Les guerres de tranchée par prix nobels interposés ont quelque chose de débilitant, surtout quand les rafales de kalash verbale sont tirées depuis les hauteurs du parc des Buttes-Chaumont. Elles installent une sorte de concurrence des génocides, des douleurs, des victimes — ne jamais perdre de vue que notre ethos est fondamentalement capitaliste — et, au nom du dogme des pensées acceptables car « non problématiques », nous enjoignent de choisir notre camp « parce que, tu comprends, tout est politique ». Quand on veut jouer au plus malin, on appelle ça, « la post-vérité ». Or, la vérité, avant ou après, c’est que ce n’est rien du tout. On gaspille des ressources colossales (financières, écologiques, temporelles, intellectuelles) alors que ça n’en vaut pas la peine. Aussi, quand les gens pensent (il paraît que ça s’appelle comme ça), a-t-on l’impression d’avoir affaire aux arrière-petits-enfants demeurés de Staline : tout est grossier, caricatural, agressif, comme si, dans nos démocraties fatiguées de sublimer la violence par le langage, on rêvait de guillotines et de rivières de sang avec un entrain d’autant plus grand que, en réalité, on n’est jamais qu’un poseur. Ou une poseuse. À défaut de tuer, le ridicule devrait laisser des traces sur les visages, comme jadis la petite vérole. Alors, on verrait à qui l’on a affaire et l’on ne pourrait plus se réfugier derrière les barricades de nos postures morales et des facilités de langage dont elles accouchent. Car, c’est cela, en effet, le plus insupportable : le saccage du langage auquel on assiste, acteur estropié de fait par les pontes des académies officieuses (elles n’aspirent qu’à prendre la place des officielles), sa défiguration. Pour culpabiliser l’ennemi, il faut privatiser le langage, créer des clivages, interdire des formes, en imposer d’autres, multiplier les oppositions binaires, être partout comme les collabos sous l’occupation, occuper le terrain commun pour se l’approprier. En post-démocratie, personne ne veut plus de l’égalité, c’est autre chose qu’on exige : des droits spécifiques. Dont celui, absolu, de faire rendre gorge à quiconque a le malheur d’exister. L’existence — apolitique, antisociale, qui s’efforce de conserver intact son potentiel sauvage pour le consacrer —, l’existence doit être réformée. Expie ou péris, mais en tout cas, tais-toi, et laisse les nouvelles colonnes seules parler. Plus tard, dans un train de banlieue en direction de Meudon, un train à la beauté fatale, à la beauté banale, j’oublierai tout. Et ne m’en souviendrai pas, ensuite, sous les lumières jaunes, marron, rouges de la terrasse de l’observatoire d’où l’on domine Paris du regard. Au lieu de faire l’effort de m’en rappeler, demi d’ouverture improvisé, je préférerai donner des coups de pied dans des petits fruits d’automne tout juste de l’arbre tombés. Qu’importe l’histoire ? Qu’importent les luttes et les révolutions ? Rien n’est politique que ce qui meurt. De ce qui vit, rien n’est politique.
14.10.22
À la maison de Balzac rue Raynouard sous la pluie. Pendant un certain temps, je déambule en compagnie de deux dames âgées, bavardes et passablement désagréables qui, manifestement, se soucient plus de leurs petits racontars que de ma modeste personne qu’elles dérangent pourtant. Chez l’être humain, la manie de parler, cette logorrhée qu’il est incapable de maîtriser, est détestable, détestable et incurable. À un moment, je pense : Mais pendez-vous, les vieilles ! mais je ne le dis pas à haute voix ou alors elles ne sont déjà plus là pour l’entendre, dans la pièce où sont exposées les plaques gravées des eaux-fortes d’Alechinsky qui illustrent le Traité des excitants modernes. Après qu’elles sont parties, je prends conscience de l’existence d’un film de Pierre Coulibeuf, diffusé en boucle, qui s’intitule Divertissement à la maison de Balzac (1989). On y voit des gens descendre l’escalier par lequel on ne pénètre plus dans le jardin de la maison, entrer dans la maison, y passer un moment, et puis une jeune femme (ensuite, j’apprendrai en cherchant son nom qu’il s’agit de Sibylle Grimbert) qui déambule, et puis un jeune homme qui déambule et qui lit, et puis Michel Butor qui déambule un livre à la main, et puis Pierre Alechinsky dans son atelier qui, après avoir tiré une eau-forte, de gestes souples et précis, asiatiques, en révèle les contours à l’aquarelle. Film étrange et beau, c’est tout ce que je trouve à en dire, devant lequel je reste médusé parce que le son n’est pas assez fort pour entendre les extraits du texte lus et que je dois me résoudre à lire les sous-titres en anglais pour entendre cette histoire des trois condamnés à mort dont la peine fut commuée l’un à boire pour tout aliment du chocolat, l’autre du café, le troisième du thé, et comment le premier mourut au bout de huit mois et l’état de son corps, et comment le second mourut au bout de deux ans et l’état de son corps, et comment le troisième mourut au bout de trois ans et l’état de son corps, d’une transparence telle qu’on pouvait lire le Times à travers.
13.10.22
Comment tenir ensemble tous les bouts de la chose ? Comme si on le pouvait seulement. Du réel, à vrai dire, à l’essayer du moins, peut-être n’y a-t-il que des parcelles, ensembles suffisamment homogènes pour qu’on puisse leur trouver quelque sens, leur en inventer un s’il le faut, mais rien au-delà qui les relie entre eux, forment quelque totalité. Pas des morceaux, pas des fragments — qui supposent toujours un tout absent auquel ils se réfèrent pourtant, mais en vain —, non, des parcelles. Nous manquera-t-il donc toujours quelque chose ? L’absence de totalité signifie-t-elle notre impuissance ? Exprime-t-il notre faillite, incapacité caractéristique — naturelle, oserait-on, si l’on ne craignait pas quelque reproche d’obsolescence — à saisir la chose ? À la place de la chose, n’avons-nous pas mis qu’objets, produits en série issus de notre industrie de l’être ? L’industrie n’a pas pas seulement rendu obsolète la main de l’être humain, elle a annulé l’être même. Ou, pour reposer la question : faut-il donc qu’il nous manque toujours quelque chose ? Nostalgie ou surproduction, il y a toujours quelque chose en moins que ne remplace pas quelque chose en trop. C’est vrai que l’on ne sait plus où donner de la tête. Et pourtant, nous avons la tête vide. Rien ne colle — tout se juxtapose. C’est-à-dire que même l’explication ultime de la nature de la nature ne répondrait pas à la question non moins ultime de savoir ce que je fais là. Mais qu’est-ce que je fais là ? Au royaume de l’être, sommes-nous les seuls sujets qui puissions connaître pareil sentiment ? Dès lors, ce qui ferait de nous — et par nous, j’entends quelque chose comme l’espèce — des êtres à part, ce serait moins un lot de propriétés spéciales, d’aptitudes uniques, que la théorie interminable de nos perplexités. Nous sommes là, là où nous avons toujours été, avec nos yeux tout ronds ouverts sur l’univers, et nous ne comprenons rien. Perplexes parcelles. Quand les sirènes mécaniques déchirent le boulevard et me transpercent, c’est toujours la même voix qui répond à mon étonnement : Bus 28 Direction Porte de Clichy. Mécanique infatigable. Sauf que, comme nous, elle peut être à court d’énergie. Oui, mais la machine, peut-elle être perplexe ? Dans un univers parfaitement ordonné, nous serions les machines inventées par Dieu pour exprimer la perplexité que lui inspire sa création. Sauf qu’on invente pas de machines pour cela, mais pour tout exaucer. Piètre fantasme. Comment se fait-il que je sois toujours aussi étonné ? Cela, je crois, je ne parviens pas à me l’expliquer.
12.10.22
Faut-il attendre d’être complètement défiguré ou est-il préférable de mourir avant, histoire de sauver la face ? Avec ou sans jeu de mots de mauvais goût, — je préfère ne pas choisir, tout laisser dans une manière d’indétermination qui n’est toutefois pas exactement salvatrice, mais franchement hypocrite. En vérité, le doute n’est pas permis. M’observant dans le reflet du miroir de la salle de bains (— Mais pourquoi, mon Dieu, pourquoi ? — Eh bien, c’est cela, la vanité, mon fils.), je me suis aperçu que la jonction avait été faite entre la cicatrice qui est là, depuis l’enfance, sous mon œil droit et les rides qui le cernent en sorte qu’une profonde balafre souligne désormais la noirceur de mon âge avancé — de plus en plus avancé. Le suis-je moi ? Oh, vers la mort, cela ne fait guère de doute. Et le pire, je m’en suis rendu compte, c’est que je ne sais pas depuis combien de temps la jonction a été faite. Il se peut fort bien que je ne m’en aperçoive qu’aujourd’hui, mais qu’elle, la balafre, soit là depuis des semaines, voire des mois. À mort les miroirs. Dans « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius », le conte de Borges, Adolfo Bioy Casares rappelle au narrateur que, pour l’un des hérésiarques d’Uqbar, les miroirs et la copulation sont abominables parce qu’ils augmentent le nombre des êtres humains. N’étant pas d’humeur grivoise, je ne dirai rien de la copulation, mais il est certain que, si les miroirs sont abominables, c’est parce qu’ils augmentent le nombre des rides. Et les révèlent aux pauvres mortels que nous sommes. Mortels certes, mais fragiles ; fragiles et vaniteux. Devrais-je alors briser tous les miroirs que je rencontre pour mettre un terme à cette affreuse prolifération ? Ne serait-il pas plus économique, et moins dangereux, de ne plus se regarder dedans ? Pourtant, purs reflets de la réalité telle qu’elle est, si misérable, si détestable qu’elle soit, les miroirs sont innocents — tout comme le temps. Il n’y a que nous qui sommes coupables, coupables de nous vouloir admirer. N’est-il pas heureux, au contraire, de regarder les choses telles qu’elles sont, sans fard, d’ouvrir les yeux sur les illusions que nous entretenons au sujet de nous-mêmes, illusions que nous entretenons par là même aux yeux des autres ? Il n’est pas heureux de vieillir, pas plus qu’il n’est heureux de mourir, ce n’est pas ce que je veux dire, c’est tout bêtement inévitable, rien d’autre, mais il est heureux en revanche de n’être pas la dupe de l’image mensongère que l’on se fabrique pour échapper à soi-même et falsifier la réalité.
11.10.22
Pourquoi est-ce que je m’entête à écrire des choses qui ne seront pas publiées ? Pour le plaisir que je prends à les écrire, sans doute, et que je retrouve, les ayant écrites, à les lire, à les corriger, à les parfaire. Comme cet article dont je ne veux mots dire car, s’il n’est pas publié, il disparaîtra dans les archives de mon œuvre mort-née à laquelle quelqu’un ne se consacrera sans doute pas après ma mort. Le malheur dans l’affaire des choses que j’écris et qui ne seront probablement pas publiées, c’est que je crois en ce que je dis et que, me semble-t-il, le monde se porterait mieux s’il les lisait. Mais peut-être est-ce une illusion, entretenue par le fait indiscutable que les choses que j’écris, ou leur immense majorité du moins, le fait indiscutable que les choses que j’écris ne sont pas publiées. D’autant que l’on a bien vu que les choses par moi écrites et qui ont été publiées n’ont rien changé au monde ou alors pas grand-chose, si peu, de fait, qu’on ne s’aperçoit pas du changement, et peut-être est-il inexistant, en effet, oui, sans effet. Mais alors pourquoi continuer ? Ne serait-ce que pour le plaisir que j’ai évoqué à l’instant, je devrais dire : les plaisirs, ne serait-ce que pour les plaisirs évoquées à l’instant, cela en vaudrait la peine. Je viens de relire une nouvelle fois cet article que j’ai écrit à haute voix. Pourquoi est-ce que je m’entête à écrire des choses qui ne seront pas publiées ? Sans doute parce que, si je ne m’entêtais pas à écrire des choses qui ne sont pas publiées, je n’écrirais rien du tout. Parfois, je me demande ce que cela fait que de vivre dans la peau d’un auteur qui est l’objet du désir du milieu littéraire, des lecteurs, des médias, etc., mais je n’arrive pas à me le représenter. Moins à cause de l’étrangeté du monde dans lequel vit cet autre que moi, et qui est le même monde que celui dans lequel je vis, tout le problème est là, qu’en raison du fait que je ne veux pas vivre la vie d’un autre que moi, ou alors la vie de cet autre que je deviens. Ce qui m’intéresse, c’est le sillon que je creuse, pour ainsi dire, pas les sillons que les autres creusent. Si le sillon que les autres creusent leur vaut succès, exposition médiatique, prix, tant mieux pour eux, mais cela n’excite pas mon désir de faire ce qu’ils font pour obtenir succès, exposition médiatique, prix, — je veux faire ce que je fais. C’est le seul critère d’évaluation que je connaisse et reconnaisse. Aussi, même si cet article ne devait pas être publié, il aura existé, il aura exprimé ce que je pensais de l’objet qui est son sujet ou peut-être moins de l’objet qui est son sujet que du contexte, disons mieux : du monde, du monde dans lequel l’objet qui est son sujet est rendu possible. Et le fait qu’il existe un monde dans lequel l’objet qui est le sujet de l’article que j’ai écrit est rendu possible est une raison suffisante pour changer ce monde.
10.10.22
Du riz et des carottes bouillies, deux tranches de pain grillé et une compote pomme fraise composent un parfait menu de pénitent — un peu trop copieux, même. Mais qu’ai-je à expier ? Le simple fait d’être, probablement. Non loin d’ici, j’entends des jeunes crier. Je vais à la fenêtre, les cherche du regard, les vois. Ils se tiennent appuyés contre ces espèces de palissades de chantier qui délimitent une zone de sécurité autour d’un endroit qui semble présenter un danger. Des mois que c’est là, où s’entassent toutes les ordures qu’on peut aisément imaginer, et donc ces jeunes pour qui cette zone devient le domicile de leur petit club de garçons. Ils sont tous pareils, habillés pareils, coiffés pareils, une même gestuelle pour tous, et cette façon de hurler pour affirmer son appartenance à la tribu. Le chef, est-ce celui qui crie le plus fort ? Je ne devrais pas faire ce genre de descriptions, mais tant pis, c’est la vérité. Quand je trouve les gens trop laids, je me demande toujours si je ne le suis pas moi aussi. Si je me croisais dans la rue, me trouverais-je repoussant ? Ce n’est pas impossible, avec tous mes kilos en trop dont je n’ai pas le courage de me débarrasser, pas la patience, pas la détermination. Tous ces manques face à l’excès révèlent plus que je ne le voudrais ce qu’il en est de ma nature profonde. Là-contre, au niveau -1 du Bon marché, j’essaie une veste dont je sais que je ne l’achèterai pas, me disant simplement que, quand j’aurai perdu les kilos en trop qui m’enrobent, je pourrai m’abandonner à ce plaisir suave et incomparable que procure le beau vêtement. En attendant, pas d’achat, rien. Autre forme de pénitence, forcément. Sera-t-elle efficace ? Comment le saurais-je ? Il faudrait que je sois parvenu au bout éventuel du processus pour le savoir. En attendant, au nom de mes impérieuses raisons esthétiques, il va falloir que je me prive, que je m’ordonne à moi-même la privation, que je me force à manquer pour lutter contre l’excès.
9.10.22
Est-ce que tous les neuf octobre j’écris un poème ? C’est possible, oui. Mais étions-nous le neuf ou le huit à l’heure à laquelle, avant de me coucher, la nuit dernière, j’ai écrit le poème que je viens de relire ? Peut-être, étions-nous le huit, c’est possible, oui. Je viens de le relire et je ne l’ai pas trouvé très bon. Mais je vais le copier quand même, ici, parce que j’ai dit que je ne cacherai rien. Rien ne m’oblige à montrer, ce n’est pas ce que je veux dire, rien, si ce n’est moi-même, mais c’est ce que je souhaite faire pour montrer quelque chose qui n’est pas le poème, mais plutôt, je crois, le geste même de montrer. Montrer le geste de montrer. Pas évident. Si on voulait le faire avec les doigts, par exemple, on n’y parviendrait pas, on ferait des signes incompréhensibles avec les index, on n’apprendrait à personne qui ne connaitrait pas le geste de montrer, comment on fait pour montrer avec les doigts, à faire le geste de montrer, à montrer avec les doigts. Parfois, le boulevard est étonnamment calme et puis, la sirène d’un véhicule de police ou d’une ambulance vient rompre ce fragile équilibre de paix, ou alors c’est un cri, comme à l’instant. Ou est-ce quelqu’un qui éternue très fort ? Peut-être est-ce quelqu’un qui crie en faisant un bruit semblable à celui de quelqu’un qui éternuerait très fort, c’est possible, oui. Quoi qu’il en soit, je suis déçu parce que mon commentaire à propos d’un article écrit par la spécialiste du cul des médias a été rejeté par la personne qui modère les commentaires du Monde. Pourtant, comme l’a attesté Nelly, mon commentaire d’hier à propos de la psychanalyste et de la pénurie d’énergie, était très drôle. Mais ce matin, ce n’est pas passé, peut-être parce que je disais qu’affirmer comme le faisait la spécialiste du cul des médias qu’il fallait que la honte change de camp en matière de sexualité, ça me faisait penser à ces slogans du FN à propos de la délinquance qui disent qu’il faut que la peur change de camp et qu’en fait, tout en croyant être de gauche, tout en le prétendant, on pouvait s’avérer de droite, parce qu’on a les mêmes réflexes mentaux que les partisans de l’extrême-droite, peut-être. Mais ce que je disais n’était pas absurde, je crois, ce n’est pas absurde, en effet, je crois, de dire que, s’il ne faut pas que les femmes aient honte de leur sexualité, il ne faut pas non plus que les hommes aient honte de leur sexualité, qu’on devrait parvenir à un monde où personne n’aurait à avoir honte de sa sexualité parce que la sexualité serait enfin épanouie et démocratique. Sauf que ça n’a pas plu à la personne qui modère les commentaires du Monde, c’est dommage, mais ce n’est pas si grave que l’importance que je semble donner à la chose, en fait, que ce commentaire soit refusé a même un mérite : me permettre de prendre conscience qu’il faut que j’arrête de poster des commentaires sur les articles du Monde. Ce n’est pas la première que je m’en fais la remarque, mais parfois j’ai l’impression que je ne peux pas m’en empêcher, c’est comme une sorte de drogue, une drogue stupide, mais une drogue quand même, la drogue de l’imbécile que je suis. Fait les devoirs avec Daphné, ce matin, dont je puis dire que, malgré son année d’avance, elle travaille bien. Une douce lumière d’automne baigne l’air à ma fenêtre. Et mon poème ? J’ai failli l’oublier. Le voici :
la vie boite
et comme moi
la vie souffre
et comme moi
la vie a les pieds qui gonflent
(et comme œdipe)
et comme œdipe
la vie pense et vit et existe
et comme moi
la vie continue malgré tout
et malgré tout et
malgré la haine et
malgré la mort et
malgré la vie même
la vie vit et
comme moi
parfois la vie pense à autre chose
mais je ne sais pas quoi.
8.10.22
Repensant avant de le relire au court texte que j’ai écrit hier après avoir lu le journal du Guillaume Vissac et qui fait Ce matin, je suis tombé sur une vidéo TikTok, ou un truc du genre, je ne m’y connais pas trop en vidéos format portrait téléphone courtes, une vidéo où Pascal Praud s’extasiait en présence de l’auteur sur le fait que certaines personnes choisissaient de se faire enterrer au son de « ah qu’est-ce qu’on est serré au fond de cette boîte chantent les sardines chantent les sardines ah qu’est-ce qu’on est serré entre l’huile et les aromates » de Patrick Sébastien, ce à quoi Patrick Sébastien répondait tout sourire en disant que c’était « l’humour suprême », je pense qu’il voulait dire « ultime » et pas « suprême », « suprême », c’est l’amour, John Coltrane nous l’a appris, mais passons, et j’y ai repensé à l’instant en lisant le journal de Guillaume Vissac où il raconte qu’il aimerait qu’on passe une chanson de Bowie à son enterrement. Moi, même si ce n’est pas de moi qu’il s’agit, je crois que je ne peux pas m’empêcher de parler de moi, moi, je ne sais pas ce que je voudrais qu’on écoute à mon enterrement, mais en revanche, je sais où je veux être enterré, peut-être For Bunita Marcus de Morton Feldman ou Palais de Mari, mais ce n’est pas ce que je me suis dit, je me suis dit que, décidément, nous ne vivions pas dans le même monde. On essaie de se faire accroire que tout le monde vit dans le même monde, mais ce n’est pas vrai. Après la phrase sur son enterrement, dans le journal de Guillaume Vissac, il y a un long développement sur Simeon ten Holt et, même si je n’ai pas regardé la courte vidéo de Pascal Praud et Patrick Sébastien jusqu’au bout, je sais que leur entretien n’aura donné lieu à aucun long développement, à aucun développement du tout et que, mais sans mépris du tout, et tant pis si cela passe pour méprisant, non mais je le dis sans mépris du tout, on nous fait vivre en situation de sous-développement, on nous oblige à vivre en sous-développés, l’interdiction même des développements, la simplification de tous les problèmes, la destruction de la pensée à coups de simplifications, d’arguments d’autorité, comme cet article du monde sur la viande qui commence par une citation de Claude Lévi-Strauss, évidemment, où il dit qu’un jour on considérera la fait de manger de la chair animale avec un dégoût identique à celui avec lequel on considère le fait de manger de la chair humaine, comme si cela avait le moindre rapport, comme si dans les sociétés qui pratiquent le sacrifice humain, le sacrifice n’était pas un honneur pour le sacrifié, comme si, pour ces sociétés, le sacrifice n’était pas la plus haute civilisation et pas du tout une forme de barbarie, l’exact contraire de la barbarie, comment Claude Lévi-Strauss ne serait-il pas nécessairement dans le camp du bien ? il ne peut pas en être autrement, donc qui le cite est dans le camp du bien, et qui est dans le camp du bien a raison, et qui a le culot de dire le contraire est dans le camp du mal et a tort, fin pour toujours de la discussion alors qu’elle n’a même pas commencé, ladite discussion, tout cela, c’est le sous-développement, l’obligation de réduction à néant de notre sensibilité, là où, précisément, qui s’efforce à quelque chose est contraint aux longs développements. Moi, je n’aime pas trop Bowie, mais ce n’est pas la question, car je peux suivre le développement de Guillaume Vissac et je peux me sentir concerné par la chose, je me sens inclus de fait, oui c’est cela inclus quand même, la chose, elle, ne m’inclurait pas parce que je n’aime pas trop Bowie. Si c’est pour rencontrer l’identité partout, ne parler qu’à des gens comme moi qui pensent comme moi, qui sentent comme moi, qui vivent comme moi, ça ne m’intéresse pas, tout le monde réclame de la diversité, mais en fait tout le monde déteste la différence, les gens veulent de l’identité, la leur, et la même pour tous, mais moi, j’aime la différence, plus elle est grande plus c’est fascinant, parfois il ne suffit d’un rien, d’une question de goût comme ça, qu’on dirait inoffensive, mais qui t’emporte dans un univers mental, un univers tout court, qui n’a rien à voir avec le tien, et alors tu voyages, sans bouger le cul de ta chaise, de ton banc, en l’occurrence, tu voyages, bilan carbone = 0, bilan spirituel = 100000000000000000000000000000000, etc., et là, c’est fort, quelque chose se passe, c’est fort quand quelque chose se passe, même presque rien, c’est fort, non ? et qui porte la marque de la plus parfaite improvisation, cela ne fait aucun doute à la lecture, marque que je ne veux pas atténuer, cependant, bien au contraire, marque que je veux montrer comme telle, parce qu’elle m’intéresse en tant que telle, je me suis fait cette réflexion que le monde, mais peut-être ferais-je mieux de dire « l’univers », que l’univers était tissé de coïncidences, qui n’en sont peut-être pas d’ailleurs, qui sont probablement des relations entre certains points et d’autres de l’univers, points qui semblent très éloignés les uns des autres mais qui, si on les regarde de la bonne façon, si on leur prête la bonne attention, si on les aborde avec le bon état d’esprit, s’avèrent plus proches qu’on ne l’aurait supposé si on n’avait pas remarquer la connexion entre eux, la liaison entre eux, c’est-à-dire : en étant attentif. « Relation », « connexion », « liaison », tous ces mots ne veulent pas dire « sympathie », « affinité », « sorofraternité », ni je ne sais pas trop quoi, cela n’a rien à voir, il peut y avoir relation et contradiction, connexion et conflit, liaison et opposition, mais les choses sont reliées entre elles, raison pour laquelle nous ne vivons pas dans un grand chaos dépourvu de signification, mais dans un κόσμος qu’il nous appartient de déchiffrer comme on déchiffrerait une langue inconnue. Quand nous nous représentons l’univers, nous nous le représentons ou bien comme un tout ordonné a priori (la raison de cet ordre étant de nature théologique ou scientifique) ou comme un ensemble de fragments disparates sans cohérence aucune. Or, il y a de fortes chances pour que ces deux conceptions soient aussi fausses l’une que l’autre, et que nous ayons toujours de nouveau à déchiffrer ce κόσμος dans lequel nous sommes jetés à la naissance sans en comprendre la raison, et peut-être n’y a-t-il pas de raison à cela, mais qu’il n’y ait pas de raison, cela n’implique pas qu’il n’y ait pas de sens : il n’y a probablement pas de raison ultime, mais cela n’implique pas qu’il n’y a pas de sens, pas une infinité de significations qu’il nous appartient de comprendre pour vivre dans ce κόσμος où nous sommes nés, où nous vivons. Enfin, en tout cas, c’est ce que je me suis dit après relu le court texte que j’avais écrit après avoir lu le journal d’hier de Guillaume Vissac. Et je ne sais pas si j’ai raison ou tort, cela ne m’intéresse pas vraiment d’avoir raison ou tort, ce n’est pas une question d’avoir raison ou tort, c’est une question d’observation, d’attention à ce qu’il se passe dans l’univers, tu ne peux pas être attentif à tout ce qu’il se passe dans l’univers, si tu entreprenais de le faire, tu t’apercevrais que c’est au-dessus de tes forces, l’univers est beaucoup trop grand pour que tu sois attentif à tout ce qu’il s’y passe, mais tu peux être attentif à ce qui, de ce qu’il se passe dans l’univers, se passe devant toi, et l’enregistrer et le traiter, et essayer de le comprendre pour comprendre ta vie, la vie des autres, la vie en général. Lisant les pages du journal de Guillaume Vissac, pages que je lis tous les jours, sauf exception, je me trouve fréquemment confronté à l’altérité — du mode de vie, des goûts, etc. — mais cette altérité ne me repousse pas, au contraire, elle m’attire, probablement parce qu’elle est exposée avec grand style et intelligence, je ne dis pas que cela ne joue pas un grand rôle dans mon appréciation de la chose, mais enfin, ce n’est pas toute la chose, je suis attiré par cette altérité, comme le positif et le négatif des pôles de l’aimant, quelque chose comme ça, je ne sais pas si c’est une bonne comparaison, en tout cas, quelque chose se passe qui m’ouvre au dehors, à l’extériorité, à l’étrangeté, à d’autres vies que la mienne, des vies que je ne vivrais jamais, des vies que je ne peux pas vivre parce qu’elles ne sont pas la mienne, des vies qui ne me rabaissent pas, ne me culpabilisent pas, ne m’humilient pas, mais me permettent de comprendre des choses que, sans elles, je n’aurais pas comprises. C’est à cela, peut-être, s’il faut à tout prix trouver une utilité aux choses, c’est peut-être à cela que sert le style — l’écriture, si tu préfères, l’art de l’écriture, si tu préfères — à nous donner envie de nous ouvrir au dehors, à l’extériorité, à l’étrangeté, la puissance de l’art d’écrire étant bien plus grande que toutes les injonctions morales dont on nous accable sans relâche. Le style, l’art de l’écriture, ne gouverne ni ne domine, l’art d’écrire examine, révèle et ouvre.
7.10.22
Tout le monde parle en boucle de la même chose. (Ce phénomène est-il propre à notre époque ? à notre espèce ?) Tant qu’il est de plus en plus difficile — pour ne pas dire : impossible — d’avoir une pensée à soi. Souvent, quant à moi, je n’essaie même plus. À défaut de pouvoir être comme tout le monde, je me contente de ne rien dire. Pourtant, ce quelque chose à soi, n’est-ce pas ce que tout le monde semble réclamer à grands cris ? Être reconnu dans sa différence, n’est-ce pas cela à quoi tout le monde aspire ? Par quel paradoxe, dès lors, voulant quelque chose rien qu’à soi, tout le monde en vient-il à faire la même chose, à parler de la même chose en boucle ? Non pas de leur désir d’avoir quelque chose à soi, mais de l’exact contraire, se contentant de répéter quelque chose qui a déjà été dit, déjà été pensé, déjà été fait, qui est déjà arrivé à quelqu’un. Lisant des commentaires sur un commentaire sur un film sur Marilyn Monroe sur Instagram (à combien de degrés de la vérité nous trouvons-nous ici ? quatre, cinq ? au bout d’un moment, j’arrête de compter, mais je ne le devrais pas, on se trouve si loin d’elle qu’on ne comprend plus rien et peut-être est-il là, le problème, l’éloignement, la trop grande distance, les contours sont flous, on confond, on mélange tout), une femme dit qu’il lui est arrivé la même chose qu’à Marilyn et on sent, dans ces paroles qu’elle ne peut pas s’empêcher de dire, qu’elle se confond totalement avec la femme dont elle parle, non qu’elle l’admire en tant que femme, en tant qu’artiste, que sais-je ? non, ce n’est pas cela du tout : elle trouve en cette identification avec elle la preuve qu’elle n’est pas unique, que ce qu’il lui est arrivé, cela est déjà arrivé à quelqu’un d’autre, et alors elle ne se sent plus seule, pourtant Marilyn est morte, a-t-on envie de lui dire, depuis soixante ans, et donc tu es toute seule, terriblement seule, mais ce n’est pas cela qui importe, ce qui importe, c’est le sentiment de n’être pas un exemplaire unique, de pouvoir partager sa souffrance, la possibilité de l’empathie, de la connexion des sensibilités, l’idée d’appartenir à un groupe, le fait d’appartenir à l’humanité ne faisant plus d’effet à personne depuis longtemps, probablement depuis que nous avons découvert que nous n’étions pas si éloignés du singe que nous l’avions imaginé jusqu’alors, et il faut donc, pour ne pas se sentir trop seul, si désespérément seul, trouver d’autres relations, d’autres identités, les x s’identifiant aux x. La logique — c’est logique, ce n’est pas son affaire —, la logique ne s’intéresse pas au plaisir. Et pourtant, qui pourrait nier la jouissance intense que procure la tautologie ? Comme si, parvenu à ceci que x=x, on touchait à quelque vérité ultime, le roc sur lequel ma bêche se recourbe, et que, ne pouvant pas aller plus loin, toute la tension que nous avions emmagasinée se relâchait enfin, libérant un grand orgasme qui balaie tout sur son passage. Comment suis-je passé de la métaphore jardinière de Wittgenstein à celle de l’ouragan du plaisir ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je crois toutefois que les deux ne sont pas si dépourvues de lien qu’il pourrait y paraître après s’être contenté d’un coup d’œil rapide sur l’état de choses. Le fait d’être comme les autres, comme tous les autres comme moi (c’est une précision qu’il faut apporter quand même elle semblerait redondante), apaise, réconforte et conforte dans l’illusion que, par la vertu de cette identité, les problèmes sont réglés. Cet effet de dépersonnalisation — qui trouve à s’exprimer dans l’idée de système — soulage : ce qu’il m’est arrivé, ce n’est pas vraiment à moi que c’est arrivé, mais à quiconque est comme moi. Comme en métaphysique mais à l’envers, où il ne sert pas tant résoudre les problèmes qu’à s’en protéger, le système et sa dénonciation sont moins destinés à l’abattre (la vérité, c’est que le système n’existe pas, c’est une abstraction à laquelle nous prêtons un pouvoir causal qui ne dit pas grand-chose du système mais beaucoup de notre croyance en la magie des pouvoirs causaux) qu’à nous tirer de l’abattement où nous sommes tombés : que la réalité ne soit pas morale, ni morale ni immorale, voilà qui est trop pénible à supporter. À cette vérité, toutes les illusions sont préférables. Et tant pis si elles sont aussi mortelles que les maux contre lesquels elles sont censées ériger des remparts.
6.10.22
Trouver le bon état d’esprit, la bonne façon de voir les choses. Ne rien attendre, ni la permission ni la forme parfaite, faire. Comme si c’était moi qui pouvais aller à la forme, au sujet, comme on dit, je cherche une idée, que je ne trouve pas, alors que c’est la forme qui vient à soi, ou même pas, ne s’impose pas, non, ce n’est pas cela, mais s’avère. Qu’est-ce que le vrai ? me demanderas-tu, eh bien, je ne sais pas, peut-être qu’on le reconnaît quand il est là, sans qu’il ne jouisse pour autant d’une propriété particulière, mais simplement parce qu’il est — comme il est. Est-ce à dire que tout est faux ? Oui, c’est une idée que j’ai déjà eue. Oh, je ne sais pas ce qu’elle vaut, ce n’est pas ce que je veux dire, je n’y crois pas dur comme fer, c’est quelque chose qui flotte là, tout autour de moi, parfois je me tourne du côté où cette idée se trouve et je la reconnais : tout est faux que je ne reconnais pas comme vrai. Non que le vrai soit ce que je reconnais comme tel, ne fais pas l’erreur de le croire, mais le vrai se reconnaît, il se démarque pour qui le cherche. Encore faut-il le chercher. Oui, encore faut-il le chercher, c’est ce que je voulais dire. Crois-tu alors que personne ne le cherche ? Personne, je n’irai pas jusque là, mais c’est un fait que l’on préfère la gloire et le pouvoir au savoir. C’est navrant, mais c’est vrai. Que les femmes et les hommes avec qui nous partageons notre présence sur terre soient ainsi est passablement décourageant, mais qu’y faire ? Qu’y faire, sinon œuvrer ? Œuvrer, c’est-à-dire : chercher la bonne façon de voir les choses, le bon état d’esprit. Le bon état d’esprit éclaire. Et, quand même la lumière mettrait des années à nous parvenir, n’avons-nous pas tout le temps qu’il nous est donné de vivre devant nous ? J’ai souvent souffert à cause de mon impatience : je voulais que le livre soit écrit avant de l’avoir fini, je voulais qu’il produise son effet avant qu’il ait le temps d’agir, j’étais déçu, je cherchais quelque chose qui ne pouvait pas se produire. Je ne fais pas l’apologie de la patience. Je ne fais l’apologie de rien du tout. Je me contente de décrire. Je n’attends rien. La forme ne s’impose pas. Elle n’existe pas, pas plus que le style, — c’est quelque chose qui s’invente. Chaque jour, pour se dépasser soi-même, ne serait-ce que pour aller un peu plus loin, trouver la bonne façon de voir les choses, le bon état d’esprit.
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