Marcher sans but et sans idées, vers nulle part, et ne découvrir qu’après coup le chemin parcouru. Marcher est anti-métaphysique (au double sens de non-métaphysique et de contre-métaphysique), me dis-je quelque part rue de Tolbiac, un peu avant de m’apercevoir que la tour Duo n°1 (puisque tel est, en effet, son vrai nom), que je n’avais jamais vue jusqu’à présent, clignote. Remontant ou descendant l’avenue de France qui longe la bibliothèque François Mitterrand, je ne sais pas dans quel sens coule la Seine, mais pensant moins au bâtiment de la bibliothèque — j’y ai des souvenirs étranges que je chéris, comme l’échec de ma tentative pour donner au monde une nouvelle et révolutionnaire traduction du Cas Wagner, ma découverte des Radio Happenings dans les rayons de la salle de lecture où je paressais dans l’attente de quelque chose, maintenant je sais quoi, la première fois que j’ai parlé avec Pierre Parlant (c’était au téléphone) — qu’à ses constructions ineptes qui l’entourent, dont les tours donc, je me demande si c’est pour avoir moins de scrupules à tout raser le moment venu qu’on construit des bâtiments si laids et qui, tout juste livrés, comme on dit dans le jargon de la dépense publique, semblent déjà obsolètes. Si ce n’était que laid, au fond, ce ne serait pas bien grave, mais ces immeubles, ces tours, ces colosses d’acier, de béton, de verre ne sont pas encore sortis de terre qu’ils sont déjà datés. Qui les regarde, en outre, ne comprend pas, ne comprend rien parce qu’il n’y a rien à comprendre : ce sont des monuments de rien qui ne font que s’édifier eux-mêmes, offrir un abri à leur propre vacuité, à leur nullité. Leur seul destin, leur unique salut, c’est la destruction. Temples du périssement, ils sont à la mesure de la vaine démesure de l’argent : ils disent « toujours plus » alors qu’on voudrait enfin « rien de trop ». Les pas du flâneur ne pèsent rapportés à la lourdeur de ces édifices exagérés, mais la légèreté même de qui va est ce qui sauve. Aussi, quand je tourne le dos à ces masses immenses, je ne regrette rien. Il me semble que je ne manque de rien, que rien n’aura jamais pu me retenir là, que rien ne m’aura jamais appelé là-bas. On voit, on se dit : « Ah tiens, c’est ça… », et puis on oublie, tout simplement, puisque rien n’est en mesure de fixer le souvenir. Ces ruines à rebours poussent à l’envers, dans l’oubli.
23.10.22
Je voudrais avoir deux têtes quand je me promène dans les rues de Paris. Ou, à défaut de cette monstruosité pragmatique, posséder un système articulé faisant office de minerve qui me permettrait de regarder vers le haut sans solliciter excessivement les muscles et articulations de mon cou et pouvoir ainsi, par la grâce tranquille de ma flâneuse prothèse, contempler à loisir les façades des maisons, des immeubles, des bâtiments. Le piéton pressé, les yeux rivés sur l’écran de son téléphone, ou trop gâté par une longue fréquentation de la capitale, ignore, blasé, la chance qui est pourtant la sienne. Il faut avoir séjourné dans une ville sans guère d’âme pour, de retour tel Ulysse en Ithaque, jouir du plaisir renouvelé que seules peuvent procurer les façades des immeubles parisiens. Elles ne sont pas toutes belles, non, loin s’en faut, il ne faut pas raconter n’importe quoi, mais nombre d’entre elles sont nonobstant sublimes, qui racontent une histoire, expriment une personnalité, évoquent une époque de nous inconnue et que l’on sent pourtant, en un clin d’œil, dans l’arc d’une porte cochère, le carreau d’une fenêtre, la physionomie d’une corniche, la couleur d’une tuile, d’une ardoise, d’un toit. Tout ce qu’il y a à faire pour jouir de ce plaisir incomparable, c’est marcher, prendre son temps, aller là où les coins de rue nous guident, en un mot qu’on n’utilise plus que de travers : flâner. Le flâneur contemporain n’est pas sans lien avec le flâneur de Baudelaire et Benjamin, mais il s’en distingue largement parce qu’il est revenu de tout. Mais, pour lui, ce « retour de tout » n’a rien de désabusé, au contraire, il lui permet de voir le monde d’un regard neuf, et peut-être plus vrai que par le passé car débarrassé des illusions qui en déforment la perception. Que tout soit faux, cela ne signifie pas, en effet, que les choses elles-mêmes soient fausses, et partant que l’expérience qu’on fait de celles-ci le soit elle aussi : « vrai » et « faux » sont des propriétés de nos phrases, pas des choses sur lesquelles portent nos phrases. S’il y a quelque chose de vrai et de faux, la responsabilité nous en incombe à nous seuls. Nous ne pouvons pas rendre le monde coupable de notre fausseté. Débarrassé de la croyance d’après laquelle la vérité, le sens de l’histoire sont des choses qui se révèlent, qui se donnent une fois pour toutes dans tel ou tel récit idéologique, le flâneur s’autorise de nouveau à faire une expérience, à voir quelque chose. Il peut être sans jugement ou, au contraire, très sévère, il peut se satisfaire de contempler, méprisant qui, l’entourant, ne sait pas jouir des mêmes plaisirs que lui. Cette déambulation n’a pas non plus pour lui le sens grossièrement politique que lui ont donné les situationnistes. Au fond, notre intérieur à tous est tapissé de nihilisme : nous savons bien que tout est perdu, que les révolutions ne livrent jamais a priori le nom de leur vainqueur et que la victoire ne présage en rien du destin de l’histoire. Mais cela ne nous empêche plus ni de dormir ni de vivre. Il y a quelque chose de l’ordre de la nouvelle vitalité ou, pour ainsi dire, de la seconde jeunesse qui s’offre à nous aujourd’hui. Bien sûr que tout est mensonge, bien sûr que tout est publicité, bien sûr que tout est commerce, mais si je puis marcher et contempler les façades des immeubles, n’est-ce pas aussi que tout est libre, que tout s’offre à moi avec une nouvelle fraîcheur, une nouvelle légèreté ? Le plaisir de marcher dans la ville, à quel autre est-il comparable ? Par sa démarche, le flâneur défie la mobilité. Tandis que les autres sont pris en otages par le temps, le flâneur va, et ses pas labourent l’époque inculte. Le flâneur réinvente le monde par soustraction : ne poursuivant aucun but pratique, aucune fin hygiénique, aucun dessein idéologique, il porte dans chacun de ses pas la possibilité d’un renversement des choses, d’un monde nouveau. Il est libre.
22.10.22
Ce matin, je suis allé me promener au cimetière. Et, me promenant au cimetière, je me suis dit que l’une des raisons qui faisaient peut-être que j’étais fasciné ou obsédé par les cimetières, je ne sais pas quel est le verbe qui convient le mieux pour décrire le sentiment qui est le mien dans les cimetières, pas tous les cimetières non, mais certains, comme le cimitero degli inglesi à Rome, ou le cimitero monumentale di Staglieno à Gènes, ou l’Ascension Parish Burial Ground de Cambridge, ce dernier où je ne me suis jamais rendu, mais où j’aimerais me rendre un jour prochain, ou bien encore le cimetière du Montparnasse, où je suis allé me promener ce matin, l’une des raisons était peut-être que ma mère n’ayant pas eu de sépulture, je n’ai jamais pu aller me recueillir sur sa tombe et que ne me reste donc, pour me recueillir, que la tombe des autres, de tous les autres qui ne sont pas ma mère, c’est-à-dire la totalité de la population humaine morte moins une. Réjouissante perspective. L’absence de tombe de ma mère, en avais-je conscience quand j’ai écrit Pedro Mayr, roman qui témoigne de mon obsession pour les tombes ? Je ne le crois pas. Cette absence, ce manque, ce n’est que ce matin que j’en ai réellement pris conscience, sur le ton calme du promeneur, sans colère, sans rancœur, sans haine. Que j’aie été privé de cette tombe — une tombe, en effet, n’est pas tant destinée aux morts qu’aux vivants — m’a paru à la fois absolument terrifiant et parfaitement banal parce que cette absence l’est, absolument terrifiante et parfaitement banale, ma mère étant morte depuis suffisamment longtemps pour que j’aie fini par me faire à l’idée de cette double absence, l’absence de ma mère et l’absence de sa sépulture, et que je ne parvienne toutefois pas à m’en remettre. Il y avait bien à un moment, quelque part dans l’appartement familial, une urne funéraire censée contenir les cendres de ma défunte mère, mais qui pourrait se recueillir devant pareil vase désertique ? Il faut un lieu, une atmosphère, un symbole, bref, un cimetière. Mais où est-elle passée, cette urne ? Je n’en ai pas la moindre idée. Et puis, n’est-ce pas trop tard de toute façon, beaucoup trop tard ? Cette absence, cette lacune, cette plaie impossible à refermer, ou qui ne se referme que par l’effet du temps, non par l’action de l’esprit sur lui-même, des esprits les uns sur les autres, quand je me promène dans les cimetières, j’ai désormais l’impression de marcher avec elle. Au début, je m’en souviens, peu après la mort de ma mère, la seule pensée des cimetières m’était insupportable, et ce n’est que peu à peu que je me suis fait à l’idée qu’ils pouvaient être des lieux accueillants, non pour les morts, mais pour les vivants, accueillants en tant que lieux de recueillement. Pour nous, ma mère et moi, c’est trop tard. Tant pis, sinon vivre avec, vivre avec cette béance au cœur du deuil inachevé, que puis-je faire ? Il faisait beau, ce matin, quand je me suis promené dans les allées du cimetière du Montparnasse, un peu trop doux pour la saison, oui, c’est vrai, mais cela ne m’a pas empêché de déambuler au son de mes pas dans les feuilles des arbres tombées, mortes. Marchant, j’ai soudain eu envie de toucher la tombe d’un mort, de n’importe quel mort, de poser ma main sur la pierre et de sentir. Je me suis arrêté devant une pierre couverte de mousse verte et j’ai posé ma main dessus. Je n’ai rien ressenti parce qu’il n’y avait rien à ressentir. Il n’y a que des grands trous que nous remplissons de symboles, mais ici, il n’y a jamais que l’absence ; une absence nécessaire. Un peu plus tard, je me suis arrêté devant la tombe de ce jeune homme, mort à vingt-et-un ans, et qui semblait aimer le surf et les voyages dans l’espace, notamment. J’ai conçu un sentiment étrange à l’endroit de cette tombe, étrange parce que muet : il y a des tombes de personnages célèbres dans le cimetière, c’est d’ailleurs pour les voir que la plupart des gens qui viennent ici viennent ici, « Il est où, Gainsbourg ? », « T’as vu Chirac ? », peut-on les entendre s’interpeler quand ils ne déposent pas des baisers rouges ou de petits objets mimétiques sur les tombes de Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, Charles Baudelaire, Julio Cortázar, mais lui, cet inconnu dont j’ai déjà oublié le nom, lui, il n’avait rien de semblable, des gens étaient venus ce recueillir sur sa tombe, en 2006, en 2009, une autre année non précisée encore, et puis plus rien. Ses parents étaient-ils morts à leur tour ? Ses proches avaient-ils fini par l’oublier ? Ces traces anciennes m’ont ému, par leur disparition, surtout, je crois, disparition qui signifiait que la présence des vivants elle-même avait une fin. Tout finit. C’est une idée qui semble banale, en effet, mais quand on en fait l’expérience, elle cesse de l’être. Tout a une fin. Même la fin a une fin. Est-ce à cela que servent les tombes : mettre fin à la fin ? Et moi alors, moi qui en suis privé, ne connaîtrais-je pas de fin ? Je pourrais en vouloir — j’entends : continuer d’en vouloir à qui m’a privé de ce deuil — mais à quoi cela servirait-il ? À rien. Et pourtant, je crois que je lui en veux encore, je crois que je lui en voudrais toujours. C’est ainsi : mon deuil est destiné à l’infini.

21.10.22
« Comment comprendre quelque chose ? » est une question trop vaste pour y répondre calmement. Comment comprendre, par exemple, que ma souscription au service Navigo Liberté + ne puisse pas être validée pour cause de photo d’identité non conforme et que mon passe Navigo ait été fabriqué et qu’il sera bientôt chez moi ? Cela, on ne le peut pas. Or, pourtant, c’est cela précisément qu’il se produit, les deux dits de la contradiction me parvenant via des canaux divers, l’un par mail, l’autre par sms. Que croire ? Que comprendre ? Et surtout, donc, comment ? Comment comprendre ce qui semble au-delà de nos facultés ? Or, n’est-ce pas précisément cela qu’il faudrait s’acharner à comprendre : le paradoxal, le contradictoire, l’incompréhensible, qui a tout autant une dimension métaphysique qu’ordinaire, banale (toujours là) ? N’est-ce pas exactement cela qui, logeant la métaphysique au cœur de notre ordinaire, excède nos facultés qu’il faudrait comprendre ? Sans doute, oui, mais on ne le peut pas. Face aux dits de la contradiction, d’ailleurs, je n’ai pas cherché à dénouer le nœud, pas même à la trancher, non, — je n’ai rien fait. Je suis demeuré sans agir. Et je n’ai pas agi non plus non quand, recevant pour la deuxième fois ce mail de l’Agence Navigo intitulé « Navigo Liberté + : Photo non conforme », la contradiction s’est trouvée posée dans l’être, là, devant moi, de façon indéniable : p∧¬p. Non, je n’ai rien fait. J’aurais pu me demander : « Ce passe, existe-t-il seulement ? », faire le raisonnement quasi quantique suivant : « Ce passe, tant que je ne fais rien, il existe et il n’existe pas, si j’agis, en fonction de mon action, ne vais-je pas le pousser vers le non-être, si je télécharge une nouvelle photo d’identité, ne va-t-il pas basculer dans le non-être, rien ne me garantissant, en effet, que la nouvelle photo sera conforme, mais si je n’agis pas, n’est-ce pas l’Agence Navigo qui risque d’agir et pousser vers le néant mon passe Liberté + ? », non, je me suis contenté de ne rien faire, me disant simplement, haussant légèrement les épaules : « On verra bien. » On verra bien quoi ? Eh bien, s’il arrive ou s’il n’arrive pas. S’il arrive, j’aurais eu raison de ne pas agir et, s’il n’arrive pas, je serais bien à temps d’agir. Je me suis trouvé d’une grande sagesse. Presque comme si, oui, je peux le dire ainsi, presque comme si ce n’était pas moi qui n’agissais pas, presque comme si c’était un autre que moi qui, à travers moi, prenait la décision de ne rien faire, d’où le fait sans doute que je ne me sois pas énervé, que je n’ai pas dénoncé le scandale de l’imbécilité de l’univers, scandale qui devrait frapper la raison toutefois, que je sois resté calme au contraire et me sois contenté de ne rien faire, d’attendre. Comment comprendre ? On ne le peut pas. Comment comprendre que l’on ne puisse pas comprendre ce que l’on ne comprend pas et qui est la seule chose que nous voudrions comprendre ? C’est peut-être notre malheur, notre fardeau, le poids métaphysique infini qui pèse sur nos épaules et dont nous ne pouvons nous délester. Comment savoir ? On ne le peut pas. On ne sait rien. On ne fait rien. On vit. Tous les jours on ouvre la boîte à l’être : c’est là ou ne l’est pas.
20.10.22
À peu près rien sinon une grande fatigue. Je n’essaie même pas de faire semblant de faire quelque chose. Je passe la plus grande partie de la journée en position couchée ou à demi. Je mange, regarde un film dont il n’y a pas à se souvenir, m’endors. Je suis un animal calme. J’allais dire : « paisible ». N’y a-t-il donc que l’épuisement qui nous apporte la paix ? Le temps passe sans moi. Il ne me manque pas. Éclairs dans le ciel, dit Daphné. Pluie dans la soirée. Le monde est une zone occupée.
19.10.22
Hier, la Révolution a passé sous mes fenêtres. Elle chantait une parodie d’une chanson de Céline Dion dans laquelle il était question de Macron, de patron, de faire les poches, de profits. Elle buvait du pastis et criait des slogans dont je n’ai rien retenu si ce n’est que, pour la voix qui les déclamait dans le micro, Montparnasse est le quartier des riches. « Hé, on est chez eux, là ! On est chez eux, là ! », s’époumonait-elle, la voix de la Révolution, sur un ton un peu trop forcé pour sonner vrai. Historiquement, Montparnasse est plutôt le quartier de la bohème artistique. Mondrian, par exemple, Mondrian avait son atelier non loin de chez moi, 26 rue du Départ, mais l’immeuble a été détruit. Mais enfin, peut-être suis-je un riche patron qui s’ignore, qui sait, peut-on jamais être certain ? Peut-être que tout ce qui n’est pas banlieue, périphérie, quartiers, dans une sorte de perturbation générale de l’univers, se trouve désormais chez les riches. Annie Ernaux contre le reste du monde. Mais revenons à hier. Hier, j’ai croisé la Révolution. Elle était en train de briser la vitre d’une enseigne publicitaire lumineuse Decaux, d’essayer de récupérer du matériel de construction pour s’accomplir (quand je suis passé, un type était en train de dire à un autre : « Eh, regarde, ils sont en train de s’équiper ! »), elle descendait en rangs désordonnés le boulevard. En face de la Révolution, se tenait l’Ordre, en tenue paramilitaire bleu combat, soutenu par des véhicules blindés légers, qui regardait, imperturbable, la Révolution avancer. Était-il impassible, l’Ordre, parce que la Révolution était inoffensive ? C’est une hypothèse qu’on ne peut pas exclure. Un peu plus tard, j’ai vu que la Révolution avait encore détruit un conteneur à verre et la vitrine du concessionnaire BMW, celui qui se trouve à côté de l’Institut Imagine dont, cette année, dans sa grande justice, la Révolution a épargné la vitrine. Elle avait aussi écrit sur un abribus, la Révolution, « mort au capital. » Et puis, c’est tout. Enfin, je crois. Ensuite, j’ai pris le métro pour aller jouer de la musique avec G. et R. J’avais des petits morceaux de verre incrustés dans la semelle de mes chaussures, mais ce n’est pas grave, me suis-je dit, l’État est là pour ramasser une fois que la Révolution a passé. Malgré la réalité des choses, d’autant plus indiscutables que bruyantes, tout semblait faux. On avait l’impression d’assister à la caricature d’un spectacle cent fois joué et dont on connaît tous les acteurs, tous les ressorts, l’intrigue par cœur. Pourquoi faudrait-il que quelque chose change, avait-on envie de se demander en voyant passer la Révolution, pourquoi faudrait-il que quelque chose change quand tout se passe si bien, quand tout est si parfaitement réglé ? Qu’il n’y ait pas d’étonnement possible, que les choses se déroulent exactement comme elles sont censées se dérouler, n’est-ce pas la preuve que tout est faux ? On pourrait se dispenser d’agir, se dispenser de vivre, se contenter d’assister en holorama, une combinaison de réalité virtuelle greffée sur le corps, à un défilé passé, à n’importe quel défilé passé, un technicien adéquatement formé serait chargé de varier les degrés d’intensité pour maximiser l’effet de réel, cela ne ferait absolument aucune différence. Peut-être, et c’est peut-être cela le pire, peut-être a-t-on quelque chose à dire, peut-être dit-on même quelque chose, mais l’on n’entend rien, et ce n’est pas le vacarme qui étouffe le bruit que pourrait faire la chose à dire une fois qu’elle a été dite, c’est la répétition, c’est la redite. Qu’objecter à la théorie de l’histoire comme usure (la première fois comme tragédie, la deuxième fois comme farce, la troisième comme théâtre de boulevard, la quatrième comme compte-rendu dans la presse, la millième, comme, comme quoi ? quelle millième ?), comment donner vie à l’histoire que l’on vit ? Sous mes fenêtres pendant que j’écrivais, de l’autre côté du boulevard, se sont garés trois camions de JCDecaux, charge sans doute aux ouvriers qui en sont descendus de réparer les dégâts causés par ceux qui, la veille, ont passé par là.
18.10.22
Rideaux tirés sur le boulevard, j’ai posé l’ordinateur sur mes genoux, j’écris. Je suis allongé dans le lit, indifférent à ce qu’il se passe dehors. Je dors mal en ce moment, mais ce n’est pas à cause du bruit — les bouchons d’oreille l’étouffent, j’en ai apporté la preuve irréfutable hier, cependant que je ne dormais pas et que je pensais à John Cage — alors ce doit être la folie ou quelque pas égaré dans la nuit. Au matin, puisque je dors, je voudrais ne pas me lever. Le fais quand même par devoir, par habitude, par mimétisme. « Mimétisme », ce mot ne revient-il pas trop souvent ces derniers temps ? Peut-être. J’essaierais bien de me plaindre, mais tout ce qu’il m’arrive, je l’ai voulu. Cette phrase est imbécile, mais je la laisse écrite quand même pour ne pas effacer mes traces sur le chemin par lequel je suis passé pour en arriver là. À part les raies qui parviennent du dehors par les interstices clairs que les rideaux laissent libres, la seule source de lumière provient de l’écran de mon ordinateur, qui éclaire donc mon visage. Ce n’est pas de mon visage que je me soucie. Je me soucie de mes doigts, de leur œuvre. Je n’ai pas effacé l’espèce de texte bizarre que j’ai commencé hier. Au contraire, je l’ai augmenté d’un peu. Que je l’abandonne tout prochainement, c’est ce dont je ne doute pas, mais je ne veux pas y penser. Je veux qu’il vive. Ou plutôt, non : je veux que je vive. Cette phrase n’est-elle pas étrange ? Oui, étrange, mais pas imbécile. Je la laisse aussi telle une trace supplémentaire de mon passage par ici. Où vais-je ? Question absurde. Il n’y a plus nulle part où aller, tout ayant été cartographié, ne restent pour nous que des espaces banals. Et dire qu’il faut trouver quelque beauté dans cette banalité. Effort héroïque, quasi surhumain, il faudrait la patience et la puissance d’une divinité pour y parvenir. Quand une parcelle infime semble se profiler, ne pouvons-nous pas nous estimer heureux ? Il le faudrait en tout cas. Je ne dors pas, mais je ne suis pas abattu, non. Dans ma retraite sombre, je trouve le peu de calme dont j’ai besoin. C’est vrai que j’aimerais dormir plus, mieux, en tout cas, mais je crois que je tiens debout et parviens à garder les idées suffisamment claires pour continuer d’écrire. Que peut-il bien m’arriver, de toute façon ? Ou bien je m’effondrerai ou bien je trouverai un nouvel équilibre. Nulle raison d’avoir peur de l’avenir.
17.10.22
N’y a-t-il plus que, seuls parmi les humains, les vagabonds, les mendiants, qui tournent leurs regards vers le ciel, par coïncidence, en finissant d’un trait leur canette de bière ? Sur le rebord de la fenêtre, un pigeon vient d’élire un domicile précaire : il n’est même pas à l’abri de la pluie. Cette nuit, j’ai encore mal dormi, me réveillant au moindre bruit dans une sorte de sursaut, incapable de m’abandonner, mais sans entrer en rage pour autant comme il m’arrive de le faire quand je ne parviens pas à trouver le sommeil. Était-ce parce que nous étions dimanche soir et que je pensais déjà à ce qui devait m’attendre le lendemain, ce que j’aurais à faire, ce que je voudrais faire mais avant quoi je dois encore patienter, était-ce parce que je suis profondément désespéré et que, parfois, la nuit, ce désespoir remonte à la surface, m’empêchant de trouver le répit nécessaire au repos ? D’un claquement des mains, sans l’ouvrir, je chasse l’indésirable pigeon du rebord de ma fenêtre. Cette vie, cette vie que j’ai choisi de vivre, ne m’arrive-t-il pas trop souvent de n’y rien comprendre ? Ou de trop comprendre, je ne sais pas, il me semble que cela finit par se confondre, comprendre et ne pas comprendre. J’ai écrit une demi-page tout à l’heure, une demi-page du livre que je veux écrire pour ne pas le publier et, sans la relire, je me demande si j’ai vraiment quelque chose à dire, quelque chose d’autre que cette suite rhapsodique de notations désordonnées sur la vie qui composent cet ensemble bâtard que, par mimétisme, par erreur, par paresse, j’ai choisi il y a quelques années de baptiser « journal ». Quelle idée. Il pleut. La tête appuyée sur le poing de ma main droite, je regarde les gens passer, les allées et venues à intervalles réguliers des voitures sur le boulevard. L’idée que cela puisse avoir un sens, ou non mieux, ou non pire, je ne saurais choisir, l’idée que cela puisse constituer le sens de la vie ne manque jamais de m’étonner. Et pourtant, tout le monde semble vaquer à ses occupations comme si le faire allait de soi, comme si, au fond, il n’y avait rien d’autre à faire, pas d’autre vie à vivre, comme si cet état dans lequel nous mettons les choses, à commencer par nous-mêmes, comme si cet état dans lequel nous mettons les choses était le seul état dans lequel nous les puissions mettre. Il s’en trouve bien qui prétendent désirer autre chose, mais comment se fait-il qu’ils fassent comme tout le monde ? Facile de se mentir à soi-même. Quand je ne dors pas, est-ce que je refuse de me mentir à moi-même ? Le sommeil paisible n’est-il pas le pire de nos aveux d’indifférence ? Je voudrais que ce journal, puisqu’il est là, puisqu’il existe, puisque je l’écris, je voudrais que ce journal note chaque jour mon étonnement, ma perplexité, je voudrais qu’il plonge qui le lit dans un abîme de perplexité, qu’il prive qui le lit de sommeil. Mais peut-être n’est-ce que le bruit ininterrompu de la ville continue et peut-être que je ne comprends rien. Peut-être que je ne comprends rien à rien. Peut-être que je comprends trop bien.
16.10.22
J’ai pensé à S. il y a quelques jours à peine. Effet secondaire du retour à Paris, sans doute, où nous étions devenus amis. Et c’est vrai que c’était bien de « parler littérature » avec lui (le fait qu’il m’ait influencé me semble indiscutable), mais ne s’est-il pas avéré comme tout le monde, finalement, ni plus ni moins intéressant ? — quelqu’un de plus, c’est tout. Or, quelqu’un de plus — quelqu’un de plus ou quelqu’un de moins —, ça ne fait pas de différence. Ou une infinitésimale. Quand Charlemagne m’avait dit qu’il ne l’appréciait pas, moi, je l’avais défendu, mais je crois que j’aurais mieux fait de m’abstenir. J’aurais mieux fait de ne penser qu’à moi. Ce n’est pas vrai. Je ne crois pas en ce que je dis. Si je le dis, c’est pour me protéger. Sauf qu’il n’y a rien contre quoi se protéger (surtout pas a posteriori) ; on ne se protège pas contre la vie ; la vie, on la vit. Si c’était à refaire, je referais exactement la même chose parce que c’est ainsi que je suis. Ainsi que, de surcroît, il faut que je sois. Il devait m’envoyer un livre qu’il avait traduit, il ne l’a pas fait : normal. Les gens sont inconséquents, qu’y puis-je ? La frontière ultime, ne passe-t-elle pas là, d’ailleurs, entre « les gens », qui ne nous déçoivent jamais, ne sous étonnent pas, sont conformes à ce que l’on attend d’eux, rien, et « les amis », qui sont toujours là, et toujours là où on ne les attend pas ? Pourquoi est-ce que pense, non : pourquoi est-ce que j’écris tout cela ? Je ne sais pas. Est-ce qu’il y a des choses que je devrais écrire et d’autres, non ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Qui décide ? L’idée même qu’on puisse encore écrire quelque chose — ne serait-ce qu’à cause de l’étouffante vulgate qui veut que tout soit politique — mais quand étouffera-t-elle, elle, la vulgate ? — semble douteuse. Qui peut vraiment avoir envie d’écrire ? Pour qui n’est pas un vulgaire commerçant, la tâche ne tient-elle pas de la malédiction (tous les jours qui me sont donnés de vivre, etc.) ? Mais pourquoi est-ce que je raconte tout cela ? Quand j’en ai eu l’idée, cela m’a semblé évident et maintenant que je l’écris, beaucoup moins. Pendant que j’écrivais, je me suis même mis à penser à autre chose, à complètement autre chose que ce sur quoi j’étais en train d’écrire — les gens —, je me suis mis à penser qu’il allait falloir que j’écrive un livre surtout pour ne pas le publier, et réinventer ainsi une manière d’art pour l’art, quand l’art est toujours fait pour autre chose que lui-même, à commencer par cette obsession politique qui nous pollue, rend notre atmosphère irrespirable, nous interdit d’être libre, nous intime des ordres auxquels nous devons obéir, impératif catégorique, obéir ou bien périr, périr c’est-à-dire : n’être pas publié, n’être pas publié c’est-à-dire : ne pas exister, mais au nom de quoi faudrait-il que je tolère qu’un autre que moi décide si j’ai le droit d’exister ou pas, au nom de ces nouvelles idoles que nous nous fabriquons pour nous justifier, celles-là même en lesquelles je ne crois pas, ne veux pas croire, oui, réinventer l’art pour l’art, c’est cela. À quoi bon écrire, si ce n’est pour écrire, à quoi bien écrire ?
15.10.22
Les guerres de tranchée par prix nobels interposés ont quelque chose de débilitant, surtout quand les rafales de kalash verbale sont tirées depuis les hauteurs du parc des Buttes-Chaumont. Elles installent une sorte de concurrence des génocides, des douleurs, des victimes — ne jamais perdre de vue que notre ethos est fondamentalement capitaliste — et, au nom du dogme des pensées acceptables car « non problématiques », nous enjoignent de choisir notre camp « parce que, tu comprends, tout est politique ». Quand on veut jouer au plus malin, on appelle ça, « la post-vérité ». Or, la vérité, avant ou après, c’est que ce n’est rien du tout. On gaspille des ressources colossales (financières, écologiques, temporelles, intellectuelles) alors que ça n’en vaut pas la peine. Aussi, quand les gens pensent (il paraît que ça s’appelle comme ça), a-t-on l’impression d’avoir affaire aux arrière-petits-enfants demeurés de Staline : tout est grossier, caricatural, agressif, comme si, dans nos démocraties fatiguées de sublimer la violence par le langage, on rêvait de guillotines et de rivières de sang avec un entrain d’autant plus grand que, en réalité, on n’est jamais qu’un poseur. Ou une poseuse. À défaut de tuer, le ridicule devrait laisser des traces sur les visages, comme jadis la petite vérole. Alors, on verrait à qui l’on a affaire et l’on ne pourrait plus se réfugier derrière les barricades de nos postures morales et des facilités de langage dont elles accouchent. Car, c’est cela, en effet, le plus insupportable : le saccage du langage auquel on assiste, acteur estropié de fait par les pontes des académies officieuses (elles n’aspirent qu’à prendre la place des officielles), sa défiguration. Pour culpabiliser l’ennemi, il faut privatiser le langage, créer des clivages, interdire des formes, en imposer d’autres, multiplier les oppositions binaires, être partout comme les collabos sous l’occupation, occuper le terrain commun pour se l’approprier. En post-démocratie, personne ne veut plus de l’égalité, c’est autre chose qu’on exige : des droits spécifiques. Dont celui, absolu, de faire rendre gorge à quiconque a le malheur d’exister. L’existence — apolitique, antisociale, qui s’efforce de conserver intact son potentiel sauvage pour le consacrer —, l’existence doit être réformée. Expie ou péris, mais en tout cas, tais-toi, et laisse les nouvelles colonnes seules parler. Plus tard, dans un train de banlieue en direction de Meudon, un train à la beauté fatale, à la beauté banale, j’oublierai tout. Et ne m’en souviendrai pas, ensuite, sous les lumières jaunes, marron, rouges de la terrasse de l’observatoire d’où l’on domine Paris du regard. Au lieu de faire l’effort de m’en rappeler, demi d’ouverture improvisé, je préférerai donner des coups de pied dans des petits fruits d’automne tout juste de l’arbre tombés. Qu’importe l’histoire ? Qu’importent les luttes et les révolutions ? Rien n’est politique que ce qui meurt. De ce qui vit, rien n’est politique.
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