12.12.22

De l’autre côté du boulevard, tandis que je m’apprêtais à écrire autre chose que j’écrirais peut-être aussi après, j’aperçois une dame d’incertain âge sur son balcon en train de fumer. Je me demande comment on peut s’infliger une telle torture volontaire, oubliant un instant qu’il y a quelques années de cela, moi aussi, je m’infligeais une telle torture volontaire et, quand je m’en souviens, je me trouve bien heureux d’avoir arrêté de fumer. Dans deux semaines, à peine plus, en vérité, cela fera six ans que je ne fume plus. Je fais ce calcul pendant que la dame d’incertain âge éteint sa cigarette, referme la porte vitrée derrière elle. Je tâche de la suivre du regard. En ombres chinoises, je l’aperçois dans ce que je suppose être la cuisine qui range, lave quelque chose, que sais-je ? Ensuite, je la vois qui ferme la fenêtre de la cuisine qu’elle avait ouverte, je suppose, pour l’odeur de la fumée, qui s’affaire encore un peu à je ne sais quoi et puis disparaît. J’écris ce que je viens de voir, je la cherche encore des yeux, regarde si, par hasard, pendant que je regarde par là, je ne la verrais pas sortir de l’immeuble par la double porte verte en pas très bon état qui donne sur le boulevard, je me souviens d’un soir où j’avais vu un type qui m’avait semblé ivre filer un grand coup de pied dans la porte pour l’ouvrir dans une sorte d’accès de rage qui m’avait fait me dire qu’il était probablement ivre, mais non, elle ne sort pas, alors je continue à écrire. Tout à l’heure, c’est ce que je m’apprêtais à écrire avant de voir cette dame d’incertain âge fumer sur son balcon, alors que je venais de découper en quartiers pas trop inégaux et assez beaux la peau de l’orange de Sicile que j’étais sur le point de déguster, un animateur de l’école de Daphné m’a appelé pour me dire que Daphné était malade, ce à quoi j’ai répondu que je venais tout de suite et c’est ce que j’ai fait. Après m’être occupé de ma progéniture unique, ce qui prend quand même un temps considérable, temps que j’assume et j’accepte pleinement de prendre, quand même il m’arriverait parfois de regretter que ma contribution à la société ne soit pas reconnue à sa juste valeur, hier, en effet, ma progéniture unique n’a-t-elle pas dit d’un ton de voix très poli qui dénote une excellente éducation au monsieur qui lui faisait une petite place sur la banquette située devant la chambre de Marcel Proust pour regarder le diaporama des modèles réels des personnages fictifs de la Recherche : « Merci, monsieur », et un peu avant, lui montrant Robert de Montesquieu pour lui dire que c’est le modèle de Charlus, ne m’avait-elle pas répondu avec à propos et un plaisir non dissimulé : « Ah oui, “Mémé”, comme l’appelle Swann… » ? je me suis assis pour écrire qu’au lieu d’écrire ce que je m’apprêtais à écrire, je suis allé chercher Daphné à l’école, mais je ne me souviens plus de ce que je m’apprêtais à écrire avant, peut-être rien, j’ai oublié. Ce matin, avant d’aller marcher dans le froid délicieux de cette superbe journée d’hiver précoce, j’ai failli broyer du noir. Or, au moment où je m’apprêtais à en broyer, je m’en suis aperçu que cela allait m’arriver et, au lieu de cela, je me suis demandé : « À quoi bon ? » Alors, plutôt que de ressasser je ne sais quelle expérience familiale désagréable et d’anticiper les problèmes relatifs à celle-ci, toutes choses qui ne m’auraient rien valu de bon, comme j’avais décidé de le faire, je suis sorti marcher dans les rues de Paris. Une boucle plus ou moins spontanée de huit kilomètres, et tout était parfait, et moi, j’étais parfait. À la fin de la boucle, je me suis demandé comment j’avais fait pour quitter Paris alors que je m’y sentais si bien et je me suis dit que je ne m’y serais jamais senti aussi bien si je n’avais pas quitté Paris, qu’il fallait cette autre boucle d’un peu moins de cinq années pour parvenir à faire cette boucle parfaite dans Paris, pour faire toutes les boucles parfaites dans Paris que j’ai faites, toutes celles que je vais faire, pour parfaire Paris à ma manière, et pour que tout soit parfait, et pour que moi, je sois parfait. Et l’enfant qui va bien, évidemment.

11.12.22

Je dois flotter. Est-ce que je flotte ? Si je ne flottais pas, comment parviendrais-je à expliquer que, malgré le désastre qu’est ma vie professionnelle, un désastre tel qu’il faut que je me pince les lèvres pour ne pas éclater de rire en écrivant cette expression passablement absurde sous mes doigts : « vie professionnelle », eh bien, je me sente bien ? Si je ne flottais pas, je m’enfoncerais dans les caves humides et froides de la rancune, dans les catacombes glaciales de l’envie, mais non, j’aime Paris, je m’y sens bien, tous les jours je lis ou j’entends des gens qui se plaignent que c’est moche, sale, et je trouve qu’ils exagèrent, je suis heureux d’être revenu y vivre, en visitant les salles du Musée Carnavalet, tout à l’heure, je me suis dit que Daphné avait bien de la chance d’y être née et de pouvoir y grandir, ce qui faisait que j’en avais un peu de la chance moi aussi. Alors non, je n’ignore pas la part d’injustice que comporte « ma vie professionnelle », ni n’ignore que les gens sont des escrocs, des bandits corrompus, des cyniques rompus à l’entourloupe, des experts ès voleries qui dissimulent leurs méfaits sous les paravents de leur obscène vertu, mais je m’en moque. Je sais que le mal existe, mais moi, ne le commettant pas, je suis innocent. Il y a quelques jours, dans la cuisine, je réfléchissais à l’échec de l’Homme sans qualités, son inachèvement, qui en fait un désastre immense, passionnant, magnifique, fascinant, mais enfin pas un édifice, même pas une ruine parce que rien n’a jamais été achevé de l’œuvre, il n’y a que l’échec de l’œuvre, et je me suis dit qu’une des raisons qui avaient conduit Musil à l’échec, c’était la recherche d’une morale positive, une sorte de mysticisme rationnel. Musil s’est fracassé contre cet écueil parce qu’une telle morale, qui serait autre chose qu’une morale fondée sur un interdit minimal, pour le dire en une phrase simple : « Ne fais pas de mal à autrui », conduit toujours à la catastrophe, à la guerre, à la destruction, au massacre de populations entières, etc., bref, elle n’est pas rationnelle, elle s’auto-détruit. Il faut s’en tenir au minimum de la morale comme pacte de non-agression ; tout ce qui dépasse ce seuil minimal est dangereux, même quand il prétend être pacifique, fasciste, même quand il prétend être antifasciste. Quels torts vais-je redresser avec mes doigts d’écrivain ? Tout ce que je puis faire, c’est me montrer tel que je suis, tel que je change, tel que je deviens pendant ce temps qu’il m’est donné de vivre, et mes angoisses, mes passions, mes doutes, mes amours, mes folies, mes ennuis, mes délires, mes peines, mes forces, mes échecs, mes triomphes, suffisamment bien décrits, exposés avec assez de clarté, peut-être inspireront-ils lectrice, lecteur, à changer de vie, non pour écrire son roman à soi, mais pour se faire une perfection de l’existence.

10.12.22

Gueule de bois. Pendant que l’ouvrier (il est seul aujourd’hui) termine le travail de peinture entamé hier, affalé sur le chersterfield rouge dans la chambre de Daphné, la bouche ouverte mais pas trop grand, j’essaie de ne pas m’assoupir. Quand Nelly revient, je pose ma tête sur son épaule et m’endors. Je m’entends ronfler. C’est amusant, j’ai l’impression d’être à la fois dans mon corps et en dehors. Enfin, amusant, je ne sais pas trop, peut-être que c’est la gueule de bois qui me fait trouver cela drôle, enfin, drôle, non, amusant, j’ai trop mal à la tête pour rire. Je dois rester immobile tel un sphinx pour ne pas souffrir, mais c’est impossible, je ne suis pas en pierre, et encore moins de marbre, comment le resterais-je ? En partant, le deuxième ouvrier qui est venu inspecter le travail du premier (c’est le chef) souhaite un « Bon match ! » à Nelly. Hier, dans les mêmes circonstances, il m’avait souhaité bon courage. Mais aujourd’hui, je reste caché dans mon canapé. Inconfortable, certes, il est trop petit pour s’y allonger (c’est un canapé deux places seulement parce que, dans l’appartement où nous habitions lorsque nous l’avons acheté, de l’autre côté de la cour, donc, il n’y avait pas assez de place pour un canapé trois places, le mur du salon qui devait l’accueillir étant juste à sa taille, désormais, si j’en crois mes observations par la fenêtre de la cuisine, le salon n’est plus mais une chambre à coucher, le trois pièces ayant été transformé en deux pièces avec, c’est le gestionnaire des appartements loués qui l’a dit à Nelly, à la place de la cuisine, une salle de bains et, à la place des deux chambres, une cuisine ouverte et un salon, le vieil appart’ n’est plus, la forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un locataire) et donc la nuque y est maltraitée, douloureuse, à angle droit du corps, la tête semble être un organe indépendant du reste, mais ce n’est pas vrai, évidemment, les apparences peuvent être trompeuses, même si elles ne le sont pas tout le temps, parfois on se dit : « Qu’est-ce qu’il a l’air con, celui-là ! » et, en fait, il est vraiment con, à vrai dire, on est rarement déçu par les apparences des gens, c’est dommage, mais c’est ainsi. Quand les ouvriers sont partis, je me suis déplacé du canapé de la chambre de Daphné vers le canapé du salon. J’ai doublé la paire de chaussettes qui me servent de pantoufles d’une deuxième paire de chaussettes parce que la première est usée au niveau de la plante des pieds, j’ai tiré la capuche de mon « hoodie » comme on dit sur ma tête de Robin et j’ai posé un plaid sur mes jambes en tailleur et l’ordinateur dessus où j’écris. Le problème parfois avec ce journal, c’est qu’il réduit le nombre des sujets de conversation possibles quand les gens avec qui je parle lisent aussi mon journal il arrive qu’ils me disent : « Ah oui, je sais, je l’ai lu dans ton journal. » Heureusement que je ne parle pas à beaucoup de monde, si je leur parlais, à cause de mon journal, je n’aurais plus rien à leur dire. Non vraiment, pour écrire, mieux vaut ne parler à personne ou alors parler tout seul, se parler à soi-même, oui.

9.12.22

Plusieurs idées me sont venues que j’ai écartées méthodiquement pour n’en garder aucune, pour mettre ce rien au grand jour, ce rien que m’inspire le monde. Me drapé-je dans ma dignité ? On peut dire la chose ainsi, oui. N’est-ce pas ce que me reprochait déjà ma mère, non sans une pointe d’ironie, quand elle me reprochait, me reprochait quoi ? je ne sais plus, tout, d’être comme j’étais, d’être comme je suis ? Je ne sais plus. Est-ce donc que je me drape dans ma dignité ? Dire la chose ainsi, n’est-ce pas aussi laisser entendre que cette dignité que l’on affirme, on n’en est pas à la hauteur, comme si, finalement, on ne méritait pas les égards qu’on réclame pour soi en s’y drapant ? C’est peut-être ce mot de « dignité » qui dérange en cela qu’il fait référence à quelque chose qui n’a guère de sens : la dignité de la personne humaine. Hier, c’est un exemple parmi un million d’autres exemples, mais c’est le dernier qui a attiré mon attention, hier, je sortais du musée, et j’allais à la boulangerie acheter du pain et un goûter pour Daphné. Je suis passé devant son école non loin de laquelle se trouve un lycée technique privé. Là, il y avait deux jeunes gens qui, pour finir leur pause déjeuner, c’était l’heure en effet, tiraient chacun sur un gros joint tout en terminant leur carton de boisson au logo Burger King. Ensuite, dans la soirée, je suis tombé sur une publicité où un acteur comique fait de la publicité pour le sandwich végétarien de la même marque. Dans la publicité, il joue le rôle du type qui vient chercher son sandwich en voiture, discute avec une jolie et gentille petite vendeuse bien propre sur elle, et fait les blagues qui, manifestement, l’ont rendu célèbre. Eh bien, me dis-je, la voilà, la dignité de la personne ; n’est-elle pas magnifique ? La vérité, c’est que le monde ne cesse de m’agresser avec sa morale, ses valeurs, ses odieuses hiérarchies, ses croyances hideuses, irrationnelles. Au musée, je m’étais assis pour regarder des peintures de Chardin, comme j’aime à le faire de temps à autre, et écrire dans mon carnet les impressions causées par le fait de m’asseoir pour regarder des peintures de Chardin. Peu de gens ont pris comme moi la peine de s’arrêter devant les peintures de Chardin pour les regarder avec un peu d’attention. M’asseoir pour regarder les peintures de Chardin ne fait pas de moi une personne meilleure que toutes celles qui ne s’arrêtent pas pour regarder les peintures de Chardin, ce n’est pas la question, je ne veux être ni bon ni meilleur que personne, je ne veux même pas être une personne, je ne veux pas la moindre dignité, je ne veux rien, ni race ni sexe ni genre ni rien de tout ce qui excite mes contemporains, leur donne l’impression  d’exister et d’être plus malins que les autres. Ils vivent dans un présent absolu qui n’a rien à voir avec le présent se la description, celle de Perec, par exemple, qui écrit avec la conscience de l’histoire, du passage. Je fais cette remarque en passant, conscient qu’elle manque un peu de profondeur. Quand je m’assois pour regarder les peintures de Chardin, j’ai l’impression que je peux me dissoudre, que je peux disparaître, ne plus compter pour rien, n’être même pas vraiment là, la seule chose qui, alors, me retient de n’être plus du tout, c’est l’écriture, les phrases dans le carnet. Ces phrases, je les ai écrites notamment parce que je ne veux plus écrire de livres, plus jamais. Je n’écris qu’à peine, surtout pour ne rien faire, surtout pour ne pas exister, je n’écris même pas pour disparaître, que je disparaisse, cela ne ferait aucune différence, on ne s’en apercevrait pas. Dans la pièce à côté, les ouvriers parlent trop fort au téléphone (en arabe, je ne comprends pas ce qu’ils disent), mais je ne leur en fais pas la remarque ; me dérangent-ils réellement ? non, je ne le crois pas.

8.12.22

Dans la Bible (soyons sérieux un instant), il est écrit : « À qui frappe, on ouvrira » (Mt, 7, 1), mais comment se fait-il alors que j’aie l’impression que, à double-tour, toutes les portes se ferment devant moi ? Est-ce que le Livre ment, est-ce que je me raconte des histoires pour donner du sens à ce que je vis ? Sans même en avoir pleinement conscience, nous avons tous besoin de fabuler. Le problème qui se pose n’est pas tant celui la fable en tant que telle (ou de la fabulation) que de la valeur de la fable (ou de la fabulation). Par exemple, le voisin qui sort courir aux alentours de huit heures du matin en short et débardeur minimalistes quand il fait environ 1 ou 2°C dehors, il est évident qu’il se raconte une histoire, mais elle n’est pas bonne, elle est mauvaise, sa fable : il courrait aussi vite, voire plus vite, s’il s’habillait normalement (ne seraient-ce qu’en portant des manches longues). Mais il doit avoir besoin de se prouver quelque chose à lui-même, et la voici, sa fable : bien que vivant dans le sixième arrondissement de Paris, c’est un aventurier qui brave les intempéries et réalise ainsi un exploit. Pour un relativiste modéré, comme il m’arrive d’en être un de temps à autre, du moment qu’il ne fait de mal à personne, son comportement ne pose aucun problème. Et c’est vrai, par rapport à l’ensemble de la société, c’est vrai. Mais nous ne vivons pas pour l’ensemble de la société, nous ne sommes pas que des êtres sociaux, nous sommes aussi l’être que nous sommes (que nous sommes devenus, que nous devenons, etc.). Nous n’avons pas seulement des comptes à rendre à la société (les lois sont les manières dont la société nous oblige à lui rendre des comptes), nous avons aussi des comptes à nous rendre à nous-mêmes. Rapportée à nous, l’expression « avoir des comptes à rendre » n’est pas la meilleure qui soit, j’en conviens : nous ne sommes pas face à nous-mêmes comme nous pouvons nous trouver face aux autres, face à un tribunal — il n’y a pas de tribunal de la raison, par exemple —, nous sommes cet x que nous sommes au moment où nous le sommes, bref, ce que je veux dire, c’est que nous nous auto-affectons, devenons par suite les conséquences de ces auto-affections. Nos fables ne sont pas simplement des histoires plus ou moins agréables, plus ou moins originales que nous nous racontons ; elles nous informent, modifient, déterminent qui nous sommes, qui nous devenons. L’esthétique (les bonnes histoires) a une force éthique (les bonnes histoires) : les bonnes histoires donnent de bonnes histoires. Et les autres ? Les autres abîment le monde. Quand on apprend à un enfant que la poésie, ça ne sert à rien, on abîme le monde. Pas seulement son monde, non, le monde en général. Et, à force d’abîmer le monde, on finit par en détruire des pans entiers. Et c’est ainsi, probablement, que meurent les civilisations, sans l’ombre d’une catastrophe, dans des pays en paix. Ce n’est pas vrai qu’à qui frappe, on ouvrira : l’histoire de l’humanité est jonchée de portes qui sont demeurées fermées quand on y frappait. Parfois, j’ai l’impression que, plus je frappe, et plus les portes se ferment. Évidemment, me dis-je après avoir fait cette remarque imbécile, évidemment. Alors, dans un moment de plus grande lucidité, je décide de ne plus frapper à nulle porte, de laisser toutes les portes telles qu’elles sont — closes. Pensant à cette histoire de portes, ce matin, je me suis dit que nous vivions une époque de durcissement, de retranchement, où l’on tient de plus en plus ferme ses positions, se replie toujours plus loin dans son camp. Peut-être est-ce un mouvement historique en soi, qui se répète à chaque époque. Que ce soit le cas ou non — je n’en sais rien, c’est une hypothèse sauvage que j’émets en passant —, ce moment historique n’est pas propice à la douceur. Et, pour échapper à cette violence, peut-être vaut-il mieux que les portes demeurent closes, en effet. Nous avons commencé la lecture du Nom de la rose, hier, avec Daphné, sans omettre l’avant-propos post-moderne borgésien. Quand, quelques pages après avoir dit : « Avant-propos », j’ai ajouté : « Prologue », elle s’est exclamée : « Oh non ! » et puis a  fini par demander : « C’est quoi “éphélides” ? » avant de rire aux poils dans les oreilles de Guillaume de Baskerville. Récemment, elle nous a confiés qu’elle voulait devenir « historienne. » Magnifique, non ? comme ça fabule à tous les étages. De mon côté, commencé Lieux et Espèces d’espaces de Perec. Il y a quelques jours, j’ai glissé un nouveau cahier sous la couverture du carnet au bison rouge. Et ce geste, qu’est-ce sinon une expression de la vie même ?

7.12.22

Sous la douche, j’ai laissé l’eau chaude couler assez longtemps pour que, comme dans mon bain d’enfant, la peau de mes phalanges se fripe. Puisque c’est ici, et pas ailleurs, que j’ai envie de me trouver, je demeure encore un peu dans la brume chaude de la vapeur d’eau. Après des jours entiers faits tout de gris, le ciel semble se dégager un peu, par endroits, on voit du bleu. Mais moi, j’étais heureux sous ce ciel de bruine, dans la fraîcheur de l’hiver naissant. Je ne regrette pas le bleu de la Méditerranée. Je suis là où je suis. Et là où je suis, là se trouve la perfection. Comment puis-je dire cela alors que, d’un certain point de vue, rien ne va ? Je n’en sais rien. Une pensée en entraînant une autre, je me dis que je n’ai plus envie d’écrire de livres. Si quelque chose vient, je saurai l’accueillir, sinon, tant pis. Défaitisme ? Que oui ou que nenni, quelle différence cela fait-il ? Je crois que j’ai simplement envie d’être là où je suis. Pas ailleurs. Dans le moment même où j’y suis, ni dans le passé ni dans l’avenir. Alors, oui, en effet, il y a souvent trop de bruit (les sirènes de la police ont une vertu d’autant plus insultante que le motard, trouvant qu’elles ne sont pas suffisamment assourdissantes, abrutissantes, joue en plus du sifflet pour qu’on fasse place au cortège), oui, tout est sale, tout va mal, mais cela ne me fait rien, ne m’effleure qu’à peine — j’en ai conscience, mais c’est  une conscience superficielle qui, bien que très proche, demeure très lointaine, j’irradie. Dans la rue, je croise une dame qui porte un badge bleu blanc rouge fait maison — on le remarque notamment au fait que les bandes de couleurs ne sont pas disposées dans le bon sens — sur lequel se trouve écrit J’EMMERDE MACRON. Si tu cherches une image de ma civilisation, en voilà une. Mais ne cherche pas de réponses à la question : Comment puis-je vouloir y vivre ? parce que je ne le veux pas, je n’en ai nul désir, il se trouve que c’est comme ça. Est-ce une des raisons pour lesquelles je n’ai plus envie d’écrire de livres ? Comment nier, en effet, qu’entre Michel Houellebecq et Virginie Despentes, Michel Onfray et Mona Chollet, il n’y a guère de place pour exister ? Mais ce n’est pas cela — si c’est un argument, il n’est pas décisif, et je ne crois pas que ce soit un argument, rien que l’écume d’un argument qui n’est pas le mien —, c’est autre chose. Quoi ? Je ne sais pas, j’ai du mal à le définir. Peut-être qu’il ne le faut pas, le définir, peut-être que c’est un sentiment qui doit résister à l’enfermement de la définition et irriguer le langage différemment. Quelque chose qui doit être vécu plutôt qu’exposé de manière trop crue. Qui pourrait comprendre ? C’est une vraie question : qui ? À la librairie, amas de livres qui me donnent la nausée. Fuir.

6.12.22

Hier, les parents mécontents de la classe de Daphné ont triomphé. Ils ont réussi à faire suspendre une intervenante chargée de l’enseignement de la poésie à l’école, que certains enfants jugeaient agressive (ils s’en étaient plaints à papamaman, ces chers bambins). Il faut dire qu’elle a le tort de leur faire apprendre des poèmes de René de Obaldia, des fables de Jean de La Fontaine, des chansons de Charles Trénet, et — ô folie, à leur âge, a-t-on idée ! — des extraits d’À la recherche du temps perdu, toutes littératures auxquelles les enfants, eux, innocentes et pures petites âmes, ne prennent pas la peine de s’intéresser. Il n’est jamais trop tôt pour apprendre qu’il y a plus important que la poésie dans la vie. Ainsi, quand Daphné a récité les passages extraits de l’épisode de la madeleine de Proust que l’enseignante lui avait demandé d’apprendre, nous a-t-elle dit, ses camarades ne l’ont pas écoutée, mais ont chahuté ; c’est bien de leur âge, après tout. Sur la messagerie Whatsapp de la classe où les adultes bienveillants échangent informations et ressentis, hier au soir, des parents ont confié qu’apprenant la nouvelle, leur enfant était, je cite, « ravi ». Et, effectivement, comment ces enfants ne le seraient-il pas puisque c’est eux qui possèdent le pouvoir ? Ils seront libres, ces anges, libres de se faire des doigts d’honneur et de se dire « cheh » en paix (c’est « inventif, vivant, métissé », comme on dit dans le journal). Et c’est cela, je suppose la créolisation : on se débarrasse des personnes bizarres qui enseignent la poésie et on les remplace par, en fait, on ne les remplace pas, à la place des heures de poésie perdues, il n’y aura rien, rien que l’univers ordinaire des noms de marque, Pikachu, Harry Potter, Squishy, Nike, Mbappé, la vraie vie, quoi. Face à ces forces mondiales, que pèsent la confiture de groseille de la grand-mère de René de Obaldia, le débit de l’eau et le débit de lait de Charles Trénet, la cigale et la fourmi de Jean de La Fontaine, le petit gâteau en forme de coquille de Saint-Jacques trempé dans une infusion de thé ou de tilleul à Combray par la tante de Marcel Proust ? Même pas le poids d’une plume, à dire vrai. L’École, les Parents, la Société, tout cette clique bienveillante se fait un devoir de raser l’esprit des enfants, de ne surtout rien mettre dedans qui pourrait constituer une ouverture, un horizon, quelque chose de différent. Il faut que les esprits soient purs, immaculés, prêts à recevoir ce que le monde leur destine : le néant absolu qui viendra enrichir un peu plus le capital. Hier au soir, recevant enfin mes exemplaires d’Et partout c’est la guerre, j’ai montré mes livres à Daphné, les huit que j’ai écrits, et quand je lui ai fait voir qu’ils lui étaient dédiés, à sa maman et à elle depuis qu’elle est née, elle m’a semblé émerveillée. Je suis un mauvais père, ma fille, mais je t’aime, — c’est vrai.

5.12.22

Dieu existe, — je l’ai rencontré. Car, non, le problème de Dieu n’est pas, n’a jamais été son existence, et ne le sera jamais, mais notre façon d’en parler. Des millénaires de religion nous auront empêché de le nommer, de le décrire, le rejetant dans l’obscurité la plus totale ou bien la lumière la plus aveuglante. Or, nous ne sommes pas aveugles, nous n’avons pas besoin d’être aveuglés ; nous avons besoin d’y voir clair. Dieu existe, — je l’ai rencontré. Qu’est-ce en effet que Dieu, mes amours, mes amis, mes sœurs, mes frères ? Une douche chaude en hiver, voilà Dieu. Car oui, Dieu peut être un péché, qui porte une autre morale, une morale étrangère à toute morale. Les oranges de Sicile, voilà Dieu. Le corps de l’être aimé, sa personne, sa présence, voilà Dieu. « La perfection », tel est peut-être le plus beau nom de Dieu, et l’extase que l’expérience que l’on fait de la perfection nous procure. La perfection qui est partout, qui est toujours, qui est là, sans conteste, sans contexte. Qu’il vaudrait mieux parler de « perfection » plutôt que de « Dieu », cela ne ferait guère de doute si les mots ne portaient pas comme un fardeau sur leur dos l’histoire de leur symbole : Dieu comme absolu, bien suprême, amour. Dieu ou n’importe quoi. Dieu ou n’importe qui. Mais qui veut entendre parler de « perfection » quand partout s’affrontent les éloges contradictoires de l’efficacité et de la faiblesse ? Qu’est-ce que cela ? Mais rien, rien du tout, rien qu’un peu plus de néant. Alors, Dieu ou n’importe quoi, Dieu ou n’importe qui, vraiment ? Pas vraiment, non. Dieu, ce peut être ce clochard qui se pèle le cul dans le froid, mais pas la énième dinde qui publiera son roman après Noël. (Moi, je n’écris pas pour que les gens me voient, moi ; moi, j’écris pour que les gens voient.) Dieu, c’est un mot comme un autre, une façon de voir les choses, d’être quelque part à un moment donné pendant un certain temps, et de faire de certaines choses, belles, tu sais. Est-ce que Dieu n’échoue jamais ? Mais nous passons notre vie à nous tromper, pas pour le plaisir de mal faire, mais pour nous trouver là, à ce moment donné, et faire l’expérience que tout est parfait, que tout a toujours été parfait, que tout sera toujours parfait. Tu peux te faire tout le mal du monde, quand tu t’abandonnes sous l’eau chaude, tout n’est-il pas exactement où ce devrait être, tout n’est-il pas en ordre ? C’est vrai que le monde va mal et que les gens sont méchants, mais laisse-les disparaître, fais-toi oublier un instant de plus. Parce que, non, ton visage exposé à des millions de regards anonymes qui t’effaceront de leur mémoire aussitôt après ne sauvera pas le monde. Rien ne sauvera le monde. Le monde n’a pas besoin d’être sauvé. Le monde n’a pas besoin de toi. Il se trouve là, et toi aussi, un certain temps du moins. Toi non plus, tu n’a pas besoin d’être sauvé. Tu es tout ce qu’il faut, tout ce qui est nécessaire. Et tant pis si cela te semble affreusement contingent. Il n’y a rien à réclamer, tu sais, rien à revendiquer, rien à manifester, rien, rien qu’à exister.

4.12.22

Le fait est que je suis vieux, gros et ridicule. Quand on est vieux et gros, on est forcément ridicule, non ? En tout cas, moi, oui. Est-ce que le fait que je sois vieux, gros et ridicule m’empêche de dormir ? Non. De toute façon, ne pas dormir ne me rendra pas moins vieux, ni moins gros, ni moins ridicule. Au contraire. Alors, autant dormir. Non ? En tout cas, moi, c’est ce que je fais, oui. Mais avant de dormir, rentrant tard, je mange des morceaux de parmesan et un quignon de pain pas encore tout à fait rassis debout dans la cuisine. Plus tard, le réveil sera brumeux,  brumeux mais turgescent. Ainsi va la vie. Passé la soirée avec T. Plus vu d’êtres humains en cinq mois qu’en cinq ans. Non que je devienne un être particulièrement social, mais ai-je jamais été si asocial que j’aie pu me le laisser entendre ? Je dois permettre le doute à ce sujet. Parfois, ce n’est pas le bon lieu, les bonnes personnes autour, la bonne atmosphère même si c’est le bon climat. Comment réunir les deux, l’atmosphère et le climat ? Peut-être qu’on ne le peut pas. Mais quand je rentre après avoir dit au revoir à T., tard dans la nuit, mais pas trop tard non plus, quand je marche dans le froid dans les rues pas encore tout à fait désertes, ne dois-je pas reconnaître que tout — l’atmosphère, le climat, la soirée qui s’achève —, tout est parfait, parfaitement en ordre, comme s’il était naturel que les choses se passent ainsi, comme si les choses ne pouvaient pas être autrement qu’ainsi, et parfaites ainsi. Pourtant, nierai-je que l’enfant est difficile et que je ne la comprends pas, que je me sens absolument dépassé, impuissant, imbécile, grossier, violent, inutile face à elle ? Non. Il me semble que je n’ai rien appris en sept ans, que je ne puis rien apprendre, que je ne suis qu’une sorte de mal nécessaire dont elle attend de pouvoir se passer, et peut-être le suis-je vraiment, oui, je crois que je le suis vraiment. Amaretto sour, c’était le nom du premier cocktail de la soirée au Rosebud. Parfait, parfaite, mais tout n’est pas comme lui, tout n’est pas comme elle, non, ainsi va la vie.

3.12.22

Cette nuit, j’ai rêvé que je croisais un homme à l’allure étrange. Il semblait âgé (il avait le crâne dégarni et les cheveux gris) et portait un pull à motif écossais en losanges dans un dégradé de bleu qui me rappela ce gilet que j’aimais beaucoup, mais que je n’ai dû porter qu’une ou deux fois à Marseille alors que je le mettais si souvent avant de partir, à Paris. Ô mœurs, ô liquettes ! L’homme étrange m’appela à lui et me remit quelque chose que je ne reconnus que lorsque je l’eus en main. C’était un morceau de mâchoire, auquel un bout de tendon tenait encore un peu, chair visqueuse, que j’enlevai avec les doigts, comme un os d’animal, mort depuis peu, mais pas sanguinolent. Il avait sorti cet os d’une sorte de porte-monnaie où je supposais qu’il y avait encore d’autres semblables morceaux d’animaux (d’animaux ou d’humains). Regardant l’homme étrange encore une fois, je me dis qu’il était couleur poussière et me mis à crier : IL EST SALE ! IL EST SALE ! MON DIEU QU’IL EST SALE ! très fort, et non seulement pour attirer l’attention des passants qui se trouvaient en même temps que moi dans cette rue (il y en avait même si je ne les voyais pas), mais aussi parce que j’étais réellement dégoûté par ce que je venais de vivre, que toute l’apparence et tout ce qui émanait de cet homme étrange, sa personnalité, l’impression d’antiquité qu’il dégageait, tout me répugnait profondément. Est-ce que, dans le rêve, je me suis retrouvé en contact physique direct avec lui, est-ce qu’il m’a pris dans ses bras, raison pour laquelle je me serais mis à crier ? Je le crois, sans pouvoir en être tout à fait certain. Le rêve s’acheva sur ce sentiment de terreur causée par la laideur de l’homme bleu poussière, la viscosité de la chair, la saleté de tout. Ce matin, confronté encore une fois à l’étrangeté du monde dans lequel il m’a été donné de naître (je note qu’aujourd’hui, l’étrangeté, ce n’est pas à moi que je l’assigne, mais à l’autre, au monde, comme à l’homme bleu poussière dans mon rêve), plutôt que d’y penser sérieusement, je tâche de me souvenir du rêve dont je me suis efforcé de mémoriser les moments clefs au réveil. Que devrais-je faire, en effet, à quoi devrais-je m’adonner pour ne plus percevoir le monde comme étrange, pour ne plus voir dans le monde son étrangeté ? Vivre comme tout le monde, allumer la télévision dès le matin, comparer le bilan carbone d’une heure de streaming à celui d’un livre de poche, traduire mes pensées en écriture inclusive pour n’offenser personne (mais moi, qui se soucie de ne me point offenser ?), quoi ? Rien. C’est pour ce rien que j’ai pensé à mon rêve plutôt qu’à autre chose, moins pour l’interpréter que pour accueillir la puissance fabulatrice de mon esprit. Une vidéo que R. partage de Thelonious Monk jouant « Caravan » seul au piano en concert me rappelle à quel point ce musicien a pu me fasciner, à quel point son excentricité est belle — parce que sincère, sincèrement folle — et que j’aimerais écrire un livre qui s’intitulerait, Les chapeaux de Mr. Monk