cinq janvier deux mille vingt-trois

Pour quelque temps encore, il fait nuit quand je me mets au travail le matin, et je  la trouve assez belle cette manière de passer d’une lumière à l’autre, d’accompagner le jour dans sa naissance. Après la traduction, je suis allé courir et c’était si pathétique que mon application à mesurer les courses elle-même s’est arrêtée en cours de route. Mais pas moi. Non. Moi, j’ai continué encore, même si j’avais mal, même si le monde entier, ou du moins ce que l’on en connaît à Paris, était indifférent à ma douleur. Autour de moi, ce n’était que touristes beuglant en terrasse, vraies fausses mariées en meringue posant devant la fontaine Médicis, lycéens roulant leur joint ou trimballant leur pack de 1664, quelques coureurs comme moi, aussi, des vieux, des filles, un grand type à la capuche grise tirée sur sa peau plus sombre que la mienne, que j’ai croisé une ou deux fois en me demandant quel mérite il pouvait bien avoir avec un tel physique. Et puis, après avoir tiré sur mes muscles douloureux dans l’espoir déçu qu’ils cessent de me faire mal, je suis rentré chez moi où j’ai procédé à une séance de gainage sur ma personne. Ce matin, quand Nelly est revenue à la maison avec un paquet que P. m’avait adressé dans lequel il y avait un coffret de quatre dvd de Straub et Huillet, j’ai été ému parce que, là-bas, dans le monde, il y avait au moins un ami qui pensait à moi. Et cette idée m’a réjoui, profondément réjoui. N’est-il pas merveilleux, en effet, qu’il y ait au monde au moins une personne avec qui l’on puisse partager une partie de sa sensibilité ? Le vrai miracle de la vie sociale n’est-il pas là, dans cette métamorphose de la vie sociale, l’amitié créant une sorte de société secrète à l’intérieur de la société, en dépit de la société, voire contre la société ? L’amitié, qui  s’efforce d’échapper à l’emprise de la vie sociale comme, je suppose, les films de Straub et Huillet s’efforcent d’échapper à l’empire de l’industrie culturelle.  Marchant dans la rue pour rentrer chez moi, j’ai vu cette affiche qui faisait la promotion d’un film où une star planétaire adresse une grimace de joie à un spectateur de lui invisible, et j’ai pensé à la réduction de notre sensibilité, la réduction terrible de notre sensibilité, presque jusques à sa destruction, que nous faisait subir l’industrie culturelle, le bras armé de symboles de la société : quelques stars tiennent lieu d’unique horizon qui toutes chantent la gloire de la seule et unique valeur qui compte en notre bas monde (il n’y en a pas d’autre), l’argent, voûte céleste du capital. D’autres idées encore m’ont traversé l’esprit, mais je n’ai pas envie d’en parler maintenant, pour certaines, je me les suis déjà dites à haute voix, tout à l’heure, notamment, dans la cuisine, cependant que je me faisais cuire ce bol de riz qui me tiendrait lieu de déjeuner (avec une cuillère à soupe d’huile d’olive, une pincée de sel, un morceau de pain, une orange, un carré de chocolat et deux petites tasses de café), et que je pensais à cet adolescent qui essayait de faire tenir son sandwich entamé debout sur la chaise en face de lui au jardin du Luxembourg. Au début, je me suis demandé : mais pourquoi est-ce qu’il ne le replie pas dans le papier de son emballage, le temps qu’il fasse ce qu’il a à faire en attendant de le finir ? Et puis, j’ai compris, et je me suis senti imbécile de ne pas avoir compris immédiatement pourquoi : ce sandwich, il lui importait moins de le manger que de le photographier. Ainsi le commande l’absolue modernité de notre humanité.

4.1.23

Temps gris, fatigue, pas morale, non, moralement, le monde n’est pas plus désespérant qu’hier, pas plus désespérant que demain, simplement fatigue. Les pages du livre que je suis en train de traduire narrent les événements qui ont eu lieu en Chine, il y a trois ans, lors de la découverte de ce virus qui nous occupe depuis lors. Et, ce matin, cependant que j’étais en train de traduire ces pages, je me suis dit que tout semblait recommencer, ou se reproduire à l’identique, ou en fait n’avoir jamais changé. Tout est toujours pareil, pas pire qu’hier, pas pire que demain. Ce n’est pas quelque chose de l’ordre de l’éternel retour. Les fêtes qui scandaient jadis l’année signifiaient ce retour du même, aujourd’hui, elles ne signifient plus rien, ce ne sont que jours fériés, même plus réellement chômés, on occupe le temps en le remplissant en sorte que, de lui, de son déroulement et de son retour, de son enroulement et de sa forme spirale, il ne reste rien, rien qu’une continuité triste, grise, banale, des événements qui se déroulent les uns à la suite des autres mais sans que jamais rien ne se passe vraiment. Nous pourrions continuer ainsi, à l’infini, si bien que notre seul espoir réside en ceci que l’infini ne veuille pas de nous, et que nous soyons obligés, mais par une nécessité interne, non par les aléas de ce que nous nous représentons comme des événements en raison du sens que nous conférons à ce qui semble se produire, que nous soyons obligés de changer. Changer de sujet, nous métamorphoser ; pas comme bêtement on bidouille son corps et bricole quelque intelligence factice dans l’espoir naïf de l’y loger (si quelqu’un pensait à ma place, ne pourrais-je pas jouir sans fin ?), changer l’intimité du monde, l’intimité que nous avons avec l’univers. À qui semble m’interroger sur le sens du mot « guerre » dans l’expression « Et partout c’est la guerre », je réponds par les quelques mots que voici, Πόλεμος πάντων μὲν πατήρ ἐστι, πάντων δὲ βασιλεύς, mots que, paraît-il, le grec Héraclite professait depuis Éphèse : Polémos de tout est le père, de tout le roi, ce qui n’éclaircit rien, au contraire, mais épaissit le mystère. À moins que, précisément, l’éclaircissement soit le mystère, le mystère l’éclaircissement. Car, en effet, qu’est-ce que ce père, ce roi qui fait de nous des dieux ou des êtres humains, esclaves ou libres ? Que ne sommes-nous libres comme des dieux ? Temps gris, fatigue, etc.

3.1.23

L’espace d’un instant, le temps pour la vieille dame de descendre les escaliers en marche arrière, je me demande si je vois l’univers se dérouler à l’envers. Et si, me dis-je, tout ce que je faisais, en réalité, je le défaisais. Peut-être que j’inspire de la répulsion aux gens, on ne sait jamais vraiment ce qu’il se passe dans leur tête, peut-être que, quoi que je fasse, il arrive toujours qu’ils ne m’aiment pas ou finissent par ne plus m’aimer. Mais cela signifie-t-il que je ne suis pas aimable ? Je ne le crois  pas, sans en savoir rien, au fond. Ce matin, je me suis levé et, après le départ de Nelly et Daphné pour l’école, je me suis mis au travail. Ensuite, je suis allé courir, je suis rentré à la maison où j’ai fait une séance de gainage et puis, je me suis mis en colère, tout seul, mais plus légèrement que l’expression « se mettre en colère » ne le laisse entendre, contre la publication d’un ouvrage que, je crois, j’ai déjà évoqué, mais que je ne veux pas nommer (il n’en vaut pas la peine). Ce qui a conclu, avec la certaine légèreté qu’on va voir, la mise en colère méridienne, c’est la réflexion de Thomas Bernhard, qui pensait que tout était dérisoire quand on pensait à la mort, oui, ai-je ajouté, mais on ne pense pas tout le temps à la mort, le faudrait-il ? me suis-je demandé, ce qui a mis un terme à ma mise en colère et m’a conduit à conclure sur un autre point d’interrogation : peut-être qu’au fond, les gens ne m’aiment pas. Est-ce que, si j’avais la preuve irréfutable que non, les gens ne m’aiment pas, cela changerait ma façon de vivre, ma manière d’être ? Non. VORTEX. L’inscription en grosses lettres capitales stylisées sur les espaces publicitaires des bus 82, 89, 92, dont l’arrêt se situe en face de chez moi, m’angoisse. Pourquoi tant de laideur ? Parce que c’est la série-événement de la rentrée. Au début de l’Enfance berlinoise de Walter Benjamin, on trouve les quelques phrases suivantes : « Ne pas trouver son chemin dans une ville, ça ne signifie pas grand-chose. Mais s’égarer dans une ville comme on s’égare dans une forêt demande toute une éducation. Il faut alors que les noms des rues parlent à celui qui s’égare le langage des rameaux secs qui craquent, et des petites rues au cœur de la ville doivent pour lui refléter les heures du jour aussi nettement qu’un vallon de montagne. Cet art, je l’ai tardivement appris ; il a exaucé le rêve dont les premières traces furent des labyrinthes sur les buvards de mes cahiers. Non, pas les premières, car avant elles il y eut celui qui leur a survécu. » Hier, parcourant à pied le périmètre de l’arrondissement où je vis, ai-je déroulé quelque fil d’Ariane pour retrouver mon chemin dans le labyrinthe de la ville ? Les pages que j’ai écrites au sujet de cette expérience après que je l’ai faite semblent plutôt approfondir le labyrinthe, s’enfoncer un peu plus avant dans son dédale pour y découvrir et déchiffrer de nouveaux hiéroglyphes. Parler la langue de la ville, ce n’est pas trouver tout beau d’elle — toute belle, elle ne l’est pas, ne l’a jamais été, ne le sera jamais (qui dénonce l’enlaidissement de Paris ferait mieux de songer à l’époque où les Parisiens qui en avaient les moyens fuyaient la ville l’été tant l’air y été vicié) —, mais pouvoir s’étonner de ce qu’elle est à chaque coin de ses rues.

2.1.23

Culpabilité et impuissance : sentiments modernisés qui, du fait de l’impossible rédemption, rendent l’existence invivable. Depuis cent quarante ans que la mort de Dieu nous a été annoncée, nous vivons dans une faille du temps d’où tout horizon autre que nous-mêmes est absent, nous sommes condamnés à l’immanence parce que nous n’avons pas compris le fin mot de l’immanence, de la finitude. S’apercevant qu’il vient de marcher dans une crotte de chien, l’homme regarde la semelle de sa chaussure, puis autour de lui et, enfin, lève les yeux au ciel dans un geste qui, montrant les paumes de ses mains désespérément vides, le fait voir désemparé, abandonné. Car, nulle part il n’y a quelqu’un, tout est vide, sans cause, sans raison, sans rien. Or, l’immanence est ce rien. Elle est sans raison ultime, sans fin dernière : les événements ont lieu, on peut reconstituer des séquences causales plus ou moins longues, mais l’origine, la raison ultime qui, du fait de la culture transcendante que nous avons héritée et que nous continuons de cultiver malgré nous, est la seule chose qui nous intéresse réellement, l’origine n’existe pas, ne peut pas exister autrement que sous la forme d’un point d’interrogation qui se marque aussi profond à la fin des temps. Pour épouser l’immanence, pour vraiment embrasser l’amor fati, réellement aimer ce qu’il nous arrive, il faudrait accepter ce point d’interrogation, apprendre à aimer cette indétermination qui accompagne chacun de nos sentiments, chacun de nos désirs, chacune de nos volontés, chacune de nos représentations, au lieu de chercher cet introuvable vrai moi que je crois devoir être. C’est ce qu’il faudrait accepter, et c’est ce dont nous sommes incapables. Nous nous condamnons à un malheur dont nous feignons d’ignorer la cause. Comme en matière de théorie, pour notre existence, nous ne disposerons jamais que de lambeaux d’explications, merveilleux morceaux d’étoffes dont nous vêtir. Mais cette partiellité n’est la preuve d’aucune lacune, d’aucun défaut, d’aucun manque, au contraire ; — il faut fuir l’unité comme la peste (l’unité est la peste de la pensée, le choléra de la vie). Pas plus qu’il n’y a de moi que je suis vraiment n’y a-t-il de tout qui est le monde.

1.1.23

Tout est pathétique quand on le considère avec l’attention suffisante. Et sans doute, moi aussi, suis-je pathétique. (Qui sommes-nous pour croire que nous échappons à la règle ?) J’ai tiré les rideaux dans le sens inverse de l’ouverture, me suis de nouveau installé dans le lit, éclairé à la lumière de la lampe de chevet, non pour fuir quelque chose, non pour mettre le monde extérieur à l’écart, à distance, non, pour tout centrer. Écrire. C’est ce que je fais. L’article dont le sort m’angoissait depuis plusieurs jours (sincèrement) a bien paru. Sans que ce soit un chef-d’œuvre, j’y tenais. Pourquoi ? Je ne sais pas. Pour avoir le sentiment d’exister au dehors ? Peut-être. Mais où est-ce « au dehors » ? De l’autre côté des rideaux ? Faut-il publier autre chose que des chefs-d’œuvre ? Mais qui décide de ce qui est un chef-d’œuvre et de ce qui ne l’est pas ? Où sont les critères uniques, sans équivoque, indiscutables pour décider de cela ? Cherche-les, ne les trouve pas. Un instant, je me demande si cette page elle-même n’est pas pathétique, mais non, ce n’est pas ce que je crois. Il est onze heures vingt-huit ce matin du premier janvier, et je fais exactement ce que j’ai envie de faire. Lentement, hier, j’ai lu quelques pages du poème de Lucio Piccolo avec une joie légère. Et l’influence de ces vers se fait sentir, non de façon pesante, mais comme un air, une sorte d’atmosphère. Douceur dandie de la fin de race. Je joue à cache-cache, dit-il. D’où mon espèce de topographie du dedans et du dehors aujourd’hui, par transfert, en un sens, pourrais-je dire. J’essaie de me souvenir d’un vers que j’ai trouvé aussi beau que les autres : remoto è il mondo, bigio, inafferrabile. Lointain est le monde, bis, insaisissable. Pas de vœux pour l’avenir, mais la certitude plutôt qu’il ne faut pas, qu’il ne faudra pas se laisser envahir par la mauvaise conscience qui irrigue le monde social : elle est l’expression d’une faiblesse, d’une énergie perverse, laquelle se retourne contre soi-même et s’annihile, la preuve d’une manque de vitalité, d’une petite santé. À quoi il faut opposer sa grande santé. Je finis ma tasse de thé. Il faut respirer le parfum des astres, les lumières.

31.12.22

Joie de la découverte en ce dernier jour de l’année d’un poète de moi inconnu, oublié aussi, à une ou deux rares exceptions près et dont les noms ne m’étonneront guère. Cette découverte (Lucio Piccolo, c’est son nom) est-elle le présage de quelque chose ? Peut-être, peut-être pas, pas de superstition annuelle, s’il te plaît, mais ne fût-elle le présage de rien du tout, elle existe du moins, a un sens, en tout cas, je le crois, quand même je l’ignorerais. Or, si je le connaissais, quel intérêt aurait-il ? Probablement aucun, il serait comme tout ce qui nous vient conforter au quotidien, consolations factices qui nous rassurent le temps que dure la journée et puis s’envolent aussitôt la nuit tombée, alors on s’étonne du retour des angoisses, sauf qu’elles n’étaient jamais parties, non, elles nous enveloppaient de leurs bras rugueux, nous en avions simplement fait disparaître la sensation, un peu. Le monde nous est ouvert, nous pouvons venir de partout, aller où nous le voulons. Et, si nous portons des choses en nous, des origines, dira-t-on, il ne faut pas qu’elles nous pèsent mais soient légères, au contraire, légères comme une langue de plus et que nous parlons, légères comme la rime discrète à la fin d’un vers, laquelle ne s’impose pas, pourrait passer inaperçue, le fait, d’ailleurs, portant en elle un rythme qui entraîne et non ralentit, comme cette rime lourde, pesante, ou son absence, modernité voulue, goulue, qui ne dit rien qui vaille, dont on attend plutôt qu’elle s’en aille : va-t’en ! laisse-moi respirer les airs qui m’emplissent de gaieté, moi qui fredonne et jamais n’ânonne, mais toi, tu parles, tu parles, tu as des choses à dire, qui ne signifient rien. Édition privée d’une petite plaquette, dit la notice biographique, comment pourrait-il en être autrement ? De la  photographie vieillie où il pose en noble décadent, je fais mon fond d’écran. Artiste de la phrase rare, est-ce ainsi qu’il faudrait le dire ? Sans doute pas, non, car la formulation est trompeuse qui donne l’impression que ce qui importe, c’est la quantité, mais la rareté, ici, ne signifie pas cela, bien plutôt la justesse, la précision, l’élan qui sait n’être pas logorrhée. Est-ce l’autoportrait que ta phrase que tu proposes là, Jérôme ? Peut-être, oui, peut-être. Qui sommes-nous sinon l’écho d’une voix inouïe ?

30.12.22

Comment s’appelle le sentiment que tout est imbécile ? Y a-t-il un nom pour le  désigner ou résiste-t-il au langage ? De fait, alors que je cherche quelque chose à dire (j’écris une phrase et puis je l’efface, j’en écris une autre et, elle aussi, je l’efface, j’en écris une troisième et je l’efface avant de la récrire un peu plus loin dans le paragraphe, ceteris paribus, elle encadre cette parenthèse), je suis pris d’une crise d’aphasie : tout me semble irrémédiablement dénué de sens, dépourvu d’intérêt, d’une ineptie qui me submerge et, me submergeant, me réduit au silence. Qui, fort heureusement, ou malheureusement, je ne sais, ne durera pas longtemps. Accumulation de faits insignifiants, éloges débilitants, superlatifs qui, à force d’être employés pour parler de tout et de son contraire, ne veulent plus rien dire, répétition ad nauseam des mêmes idées, tout semble destiné à me faire souffrir. Sur la table de la librairie, je vois un livre. J’hésite à l’ouvrir, à en lire la quatrième de couverture, le considérant, comme cela, de loin un peu, je me dis : Ne regarde pas, Jérôme, tu sais ce qu’il y a dedans, ne te fais de mal, et évidemment, je me fais du mal, je cède à la pire partie de moi-même, celle que les vendeurs de néant connaissent par cœur, celle qu’ils stimulent jusqu’à la nausée, et regardant, je vois de quoi il s’agit, de best-sellers, de féminité, d’acceptation de soi, toujours la même chose, encore la même chose, à l’infini des tas de riens avec quoi l’on bâtit les édifices de notre avenir. Parlant avec P., l’autre jour à Cotignac, j’ai évoqué cette tension nerveuse qu’il y a au cœur de l’Homme sans qualités de Musil, tension dont le dénouement impossible est peut-être la cause de l’échec du roman, la tension entre une morale négative (« Tu ne tueras point ») et la recherche d’une morale positive qui obsède Ulrich, jusqu’au mysticisme, la transgression. Pensant à cela, tout à l’heure, au volant, je me suis dit que, peut-être, il ne pouvait y avoir de morale collective que négative, négative et minimale : « Tu ne tueras point », et qu’il faut confier la recherche d’une morale supérieure au seul individu qui s’en sent capable, quitte à ce qu’une telle recherche le conduise à sa perte, à sa consomption dans l’extase mystique, la folie, que sais-je ? Un mot d’explication : que ce monde me paraisse intolérable ne doit pas me conduire à désirer sa destruction (comme ces deux malades qu’on a arrêtés ce matin, à la gare Montparnasse, avec leurs neuf bouteilles de gaz, et qui voulaient, je cite, « tout faire sauter ») bien plutôt, il faut que j’apprenne à le laisser en paix, non pour devenir quelque paresseux quiétiste, mais pour rechercher la métamorphose, la grande santé, appelle cela comme tu le souhaites, ailleurs, dans cela qui m’est propre et que, seul, je puis parfaire. Une vie de poète, disait Robert Walser, et peut-être fut-ce jadis l’expression qui convenait, en effet. Aujourd’hui, les poètes s’appellent, oh non, on ne veut pas dire comment ils s’appellent, oh non, on veut les oublier, oui, on veut en finir avec tout cela, on veut un autre désir, un désir à soi, pas le désir légitime, le désir autorisé, le désir normal de l’époque, le tout autre. Est-ce que l’Homme sans qualités aurait dû se terminer par un gigantesque incendie ? Peut-être, mais la contradiction n’était-elle pas indépassable entre l’histoire de l’Europe qui, dans le roman, était sur le point de s’autodétruire, et l’histoire immorale de la recherche d’un état qui m’exauce sans reste ? Et ce qu’il faut garder toujours présent à l’esprit : cette contradiction est indépassable, les tentatives de la dépasser conduisent à la barbarie, il suffit d’ouvrir les yeux et de regarder pour le voir, elle qui est partout. La recherche de quelque chose qui m’exauce sans reste n’est pas un repli sur soi, c’est tout le contraire, c’est l’ouverture maximale à cela qui n’existe pas encore, aspire à devenir, est l’aspiration au devenir.

29.12.22

Qu’est-ce que l’ironie du sort ? Manger un babybel sur une aire d’autoroute en face d’un vieil homme qui porte une casquette où sont écrits les mots Puy du Fou ? Ou  bien avoir l’assurance que notre vie ressemblera à cette scène ou une autre du même genre jusqu’au bout ? Mais y avait-il écrit Puy du Fou ou Puy de Dôme sur la casquette ? Je n’en suis plus tout à fait certain. Du fait de la proximité géographique de notre aire d’autoroute avec Clermont-Ferrand, à présent, je serais enclin à reconstituer mes souvenirs en dôme plutôt qu’en fou, mais avec homo sapiens, on ne peut jamais être vraiment sûr de rien. Et puis, c’est vrai, oui c’est vrai qu’il n’était pas non plus en face de moi pendant que je déjeunais. Mais il se tenait là, bien réel devant mon esprit, cependant que je pensais à lui tout en dépiautant l’enveloppe rouge vive de mon babybel avant d’avaler avec gourmandise le disque immaculé de fromage industriel qu’elle contenait. Le vieil homme à la casquette, en vérité, je l’avais croisé un peu plus tôt dans le supermarché de l’aire d’autoroute où nous nous étions donc arrêtés pour la pause méridienne. Je venais d’essayer de ne pas compter les poils pubiens qui était restés là à gésir au fond de l’urinoir après le passage de leurs propriétaires quand je l’ai vu. Je l’ai regardé de haut en bas et puis de bas en haut, mais, au lieu de le dévisager, lui, je me suis surpris à fixer avec insistance l’inscription jaune sur sa casquette noire : Puy de Dôme. Je crois qu’il s’en est aperçu et j’ai détourné le regard tout en me demandant : Mais dans quel monde vit-on ? Dans le monde réel, mon cher, m’ont répondu les gens. Dont cette mère de famille qui remplissait avec opiniâtreté de pleins sacs de nourriture sous les ordres de l’aîné de ses deux garçons qui n’avait de cesse de lui répéter : « Et puis après, du saucisson, hein ! », le benjamin heureusement muselé par sa tétine ne pouvait parler. Dont cette mère de famille qui poussa d’un geste un peu trop brusque l’aînée de ses deux filles en lui assénant sur le ton de cette autorité à jamais perdue : « Tu m’écoutes quand je te parle ! », avant de se figer telle une statue de pierre quand, à la question pourtant assez banale qu’elle lui adressa — « Tu m’as pris un café ? » —, son mari, qui sirotait tranquillement le sien pendant que maman s’occupait (mal) des filles, lui fit comprendre que non, t’as qu’à t’en prendre un. Non ? se demanda-t-elle. Non, dut-elle admettre. Elle était de dos, mais je perçus avec une netteté que la vue de son visage n’aurait pas rendue plus précise le désespoir qui envahit soudain son regard. Elle resta plantée une trentaine de secondes, abandonnée de tous, sous un ciel de néons où nul dieu ne voudrait être présent, avant de se résigner et de se diriger vers l’une des machines à café (infect, moi aussi, ensuite, j’en ai bu un, en son hommage), ses cheveux gris en désordre sur son visage défait, vieilli. Ainsi va la vie dans le monde réel. Mangeant mon babybel, moi, je regardais avec amusement les moineaux qui, après s’être précipités sur les chips que je leur jetais, les prenant dans leur bec, s’enfuyaient à toute allure en sens inverse pour les dévorer. Ensuite, après que, relayant Nelly aux bras blancs, à mon tour, j’ai pris le volant, il se mit à pleuvoir si fort que je ne voyais presque plus la route. J’eus peur de mourir (un peu) et me demandai, les mains crispées sur le volant, ce qu’il pouvait bien passer par la tête de mes congénères, ces crétins, qui continuaient de rouler à tombeau ouvert, comme si de rien n’était, comme s’il ne pleuvait pas des trombes d’eau, comme si nous ne foncions pas avec une assurance absolue vers le chaos et la destruction, la fin des temps. Constatant qu’elle n’arrivait pas, la fin des temps, j’en conclus qu’ils étaient probablement en train de traverser le monde réel. Alors, dans un élan d’insouciance aussi sublime qu’elles, j’ai mis les sonates de Scarlatti dans l’autoradio, orages de notes projetées par Scott Ross. Et la pluie n’importait plus.

28.12.22

Il ne s’agit pas d’échapper à la réalité, mais de la pénétrer jusqu’à se métamorphoser. (Métamorphoser le moi.) Tout peut changer même si rien ne semble changer. Je crois que je veux dire quelque chose comme ceci : ne crois pas que tu puisses changer le monde, changer les choses, cherche une autre forme de transformation, dans un acte, peut-être, une décision, une déclaration d’indépendance, un geste, qui change la façon dont tu perçois les choses, dont tu te rapportes à elles, dont tu les envisages, dont tu agis parmi elles. Ce sont toujours les mêmes et pourtant, en tout rigueur, les choses n’ont plus rien à voir avec elles-mêmes. Déjeuner avec P. Prends en note ce qui suit : Pancrace Royer, Le Vertigo et Straub & Huillet, Sicilia ! Bonheur simple et vrai de parler, de partager un repas, de vivre quelques heures ensemble, bonheur simple certes, mais le plus vrai qui soit, je crois, quelques heures quand tout semble naturel, quand tout semble évident. La culture ne doit pas être quelque chose de lourd, un poids qui pèse, la culture ne doit pas se faire sentir, elle doit paraître une seconde nature : nous devons pouvoir être plus léger, plus heureux, plus franc, plus sincère, plus authentique par sa grâce que sans. Est-ce une critique de la déconstruction systématique de la culture ? J’ai beau me poser cette question, ce n’était pas de cela que je voulais parler, peut-être même voulais-je dire tout à fait autre chose que cela. Car non, ce la-là ne m’intéresse pas. Il me faut des choses plus simples, plus réelles, oui, plus réelles, comme ceci sur quoi nous tombons d’accord P. et moi : que, dans ces contrées méridionales, la plus belle lumière est celle de l’hiver. Pourtant, ne rêvé-je pas déjà de Sicile, de terre brûlée par le soleil cruel de l’été, des imaginaires sandales d’Empédocle et de la pierre des temples. Plutôt que de te demander : Où sommes-nous quand nous rêvons ? demande-toi : Où sommes-nous quand nous ne rêvons pas ? Sommes-nous seulement ? Me suis coupé aux deux mains, sans douleur mais non sans sang. Quasi un sacrifice.

27.12.22

À mi-chemin entre le poète et la divinité, Robert Walser et Ulysse, j’ai marché une vingtaine de kilomètres sur le chemin entre Cotignac et Correns, aller et puis retour. Perfection azure du ciel, soleil sans péchés de l’hiver, si je ne puis vivre ici, c’est probablement que j’aime la Méditerranée, que j’aime la Provence, en l’occurence, que j’aime la Méditerranée d’un amour d’esthète, de puriste, de dieu, lequel amour n’a nulle place autre que paradoxale, une place sans lieu spécifique, une place générale — pas abstraite, non : omniprésente. Cet amour n’est presque plus un amour humain, c’est un amour animal, un amour olympien. Comment trouverait-il à s’enraciner ? — Il ne le peut pas. Il est destiné à traverser, franchir, s’affranchir de la terre où les pieds viennent se heurter à la pierre. Même si le calcaire les harasse, même si dessus ils dérapent, je sais que je vole. Et que, s’il existait, je verrais le fond de l’être. Mais l’être est inutile : je vois le fond de l’air, le fond de l’atmosphère, je vois tout, d’ici jusques à l’autre côté de la réalité. Malgré elle-même, ai-je envie de dire, la distance s’abolit. Pourtant, j’ai marché quatre heures : quand je suis parti, il faisait grand jour et, quand je suis rentré, la nuit tombait. Combien de temps aurais-je voulu marcher ainsi ? Jusqu’à épuisement, sans aucun doute, jusqu’à ce que nul pied ne se mette plus devant l’autre, jusqu’à ce que le réel s’évapore. Non, même si je l’aime, je ne pourrais vivre en ce pays, parce qu’il est devenu illusion et que, jamais plus, l’on ne pourra gratter l’apparence pour découvrir ce qu’il y a dessous : il n’y a plus rien dessous, les dieux sont morts et les philosophes aussi, tout ce que je puis, c’est chanter le chant de cette disparition, de cet oubli, et trouver la force surhumaine de m’en réjouir.