvre, j’y tenais. Pourquoi ? Je ne sais pas. Pour avoir le sentiment d’exister au dehors ? Peut-être. Mais où est-ce « au dehors » ? De l’autre côté des rideaux ? Faut-il publier autre chose que des chefs-d’œuvre ? Mais qui décide de ce qui est un chef-d’œuvre et de ce qui ne l’est pas ? Où sont les critères uniques, sans équivoque, indiscutables pour décider de cela ? Cherche-les, ne les trouve pas. Un instant, je me demande si cette page elle-même n’est pas pathétique, mais non, ce n’est pas ce que je crois. Il est onze heures vingt-huit ce matin du premier janvier, et je fais exactement ce que j’ai envie de faire. Lentement, hier, j’ai lu quelques pages du poème de Lucio Piccolo avec une joie légère. Et l’influence de ces vers se fait sentir, non de façon pesante, mais comme un air, une sorte d’atmosphère. Douceur dandie de la fin de race. Je joue à cache-cache, dit-il. D’où mon espèce de topographie du dedans et du dehors aujourd’hui, par transfert, en un sens, pourrais-je dire. J’essaie de me souvenir d’un vers que j’ai trouvé aussi beau que les autres : remoto è il mondo, bigio, inafferrabile. Lointain est le monde, bis, insaisissable. Pas de vœux pour l’avenir, mais la certitude plutôt qu’il ne faut pas, qu’il ne faudra pas se laisser envahir par la mauvaise conscience qui irrigue le monde social : elle est l’expression d’une faiblesse, d’une énergie perverse, laquelle se retourne contre soi-même et s’annihile, la preuve d’une manque de vitalité, d’une petite santé. À quoi il faut opposer sa grande santé. Je finis ma tasse de thé. Il faut respirer le parfum des astres, les lumières.
31.12.22
Joie de la découverte en ce dernier jour de l’année d’un poète de moi inconnu, oublié aussi, à une ou deux rares exceptions près et dont les noms ne m’étonneront guère. Cette découverte (Lucio Piccolo, c’est son nom) est-elle le présage de quelque chose ? Peut-être, peut-être pas, pas de superstition annuelle, s’il te plaît, mais ne fût-elle le présage de rien du tout, elle existe du moins, a un sens, en tout cas, je le crois, quand même je l’ignorerais. Or, si je le connaissais, quel intérêt aurait-il ? Probablement aucun, il serait comme tout ce qui nous vient conforter au quotidien, consolations factices qui nous rassurent le temps que dure la journée et puis s’envolent aussitôt la nuit tombée, alors on s’étonne du retour des angoisses, sauf qu’elles n’étaient jamais parties, non, elles nous enveloppaient de leurs bras rugueux, nous en avions simplement fait disparaître la sensation, un peu. Le monde nous est ouvert, nous pouvons venir de partout, aller où nous le voulons. Et, si nous portons des choses en nous, des origines, dira-t-on, il ne faut pas qu’elles nous pèsent mais soient légères, au contraire, légères comme une langue de plus et que nous parlons, légères comme la rime discrète à la fin d’un vers, laquelle ne s’impose pas, pourrait passer inaperçue, le fait, d’ailleurs, portant en elle un rythme qui entraîne et non ralentit, comme cette rime lourde, pesante, ou son absence, modernité voulue, goulue, qui ne dit rien qui vaille, dont on attend plutôt qu’elle s’en aille : va-t’en ! laisse-moi respirer les airs qui m’emplissent de gaieté, moi qui fredonne et jamais n’ânonne, mais toi, tu parles, tu parles, tu as des choses à dire, qui ne signifient rien. Édition privée d’une petite plaquette, dit la notice biographique, comment pourrait-il en être autrement ? De la photographie vieillie où il pose en noble décadent, je fais mon fond d’écran. Artiste de la phrase rare, est-ce ainsi qu’il faudrait le dire ? Sans doute pas, non, car la formulation est trompeuse qui donne l’impression que ce qui importe, c’est la quantité, mais la rareté, ici, ne signifie pas cela, bien plutôt la justesse, la précision, l’élan qui sait n’être pas logorrhée. Est-ce l’autoportrait que ta phrase que tu proposes là, Jérôme ? Peut-être, oui, peut-être. Qui sommes-nous sinon l’écho d’une voix inouïe ?
30.12.22
Comment s’appelle le sentiment que tout est imbécile ? Y a-t-il un nom pour le désigner ou résiste-t-il au langage ? De fait, alors que je cherche quelque chose à dire (j’écris une phrase et puis je l’efface, j’en écris une autre et, elle aussi, je l’efface, j’en écris une troisième et je l’efface avant de la récrire un peu plus loin dans le paragraphe, ceteris paribus, elle encadre cette parenthèse), je suis pris d’une crise d’aphasie : tout me semble irrémédiablement dénué de sens, dépourvu d’intérêt, d’une ineptie qui me submerge et, me submergeant, me réduit au silence. Qui, fort heureusement, ou malheureusement, je ne sais, ne durera pas longtemps. Accumulation de faits insignifiants, éloges débilitants, superlatifs qui, à force d’être employés pour parler de tout et de son contraire, ne veulent plus rien dire, répétition ad nauseam des mêmes idées, tout semble destiné à me faire souffrir. Sur la table de la librairie, je vois un livre. J’hésite à l’ouvrir, à en lire la quatrième de couverture, le considérant, comme cela, de loin un peu, je me dis : Ne regarde pas, Jérôme, tu sais ce qu’il y a dedans, ne te fais de mal, et évidemment, je me fais du mal, je cède à la pire partie de moi-même, celle que les vendeurs de néant connaissent par cœur, celle qu’ils stimulent jusqu’à la nausée, et regardant, je vois de quoi il s’agit, de best-sellers, de féminité, d’acceptation de soi, toujours la même chose, encore la même chose, à l’infini des tas de riens avec quoi l’on bâtit les édifices de notre avenir. Parlant avec P., l’autre jour à Cotignac, j’ai évoqué cette tension nerveuse qu’il y a au cœur de l’Homme sans qualités de Musil, tension dont le dénouement impossible est peut-être la cause de l’échec du roman, la tension entre une morale négative (« Tu ne tueras point ») et la recherche d’une morale positive qui obsède Ulrich, jusqu’au mysticisme, la transgression. Pensant à cela, tout à l’heure, au volant, je me suis dit que, peut-être, il ne pouvait y avoir de morale collective que négative, négative et minimale : « Tu ne tueras point », et qu’il faut confier la recherche d’une morale supérieure au seul individu qui s’en sent capable, quitte à ce qu’une telle recherche le conduise à sa perte, à sa consomption dans l’extase mystique, la folie, que sais-je ? Un mot d’explication : que ce monde me paraisse intolérable ne doit pas me conduire à désirer sa destruction (comme ces deux malades qu’on a arrêtés ce matin, à la gare Montparnasse, avec leurs neuf bouteilles de gaz, et qui voulaient, je cite, « tout faire sauter ») bien plutôt, il faut que j’apprenne à le laisser en paix, non pour devenir quelque paresseux quiétiste, mais pour rechercher la métamorphose, la grande santé, appelle cela comme tu le souhaites, ailleurs, dans cela qui m’est propre et que, seul, je puis parfaire. Une vie de poète, disait Robert Walser, et peut-être fut-ce jadis l’expression qui convenait, en effet. Aujourd’hui, les poètes s’appellent, oh non, on ne veut pas dire comment ils s’appellent, oh non, on veut les oublier, oui, on veut en finir avec tout cela, on veut un autre désir, un désir à soi, pas le désir légitime, le désir autorisé, le désir normal de l’époque, le tout autre. Est-ce que l’Homme sans qualités aurait dû se terminer par un gigantesque incendie ? Peut-être, mais la contradiction n’était-elle pas indépassable entre l’histoire de l’Europe qui, dans le roman, était sur le point de s’autodétruire, et l’histoire immorale de la recherche d’un état qui m’exauce sans reste ? Et ce qu’il faut garder toujours présent à l’esprit : cette contradiction est indépassable, les tentatives de la dépasser conduisent à la barbarie, il suffit d’ouvrir les yeux et de regarder pour le voir, elle qui est partout. La recherche de quelque chose qui m’exauce sans reste n’est pas un repli sur soi, c’est tout le contraire, c’est l’ouverture maximale à cela qui n’existe pas encore, aspire à devenir, est l’aspiration au devenir.
29.12.22
Qu’est-ce que l’ironie du sort ? Manger un babybel sur une aire d’autoroute en face d’un vieil homme qui porte une casquette où sont écrits les mots Puy du Fou ? Ou bien avoir l’assurance que notre vie ressemblera à cette scène ou une autre du même genre jusqu’au bout ? Mais y avait-il écrit Puy du Fou ou Puy de Dôme sur la casquette ? Je n’en suis plus tout à fait certain. Du fait de la proximité géographique de notre aire d’autoroute avec Clermont-Ferrand, à présent, je serais enclin à reconstituer mes souvenirs en dôme plutôt qu’en fou, mais avec homo sapiens, on ne peut jamais être vraiment sûr de rien. Et puis, c’est vrai, oui c’est vrai qu’il n’était pas non plus en face de moi pendant que je déjeunais. Mais il se tenait là, bien réel devant mon esprit, cependant que je pensais à lui tout en dépiautant l’enveloppe rouge vive de mon babybel avant d’avaler avec gourmandise le disque immaculé de fromage industriel qu’elle contenait. Le vieil homme à la casquette, en vérité, je l’avais croisé un peu plus tôt dans le supermarché de l’aire d’autoroute où nous nous étions donc arrêtés pour la pause méridienne. Je venais d’essayer de ne pas compter les poils pubiens qui était restés là à gésir au fond de l’urinoir après le passage de leurs propriétaires quand je l’ai vu. Je l’ai regardé de haut en bas et puis de bas en haut, mais, au lieu de le dévisager, lui, je me suis surpris à fixer avec insistance l’inscription jaune sur sa casquette noire : Puy de Dôme. Je crois qu’il s’en est aperçu et j’ai détourné le regard tout en me demandant : Mais dans quel monde vit-on ? Dans le monde réel, mon cher, m’ont répondu les gens. Dont cette mère de famille qui remplissait avec opiniâtreté de pleins sacs de nourriture sous les ordres de l’aîné de ses deux garçons qui n’avait de cesse de lui répéter : « Et puis après, du saucisson, hein ! », le benjamin heureusement muselé par sa tétine ne pouvait parler. Dont cette mère de famille qui poussa d’un geste un peu trop brusque l’aînée de ses deux filles en lui assénant sur le ton de cette autorité à jamais perdue : « Tu m’écoutes quand je te parle ! », avant de se figer telle une statue de pierre quand, à la question pourtant assez banale qu’elle lui adressa — « Tu m’as pris un café ? » —, son mari, qui sirotait tranquillement le sien pendant que maman s’occupait (mal) des filles, lui fit comprendre que non, t’as qu’à t’en prendre un. Non ? se demanda-t-elle. Non, dut-elle admettre. Elle était de dos, mais je perçus avec une netteté que la vue de son visage n’aurait pas rendue plus précise le désespoir qui envahit soudain son regard. Elle resta plantée une trentaine de secondes, abandonnée de tous, sous un ciel de néons où nul dieu ne voudrait être présent, avant de se résigner et de se diriger vers l’une des machines à café (infect, moi aussi, ensuite, j’en ai bu un, en son hommage), ses cheveux gris en désordre sur son visage défait, vieilli. Ainsi va la vie dans le monde réel. Mangeant mon babybel, moi, je regardais avec amusement les moineaux qui, après s’être précipités sur les chips que je leur jetais, les prenant dans leur bec, s’enfuyaient à toute allure en sens inverse pour les dévorer. Ensuite, après que, relayant Nelly aux bras blancs, à mon tour, j’ai pris le volant, il se mit à pleuvoir si fort que je ne voyais presque plus la route. J’eus peur de mourir (un peu) et me demandai, les mains crispées sur le volant, ce qu’il pouvait bien passer par la tête de mes congénères, ces crétins, qui continuaient de rouler à tombeau ouvert, comme si de rien n’était, comme s’il ne pleuvait pas des trombes d’eau, comme si nous ne foncions pas avec une assurance absolue vers le chaos et la destruction, la fin des temps. Constatant qu’elle n’arrivait pas, la fin des temps, j’en conclus qu’ils étaient probablement en train de traverser le monde réel. Alors, dans un élan d’insouciance aussi sublime qu’elles, j’ai mis les sonates de Scarlatti dans l’autoradio, orages de notes projetées par Scott Ross. Et la pluie n’importait plus.
28.12.22
Il ne s’agit pas d’échapper à la réalité, mais de la pénétrer jusqu’à se métamorphoser. (Métamorphoser le moi.) Tout peut changer même si rien ne semble changer. Je crois que je veux dire quelque chose comme ceci : ne crois pas que tu puisses changer le monde, changer les choses, cherche une autre forme de transformation, dans un acte, peut-être, une décision, une déclaration d’indépendance, un geste, qui change la façon dont tu perçois les choses, dont tu te rapportes à elles, dont tu les envisages, dont tu agis parmi elles. Ce sont toujours les mêmes et pourtant, en tout rigueur, les choses n’ont plus rien à voir avec elles-mêmes. Déjeuner avec P. Prends en note ce qui suit : Pancrace Royer, Le Vertigo et Straub & Huillet, Sicilia ! Bonheur simple et vrai de parler, de partager un repas, de vivre quelques heures ensemble, bonheur simple certes, mais le plus vrai qui soit, je crois, quelques heures quand tout semble naturel, quand tout semble évident. La culture ne doit pas être quelque chose de lourd, un poids qui pèse, la culture ne doit pas se faire sentir, elle doit paraître une seconde nature : nous devons pouvoir être plus léger, plus heureux, plus franc, plus sincère, plus authentique par sa grâce que sans. Est-ce une critique de la déconstruction systématique de la culture ? J’ai beau me poser cette question, ce n’était pas de cela que je voulais parler, peut-être même voulais-je dire tout à fait autre chose que cela. Car non, ce la-là ne m’intéresse pas. Il me faut des choses plus simples, plus réelles, oui, plus réelles, comme ceci sur quoi nous tombons d’accord P. et moi : que, dans ces contrées méridionales, la plus belle lumière est celle de l’hiver. Pourtant, ne rêvé-je pas déjà de Sicile, de terre brûlée par le soleil cruel de l’été, des imaginaires sandales d’Empédocle et de la pierre des temples. Plutôt que de te demander : Où sommes-nous quand nous rêvons ? demande-toi : Où sommes-nous quand nous ne rêvons pas ? Sommes-nous seulement ? Me suis coupé aux deux mains, sans douleur mais non sans sang. Quasi un sacrifice.
27.12.22
À mi-chemin entre le poète et la divinité, Robert Walser et Ulysse, j’ai marché une vingtaine de kilomètres sur le chemin entre Cotignac et Correns, aller et puis retour. Perfection azure du ciel, soleil sans péchés de l’hiver, si je ne puis vivre ici, c’est probablement que j’aime la Méditerranée, que j’aime la Provence, en l’occurence, que j’aime la Méditerranée d’un amour d’esthète, de puriste, de dieu, lequel amour n’a nulle place autre que paradoxale, une place sans lieu spécifique, une place générale — pas abstraite, non : omniprésente. Cet amour n’est presque plus un amour humain, c’est un amour animal, un amour olympien. Comment trouverait-il à s’enraciner ? — Il ne le peut pas. Il est destiné à traverser, franchir, s’affranchir de la terre où les pieds viennent se heurter à la pierre. Même si le calcaire les harasse, même si dessus ils dérapent, je sais que je vole. Et que, s’il existait, je verrais le fond de l’être. Mais l’être est inutile : je vois le fond de l’air, le fond de l’atmosphère, je vois tout, d’ici jusques à l’autre côté de la réalité. Malgré elle-même, ai-je envie de dire, la distance s’abolit. Pourtant, j’ai marché quatre heures : quand je suis parti, il faisait grand jour et, quand je suis rentré, la nuit tombait. Combien de temps aurais-je voulu marcher ainsi ? Jusqu’à épuisement, sans aucun doute, jusqu’à ce que nul pied ne se mette plus devant l’autre, jusqu’à ce que le réel s’évapore. Non, même si je l’aime, je ne pourrais vivre en ce pays, parce qu’il est devenu illusion et que, jamais plus, l’on ne pourra gratter l’apparence pour découvrir ce qu’il y a dessous : il n’y a plus rien dessous, les dieux sont morts et les philosophes aussi, tout ce que je puis, c’est chanter le chant de cette disparition, de cet oubli, et trouver la force surhumaine de m’en réjouir.
26.12.22
Est-ce que, sous le masque de la mort, se tient encore intact, caché, le visage de la vie ? Ou est-ce que, ce masque, en vérité, c’est lui, notre vrai visage ? Est-ce que ce visage dont nous nous revêtons devant la mort, avant la mort, c’est le visage qui fut toujours le nôtre ou la grimace de celui-ci, la parodie sans humour, grinçante, détestable, de notre apparence ? Parodie, ou mal absolu, en l’espèce, dérision de la dérision, dérision ultime à l’adresse de la création. Tout aura l’air bouffe tôt ou tard, et tu ressembleras à la caricature que ton ennemie la pire, la mort c’est à dire, aura faite de ton visage, de ton corps, de ton être. Regardant le visage de A., de A. que j’ai tant aimée, mais qui, malgré sa perruque risible, garde une intacte vivacité d’esprit, je pense à ma mère et à son cerveau grillé par la chimiothérapie. Dans la voiture, un peu plus tard, j’aurai envie de pleurer. Et ne céderai pas à la tentation, pas plus que Daphné, qui lui dit en partant : « J’espère que tu vas te remettre » — merveilleuse enfant, entre la vie et la mort, merveilleuse enfant qui n’aura de cesse, durant tout le long trajet dans la nuit noire de la Provence verte, de m’interroger sur la signification de Dracula, la vie et la mort, la place des femmes dans l’empire victorien, les aspects physiques de Jonathan Harker et du Comte, et comment il se fait qu’il est vieux au début et puis jeune à la fin, et ainsi de suite, grêle virulente de questions auxquelles je peine souvent à répondre, mais que je suis heureux de recevoir, criblé que je suis, tel un post-moderne Saint-Sébastien, tout de langage transpercé, me servant de l’interprétation que donna Francis Ford Coppola pour donner un peu de profondeur à ce qui n’en a pas car, en effet, non, chez Bram Stoker, de métaphysique, il n’y en a pas, et les hommes sont virils et les femmes sont frivoles, sauf les femmes mariées, of course de l’intercourse, il n’y a qu’une action passablement primaire, sans la moindre pensée aucune, les gestes des personnages ne semblant motivés par rien, et cela, l’enfant, elle, le comprend, qui ne cesse d’interroger encore, là, dans la nuit noire de la verte Provence, suspendue entre la vie et la mort, quelque chose et que dalle, enfin, je crois. Cependant que Daphné imaginait le visage des personnages du conte du comte, et puis de la guerre de Troie, passant de l’un à l’autre sans que l’on sache ni comment ni pourquoi, vif argent de l’esprit, moi, ai-je essayé d’imaginer le visage vivant de ma mère ? Non, je ne le crois pas. Un peu plus tard, évoquant une photographie où l’enfant ressemblait à sa mère, puis une autre où l’enfant ressemblait à son père, j’ai songé à l’endroit où cette dernière photographie avait été prise, l’époque où elle avait été prise, les gens chez qui elle avait été prise, des hippies de Digne-les-Bains, pour tout dire, ai-je dit à Nelly, et je me suis souvenu d’un grand lit dans une grande chambre froide, et tout était vague, et tout était flou, mais non, attente déçue, jamais, jamais, je n’ai revu le visage de ma mère. Ni même à présent, que j’essaie de me le représenter, je ne parviens à me le figurer. Je vois la perruque grise de A., et je me demande : Est-ce pour cela qu’il faut vivre ? Mais pour quoi d’autre ? Que philosopher, c’est apprendre à mourir, c’est-à-dire : à vivre, avons-nous dit avec Nelly, ces jours-ci, phrases extirpées du lointain, qu’on tire d’une langue depuis longtemps morte et qui, cependant, survit. Je tape sur mon clavier comme un fou dans la nuit noire de la Provence verte. Qu’est-ce que je fais ici ? À quoi bon est-ce que j’écris ? Il faut être fou, c’est vrai, pour se tenir là dans la nuit noire de la Provence verte, et parler d’une perruque grise, et d’un cerveau grillé par la maladie, et de tous les cerveaux grillés par la maladie, le remède à la maladie, et les cheveux vénitiesants de ma belle, de ma sublime enfant. Ainsi suis-je.
25.12.22
Chaque fois que je m’adonne — que je m’abandonne ? — que je m’a(ban)donne au néant, je me dis que ce n’est pas grave. Je me dis que ce n’est qu’un état passager, transitoire, éphémère, qu’est-ce que je me dis encore ? Ah oui, qu’il faut accueillir le néant, oui, cela aussi, je crois que je me le dis, et qu’il fait partie de la nature, qu’il fait partie de notre nature, qu’il faut accepter le néant comme il faut accepter la nature, comme il faut accepter sa nature plutôt que de la vouloir conformer à sa volonté, et l’ordre du monde à ses désirs, et la réalité à son fantasme, tout cela, oui, je me le dis, mais je ne sais pas, non, je ne sais pas si c’est parce que c’est la vérité, vérité à laquelle il faut donc que j’essaie de conformer mes phrases, que ce soient les phrases que je dis, les phrases que je me dis ou celles que j’écris, parce que la vérité est une propriété des phrases, ou si c’est pour me rassurer, parce que j’ai honte de m’abandonner au rien, de m’absenter de moi-même, honte de déserter mes pensées pour épouser une autre forme de vie, une forme de vie plus simple, sans doute, plus accessible, sans doute, plus facile, sans doute, plus réelle même, peut-être, si par « réel » on entend ce que les gens vivent d’ordinaire, mais moins réelle, en vérité, si par « réel », on entend ce quelque chose qui se tient au plus près de l’expérience. Quelle expérience ? Je ne sais pas. Disons, pour parler de quelque chose de proche de nous, disons celle que j’ai faite l’autre jour, marchant sur ces routes, ces chemins, ces sentiers inconnus, pèlerin de circonstance qui fabriquait son pèlerinage sans savoir où il allait, rien qu’en y allant, oui, cette expérience-là, par exemple, cette mystique immanente, me suis-je dit alors, la faisant, l’expérience, mais ce pourrait être une autre expérience, il y a tant d’expériences à faire. Tu me diras, mais le néant, c’est une expérience aussi. Et moi, je te dirai : oui, enfin, non, enfin, je ne sais pas, c’est une manière de voir les choses, tout est une manière de voir les choses, mais je ne crois pas qu’il faille embrasser toutes les manières de voir les choses, au prétexte acceptable certes, mais tout de même un peu simpliste, un peu forcé, un peu obligé, au prétexte bref que ce sont des manières de voir les choses. On peut être relativiste tant qu’on n’a affaire qu’à une réalité de pixels, de pixels et autres immatériels bits — n’oublie pas de faire la liaison —, avant on disait « de papier », mais maintenant le papier est bien trop réel pour notre moderne irréalité, mais quand on en sort, de la réalité, quand on saute hors du texte, comme disait Derrida, qui n’aimait pas ça, qu’on saute hors du texte, quand on saute hors du texte pour se balader dans les choses mêmes, ce n’est pas la même histoire. Ah ça, non. À ce sujet, d’ailleurs, quand je compte les doigts de mes pieds, hallux, secundus, tertius, quartus, quintus, et que deux sur trois (tertius plus quintus) ont les ongles noircis par les chocs répétés contre le bout de mes chaussures mal adaptées à la marche de l’autre jour, une paire de niquée, je me dis que tiens, les voici, dis-je, en montrant les doigts de mon pied (gauche) des doigts de ma main (droite), les voici, les traces de la réalité. Les voici vraiment ? Je ne sais pas. Peut-on savoir vraiment ? Non, on ne peut jamais savoir vraiment. Alors, ne le pouvant, on fait semblant, on improvise. Alors, on s’arrange avec les choses, on feint qu’elles soient comme elles sont, mais comment sont-elles, comment sont-elles quand on ne les observe pas ? Ah, si seulement on pouvait le savoir. C’est Noël, et je ne sais pas trop quoi penser de ce fait, indiscutable certes, bien que relatif, effectivement, c’est indubitable, relatif à la culture dans laquelle je me tiens, dans laquelle je me suis tenu toute la journée, et la veille, et dans laquelle je devrai encore me tenir demain, et les jours qui viendront ensuite, jusqu’à quand ? jusqu’à la fin, je le crains, dans laquelle je ne sais pas s’il me faut encore me tenir à présent que je suis là, allongé sur ce lit, dans cette maison de location dans ce village provençal où il y a autant d’Anglais que de vérités. N’est-ce pas la même chose ? N’exagérons rien. Si jamais j’exagère, retiens-moi, je pourrais dire la vérité. Mais à qui parles-tu ? À qui dis-tu tu ? Je l’ignore. A-t-on jamais parlé autrement que tout seul ? Intense solitude, Jésus, cloué à sa croix n’interrogeait-il pas déjà : deus meus, deus meus, ut quid dereliquisti me ? J’ai soif.
24.12.22
Je viens de me souvenir de ce mercredi après-midi quand, allant chercher Daphné au SMUC, sa monitrice, à qui je venais de demander si tout s’était bien passé, m’avait répondu : « Ouais, sauf que, parfois, on dirait elle bugue. » J’ai cherché la trace dans ce journal de cet événement et, survolant la page du jour en question, je me suis demandé pourquoi je n’avais pas écrit mot à mot ce que la monitrice m’avait dit, pourquoi j’avais fait preuve de cette espèce de pudeur. Peut-être parce que je me sentais mal à l’aise à Marseille, comme pas chez moi, n’est-ce pas une hypothèse pour le moins crédible ? Je me souviens que j’avais très mal pris la remarque de cette monitrice, que j’avais ressenti de la colère parce que cette jeune femme me reprochait de n’avoir pas un enfant « normal », parce que cette jeune femme, avec son accent détestablement vulgaire, ses idées préconçues, incarnait la normalité, la normalité des gens normaux, la normalité des clubs de sport, la normalité de la vie sociale. Du point de vue de la vie sociale, contempler le ciel, comme Daphné m’avait dit qu’elle était en train de le faire quand on avait dû lui crier de revenir parmi les autres, contempler le ciel, ce n’est pas normal. Je m’en suis souvenu à l’instant et le fait qu’hier, avec des playmobils et des kaplas, Daphné se soit amusée à nous faire deviner à Nelly et moi des scènes de la guerre de Troie et de la mythologie grecque (le sacrifice d’Iphigénie, Artémis enlevant Iphigénie, le meurtre d’Agamemnon, Ulysse réprimandant Thersite, Achille traînant Hector mort derrière son char dans la poussière de la plaine de Troie, Daphné échappant à son violeur Apollon, et j’en passe) n’est sans doute pas étranger à ce souvenir : combien de fois rendons-nous les armes face à la vie sociale, combien de fois abdiquons-nous, par lâcheté, par faiblesse, pas manque de force, non que nous donnions raison à la vie sociale, mais elle est plus forte que nous, elle est trop forte pour nous ? La question n’est pas tant : Comment une monitrice de sport pourrait-elle comprendre une enfant qui vit dans un monde peuplé de héros et de divinités ? — qui est une mauvaise question, une question formulée dans les termes réducteurs et étriqués de la sociologie des classes —, mais : Pourquoi une enfant qui vit dans un monde peuplé de héros et de divinités grecques n’aurait-elle pas autant le droit d’exister qu’un enfant qui vit dans un monde peuplé de Mbappé et de starlettes tout aussi débiles ? Face à la pluralité des mondes possibles, la vie sociale fonctionne comme un entonnoir réductionniste : beaucoup à l’entrée, pas grand-chose à la sortie. Que la vie sociale fonctionne sur ce modèle, que l’industrie culturelle réduise l’immense offre disponible à quelques best-sellers nullissimes et que, pour s’adapter à cet infect réductionnisme social, l’offre se mette à imiter les best-sellers nullissimes dans l’espoir d’en devenir un à son tour, réduisant à néant tout ce qui s’efforce d’être aussi véritable que possible, voilà le scandale dont nous nous accommodons avec une facilité déconcertante. Nous nous accommodons de la médiocrité, de la nullité au point de la trouver bonne. Comment se fait-il que ce qui est un scandale intellectuel, moral, esthétique, ne le paraisse pas, mais au contraire tout à fait normal ? Apprenant à notre enfant à n’être pas une personne normale, ne commettons-nous pas une erreur ? C’est possible, mais avons-nous le cœur à autre chose ? Que ne pas. Je me suis enfermé, j’écris à la lumière d’une lampe électrique quand, dehors, il fait si beau. Tout est normal.
23.12.22
Marché quatorze kilomètres dans les collines environnant Cotignac. Sans le vouloir ni le savoir, à force de marcher, je me retrouve sur le chemin des pèlerins qui conduit à Notre-Dame-Dames-des-Grâces, là où les 10 et 11 août 1519 la Vierge apparut au dénommé Jean de la Baume pour lui demander, logique, d’aller dire aux villageois d’en bas de monter en pèlerinage au lieu de son apparition et d’y bâtir une église. À l’exception d’une vieille dame à vélo descendant la pente en roues libres, moi, de pèlerins, je n’en aurai croisé aucun, ni frère Fiacre ni Roy Soleil, mais des automobilistes, oui, et un motard, à l’arrêt. Marie bénit-elle les bikers ? Dieu seul le sait. Le pèlerin, de fait, me dis-je, c’est moi. Pas de crise mystique, cependant. De la journée, pour ma part, tout ce qui me sera apparu, c’est l’odeur de mes pieds en me déchaussant une fois rentré au bercail. Arrivé là-haut, donc, toujours sans ni le savoir ni le vouloir, je pousserai vers le monastère Saint-Joseph du Bessillon, que je ne trouverai jamais. Passant en contrebas, je suppose, du lieu où il se trouve (la carte numérique confirmera l’indicible proximité), je serai pris de panique à l’idée de me perdre, de faire une mauvaise chute et de mourir dévoré par une famille de sangliers affamés (et il y a de quoi en nourrir une nombreuse). Aussi, quand il me semblera entendre des bruits suspects, je me déciderai à faire demi-tour, inventant dans ma trouillarde fuite les quelques vers d’une parodie involontaire de la poésie moyenâgeuse que voici : « M’estant esgaré en soltaine cumpaignie, J’erray sur la sente redde, Non sans paour ni vain corage, sans etc. » Mais de bêtes non plus, il n’y en aura point, rien qu’un chien avec son maître lequel, à en juger par le regard mi-craintif mi-soupçonneux qu’il me jeta en m’apercevant, semblait tenir dans son sac en toile force biens précieux. Des truffes, peut-être ? Je le penserai, en effet, mais ne dirai rien que : « Bonjour », de crainte de prendre un mauvais coup. Toujours marchant, je note des remarques concernant la marche, l’expérience du marcheur. Que la marche, c’est grosso modo ce que j’ai noté dans mon cahier au bison rouge une fois rentré au bercail, est une mystique immanente. De l’immanence, le mal que me font mes pieds mal chaussés pour le pèlerinage improvisé, en atteste. Quant à la mystique, sait-on jamais ? Le ciel bleu qui surplombe cette après-midi d’hiver n’est-il pas à soi seul un mystère ? Arrivé quasi à destination, je lèverai la tête au ciel pour n’y trouver aucune clef.
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