Voir plus loin, me dis-je après avoir éteint la lumière, levant les yeux vers l’écran gris du ciel, pas sombre, clair, voilà ce à quoi il faut aspirer. Et c’est si difficile : nous sommes entravés dans cette entreprise par les fantômes de la vie qui nous fait défaut, de l’air poisseux du temps présent qui nous empoisonne. Non que je le rejette, le temps présent, je le vis tous les jours, mais comment m’y tenir ? C’est inconfortable, la marge, et je m’y sens à l’étroit. De là, j’assiste au spectacle un peu imbécile en lequel se donne qui à voix au chapitre, qui est autorisé à parler, et que je n’ai nulle envie d’écouter. Mais c’est là, partout, tellement qu’il m’est impossible d’y échapper à moins de me priver de tous mes sens, parasités. Mais ils sont si beaux, mes sens, ils sont si puissants, mes sens, quand ils sont indemnes, sains, comment disait Ruskin, déjà ? — innocents — oui, peut-être, pourquoi pas ? Le parasite dénonce la prédation comme mal radical, — n’y a-t-il pas une logique à cela ? Quelques instants, mon regard se perd dans le flux du boulevard, véhicules, qu’est-ce que je disais il y a une minute ? J’ai oublié. J’ai mal dormi cette nuit : la contrariété, les autres. Je pense à cette phrase de Sartre, stupide souvenir de classe de terminale, « autrui me vole mon monde ». Mais, « autrui » est le monde. Si autrui me fait quelque chose, c’est m’attirer à lui, me forcer à être à lui, à être au monde, à y prendre racine, à lui appartenir. Quand je voudrais couper tout lien avec le monde, sans plus ni origine ni destin. Ainsi, moi qui, par hasard, suis né numéro deux, pourquoi devrais-je me satisfaire d’une telle place (toujours après, toujours raté) ? Comment exister, pour moi, sinon en détruisant avec conséquence les liens familiaux ? Ce dont j’ai besoin, ce ne sont pas des liens, qui attachent, mais des relations, qui mettent en mouvement. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je n’en ai pas la moindre idée. Un moment, la formule m’a paru belle, intelligente, et puis, à présent, il me semble qu’elle ne veut plus rien dire ; elle s’est affaissée sous le poids de sa propre insignifiance, et comme une lettre morte tombe est tombée. Un peu avant de me mettre à écrire, j’ai prêté une attention malsaine aux galimatias d’un vieil académicien fatigué, ô pléonasmes, assistez-moi dans l’interminable tâche de tourner le monde en dérision, trop malsaine pour que j’en dise quoi que ce soit, si ce n’est ceci : que lui, lui et ses semblables, plus ou moins jeunes, quelle que soit leur tendance, lui est le texte, laid, bavard, épuisé (je vois bien qu’il a du mal à suivre le cours d’une seule pensée, qu’il n’en a plus la force, radote), peut-être, mais le texte tout de même, et moi j’en suis la marge. Dans le blanc où je me tiens ignoré, je fourbis les armes des complots que je fomente et ne réussiront jamais. Terminer ainsi sur un échec ? Pour parer à cette éventualité, comme on dit, j’ai enfilé mon short, mes chaussettes, mes baskets, mis une épaisseur de plus entre la peau de mon torse et l’air froid du dehors, et je suis sorti courir. 7 kilomètres à peine, mais suffisamment pour sentir la résistance du monde et, le temps de cette distance, au moins, la surmonter.
1.12.22
Iggy Pop fait de la réclame sur instagram, Nick Cave (lui aussi) vend de petits objets à son effigie, Moby (lui aussi) a les mots ANIMAL RIGHTS tatoués en grosses lettres noires sur les bras, et moi, moi je ne vois d’autre moyen, pour interrompre le continuum de ce désespoir et l’exposition à ces naufrages glorieux, que de rejouer la mélodie de « Goodbye Porkpie Hat » de Charles Mingus pour la cinquante-neuvième fois au moins en vingt-quatre heures tout au plus alors qu’elle n’est jouée que trois fois sur Mingus Ah Um. Quand je compare mon interprétation à celle du grand Charles superposant mon interprétation à celle du grand Charles pour voir si ça marche, je m’aperçois que non, que je la joue beaucoup plus vite, beaucoup trop vite. Sur le disque, ça traîne, ça s’attarde, c’est le blues le plus lent, les musiciens ajoutant encore un peu d’air, un peu de vide entre les notes, les retardant d’un quart de quart de quart de temps pour que la note tombe juste après le temps et pas tous tout à fait en même temps non plus, et cette désynchronisation infime accentue encore le plus lent du blues le plus lent. Ça, c’est un requiem, me dis-je. Incroyable, j’ajoute, ce que l’on peut faire à partir de quelques notes de blues en mi bémol mineur. Comment jouer si lentement ? Comment être si lent ? Est-elle seulement encore possible cette lenteur-là, infiniment lente ? Est-ce seulement encore possible d’attendre le temps dans le temps, de prendre le temps de cette lenteur-là, qui n’est pas paresse, qui n’est pas mollesse, qui n’est pas faiblesse, mais patience : prenons-le, le temps, non pas per fare niente, mais pour prendre possession du temps, pour nous emparer du temps ? D’où donc ces notes qui ne tombent pas tout à fait sur les temps, mais qui sont au bon moment, qui font avancer le temps par lenteur. Est-elle seulement encore possible, cette lenteur, à une époque qui fantasme la vitesse tout en faisant l’éloge de la faiblesse ? Des mœurs plus délicates, me dis-je, faisant le tour du jardin du Luxembourg en courant, quelque chose de dandy (et tant pis si ce mot-là de « dandy » est usé, déchiré comme les voiles de Brummell, j’ajoute ce commentaire en consignant par écrit mes remarques composées en mouvement), ce ne sont pas choses naturelles, mais qui se cultivent, au contraire. Et, pensant encore à la ville où j’ai élu domicile, malgré le vacarme des sirènes de la police, motards qui soufflent dans leur sifflet sans jamais penser à Lester Young, je me dis qu’ici, oui, cette culture peut exister, en tout cas, je sens que je la puis mettre en œuvre, mais avant, avant quoi ? avant, il faut que je perde du poids. N’ayons pas peur de passer du sublime au trivial en quelques phrases à peine, car ainsi est la vie. Traces de café au fond de la tasse « Firenze ». Silence.
30.11.22
À l’arrêt Rennes-Littré, en haut du boulevard du Montparnasse, un homme hurle 18 MINUTES POUR AVOIR UN BUS ! MERDE ! J’AI DÉJÀ ATTENDU 20 À L’AUTRE ! MERDE ! IL FAUT FAIRE QUOI ? IL FAUT FAIRE QUOI ? semble se calmer et puis MERDE ! MERDE ! MERDE ! IL N’Y AVAIT PAS D’AUTRES TRAJETS POSSIBLES ! MERDE ! MERDE ! et tout est parfaitement rationnel dans son discours, tout est cohérent, tout jusqu’à la folie. À quoi tient la destruction d’une civilisation ? À quoi en prend-on conscience ? Dans le cimetière du même nom que je traverse, j’entends de la musique : quelqu’un est en train de se faire enterrer au son d’El condor pasa de Simon & Garfunkel. Et je me demande : est-ce un requiem ? Non, ce n’est pas un requiem. Qui comprend le sens d’un requiem ? Je passe devant les funérailles de cet inconnu qu’une jeune femme pleure à chaudes larmes et me demande au son de quoi, moi, si je voulais me faire enterrer au son de quelque chose, au son de quoi, moi, je voudrais me faire enterrer, et je pense à cette pièce de Morton Feldman, For Bunita Marcus, dont Feldman dit qu’elle est liée à la mort de sa mère, qu’elle est l’expression de quelqu’un qui s’attarde, d’un fils qui ne veut pas que sa mère meure, d’un compositeur qui ne veut pas que sa pièce s’achève. Dans l’interprétation de Aki Takahashi. Mais qui aurait la patience d’enterrer quelqu’un pendant 75 minutes, la durée de For Bunita Marcus ? Pourtant, qu’est-ce qu’un requiem sinon un délai, un retard, une remise à plus tard de la séparation ? Passons encore un peu de temps ensemble, avec la mort, avant que le défunt ne soit définitivement plus parmi nous. Défunitivement. Une mort sans violence, une destruction sans grande explosion, quelque chose qui s’étiole, on comprend de moins en moins le sens de ce qui, naguère encore, paraissait évident, commun à tout le monde, et aujourd’hui ne l’est plus pour personne ou presque, des messages qui déferlent et ne veulent rien dire, poussent des masses toujours plus grandes à la folie, tout qui dysfonctionne et s’enfonce peu à peu dans un chaos banal et insensé, voilà comment finit la civilisation. Oh, moi, je ne veux me faire le gardien de rien du tout. Je ne déplore pas la mort de la civilisation, je la constate, j’en prends note, et je continue de parler dans ma langue morte. D’autant plus belle, peut-être, qu’elle est morte. Si je pleure, c’est un rhume, pas un requiem. Entre funérailles et l’arrêt de bus, j’ai marché dans les rues de Paris. Le temps hivernal, on se dit qu’il pourrait neiger dans quelques jours, peut-être, me rendait souriant et tout me semblait parfait. Je me suis dit : même si tout est loin d’être parfait, je crois que je suis heureux d’être ici, et je l’ai écrit à Nelly qui m’a répondu : moi j’en suis sûre. C’est bientôt Noël, et la fin de l’espèce humaine aussi, à ce que l’on en dit.
29.11.22
Cette nuit, j’ai rêvé que je couchais avec Jeanne Balibar et Mathieu Amalric jeunes. Il n’y avait rien de sexuel. Nous étions simplement dans le même grand lit aux draps immaculés. Sans savoir ce que je faisais là ni même trouver anormal d’y être, je me levai pour allumer une longue cigarette aussi blanche que les draps où les amants étaient restés couchés. Tout baignait dans une atmosphère de grande intellectualité, on sentait qu’on lisait beaucoup de livres, sans forcément très bien les comprendre, l’essentiel n’étant peut-être pas là, mais où ? Je ne sais pas, je me suis éveillé. Si je comprends pourquoi Jeanne Balibar a pu pénétrer jusque dans l’intimité de mes rêves — j’avais lu, en effet, dans la journée précédant le rêve un article consacré à la vie de Barbara et m’étais dit : « C’est fou ce que Jeanne Balibar lui ressemble, quand même », remarque profonde s’il en est —, la présence de Mathieu Amalric, elle, ne s’explique que par une association d’idées qui n’honore par forcément les méandres labyrinthiques de mon inconscient, mais tendrait plutôt à en souligner la trop grande linéarité. À ceci près que cette linéarité n’explique pas ma présence au lit avec le couple qui incarna jadis ce que le cinéma français avait de plus glamour. Moi, je n’ai pas grand-chose de glamour, surtout pas en ce moment avec mon nez rouge rhinopharyngite. Mais peut-être dois-je la remercier, la rhinopharyngite qui me fait me souvenir de mes rêves. Depuis quand cela ne m’était-il plus arrivé ? Je ne m’en souviens pas. Ce matin, laissant de côté le rêve de la nuit pour y revenir plus tard, c’est-à-dire maintenant, j’ai écrit la critique de ce livre que je devais écrire depuis plusieurs jours mais que, fatigue, paresse ou délai imposé du dehors, je n’avais pas écrite. Je me suis assis, ai pris le livre et les phrases sont venues spontanément, comme si elles étaient déjà prêtes dans un coin reculé de ma tête. Elles ne l’étaient pas, mais c’est l’impression qu’elles m’ont faite. Peut-être est-ce là un défaut de ces phrases, peut-être devrais-je déplorer leur jaillissement spontané qui n’est pas le signe de leur nouveauté. Sauf que ce j’ai écrit, je n’étais pas encore parvenu à l’écrire ainsi, avec ce calme, cette simplicité, cette douceur, allais-je dire, et peut-être est-ce le prétexte du livre qui rend possible ce ton-là. Dans mon rêve, je m’en souviens à présent, la cigarette me paraissait anormalement longue. Comment se fait-il, alors que tout l’était, que ce soit le seul élément du rêve qui m’ait paru anormal ? Et pas, par exemple, la vue en plongée de la scène du rêve ni le changement de cadre soudain au moment où j’allumai la cigarette, la vue zoomant sur mes mains en train de le faire. Et aussi : pourquoi ne rêvé-je pas en caméra subjective ? Tout semble normal, mais rien ne l’est, et on finit par en prendre conscience ; est-ce la définition de l’illumination ? Certaines journées, on voudrait qu’elles soient achevées avant d’avoir commencé. D’autres, qu’elles s’étirent interminablement pour nous laisser un peu plus de temps, encore un peu plus de temps.
28.11.22
Je sais qu’il faut que je bouge, mais je n’en ai pas la force. Plus tard, je la trouverai, mais pas maintenant, non, pas tout de suite. Hier au soir, au lit, j’ai lu les trois premiers chants de l’Enfer et puis, les pages qui composent la fin du carnet que L. m’a envoyées, lesquelles, comme les vingt premières, m’ont semblé baigner dans une atmosphère poétique très belle, je sentais des ambiances, et je me disais que j’aurais aimé vivre un été comme celui-là, flotter dans une forme d’indétermination, de légèreté. Tout est si déterminé, tout est si défini. Peut-être est-ce la fatigue, mais il me semble que j’ai besoin de contours moins nets, d’emplois du temps moins stricts, d’une forte dose de sfumato. Je pense à toutes ces choses que je n’ai pas envie de faire et qu’en règle générale je me reproche de ne pas avoir envie de faire, manifestant par là que je suis le fruit trop mûr de mon éducation, et que je n’ai pas envie de me reprocher aujourd’hui, que je n’ai plus jamais envie de me reprocher. De toutes les vies que nous pourrions inventer, que nous ne devions vivre que celle-ci, n’est-ce pas désespérant ? C’est-à-dire, non, je ne trouve que ma vie soit désespérante, mais si toutes les vies possibles étaient disponibles, laquelle choisirais-je ? N’en choisirais-je qu’une ? En choisirais-je une ? Si je pouvais vivre toutes les vies possibles, peut-être n’en vivrais-je aucune. Je voudrais dormir très, très longtemps. Cette nuit, j’ai rêvé que je pénétrais dans un appartement situé au onzième étage d’un immeuble derrière une maison bien réelle où je sais qu’il n’y a pas d’immeuble de onze étages ou plus mais une autre maison, et d’ailleurs quand je regardais par la fenêtre de l’appartement, je me rendais bien compte que je ne me trouvais pas au onzième étage d’un immeuble, mais à l’étage d’une maison. Il n’y avait personne dans l’appartement, et je savais que je n’avais pas le droit d’y être. Tout avait été laissé en place par ses occupants qui, je crois, étaient morts. J’avais peur que la personne vivant dans la maison sur laquelle donnait la fenêtre de l’appartement me voie et, en tâchant de faire le moins de bruit possible, je sortais de l’appartement, refermais la porte à clef, et descendais l’escalier gris foncé par lequel je m’échappais sans être vu. Ensuite, je me suis éveillé.
27.11.22
Après que nous avons fait l’amour, le matin, je traîne un peu au lit. Où je lis les pages d’un carnet qui me fascinent. Où je découvre qu’aujourd’hui est le premier dimanche de l’avent. À l’occasion de quoi, le dimanche et la découverte, je cherche quelle cantate Bach a composée pour ce jour. Trouve qu’il y en a trois. Écoute la troisième (BWV 62), « Nun komm, der Heiden Heiland », dont la traduction « Viens maintenant, le sauveur des païens » ne rend pas justice à la musicalité de l’original allemand. À ce moment, je me suis déjà levé depuis longtemps, j’écris ces phrases sans trop savoir où elles vont. Et pense que je n’aurais pas dû. Plutôt resté au lit et là, écouter Bach, loin de l’inaudible clameur du monde. Oui, « inaudible » a le sens d’un jugement moral dont, me demandant si je puis ne pas, je dois bien reconnaître que non, je ne puis m’empêcher de le formuler. Le devrais-je ? D’aucuns diraient que oui, mais moi je préfère dire que non. Parce que je me trouve moi-même jugé en permanence ? Non. Que je le sois, que je sois victime du rejet de mes contemporains, au fond, qu’importe ? Leur rejet ne m’empêche pas de vivre ma vie comme je l’entends, de continuer d’essayer de le faire. Non, parce que le jugement moral que je formule exprime ma nature profonde. Étrange expression, il me semble, que cette « nature profonde » à laquelle je suis peu enclin en temps normal mais, influence de Bach ou du temps gris, je ne sais, c’est celle que je choisis d’employer pour dire ce que j’ai à dire. Réaction à mon époque qui, tout en fantasmant une nature mère originelle, nourricière, protectrice et bienveillante qui n’a jamais existé pour nous autres homos à la nudité fragile qui sommes nés avec la civilisation, nie avec véhémence l’existence d’une nature du soi, peut-être pas absolument, bien qu’en un sens assez précis. Quel sens précis ? Je ne sais pas, je voudrais me contenter du mot affirmation, c’est moi qui souligne, sans savoir s’il sera compris. J’y entends la même affirmation que dans l’impératif de la cantate BWV 36 que j’écoute à présent, « Schwindt freudig euch empor », élevez-vous avec allégresse, chante le chœur, et n’est-elle pas la plus sublime cette communion dans le chant ? Nous qui avons été élevés à l’ironie nietzschéenne (« Comme le bonheur tient à peu de choses ! Le son d’une cornemuse… Sans la musique, la vie serait une erreur. L’Allemand se représente Dieu en personne chantant des cantiques. » Crépuscule des idoles, « Maximes et Traits », 33), comment serions-nous capables d’une telle légèreté ensemble, nous qu’effraie la clameur de la foule les soirs de matchs de foot ? J’ai froid, je renifle, j’ai la tête lourde, les muscles gourds, mais je n’ai pas envie d’arrêter d’écrire, j’ai l’impression que si j’arrête d’écrire, quelque chose va s’effondrer. Serait-ce que j’aie peur de la réalité, des choses telles qu’elles sont quand elles sont sans musique, quand elles sont sans écriture, quand elles sont sans vie ? Et si la vie était réellement une erreur ?
26.11.22
Entre avant-hier et hier, j’ai écrit un poème, et ce qui m’étonne avec ce poème, avec ce poème comme avec d’autres poèmes que j’ai écrits, pour ne pas dire tous les poèmes que j’ai écrits, c’est que je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir voulu écrire ce poème, quelque chose vient qui n’est pas voulu en tant que tel, quelque chose de plus profond que moi, de plus profond que ma conscience, me semble-t-il, sans que cela soit pour autant inconscient, je ne suis pas en train d’essayer de revitaliser la psychanalyse moribonde, cela ne m’intéresse guère, mais qui est de l’ordre de la langue même. Quand j’écris, ainsi, c’est moi qui écris, bien évidemment, mais je ne veux pas écrire ce que j’écris, tout se passe comme si, au contraire, c’était la langue qui voulait être écrite et se servait de moi pour ce faire. De là à une forme d’animisme qui aurait pris le tournant linguistique, il n’y a qu’un pas que je ne ferai pas parce que je suis immunisé contre ce genre de superstitions, mais je ne peux pas nier qu’il y a quelque chose de cet ordre, oui, je le répète, la langue qui linguise, cherche tous les moyens de ce faire, de se faire entendre, lire, que sais-je ? tous les moyens dont moi, qui ne suis qu’un canal de diffusion, qu’un vecteur. Tout ce que je fais, c’est prêter la vitalité de ma vie à la langue pour qu’elle ne meure pas. Qu’est-ce à dire ? Que les autres tuent la langue ? Peut-être, je ne sais pas, mais les langues ne meurent pas toutes seules, assurément, elles ne meurent pas de leur belle mort, non, elles tombent en désuétude, en ruines comme les temples où les oracles jadis prenaient la parole, un jour la Pythie parle et ses phrases incompréhensibles n’émeuvent plus qui les entend, ne les met plus en mouvement, qui demeurent inertes en entendant sa voix. Ce n’est pas la même chose que le silence. Encore, si elle ne disait rien, la Pythie, qui l’entend ne rien dire pourrait croire en quelque profondeur supérieure. Non, ce qu’elle dit ne veut plus rien dire, ce qu’elle dit est privé de vie, comme les membres épars d’une colonne dispersés à terre, pour qui n’en a pas le plan en tête, ne sont pas les membres d’une colonne mais des morceaux de pierre insignifiants. Je me souviens qu’un jour, enfant, j’avais découvert, enfouis dans le sol d’une campagne grecque, des tronçons de colonnes qui étaient tombés dans l’oubli après avoir servi à la construction d’autres édifices, probablement turcs, et ce qui m’avait frappé, c’est que, ces morceaux de pierre, que je voyais moi comme les parties d’une colonne, leur reconnaissant donc une dimension sacrée, d’autres que moi avaient pu y voir un matériau de construction facilement disponible et bon marché, de la matière privée de vie, de la matière inerte. C’est ainsi que le sens périt et que les langues meurent : personne ne les assassine, elles tombent en désuétude, dans l’oubli. Que je sois la mémoire vive de langue.
25.11.22
Tous les jours à l’écriture. Que faire d’autre ? Non que le reste ait moins de valeur — qui dira en effet que faire l’amour, s’aimer, élever l’enfant, l’aimer, jouir de l’existence, marcher, écouter de la musique, boire du vin, que sais-je, a moins de valeur qu’écrire ? —, alors reformule la question : comment ne pas le faire ? Commençant hier le livre de Bernard Collin, Copiste, dont P. m’avait parlé il y a plusieurs années de cela, livre qui est composé des cahiers dans lesquels, tous les jours depuis la fin des années 1940, l’auteur écrit 22 lignes, j’ai été pris du désir de copier le copiste, et d’écrire à mon tour, tous les jours, 22 lignes dans un petit cahier, jusqu’à ce que ma mort s’en suive, et j’avais même trouvé un nom à la chose — « spirale, le matin » —, avant de me rendre compte, m’apercevant après fouille dans les tiroirs que je n’avais pas sous la main les cahiers adéquats à un tel projet, que cela, hors le dispositif matériel de la chose, pour ainsi dire, après tout, chacun le sien, non ? je le faisais déjà, ici même, dans les pages de ce journal. Le livre de Collin, va-t-il me tomber des mains dès lors ? Cela, je l’ignore. Si l’on me posait la question de savoir pourquoi j’écris tous les jours les pages de ce journal, je serais bien en peine de répondre autre chose que des inepties du genre : « Pour défier le temps qui passe », « Pour justifier l’existence », « Pour découvrir le sens de la vie » ou je ne sais trop quoi d’autre, cela, il n’est guère besoin d’écrire pour le faire, d’innombrables activités peuvent tout aussi bien faire l’affaire. Et peut-être y a-t-il là un élément de réponse : l’écriture est une activité comme une autre et, pourtant, ce n’est pas une activité comme une autre, donc, c’est une activité comme une autre puisque toutes les activités ne sont pas des activités comme les autres. Il n’y a pas d’essence supérieure de l’écriture, pas plus qu’il n’y a d’essence spéciale de l’art, c’est certain mais ne suffit pas pour autant à épuiser la question : Pourquoi est-ce que j’écris tous les jours ? Si la réponse, c’est ce qu’il me semble, se trouve effectivement dans les pages, nombreuses désormais, que j’écris sous ce titre un peu trop insignifiant à mon goût — « journal » — mot qui désigne trop de choses pour avoir le sens que je lui donne quand je l’écris et auquel on ferait mieux de n’en donner aucun —, elle ne s’y trouve pas sous la forme d’une phrase unique, elle s’y trouve sous la forme d’un processus continu, sous la forme de l’œuvre même. L’œuvre n’est pas le produit fini que livrent à intervalles réguliers, tous les deux ans en moyenne, les producteurs qui viennent garnir les étals du marché aux livres, ce n’est pas non plus la somme des papiers qu’à sa mort le grand écrivain laisse aux chercheurs du futur, l’œuvre, c’est, consciente de soi, le déroulé, la continuité, le procédé, le progrès, le quotidien, la banalité, l’ordinaire, et l’extraordinaire, et le mystère, et la vérité, et le génie qui se font jour dans le mouvement lent, quasi immobile, des jours qui se suivent.
24.11.22
D’une époque qui estime que le summum de l’art, un art beau et poétique, puissant et politique, est un dessin au pochoir sur un mur qui figure un homme dont on s’attendrait à ce qu’il soit en train de jeter un cocktail molotov mais en fait c’est un bouquet de fleurs, qu’attendre ? Rien. Aussi, ai-je commencé un livre ce matin. Un livre qui restera peut-être lettre morte comme tant d’autres (quatre au moins), mais qui existe d’ores et déjà à l’état de brouillon, sans titre, sans agent, sans contrat, sans argent, sans rien d’autre que lui-même, la force propre qu’il n’aura pas s’il n’existe pas ou celle qu’il aura s’il existe. Aussi, ai-je commencé, mais pas ainsi, ai-je commencé, manière de dire que ma relation à l’époque me plonge souvent dans des abîmes de perplexité, je le dis sans craindre de rougir, comme si j’étais toujours dans une position inconfortable face à elle, en déséquilibre : qu’en dire ? faut-il seulement en dire quelque chose ? d’autant que, fondamentalement, il n’y a rien à en dire, mais alors que faire, elle existe, faut-il se soumettre à sa domination sans autre forme de procès, rien que le procès en annihilation de la finesse, de la nuance, de la légèreté, de la profondeur qu’elle intente à qui ne parvient pas à s’en contenter ? M’est-il arrivé d’envier qui s’y sent à l’aise, comme chez soi ? Oui, bien sûr, j’ai déjà fait état plus d’une fois dans ce journal de mon envie d’être normal, de me voir remettre moi aussi un brevet de normalité, délivré par la société, tamponné, en bonne et due forme, comme qui se verrait remettre un certificat de non-binarité par l’État, mais — et je conçois que cela puisse sembler imbécile, c’est-à-dire : prétentieux — j’ai l’impression que, si tel était le cas, ma contribution à la vie serait moindre. Je dois être fou, sans aucun doute, qui d’autre qu’un fou raisonnerait ainsi ? Aussi, et pas ainsi, ai-je écrit, car ce n’est pas de cela que je veux parler dans mon livre, même s’il me faut bien le faire dans ce journal. Souvent, je voudrais fuir, loin, fuir le plus loin possible, mais il n’y a nulle part où aller, où que tu ailles, l’époque te précède, c’est la vie, c’est ta vie, et il n’y en a pas d’autre. Ou alors, il faut l’inventer. Et qu’est-ce, cela, l’invention de la vie, sinon la tâche de l’écriture ? Un livre doit être un chemin, un autre chemin, une route inconnue. Nous écrivons toujours dans les pas des autres, de qui nous a précédé sur la voie de notre désir, même le premier écrivain dût écrire dans les pas de sa tribu, dans le vocabulaire qui était intelligible pour elle, mais nous devons porter notre langue un pas plus loin, la faire avancer. N’est-ce pas absurde de continuer à croire au progrèsde la sorte ? Mais que faire d’autre qui ne soit cynique (et regarde, les cyniques sont partout, ils occupent le terrain, ils font des affaires, ils ont le pouvoir) ? L’autre jour, dans le carnet au bison rouge, j’ai écrit les phrases que voici : « Je ne crois en rien. Quelquefois, il me semble que c’est une lacune, d’autres fois, que c’est une chance, et ne sais jamais qui de moi a raison. » Et c’est vrai, à ceci près que je crois, en vérité, en quelque chose, en ce sens du progrès auquel, à moins de renoncer au langage (ce que, soit dit en passant, l’immense majorité a déjà fait), nous ne pouvons pas renoncer.
23.11.22
Hier, pendant que onze de nos concitoyens tapaient dans un ballon, trois d’entre nous jouions de la musique. Et, évidemment, personne n’aura entendu parler de ces trois musiciens qui étaient en train de jouer de la musique alors que tout le monde a entendu parler des onze types qui étaient en train de taper dans un ballon. Je n’ai rien contre les types qui tapent dans un ballon, moi-même, il m’est arrivé de taper dans un ballon, et il m’arrive encore, parfois, de regarder des types qui tapent dans un ballon taper dans un ballon à la télévision. Je ne crois pas que ce soit la question. Mais alors quelle est la question ? Commençons par une vérité, si vous le voulez bien. La vérité, c’est que, dans l’immense tautologie qui constitue la structure de nos existences, tout est si étroit qu’il n’y a aucun horizon possible, aucune trouée, aucune échappatoire, aucune issue, aucune sortie, aucune éclaircie ; — nous sommes enclos. Hier, j’ai lu un article d’un journal dit d’ultragauche où étaient abordées les questions autour du boycott de la coupe du monde de football au Qatar puisque, même si je n’avais pas envie de le dire, je le précise pour la postérité lointaine qui me lira un jour et aura tout oublié, fort heureusement, c’est de cela qu’il s’agit, la coupe du monde de football au Qatar, et j’ai été affligé par ce que j’ai lu, qui ne faisait rien, ne disait rien, ne pouvait rien que maintenir intacte l’immense tautologie dans laquelle nous vivons en parlant de la même chose, en faisant la même chose, en disant la même chose, en nous enjoignant de toujours vivre une seule et même chose, l’unique. C’était la preuve la plus édifiante de l’impuissance de la critique dans un univers clos et fini. Mais comment sortir de cet univers clos et fini ? Faut-il une illumination pour y parvenir, pour parvenir à parler d’autre chose ? C’est une question importante. Enfin, à moi, elle me semble importante. Précisons-la donc : Combien d’illuminations ai-je eues, hier, en jouant de la musique avec G. et R. ? Je n’ai pas compté, mais je dirais au moins une. Des illuminations musicales, j’entends, mais qui ne le sont pas demeurées, qui ne sont pas enfermées dans les limites étroites de l’être qu’on leur suppose avoir, la musique élargissant l’univers, augmentant la perception que l’on a de l’univers d’une dimension supplémentaire, une dimension inaccessible autrement que dans la musique, par la musique, avec la musique. La musique fait prendre conscience de l’inexistence de l’être, elle substitue des dynamiques aux entités que l’on suppose fixes, immuables, et diffuse des ondes là où l’on s’imaginait un monde. S’il faut une illumination pour parler d’autre chose, alors la question : À quelle condition une illumination est-elle possible ? peut justement se reformuler en : Comment faire pour avoir une illumination ? Et, à cette dernière question, jouer de la musique très fort apporte une réponse aussi définitive que possible : toute esthétique émerge d’une pratique. L’universel tautologique qui est la forme de notre existence ne nous situe pas sur un territoire commun où nous serions en mesure de nous comprendre, de faire quelque chose ensemble. Au contraire, il nous isole, chacun se trouvant seul face à l’unique, le ce dont il faut parler, le contenu absolu outre lequel il semble qu’il n’y pas de sens envisageable, outre quoi il n’y a rien. Notre impuissance n’est pas inéluctable. Elle n’est pas liée à une insuffisance essentielle, elle est la conséquence implacable de la dégradation de l’expérience jusqu’à sa ruine complète à laquelle nous condamne, comme à une fatalité, l’universel tautologique. À quoi, comme à toutes les coupes du monde, et à tout le reste bavardage, s’opposent nos ondes, nos ondes légères, insaisissables, fines et précises, éloquents missiles, puissantes missives.
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