À quoi bon vivre si ce n’est pour écrire ? Devant mon bol de riz et de chou-fleur bouillis, je ne pense pas au temps qui passe, à la mort, la guerre, la misère, l’aliénation, je pense aux phrases que je pourrais faire, aux phrases que je vais faire. Les voilà, elles sont pour toi, elles sont pour n’importe qui. La nuit, quand je me réveille, ce sont toujours les mêmes pensées qui me hantent et tournent toutes, vautours concentriques, autour du même sujet : ma vie d’écrivain raté. Qui ne fait pas de moi un être humain raté, loin s’en faut, mais inscrit l’échec en mon cœur. Toujours les mêmes pensées dont, je crois, j’ai assez. Trop de pensées pour dessiner toujours le même profil de l’existence auquel je me complais trop volontiers à ressembler. Du sentiment, je fais une vérité. Grossière erreur, mais n’est-elle pas celle de mon époque tout entière ? Qui pourrait m’accabler dès lors ? Qui ? Eh bien, moi, bien sûr, moi qui ne trouve pas la force de m’élever au-dessus de mon époque, m’y tiens prisonnier volontaire. Volontaire ? Non, au contraire : par défaut de volonté. Crois-tu que ce soit si simple que cela, qu’il suffise de vouloir ? Ce n’est pas ce que je dis, non. Alors, que dis-tu ? Qu’il ne suffit pas, non, de vouloir, mais qu’il le faut. Il faut devenir une nécessité, et ce devenir commence par soi, dans cette solitude primitive où tu es l’auditeur de tes propres pensées, de ta conscience qui parle. Qu’est-ce que la conscience ? Tout ce que tu fais du langage. D’où cette question que je me suis posé devant mon bol de riz et de chou-fleur bouilli : à quoi bon vivre, si ce n’est pour écrire ? Ensuite, j’ai épluché une clémentine en tâchant de poursuivre la même suite de phrases, d’aller un peu plus loin, de prêter mes deux oreilles aux voix qui peuplent ma conscience et ne se taisent jamais et ne doivent pas se taire. Tout ce que je me reproche, je l’ai déjà dit, il n’y a rien de nouveau, raison pour laquelle je ne perdrai pas mon temps à le répéter aujourd’hui. Je n’ai pas d’énergie pour cela. Non, j’ai mis le bol de côté sur la table où j’ai déjeuné, j’ai plié le torchon qui m’avait servi de nappe, j’ai amené l’ordinateur à moi et, dans ce rayon de soleil digne d’une divinité, je me suis mis à écrire, calme et déterminé comme il me semble que je ne l’ai pas été souvent ces derniers temps. Tout le sens est là, condensé dans la seule réponse à la question posée que je puisse donner : à rien. Non que tout soit insignifiant, mais le sens, c’est l’écriture qui le déterre, le confère, le rend manifeste à la surface, l’exprime. Sans l’écriture, pas de sens, rien que des bribes sans rime aucune. Alors, oui, il me semble que c’est indiscutable, ce journal est insuffisant, mais il n’en demeure pas moins nécessaire. Il ne suffit pas de vouloir, ai-je déjà dit, il est nécessaire de vouloir.
21.11.22
Où commence la trahison, la profanation ? Selon que je suis d’humeur plus ou moins pure, je place la frontière plus ou moins proche de moi. Et quelquefois, même, il me semble que tout ce qui se rend public profane, trahit la vérité qui se dit par ailleurs, me semble que tout ce qui excède les limites strictes tracées par ces pages couvertes de signes du carnet ment, et se prostitue. Qui ne désire pas cette pureté quasi absolue, quasi mystique, désire-t-il réellement la vérité ? Désire-t-il vraiment l’écriture ? Le signe ne rompt pas le silence, c’est la publication du signe qui le rompt. Et l’image, me semble-t-il de plus en plus, c’est elle, en réalité, qui s’oppose au silence. Pas la langue, pas le son ; — l’image. Qui n’en est saturé ? Il n’y a que pour l’image que l’on fait tant de bruit, tant et toujours plus. Tandis que des mots se peuvent chuchoter, que c’est en murmures que l’amour se dit au plus juste, l’image exige et consomme toujours plus. À telle enseigne que la véritable, que dis-je ? la seule décroissance possible et envisageable serait iconoclaste. Détruire. Alors qu’on s’en prend à des tableaux devenus muets depuis ces siècles dans leur musée enfermés et auxquels, il faut bien le dire, nous ne comprenons pas grand-chose, loin de défendre une cause, que fait-on ? On produit encore plus d’images. Armées de berkeleys hystériques pour qui rien n’est qui ne soit fait image vue. L’espace public n’est pas un espace de langage ; il est visibilité totale. Et rend aveugle. À force de tout nous montrer (« À bas les tabous ! » ), qui niera que nous voyions plus rien ? C’est comme un immense espace blanc, grand comme le monde, sur lequel nul signe ne se peut tracer, immaculé par excès et dont l’unique destin est le vide. Bientôt, c’est notre unique espoir, en effet, nous ne comprendrons plus rien. Et dans cette agnosie universelle, qui sait si quelque chose ne pourra pas se passer, de neuf, d’imprévu ? — Geste simple, et si nécessaire, après avoir écrit dans le carnet au bison rouge, de tailler le crayon. Que faire d’autre, après, que faire d’autre, qu’écrire ?
20.11.22
Pendant quelques instants, je regarde ces pigeons affairés à dévorer une baguette de pain échouée dans le couloir des bus du boulevard. La pulsion nous pousse, littéralement. Ne sachant pas de quoi demain sera fait, il nous faut nous remplir, faire provision de vie. Mais quand on sait de quoi demain sera fait — demain sera fait de la même chose qu’hier —, se remplir comme nous y pousse l’élan vital en nous, c’est se condamner à l’obésité. On fait du gras. Et se retrouve à lutter contre soi-même ; d’où, faut-il supposer, l’épidémie de haine de soi qui accable l’humanité post-moderne. La haine du corps toujours érigé en utopie d’un monde meilleur. Les infrabasses qui proviennent de je ne sais où, probablement de l’appartement du dessus, peut-être de la rue, sans doute de partout, me font me dire ceci : des autres, on ne connaît jamais que le pire, et c’est déjà trop. Plus la musique est mauvaise et plus elle a de succès. La vie sociale est une entreprise d’uniformisation, de normalisation, l’œuvre conformiste par excellence dont le but ultime est la destruction de la personnalité, l’effacement de l’originalité, l’extinction de l’individu, son enrégimentation. D’où le désir de l’enfant qui la pousse vers ces petits jouets qu’elle ne possède pas et sans lesquels, dit-elle, à l’école, les autres enfants refusent de jouer avec elle. Dès l’enfance, il faut être comme tout le monde, faire comme tout le monde. Qui osera affirmer par suite que nos choix sont libres ? Tout est tellement déterminé et, par conséquent, tellement faux. Il n’y a de vrai que ces coups de bec répétés que les pigeons donnent dans le morceau de pain. Ils sont un, puis deux, puis dix. De temps à autre, une rafale de véhicules dispersent le groupe spontané qui, aussitôt la menace passée, se remettant à la besogne, se reforme. Personne ne se bat, c’est l’abondance, il y a du pain pour tout le monde. Mais sans joie, rien ne vaut la peine d’être vécu.
19.11.22
Je n’ai rien compris. Hier. Tout était compréhensible, pourtant, et peut-être est-ce la cause même que je ne compris rien. C’était à la télévision. Des gens parlaient, riaient fort, décochaient des vérités à la vitesse de la lumière, chantaient, dansaient, singeaient la vie. Tout avait l’air vrai. Tout semblait normal. Et moi je me tenais là, assis là, souriant de ma présence bien ordinaire, finalement, et bien paradoxale aussi, à quelque chose qui m’échappait, me faisait l’effet d’être un étranger. Qu’avais-je fait pour mériter cela ? Je me le demandai. Rien, sans doute. C’est qu’on ne nous demande pas notre avis sur la vie. On me dira, « mais pourquoi, pourquoi t’infliger cela ? » Mais cela, répondrai-je en interrogeant, n’est-ce pas le monde aussi ? Et le monde, il faut le voir pour le croire, ou ne plus y croire, ne plus croire en rien. Tout semble absurde, dérisoire, comique, comique mais pas drôle, et il ne faut pas détourner le regard. Le regard, il faut apprendre à l’orienter. Qu’avais-je fait ? Ceci que je veux consigner : dans l’après-midi, je m’étais rendu au cimetière du quartier, marcher sur l’herbe molle et les feuilles mortes entre les tombes, mais pas pour y penser à l’horreur de la mort, vanité, non rien que pour être là, l’horreur de la mort, l’inscription sur un caveau se chargeait de me la rappeler, qui datait du XIXe siècle et précisait que l’enfant était mort à 7 ans et 3 mois, inscription qui me glaça d’effroi, la précision exprimant dans sa profonde sobriété, sa retenue factuelle, toute la douleur d’une mère, me dis-je pensant non à la mienne, mais à ma fille. Dans sa négativité, l’horreur de la mort nous révèle la beauté de l’existence. Marchant ainsi, je m’attardais sur un dessin d’enfant qui pourrissait dans un caveau semblant abandonné. Je le photographiai, comme j’avais photographié un peu auparavant cette pierre tombale en tête de laquelle étaient inscrits les mots suivants : « À l’écrivain sans sépulture » et puis, plus loin, « assassiné à Auschwitz en 1944 ». Un peu plus tard (ce matin, pour être exact), je cherchais qui était cet écrivain sans tombe dont parlait la tombe — Oïser Warszawski — et, regardant l’image prise la veille pour bien écrire son nom, à moi qui ne suis pas enclin à la mémoire, pas sensible à son devoir, il me sembla que, dans ces quelques mots, arrachés au hasard de la déambulation, je comprenais quelque chose, je décelais quelque chose du sens de l’histoire, de ma présence au monde. Devait-il être étonnant, plus tard, que la première clémentine de la saison ne fût pas si bonne que je la désirais ? Amère douceur.
18.11.22
À quoi tient-elle, au fond, la différence entre Paris et Marseille ? Là-bas, traverse Paul, c’était Josette Fratacci qui, amoureusement, regardait son chien caguer dans le mistral. Ici, c’est Lambert Wilson qui, un matin au jardin du Luxembourg, le contemple déjecter, l’air un peu inquiet tout de même de se voir ainsi exposé. Là-bas, c’était Charlie qui, défoncé à la ganja sur les coups de deux heures du matin, on s’en souvient, sortait sur son balcon pour hurler à la mort d’Yvan Colonna, en survêtement de l’OM. Ici, c’est Augustin, petite moustache et t-shirt xs, qui envoie les infrabasses au cœur de la nuit et, l’haleine chargée d’alcool, joue au petit coq. À quoi ? À rien. C’est la grande continuité de l’espèce humaine, et il est inutile de s’acharner contre elle. D’autant que la misère n’empêche pas la grandeur, si microscopique soit-elle. Ainsi, comment ne pas aimer l’enfant quand elle récite cet extrait de la Recherche qu’on lui a donné à apprendre à l’école ? On peut toujours détester la vie, lui trouver tous les défauts du monde, on peut toujours l’aimer aussi. Après les trois pages et quelques de notes, prises hier au musée du Louvre, dans le carnet au bison rouge, j’ai écrit les deux phrases que voici : « N’aie pas peur de l’imperfection du monde. N’aie pas peur de la perfection du monde. » Aphorisme qui peut s’entendre comme une conséquence des pages de notes prises juste avant lui et comme une remarque d’ordre générale, sur la sagesse (de la vie), pour employer un mot qu’on n’utilise plus guère. Mais qu’utilise-t-on comme mots ? Ici, je ne ferai pas la liste de peur de gâcher quelque chose, mais il est certain que quiconque n’écrit pas aussi contre les mots du temps, leur omniprésence, la domination qu’ils exercent sur nous, est un escroc. Le monde est imparfait et parfait, en même temps, c’est le même monde qui l’est, simultanément, et l’on aurait tort de l’accabler au nom de son imperfection tout autant que l’on aurait tort de s’enorgueillir de sa perfection ; ces deux dimensions contradictoires et complémentaires de l’existence doivent être accueillies ensemble, ensemble et à bras ouverts. Pour profiter pleinement d’un rayon de soleil qui, l’espace d’un instant, traverse les nuages et la fenêtre pour venir à moi, je ferme les yeux, quand même, pour dire toute la vérité, il me dérange aussi, m’empêchant d’écrire comme je suis en train de le faire. On ne peut pas dire la vérité si l’on ne dit pas toute la vérité : on ne peut pas comprendre l’expérience si l’on ne se laisse pas pénétrer par la totalité de l’expérience. On peut ne vouloir qu’une chose ou son contraire (où le ou est exclusif : « ou bien a ou bien ¬a » et pas les deux), il n’empêche que l’univers ne saurait être réduit à une telle alternative ; l’univers est le tissu cousu de la chose et de son contraire. Chaîne et trame sont indissociables. Dans un nouveau rayon de soleil, je ferme les yeux, me recule sur le dossier de ma chaise où je m’étire, saisis ma guitare et joue jusqu’à avoir mal au muscle situé entre le pouce et l’index de la main droite. Et puis, je recommence.
17.11.22
Pris trois pages et quelque de notes, assis sur un banc, dans un renfoncement de la salle 725 de l’aile Denon au niveau 1 du musée du Louvre, non loin de l’Apollon et Daphné de Tiepolo, que je n’étais pas venu voir. Qu’est-ce que j’étais venu voir ? Je ne sais pas. Rien ? Peut-être. J’étais venu. Pendant que j’écrivais, des dizaines de personnes sont passées par cette salle, ne se sont pas arrêtées longtemps, pour autant que je puisse en juger, n’ont pas regardé grand-chose, pour autant que je puisse en juger, et pendant tout ce temps, moi, j’avais les deux tableaux que je venais de voir en tête et j’essayais de dérouler le fil qui court entre eux tant que je l’avais encore devant les yeux. Maintenant, je ne l’ai plus, et c’est pour cette raison, parce que je sais que les fils, s’ils ne se rompent pas, ne sont pas toujours visibles, que j’ai pris les notes que j’ai prises, assis sur mon banc, dans un coin de la salle 725 du Musée du Louvre. Et peut-être que c’est ça aussi, oui : comme je n’étais rien venu voir, j’ai vu quelque chose. Et cela, ce que j’ai vu, je l’ai écrit. En montant les marches qui conduisent au niveau 1 de l’aile Denon, je pensais à la critique de la théorie de l’œil innocent que fait Nelson Goodman, laquelle critique dit précisément, mot à mot : « Il n’y a pas d’œil innocent » (« There is no such thing as an innocent eye » ? il faut que je vérifie), et fait de l’œil un organe historique. Critique fondée, me suis-je dit, mais jusqu’à quel point ? Si l’œil n’est pas innocent, est-il coupable ? Ce n’est pas ce que je voulais dire — même si, au-delà du jeu de mots, la question se pose peut-être aussi en ces termes. Gardons la formule. Je voulais dire que, si l’œil n’est pas innocent, comment peut-il voir seulement voir quelque chose ? Comment l’œil verrait-il jamais autre chose que son histoire ? L’œil coupable ne voit jamais que ce qu’il voit, il ne voit jamais ce qui est vu. L’œil coupable ne voit rien. L’œil coupable est aveugle. Ou bien l’œil est innocent ou bien l’œil est aveugle ; est-ce mon alternative ? Et s’il n’était ni l’un ni l’autre, ni innocent ni coupable ni voyant ni aveugle ? Comment fait-on pour avoir l’œil libre ? Comment découvrir, dans le monde de la détermination, un territoire d’indétermination ? Quelles sont les conditions du voir ? Qu’est-ce qui fait que l’on voit quelque chose ? Que l’on voit quelque chose, et non pas : que l’on voit quelque chose. La question n’est pas celle de la vision, c’est la question du vu. Toute la différence entre la vision et le voir : je ne veux pas avoir des visions, je veux voir quelque chose, je ne veux pas voir ma vision, je veux y voir clair. Sans métaphore. Je veux voir la chose que je vois non pour ce qu’elle représente, pour la place qu’elle occupe dans l’histoire, pour le rôle qu’elle joue dans l’économie des déterminations où elle se trouve prise, mais pour ce qu’elle est, ce qu’elle montre, ce qu’elle fait, elle, en tant qu’elle est cette chose-là que je vois, la seule chose qu’il y ait à voir. Non que je veuille supprimer l’histoire de l’art, quand même il faudrait, je crois, en faire un usage parcimonieux, et ne pas saturer la perception d’informations qui obscurcissent plus qu’elles n’éclaircissent, en sorte qu’on ne parle plus de la chose, on ne fait plus que parler, mais je veux voir ce que je vois. Je veux voir la chose.
16.11.22
Quand est-ce qu’il y en a un qui va se faire écraser ? C’est ce que je me demande, chaque fois. Chaque fois que j’en vois un traverser. Souvent, quand je le vois traverser, je prends un instant pour observer son air hagard, quand il s’arrête à mi-chemin, là, perdu au milieu de nulle part alors qu’il est tout simplement en train de traverser le boulevard, Dante improvisé entre deux rives sur le Styx de bitume. Et moi, Virgile ? Pauvre piéton, me dis-je, que n’as-tu fait quelques mètres de plus, ici, sur ta gauche, ou là, sur ta droite, pour emprunter le passage à cette fin destinée qui t’est réservé ? Là, comme il se fige, immobile dans le courant des bolides qui pourraient l’emporter sans peine, il montre son vrai visage — irréfléchi, fanfaron, trop sûr de soi, imbécile, présomptueux, distrait —, c’est le visage de qui découvre que la mort n’est pas une idée vague, lointaine, mais toute proche, au contraire, qui va nous arriver, qui peut nous arriver, à tout instant, maintenant ; intime. Attention, le camion ! Ouf, il a freiné. Mais un jour, il ne freinera pas, on peut en être sûr, il ne freinera pas assez vite, pas assez tôt. Je le sais. Je l’attends. C’est-à-dire, je l’attends, je ne souhaite pas que cela se produise, non, mais je sais que cela va se produire, je me demande simplement quand. Et j’attends, me demandant si je serai là, pour le voir, depuis le temps que je patiente, le spectacle du boulevard. C’est peut-être cela que je redoute le plus : ne pas me trouver là, ne pas pouvoir vérifier si oui ou non, pour de bon, j’avais raison. Théoriquement, je le sais, mais en pratique, pas l’idée de la chose, non : l’expérience de la chose, je n’en ai pas la moindre certitude. D’autant que, à moi aussi, il m’est arrivé de traverser en dehors des passages réservés. À quoi est-ce que je pensais ? Je ne sais pas, je ne sais plus, je ne m’en souviens plus. Sans doute me disais-je la même chose que les autres, que je n’allais pas obéir aux règles, moi, que je valais mieux que ça, que j’étais plus intelligent, plus fort, plus fort et plus malin que tout le monde. Et comme j’ai réussi à traverser sans me faire écraser, c’est peut-être vrai, qui sait ? Mais je ne recommencerai pas, non. Non que j’aie peur, peur de me faire écraser, non, ce sont les autres qui se font écraser, pas moi, mais justement je ne voudrais pas rater ça. Or, si je me fais écraser, moi, c’est à un autre que j’offrirai le spectacle du boulevard, le spectacle de la mort. Et cela, non, je ne le veux pas. Pas plus que, c’est une possibilité que j’ai envisagée, je ne vois pas de raisons de le cacher, pas plus que je ne veux être celui qui renverse le piéton. Je ne veux être ni la victime ni le coupable ; — rien que le spectateur. Et ça va arriver, même si je ne sais pas quand, je sais que ça va arriver, c’est une question de temps, il faut du temps pour épuiser les probabilités, et à moi, tout ce qu’il me faut, c’est de la patience, encore de la patience. Et de la chance aussi. Parce que je ne vais tout de même pas passer ma vie coincé là, derrière mes fenêtres à guetter la fois où. Et cela aussi, c’est vrai, cela aussi me chagrine : et si je n’avais pas été là, eh oui, et si cela s’était déjà produit, et que moi j’étais ailleurs, ou simplement pas attentif, et pourquoi pas ? Mais non, mais non, j’aurais vu des traces, du sang, du verre brisé, de la toile froissée, une preuve, quelque chose, forcément. Vraiment ? Mais oui, évidemment. Ah oui, et l’autre jour alors ? Quoi, l’autre jour ? L’autre jour, lundi soir, je crois, il faisait nuit déjà, quand tu as entendu ce bruit sur le boulevard, comme un crissement de freins, et puis un cri, et ensuite l’ambulance, la lumière bleue du gyrophare se reflétait sur les façades des immeubles, ce soir-là, tu n’as même pas daigné ouvrir l’une des trois fenêtres qui pourtant donnent sur le boulevard. Alors que, tu sais quoi, si ça se trouve, c’était ce moment-là, à ce moment-là que c’est arrivé. Et toi, tu n’y a même pas prêté attention. Tu n’y étais pas. Mais non, impossible, ce n’était rien. Si cela avait été, j’en aurais entendu parler. En es-tu bien sûr ? Qui peut être sûr de quoi que ce soit ? Les feuilles mortes tombent sur le boulevard. Et moi, peut-être ne vois-je rien. Peut-être ai-je perdu jusqu’à la vue. Alerte orange que jamais rien ne dérange.
15.11.22
Pour tâcher de me déprendre de moi-même, au lieu de me laisser aller à mon naturel, je couche dans le carnet au bison rouge le bref récit d’une expérience — une manière d’épiphanie. Que tout ne soit pas exactement comme je le désire, que tout n’atteigne pas à la perfection que je conçois quand je conçois ce qui devrait atteindre à telle perfection, cela ne signifie pas que je doive tout détruire, quand même, en vérité, cette destruction, je la désire ardemment, moins en tant que destruction de ce qui ne serait pas une perfection qu’en tant que moment de l’élaboration d’une perfection plus grande, de ma plus grande perfection. Que tout ne soit pas précisément comme je le désire, c’est assurément un délit des choses, mais je n’y puis rien, n’ayant pas le pouvoir de sanctionner les choses, à peine le droit de les juger. Le jour je m’efforce de garder les yeux ouverts et la nuit fermés, quand mon sommeil est interrompu par la sensation d’étouffer. Deux nuits consécutives que cela se produit. Quelque chose me serre la gorge, m’étrangle. Je tousse, me touche, porte la main à l’endroit où personne pourtant ne semble avoir tenté de mettre fin à mes jours. Qu’est-ce qui m’agresse de la sorte : la certitude ne n’avoir aucun génie, la peur d’être la victime d’une grave injustice ? Tout cela à la fois, c’est vrai. Pourtant, je l’ai déjà dit, jamais de panne, jamais de paralysie, quand ils viennent, je fais de mes doutes une matière, et toujours j’écris. Tous les jours, j’écris. La vérité, ai-je dit tout à l’heure, la vérité n’est-elle pas plus prosaïque ? Je ne sais pas. Quand la tour a reparu dans le ciel de Paris, hier dans le courant de l’après-midi, il m’a semblé que c’était un retour à la normale. Et c’est peut-être pour cette raison, cette raison normale, que j’ai été quelque peu déçu : il est normal que les choses reviennent à la normale, c’est ce à quoi l’on s’attend, et ainsi est-il étonnant que rien ne change jamais vraiment ? L’autre jour, à la télévision, il y avait un activiste du climat qui expliquait que la vasectomie qu’il avait subie était un geste symbolique, un message pour alerter l’humanité sur le sort de la planète, la nécessité de la décroissance, faute de quoi notre fin ne tarderait pas, avant d’ajouter, dans un court instant de lucidité involontaire, que l’opération ne lui avait pas beaucoup coûté puisqu’il n’avait jamais vraiment eu envie d’avoir des enfants. Il m’a fallu un certain pour comprendre ce à quoi je venais d’assister et qui n’est que la manifestation ordinaire, banale, normale de l’existence. Est-ce que c’était triste ? Oui, un peu, un peu trop, oui. Alors j’ai fermé la fenêtre sur ce monde-là et j’ai repris mon tortueux et ignoré chemin.
« un tableau de Tiepolo »

« Les nuages bas s’échappant des terrains dévastés s’associèrent dans mon imagination à un tableau de Tiepolo que souvent j’avais contemplé. Il montre la ville d’Este ravagée par la peste, extérieurement intacte dans la plaine. L’arrière-plan est une chaîne de montagnes avec un sommet fumant. La lumière dispensée sur la scène semble peinte au travers d’un voile de cendre. On croirait presque que c’est cette lumière qui a chassé les hommes de la ville et les a dispersés en rase campagne, là où après s’être traînés en titubant, ils ont été terrassés par l’épidémie qui les rongeait de l’intérieur. Au milieu, à l’avant une femme morte de la maladie, son enfant encore dans les bras. Sur la gauche, agenouillée, sainte Tekhla, intercédant en faveur des habitants de la ville, le visage levé vers les cohortes célestes qui défilent et donnent à qui veut bien le voir une idée de ce qui s’accomplit au-dessus de nos têtes. Sainte Tekhla, prie pour nous, afin que nous soyons délivrés à jamais de toute contagion et de toute mort impromptue, et que la miséricorde nous épargne toute atteinte du mal. Amen. »
W. G. Sebald, Vertiges (traduit par Patrick Charbonnier), pp. 51-52.
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Giovanni Battista Tiepolo – Santa Tecla che invoca la liberazione di Este dalla pestilenza (1759)
14.11.22
Retour au départ : détruire mon indiscipline. Comment faire pour ce faire ? Il me faut deux heures pour parvenir à formuler une phrase, pas n’importe quelle phrase, cette phrase, et ce trou improductif dans le temps, qui pourrait nier qu’il est nécessaire, pourtant, qu’on ne peut rien faire là-contre ? Ce qui me place en totale contradiction avec mon époque, laquelle ne supporte pas le temps, la haine du temps se confondant avec la haine de la pensée : « Il est urgent d’agir ! », ne cesse-t-elle de répéter, idée fixe qui, d’être toujours la même, n’en est pas moins inepte ; on parle, on parle, mais on ne dit rien. Du doigt et de la voix, ce matin, au réveil, Nelly m’a montré la disparition de la tour dans le ciel de Paris. Et puis, nous l’avons montrée à Daphné qui a été bien étonnée de ne pas reconnaître son paysage ordinaire. À Daphné, aussi, j’ai dit que j’avais écrit un conte (en vérité, j’ai dit : « une nouvelle » — et si, même moi, je ne parviens pas à parler ma propre langue mais toujours celle des autres, qui le fera ? d’où la correction que j’apporte ici, a posteriori : pas une nouvelle, un conte) où il était question de la disparition de la tour dans le ciel de Paris, nouvelle qui a semblé moins l’étonner que la disparition de la tour elle-même dans le ciel de Paris. Un peu plus tard, j’ai comparé l’image prise quand j’avais écrit le conte pour voir si la vue était la même. Le point de vue ne l’étant pas (à présent, ma fenêtre ne donne plus sur la cour intérieure, elle donne sur le boulevard), elle ne le pouvait pas, mais il m’a semblé que l’atmosphère, elle, était identique. J’ai ouvert la fenêtre, j’ai trouvé qu’il faisait froid, et j’ai tâché tant bien que mal de fixer cette répétition dans le temps du même phénomène par une photographie. Prenant cette photographie, je n’ai pas tant pensé à ce que je prenais en photographie qu’à cette phrase que j’ai lue hier, au début de « All’estero », le deuxième chapitre des Vertiges de Sebald où Sebald écrit : « Je me mis à trimbaler avec moi un sac plastique rapporté d’Angleterre où je fourrais toutes sortes de choses inutiles, des choses dont sans me l’avouer je finissais par ne plus pouvoir me séparer. » En lisant ce passage, hier au soir, avant de m’endormir, quelque chose m’a sauté aux yeux : ce sac en plastique est le même sac plastique que l’on trouve dans le conte que j’ai publié dans le volume où se trouve le conte sur la disparition de la tour, un conte dans lequel John Cage se promène en trimballant partout avec lui un sac plastique, « comme un clochard », dis-je de mémoire dans mon conte. Cette conviction que c’est le même sac, je l’ai acquise à partir d’un fait simple : quand j’ai écrit le conte où John Cage se trimballe partout avec un sac en plastique, je n’avais jamais lu Sebald, je ne pouvais donc pas connaître l’existence du sac dans son histoire à lui, ce qui est la preuve irréfutable que c’est bien un seul et même sac en plastique qui se trouve dans deux histoires différentes, à quelque vingt-cinq années d’écart, et non un auteur en manque d’imagination qui plagie son aîné plus doué que lui. Comment ce sac en plastique a-t-il bien pu persévérer dans son être en bon état pendant si longtemps ? Cela, je dois l’avouer, je l’ignore. Mais il est absolument indiscutable que c’est le même sac que l’on trouve dans l’histoire de Sebald et dans mon histoire à moi. Histoire qui est un rêve que j’ai fait. Et alors, les choses s’expliquent peut-être un peu, rien n’empêchant, en effet, que John Cage, qui était encore vivant en 1980 (il est mort en 1992), date à laquelle se déroule l’histoire de la déambulation de Sebald dans les rues de Vienne, ait mis la main sur le sac en plastique de Sebald ou que Sebald ait emprunté son sac en plastique à John Cage alors de passage à Vienne, ou qu’il l’ait emporté avec lui en venant d’Angleterre, où il l’avait volé à John Cage, etc. On peut multiplier les hypothèses, mais on ne doit en exclure aucune, pas même celle d’après laquelle j’ai rêvé, moi, vingt-cinq ans après le séjour de Sebald à Vienne, d’un fantôme de John Cage venu de 1980, puisqu’à l’époque où j’ai rêvé de John Cage, il était mort depuis plus de dix ans. Qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce que cela veut seulement dire quelque chose ? Sans que je comprenne très bien pourquoi, j’en ai la certitude — tout intuitive, certes —, j’ai la certitude qu’il y a là un phénomène important dont il me faut garder la trace de peur qu’il ne disparaisse derrière un nuage d’oubli, d’où contrairement à la tour derrière son nuage de brume, il ne sortira plus jamais.


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