26.12.22

Est-ce que, sous le masque de la mort, se tient encore intact, caché, le visage de la vie ? Ou est-ce que, ce masque, en vérité, c’est lui, notre vrai visage ? Est-ce que ce visage dont nous nous revêtons devant la mort, avant la mort, c’est le visage qui fut toujours le nôtre ou la grimace de celui-ci, la parodie sans humour, grinçante, détestable, de notre apparence ? Parodie, ou mal absolu, en l’espèce, dérision de la dérision, dérision ultime à l’adresse de la création. Tout aura l’air bouffe tôt ou tard, et tu ressembleras à la caricature que ton ennemie la pire, la mort c’est à dire, aura faite de ton visage, de ton corps, de ton être. Regardant le visage de A., de A. que j’ai tant aimée, mais qui, malgré sa perruque risible, garde une intacte vivacité d’esprit, je pense à ma mère et à son cerveau grillé par la chimiothérapie. Dans la voiture, un peu plus tard, j’aurai envie de pleurer. Et ne céderai pas à la tentation, pas plus que Daphné, qui lui dit en partant : « J’espère que tu vas te remettre » — merveilleuse enfant, entre la vie et la mort, merveilleuse enfant qui n’aura de cesse, durant tout le long trajet dans la nuit noire de la Provence verte, de m’interroger sur la signification de Dracula, la vie et la mort, la place des femmes dans l’empire victorien, les aspects physiques de Jonathan Harker et du Comte, et comment il se fait qu’il est vieux au début et puis jeune à la fin, et ainsi de suite, grêle virulente de questions auxquelles je peine souvent à répondre, mais que je suis heureux de recevoir, criblé que je suis, tel un post-moderne Saint-Sébastien, tout de langage transpercé, me servant de l’interprétation que donna Francis Ford Coppola pour donner un peu de profondeur à ce qui n’en a pas car, en effet, non, chez Bram Stoker, de métaphysique, il n’y en a pas, et les hommes sont virils et les femmes  sont frivoles, sauf les femmes mariées, of course de l’intercourse, il n’y a qu’une action passablement primaire, sans la moindre pensée aucune, les gestes des personnages ne semblant motivés par rien, et cela, l’enfant, elle, le comprend, qui ne cesse d’interroger encore, là, dans la nuit noire de la verte Provence, suspendue entre la vie et la mort, quelque chose et que dalle, enfin, je crois. Cependant que Daphné imaginait le visage des personnages du conte du comte, et puis de la guerre de Troie, passant de l’un à l’autre sans que l’on sache ni comment ni pourquoi, vif argent de l’esprit, moi, ai-je essayé d’imaginer le visage vivant de ma mère ? Non, je ne le crois pas. Un peu plus tard, évoquant une photographie où l’enfant ressemblait à sa mère, puis une autre où l’enfant ressemblait à son père, j’ai songé à l’endroit où cette dernière photographie avait été prise, l’époque où elle avait été prise, les gens chez qui elle avait été prise, des hippies de Digne-les-Bains, pour tout dire, ai-je dit à Nelly, et je me suis souvenu d’un grand lit dans une grande chambre froide, et tout était vague, et tout était flou, mais non, attente déçue, jamais, jamais, je n’ai revu le visage de ma mère. Ni même à présent, que j’essaie de me le représenter, je ne parviens à me le figurer. Je vois la perruque grise de A., et je me demande : Est-ce pour cela qu’il faut vivre ? Mais pour quoi d’autre ? Que philosopher, c’est apprendre à mourir, c’est-à-dire : à vivre, avons-nous dit avec Nelly, ces jours-ci, phrases extirpées du lointain, qu’on tire d’une langue depuis longtemps morte et qui, cependant, survit. Je tape sur mon clavier comme un fou dans la nuit noire de la Provence verte. Qu’est-ce que je fais ici ? À quoi bon est-ce que j’écris ? Il faut être fou, c’est vrai, pour se tenir là dans la nuit noire de la Provence verte, et parler d’une perruque grise, et d’un cerveau grillé par la maladie,  et de tous les cerveaux grillés par la maladie, le remède à la maladie, et les cheveux vénitiesants de ma belle, de ma sublime enfant. Ainsi suis-je.

25.12.22

Chaque fois que je m’adonne — que je m’abandonne ? — que je m’a(ban)donne au néant, je me dis que ce n’est pas grave. Je me dis que ce n’est qu’un état passager,  transitoire, éphémère, qu’est-ce que je me dis encore ? Ah oui, qu’il faut accueillir le néant, oui, cela aussi, je crois que je me le dis, et qu’il fait partie de la nature, qu’il fait partie de notre nature, qu’il faut accepter le néant comme il faut accepter la nature, comme il faut accepter sa nature plutôt que de la vouloir conformer à sa volonté, et l’ordre du monde à ses désirs, et la réalité à son fantasme, tout cela, oui, je me le dis, mais je ne sais pas, non, je ne sais pas si c’est parce que c’est la vérité, vérité à laquelle il faut donc que j’essaie de conformer mes phrases, que ce soient les phrases que je dis, les phrases que je me dis ou celles que j’écris, parce que la vérité est une propriété des phrases, ou si c’est pour me rassurer, parce que j’ai honte de m’abandonner au rien, de m’absenter de moi-même, honte de déserter mes pensées pour épouser une autre forme de vie, une forme de vie plus simple, sans doute, plus accessible, sans doute, plus facile, sans doute, plus réelle même, peut-être, si par « réel » on entend ce que les gens vivent d’ordinaire, mais moins réelle, en vérité, si par « réel », on entend ce quelque chose qui se tient au plus près de l’expérience. Quelle expérience ? Je ne sais pas. Disons, pour parler de quelque chose de proche de nous, disons celle que j’ai faite l’autre jour, marchant sur ces routes, ces chemins, ces sentiers inconnus, pèlerin de circonstance qui fabriquait son pèlerinage sans savoir où il allait, rien qu’en y allant, oui, cette expérience-là, par exemple, cette mystique immanente, me suis-je dit alors, la faisant, l’expérience, mais ce pourrait être une autre expérience, il y a tant d’expériences à faire. Tu me diras, mais le néant, c’est une expérience aussi. Et moi, je te dirai : oui, enfin, non, enfin, je ne sais pas, c’est une manière de voir les choses, tout est une manière de voir les choses, mais je ne crois pas qu’il faille embrasser toutes les manières de voir les choses, au prétexte acceptable certes, mais tout de même un peu simpliste, un peu forcé, un peu obligé, au prétexte bref que ce sont des manières de voir les choses. On peut être relativiste tant qu’on n’a affaire qu’à une réalité de pixels, de pixels et autres immatériels bits — n’oublie pas de faire la liaison —, avant on disait « de papier », mais maintenant le papier est bien trop réel pour notre moderne irréalité, mais quand on en sort, de la réalité, quand on saute hors du texte, comme disait Derrida, qui n’aimait pas ça, qu’on saute hors du texte, quand on saute hors du texte pour se balader dans les choses mêmes, ce n’est pas la même histoire. Ah ça, non. À ce sujet, d’ailleurs, quand je compte les doigts de mes pieds, hallux, secundus, tertius, quartus, quintus, et que deux sur trois (tertius plus quintus) ont les ongles noircis par les chocs répétés contre le bout de mes chaussures mal adaptées à la marche de l’autre jour, une paire de niquée, je me dis que tiens, les voici, dis-je, en montrant les doigts de mon pied (gauche) des doigts de ma main (droite), les voici, les traces de la réalité. Les voici vraiment ? Je ne sais pas. Peut-on savoir vraiment ? Non, on ne peut jamais savoir vraiment. Alors, ne le pouvant, on fait semblant, on improvise. Alors, on s’arrange avec les choses, on feint qu’elles soient comme elles sont, mais comment sont-elles, comment sont-elles quand on ne les observe pas ? Ah, si seulement on pouvait le savoir. C’est Noël, et je ne sais pas trop quoi penser de ce fait, indiscutable certes, bien que relatif, effectivement, c’est indubitable, relatif à la culture dans laquelle je me tiens, dans laquelle je me suis tenu toute la journée, et la veille, et dans laquelle je devrai encore me tenir demain, et les jours qui viendront ensuite, jusqu’à quand ? jusqu’à la fin, je le crains, dans laquelle je ne sais pas s’il me faut encore me tenir à présent que je suis là, allongé sur ce lit, dans cette maison de location dans ce village provençal où il y a autant d’Anglais que de vérités. N’est-ce pas la même chose ? N’exagérons rien. Si jamais j’exagère, retiens-moi, je pourrais dire la vérité. Mais à qui parles-tu ? À qui dis-tu tu ? Je l’ignore. A-t-on jamais parlé autrement que tout seul ? Intense solitude, Jésus, cloué à sa croix n’interrogeait-il pas déjà : deus meus, deus meus, ut quid dereliquisti me ? J’ai soif.

24.12.22

Je viens de me souvenir de ce mercredi après-midi quand, allant chercher Daphné au SMUC, sa monitrice, à qui je venais de demander si tout s’était bien passé, m’avait répondu : « Ouais, sauf que, parfois, on dirait elle bugue. » J’ai cherché la trace dans ce journal de cet événement et, survolant la page du jour en question, je me suis demandé pourquoi je n’avais pas écrit mot à mot ce que la monitrice m’avait dit, pourquoi j’avais fait preuve de cette espèce de pudeur. Peut-être parce que je me sentais mal à l’aise à Marseille, comme pas chez moi, n’est-ce pas une hypothèse pour le moins crédible ? Je me souviens que j’avais très mal pris la remarque de cette monitrice, que j’avais ressenti de la colère parce que cette jeune femme me reprochait de n’avoir pas un enfant « normal », parce que cette jeune femme, avec son accent détestablement vulgaire, ses idées préconçues, incarnait la normalité, la normalité des gens normaux, la normalité des clubs de sport, la normalité de la vie sociale. Du point de vue de la vie sociale, contempler le ciel, comme Daphné m’avait dit qu’elle était en train de le faire quand on avait dû lui crier de revenir parmi les autres, contempler le ciel, ce n’est pas normal. Je m’en suis souvenu à l’instant et le fait qu’hier, avec des playmobils et des kaplas, Daphné se soit amusée à nous faire deviner à Nelly et moi des scènes de la guerre de Troie et de la mythologie grecque (le sacrifice d’Iphigénie, Artémis enlevant Iphigénie, le meurtre d’Agamemnon, Ulysse réprimandant Thersite, Achille traînant Hector mort derrière son char dans la poussière de la plaine de Troie, Daphné échappant à son violeur Apollon, et j’en passe) n’est sans doute pas étranger à ce souvenir : combien de fois rendons-nous les armes face à la vie sociale, combien de fois abdiquons-nous, par lâcheté, par faiblesse, pas manque de force, non que nous donnions raison à la vie sociale, mais elle est plus forte que nous, elle est trop forte pour nous ? La question n’est pas tant : Comment une monitrice de sport pourrait-elle comprendre une enfant qui vit dans un monde peuplé de héros et de divinités ? — qui est une mauvaise question, une question formulée dans les termes réducteurs et étriqués de la sociologie des classes —, mais : Pourquoi une enfant qui vit dans un monde peuplé de héros et de divinités grecques n’aurait-elle pas autant le droit d’exister qu’un enfant qui vit dans un monde peuplé de Mbappé et de starlettes tout aussi débiles ? Face à la pluralité des mondes possibles, la vie sociale fonctionne comme un entonnoir réductionniste : beaucoup à l’entrée, pas grand-chose à la sortie. Que la vie sociale fonctionne sur ce modèle, que l’industrie culturelle réduise l’immense offre disponible  à quelques best-sellers nullissimes et que, pour s’adapter à cet infect réductionnisme social, l’offre se mette à imiter les best-sellers nullissimes dans l’espoir d’en devenir un à son tour, réduisant à néant tout ce qui s’efforce d’être aussi véritable que possible, voilà le scandale dont nous nous accommodons avec une facilité déconcertante. Nous nous accommodons de la médiocrité, de la nullité au point de la trouver bonne. Comment se fait-il que ce qui est un scandale intellectuel, moral, esthétique, ne le paraisse pas, mais au contraire tout à fait normal ? Apprenant à notre enfant à n’être pas une personne normale, ne commettons-nous pas une erreur ? C’est possible, mais avons-nous le cœur à autre chose ? Que ne pas. Je me suis enfermé, j’écris à la lumière d’une lampe électrique quand, dehors, il fait si beau. Tout est normal.

23.12.22

Marché quatorze kilomètres dans les collines environnant Cotignac. Sans le vouloir ni le savoir, à force de marcher, je me retrouve sur le chemin des pèlerins qui conduit à Notre-Dame-Dames-des-Grâces, là où les 10 et 11 août 1519 la Vierge apparut au dénommé Jean de la Baume pour lui demander, logique, d’aller dire aux villageois d’en bas de monter en pèlerinage au lieu de son apparition et d’y bâtir une église. À l’exception d’une vieille dame à vélo descendant la pente en roues libres, moi, de pèlerins, je n’en aurai croisé aucun, ni frère Fiacre ni Roy Soleil, mais des automobilistes, oui, et un motard, à l’arrêt. Marie bénit-elle les bikers ? Dieu seul le sait. Le pèlerin, de fait, me dis-je, c’est moi. Pas de crise mystique, cependant. De la journée, pour ma part, tout ce qui me sera apparu, c’est l’odeur de mes pieds en me déchaussant une fois rentré au bercail. Arrivé là-haut, donc, toujours sans ni le savoir ni le vouloir, je pousserai vers le monastère Saint-Joseph du Bessillon, que je ne trouverai jamais. Passant en contrebas, je suppose, du lieu où il se trouve (la carte numérique confirmera l’indicible proximité), je serai pris de panique à l’idée de me perdre, de faire une mauvaise chute et de mourir dévoré par une famille de sangliers affamés (et il y a de quoi en nourrir une nombreuse). Aussi, quand il me semblera entendre des bruits suspects, je me déciderai à faire demi-tour, inventant dans ma trouillarde fuite les quelques vers d’une parodie involontaire de la poésie moyenâgeuse que voici : « M’estant esgaré en soltaine cumpaignie, J’erray sur la sente redde, Non sans paour ni vain corage, sans etc. » Mais de bêtes non plus, il n’y en aura point, rien qu’un chien avec son maître lequel, à en juger par le regard mi-craintif mi-soupçonneux qu’il me jeta en m’apercevant, semblait tenir dans son sac en toile force biens précieux. Des truffes, peut-être ? Je le penserai, en effet, mais ne dirai rien que : « Bonjour », de crainte de prendre un mauvais coup. Toujours marchant, je note des remarques concernant la marche, l’expérience du marcheur. Que la marche, c’est grosso modo ce que j’ai noté dans mon cahier au bison rouge une fois rentré au bercail, est une mystique immanente. De l’immanence, le mal que me font mes pieds mal chaussés pour le pèlerinage improvisé, en atteste. Quant à la mystique, sait-on jamais ? Le ciel bleu qui surplombe cette après-midi d’hiver n’est-il pas à soi seul un mystère ? Arrivé quasi à destination, je lèverai la tête au ciel pour n’y trouver aucune clef.

22.12.22

Tout est tellement surdéterminé, me dis-je. Un type (plus ou moins) connu sort un bouquin et tout le monde s’y intéresse quand des dizaines d’autres, publiés en même temps, le sont dans l’indifférence la plus complète. Peut-on échapper à cette surdétermination tautologique ? Oui, mais il faut être fort. Et la plupart ne l’est pas, forte, mais terriblement faible. Enfin, je crois. Qu’est-ce que j’en sais après tout ? Pas grand-chose, probablement. Alors, pourquoi est-ce que je me permets des jugements de ce genre ? Oh, je ne sais pas, il faut bien dire quelque chose, non ? Sinon, si je n’écrivais pas, c’est-à-dire, que ferais-je ? Probablement rien. La paix royale. Je resterais là, à moitié allongé sur cet immense canapé, une jambe croisée sur l’autre, où, après avoir orienté le chauffage en direction de mes pieds, je m’assoupirais, en faisant peut-être mon domicile pour l’éternité — cruel destin. Depuis quelques jours, incité par mes messages de P. sur son compte twitter (Note en passant : les réseaux sociaux ne sont pas des entités, ils n’existent qu’en tant qu’usages, ils sont rien d’autre que ce qui s’en sert en fait.), j’écoute le disque de l’ensemble Huelgas de Paul van Nevel, The Landscape of the Polyphonists, disque sublime, hors du temps, où les voix charnelles semblent flotter dans cette éternité où je séjournerais si je n’écrivais. Tout est là, à portée de notre main, et pourtant, nous n’en goûtons rien, tournons en rond dans les mêmes sonorités, infrabasses dont la surpuissance condamne au crétinismequi les entend même involontairement. Cruel destin de l’intelligence : le progrès fait de nous des crétins. Là, bien loin de là, au contraire, rien de cela, mais l’ouverture maximale sur le dehors, l’air entre les choses, qui est le vrai paysage, le rien, le néant qui devient quasi palpable, une vérité plus profonde et qui se montre dans sa légèreté la plus parfaite, comme éthérée, indéfinissable et, pourtant, si simple, si juste, si évidente. Traversant la Drôme hivernale en écoutant le disque, tout était clair, mais il n’était rien besoin de dire, il suffisait d’être tout ouïe, tout oreilles, ouvert aux quatre vents, disponible, simple, sincère, présent mais à peine. Tout est tellement sous-déterminé, c’est comme si l’on avait voulu nous condamner à la surdité, nous réduire à un recoin d’existence où rien ne nous est possible qu’étouffer. Or, je puis me tenir différemment, et sentir différemment, et être dans une autre différence, dans un autre état d’esprit, dans un autre état du monde, plus indéterminé, mais pas moins clair, pas moins précis, non, plus spacieux, plus libre, plus vivant. Rien dans le monde ne te condamne à la souffrance que l’acceptation de la souffrance, rien dans le monde ne te condamne à la souffrance que le refus de la souffrance ; apprends à changer de sujet.

21.12.22

Barbarie de l’autoroute du soleil sur laquelle chaque instant passé creuse un peu plus profond dans le bitume la question : Comment se fait-il que je ne sois pas déjà mort ? Conduire là est une reductio ad absurdum de l’idée selon laquelle il faudrait vivre dangereusement : le danger vient de partout, en même temps, de la droite de la gauche, il est le fruit pourri de la sauvagerie inculte à laquelle des populations entières sont réduites par l’époque, il est omniprésent, permanent, d’une imbécilité totale, et y survivre n’a rien d’un dépassement de soi du surhomme nietzschéen, n’importe quel clampin en est capable jusqu’à ce que, dans un bref moment d’inattention, il fauche un enfant. Et là, c’est le drame. Sain et saufs, toutefois, nous sommes bien arrivés à Grignan, dans l’odeur des feux de cheminée, où nous nous passerons la nuit. Après avoir déambulé un moment dans son échoppe, Daphné se plante devant la libraire du village, l’observe un instant assise derrière son bureau avant de lui dire : « Il y avait longtemps que je n’avais pas vu quelqu’un fumer la pipe. » Merveilleuse enfant. Incarnation de l’idée de vie même, espiègle, légère, belle. Mieux que dangereusement, c’est pour cela qu’il faut vivre, pour cette idée-là de la vie, et non pour celle qui, prisonnière de son obsession de la vitesse, passe à côté d’elle-même, se nie par ce qu’il y a, en elle, de pire. Regardant le paysage devenir provençal, je fais attention, moins au paysage, c’est-à-dire, qu’à moi-même, à mon propre penchant au sublime, soleil couchant et nuages à contrejour qui s’accrochent aux collines, pins et cyprès, génie du calcaire. Sur la place qui porte son nom, une statue de Marie de Rabutin-Chantal, dont la plume n’éclipse pas l’étonnante coupe de cheveux, avec ses mèches qui tombent en couettes ou en grappes de raisin, capillarité dionysiaque. Iconographie toujours plus étrange des écrivains qui ne sont pas faits pour l’image.

20.12.22

Il a plu, l’air est doux, et la terre humide dans le jardin. Je n’ai envie de rien, de rien de plus, me suffit tout ce que j’ai déjà, je suis déjà, il faut que je consolide cet équilibre, que je cesse d’agir, que je le laisse agir sur moi, que les intentions aient le temps de prendre forme, de prendre corps. Du fait du temps qu’il fait, et probablement aussi de la période de l’année, le jardin semble désert que je traverse avec une sorte de calme olympien que je ne me connaissais plus depuis longtemps. Cependant que je remonte les allées des deux jardins successifs qui conduisent au boulevard, je me moque un peu, dans le premier, de ces faiseurs d’exercice physique. Hier déjà, j’avais observé le voisin qui occupe l’appartement de l’autre côté de la cour intérieure où nous vivions avant faire des exercices en short et torse nu. J’étais allé dans la chambre de Daphné, j’avais écarté légèrement les rideaux pour voir sans être vu et j’avais regardé ces morceaux de son corps qui se déplaçaient en l’air exécuter leur étrange chorégraphie. Quand sa compagne était rentrée, il consultait son téléphone. Elle s’était plantée devant lui, avait posé la main sur son ventre, comme pour le caresser, mais lui n’avait pas réagi, il ne l’avait pas vraiment regardée, il donnait l’impression de se laisser adorer et de se complaire à cette adoration dont il était l’objet. Ensuite, je crois qu’il lui avait montré une position de gymnastique, qu’elle avait exécutée à son tour (mais elle n’était pas visible depuis mon poste d’observation), et puis j’avais arrêté de les espionner. Je ne me sentais pas honteux de le faire, non, au contraire, je trouvais que c’était très drôle de les observer, mais j’en ai eu assez. Je me suis souvenu que, moi aussi, j’habitais là avant, mais cela ne m’a rien inspiré de particulier. Un peu après, refusant catégoriquement de regarder le Guépard en version française, et tant pis si c’est snob, il vaudra toujours mieux être snob qu’abruti par l’épuisante industrialisation de la culture, laquelle parodie la démocratie pour mieux écouler sa marchandise (en vérité, de la camelote : l’industrie culturelle transforme tout en camelote, — note cet aphorisme), j’ai regardé un autre film que je n’avais pas vu depuis longtemps, une histoire de comédien qui connaît une ascension sociale fulgurante dans l’Allemagne nazie, et c’était très beau. La veille déjà, j’avais regardé un film du même réalisateur avec le même acteur sur l’ascension fulgurante d’un officier de l’armée dans l’Autriche-Hongrie impériale, et c’était très beau. Et ces films (Oberst Redl et Mephisto) étaient comme des témoignages nostalgiques d’une époque révolue (pas l’époque de leur fiction, l’époque de leur tournage), que je n’avais pas vraiment connue. J’ai conscience que c’est une grande partie une illusion, mais la partie qui n’est pas une illusion, à supposer qu’elle existe, que raconte-t-elle ?

19.12.22

La photographie ratée du 12 de la rue Linné n’est peut-être pas simplement une photographie ratée du 12 de la rue Linné mais aussi un signe. Un signe de quoi ? Qu’il ne faut pas être touriste en sa propre ville, dirais-je. Pourtant, il y a quelque chose qui tient de cela, non ? Non, je ne crois pas. Quand je marche dans Paris, comme je l’ai fait aujourd’hui, je ne le fais pas en tant que touriste, mais en tant que, en tant que quoi ? En tant que flâneur ? Non, le mot ne convient pas qui me semble tombé en désuétude, j’entends : il n’est plus de notre temps. Or moi, que je l’aime ou non, ce temps, que j’aime en être ou non, j’en suis. Alors que suis-je quand je marche ? Je ne sais pas ; — faut-il toujours se nommer ? Faut-il toujours se ranger quelque part ? Quand, précisément, ce n’est pas l’immobilité de la catégorie qui convient, mais l’élan du x (l’inconnue, l’indéterminé) qui se déplace, un x — quel que soit son genre, sa classe, sa race, que sais-je encore ? — un x en mouvement échappe à toute définition : est-ce un passant, un revenant, un fantôme, une apparition ? Il n’y a pas de réponse définitive à la question. X = quelque chose,  peut-être, oui, mais quoi ? X = quelque chose, ou peut-être pas. Le trou de cette équation étant creusé, qu’y a-t-il au 12 de la rue Linné ? Oh, pas grand-chose, en vérité. Rien qu’une plaque où se lit la phrase suivante : « L’écrivain Georges Perec a vécu dans cet immeuble de 1974 à 1982 », plaque sur laquelle quelque esprit malin semble avoir partiellement effacé les e de Gorgs Prc. X = e. Qui sait ? Passant par là ces derniers temps, je me suis souvenu que l’immeuble où Georges Perec avait vécu à la fin de sa vie se trouvait dans les parages, mais où ? Je ne le savais plus exactement. Toutefois, je n’ai pas eu envie de chercher, ce n’était pas l’information que je voulais trouver, mais c’était le lieu que je voulais voir, l’atmosphère que je voulais sentir, ce je-ne-sais-quoi qu’on ne sent, qu’on ne perçoit que quand on est là, aussi ne l’ai-je pas fait. Et passant par là aujourd’hui, j’ai vu l’immeuble, et la plaque. J’en ai fait la photographie. J’ai vu que la photographie était ratée, mais je n’ai pas insisté (je n’ai pas refait la photographie, je n’ai pas effacé la photographie), j’ai passé mon chemin. « Parages » rime avec « passages ».

18.12.22

Hier, G., à qui je venais de dire que j’ai une amie en commun avec l’auteur dont il venait de dire du mal du livre, m’a envoyé le livre en question pour que je me fasse ma propre idée. Ce qui a de bien avec la littérature de merde en epub, c’est qu’on peut la lire aux chiottes, tranquille, un dimanche matin. Viens-je réellement d’écrire cette phrase ? Eh bien, mon Dieu, oui, je crois, oui. Devrais-je avoir honte ? Probablement, oui, probablement. Mais les gens qui écrivent de mauvais livres et les gens qui publient les livres que les gens qui écrivent de mauvais livres ont écrits, ont-ils honte ? Non. Alors ? Alors, je ne sais pas. Hier, je suis allé au studio où j’ai joué de la guitare tout l’après-midi. En sortant du studio pour rentrer à la maison, je me suis dit que c’était vraiment génial de pouvoir aller passer l’après-midi à jouer de la guitare au studio, que c’était vraiment génial d’être ici à Paris, vraiment génial de faire ce que je faisais, bref, génial de vivre. Bizarre, non ? Comme je l’ai dit à Nelly hier au soir, depuis combien de temps est-ce que je ne me suis pas plaint ? Ça commence à faire longtemps, pas vrai ? Et, c’est vrai, oui, que je trouve que tout est parfait. Pourtant, il y a toutes les raisons du monde de trouver que tout est imparfait : je suis trop gros, il y a la guerre en Ukraine, le bilan carbone de l’être humain est scandaleux, le réchauffement climatique s’accélère, Elon Musk, enfin, je ne vais pas énumérer toutes les raisons du monde, ce serait trop long, mais je ne trouve pas que ce soient des raisons suffisantes, non, ce ne sont pas des raisons sine qua non, non. Est-ce pour cette raison, parce que je n’ai pas de raisons de me plaindre malgré toutes les raisons de se plaindre, que je me défoule sur ce pauvre livre ? Peut-être, peut-être pas. Moi, spontanément,  même si, comme je le répète, je connais quelqu’un qui connaît la personne qui a écrit le livre que j’étais en train de lire aux toilettes, ce dimanche matin, spontanément, moi, je n’ai pas eu l’idée de lire un de ses livres, pourtant, je savais que c’était un écrivain, mais c’est vrai que ça ne m’est pas venu comme ça. Est-ce que j’en veux à G. de m’avoir envoyé le fichier du livre ? Pas vraiment. En fait, je crois que je suis rassuré : rassuré de constater que je ne suis pas le seul à être accablé par la mauvaise littérature. Qui, comme le désert de Nietzsche, croît. Le livre en question, qui n’était pas un premier roman, comme on dit, mais un deuxième, comme on dit aussi, il y a même un prix littéraire pour ça, je crois, le prix du deuxième roman, mais pour quoi n’y a-t-il pas de prix ? on aimerait le savoir pour créer le prix, le livre en question va avoir dix ans. Et depuis, quatre autres ont été commis par le même auteur, ce qui, compte tenu de la nullité terrifiante de l’ouvrage en question, est très angoissant, commis comme des suicides, des suicides non de leur auteur, mais de la littérature. L’idée qu’on puisse faire carrière avec une telle nullité est en soi révoltante, mais moi, elle ne me révolte pas. Quand G. m’a proposé de m’envoyer le fichier, j’ai accepté pour me sentir un peu moins seul avec mes goûts et mes dégoûts. Je n’ose presque plus dire du mal de rien. Quand tu dis du mal de quelque chose — un livre, par exemple, dont l’auteur a du succès tandis que toi, qui critiques l’auteur à succès du livre dont tu parles, tu n’en as pas —, tu vois toujours le soupçon dans le regard de ton interlocuteur, soupçon qui a tôt fait de se muer en acte d’accusation : si tu critiques, c’est parce que tu es jaloux, nécessairement. La vérité est plus simple, qui se passe de tout soupçon, si on doit critiquer, c’est parce que c’est nul, un point, c’est tout, mais les autres, qui s’imaginent toujours plus intelligents qu’ils ne le sont en réalité, les autres s’imaginent toujours autre chose. À côté de la plaque. Alors, j’ai accepté le fichier pour me sentir moins seul. J’ai lu quelques pages, affligeantes, mais vraiment, et qui pourtant n’ont vraiment rien de rare, sont même, je crois que c’est l’expression qui convient, sont même monnaie courante. Car, en effet, c’est bien de cela qu’il s’agit : pour faire circuler l’argent, il faut des produits, et qui marchent, plus c’est médiocre, plus c’est creux, plus c’est imbécile, et plus ça a de chances de marcher, et les gens de s’y reconnaître, les pauvres. Littéralement, ils s’appauvrissent et enrichissent les gens qui publient ce genre de livres indigents. Il y a quelque temps encore, pas si longtemps que cela, « naguère », comme nous en avons parlé hier à peine avec Daphné qui voulait savoir ce que signifiaient les mots « jadis » et « naguère », comme les poèmes de Verlaine, naguère, donc, je me serais demandé à quoi bon continuer, je me serais dit que rien ne valait la peine de se donner la peine de le faire, que tout était foutu, que les charlatans avaient gagné, définitivement gagné, je me serais complu en interminables jérômiades, et j’aurais eu raison de le faire, puisque, en effet, le monde est ainsi fait, mais aujourd’hui, je n’en ai pas la moindre envie. L’auteur du livre en question est sans doute en train d’écrire son prochain roman (je lis sur sa fiche que cela fera deux ans, l’an prochain, qu’il n’a pas publié de roman, c’est donc le moment, un tous les deux ans, en bon petit employé des lettres contemporaines, triomphe de la bureaucratie, et dire que ces gens-là sont de gauche), donc la terre tourne comme toujours elle a tourné, comme toujours elle tournera, et moi, j’ai décidé de faire ce que j’avais à faire malgré elle, malgré eux, malgré tout. Avanti o popolo, comme qui dirait. La vie sociale est ainsi faite qu’il faut, pour y survivre, une bonne dose d’indifférence. Qui se refuse au conformisme que la vie sociale présuppose et implique est contraint de s’armer d’indifférence pour n’y pas succomber. Pour ma part, ce refus du conformisme est moins de combat que de goût, il n’est pas politique, il est esthétique : je ne supporte pas la laideur, la médiocrité, la bêtise, je suis comme cela, je n’y peux rien. Il se peut qu’à côté de ces génies qui peuplent le pays des lettres, je ne fasse jamais rien qu’écrire aussi, j’entends par là : que je ne jouisse jamais du millième de succès dont ces gens jouissent, mais — si cela devait être, ce qui n’a rien de certain, tout est possible, ne l’oublions pas —, eh bien, j’accepterais cela comme mon destin, j’écrirais ce que j’ai envie d’écrire, ce qui me semble vrai, beau, intelligent, drôle, fou, que sais-je encore ? et je vivrais ma vie comme je l’entends. Avanti o Girolamo, comme qui dirait.

17.12.22

Le boulevard est presque désert ce matin mais, de l’autre côté, la télévision est allumée, devant laquelle, sur son vélo d’intérieur, un homme en tricot gris sans manches pédale à une cadence soutenue. Je le vois de dos. Il a le visage tourné vers l’écran. À quoi pense-t-il ? Pendant quelques instants, je pose mon menton sur la partie la plus proche du poignet de la paume de ma main gauche et contemple cette saynète. J’essaie de ne pas juger ce que je vois, j’essaie de me contenter de voir, sans intention, sans presque regarder, mais c’est peut-être plus facile que nécessaire. On peut laisser couler le fleuve de l’existence devant soi comme s’il n’existait pas, comme s’il n’était la métaphore de rien, et c’est ainsi que nombre d’entre nous ont décidé, en effet, de vivre leur vie, n’est-ce pas ? D’où la difficulté de ce « nous », la difficulté de le dire sans sentir qu’il ne dénote aucune réalité. Que veut-il dire ? L’autre jour, un intellectuel déclarait que la coupe du monde de football était le dernier événement fédérateur de la Nation. Je n’ai pas lu l’article, je n’en ai pas eu le courage (Est-ce ça, me suis-je demandé, un événement ?), pressentant qu’il serait insignifiant, comme toutes ces généralités désincarnées dont on accable la réalité, laquelle se trouve rejetée toujours un peu plus loin de nous, mise à distance, comme tenue en respect pas nos bavardages incessants. Comment quelque chose aurait-il lieu, comment une expérience se produirait-elle ? Herbie Hancock raconte qu’un jour qu’il jouait en concert avec Miles Davis, pendant le solo de Miles sur « So What », il s’est trompé et a joué un accord qui sonnait faux. Entendant son erreur, il s’arrêta, les mains sur les oreilles, incapable de jouer pendant une minute. Mais Mile n’entendit pas cet accord comme une fausse note, il marqua une pause et joua quelque chose qui rendait la fausse note juste, le mauvais accord bon : « Miles ne l’entendit pas comme une erreur, dit Hancock. Il l’entendit comme quelque chose qui venait de se passer. Simplement un événement. Et donc, cela faisait partie de la réalité de ce qui était en train de se passer à ce moment-là. » Herbie Hancock ajoute qu’il a compris ce soir-là qu’il ne fallait pas s’attendre à ce que le monde corresponde à nos désirs, nous rendant ainsi les choses faciles, pour ainsi dire, mais qu’il fallait être prêt, être disposé, avoir l’esprit suffisamment ouvert pour faire l’expérience des situations telles qu’elles sont afin de pouvoir en faire quelque chose de bon. Si tu n’accueilles pas la réalité telle qu’elle est, telle qu’elle est et non telle que tu voudrais qu’elle soit, tu ne peux rien en faire, tu ne peux pas faire qu’une fausse note soit juste. Tu te condamnes à être prisonnier de toi-même , de tes désirs tautologiques, au lieu de faire l’expérience des choses telle qu’elles sont. C’est cela, l’esthétique de l’attention — une esthétique, et donc une éthique — : accueillir la réalité telle qu’elle est afin d’être capable de trouver une façon de faire sonner juste le faux. Pendant que j’écoutais Herbie Hancock parler de Miles Davis, le cycliste d’intérieur a disparu. Incrédule, je le cherche des yeux. Et puis, je me lève, vais chercher le disque, appuie sur lecture, Kind of Blue.