Le monde est plus beau à la télévision. Pour la dame de la boutique, cela ne fait aucun doute. Elle qui n’était pas d’ici, c’est en regardant le reportage de tf1, qui est venu tourner dans sa boutique, précise-t-elle, qu’elle a pris conscience de la beauté de sa région. Qui lui fait penser aux paysages d’Irlande qu’elle a vus à la télévision. Et au fond, peut-on réellement lui donner tort ? Comme les photographies que l’on voit sur instagram, le reportage de tf1 montre de la réalité une version éditée qui permet de mettre en parenthèses tout ce qui est disgracieux, tout ce qui ne cadre pas avec l’idée que l’on veut donner de la France, de la France ou de n’importe où. On gomme, on estompe, on arrange : y a-t-il des travaux et des ouvriers affublés de grotesques tenues fluorescentes sur la gauche, qu’à cela ne tienne, il suffit de tourner l’objectif vers la droite, et tout ce qui est laid disparaît. Au fond, elle a raison, la dame de la boutique : une fois mise en scène, la réalité est plus belle et on peut l’aimer parce qu’on peut la voir désormais à travers le filtre de l’image. Que la réalité soit plus belle filtrée, cela est indiscutable, en effet, mais elle est moins réelle aussi. Et tf1 et instagram sont des idéologies comme les autres (l’intersectionnalisme ou le fascisme, que sais-je ?), dont le principe fondamental est de refuser la réalité telle qu’elle est pour en fournir une image acceptable ou détestable. Il ne s’agit ni de regarder ni de montrer les choses telles qu’elles sont, mais de les faire voir telles qu’on voudrait qu’elles fussent, que ce soit pour en faire la louange ou le blâme. Inversement, on a tort de penser que les individus sont libres de leur choix : tout dans la société est à l’œuvre pour informer ce choix et il faut faire des efforts considérables, des efforts qui sont probablement impossibles à réaliser complètement, pour parvenir à se désolidariser de tous les mécanismes par lesquels nous sommes déterminés à agir. Que la dame de la boutique puisse aimer l’endroit où elle vit parce qu’elle l’a vu à la télévision, cela ne signifie pas qu’elle est une imbécile mais que, pour elle, la télévision est une source de valeurs contraignante (ses goûts sont déterminés par ce qui est valorisé ou dévalorisé à la télévision). Elle n’aime pas parce que c’est beau, elle aime parce qu’on lui a dit que c’était beau. Quand je parle de « la société », je n’entends une entité abstraite, désincarnée, mais l’ensemble des institutions et des mécanismes de leur fonctionnement qui déterminent les individus à sentir, penser, agir, etc. La télévision est l’une de ses institutions, la famille, la communauté ethnique, la communauté religieuse, la communauté sexuelle, l’entreprise en sont d’autres. La réalité est que la démocratie (ce n’est qu’un nom parmi d’autres, je pourrais aussi « la commune » ou « la liberté ») est comprimée par de telles institutions qui interdisent la possibilité de sa réalisation. Pour accomplir la démocratie (ou « la commune » ou « la liberté »), il faut mettre à bas les institutions telles qu’elles existent et inventer des formes nouvelles d’organisation de la vie commune.
2.11.22
Il y a du monde partout. Pourtant, il paraît que les Européens ne font plus assez d’enfants. Comment se fait-il alors qu’il y en ait autant, partout ? On aimerait ne voir personne, et pendant un certain temps il semble que ce soit le cas, et puis, on ouvre les yeux et c’est là, c’est l’invasion. Sauf que moi aussi, je suis un envahisseur. Comment faire ? Quand on n’aime pas les gens, on n’aime pas les gens. Ce n’est pas que je n’aime pas les gens. Mais je sais d’expérience qu’il est plus difficile d’avoir une idée, de s’en saisir et de la développer, quand on est entouré de gens que lorsqu’on est seul. Il faut aimer les perturbations, comme John Cage avait appris à les aimer, ce n’est pas moi qui dirait le contraire, mais quand on cherche à creuser, à trouver de la profondeur, être perturbé rompt l’équilibre nécessaire à la recherche. En sortant du château tout à l’heure, ainsi, je me suis dit à peu près ce qui suit. La politique est liée à l’État. Quelle que soit la forme que ce dernier prend (cité, ville, nation). L’État est le centre du pouvoir. En ce sens, « la décentralisation de l’État » est une contradiction dans les termes : tout pouvoir tend à être un centre, ce qui est en son pouvoir étant à la périphérie. La politique n’est pas la bonne administration de l’État et de ses choses publiques, c’est l’organisation plus ou moins rationnelle, plus ou moins violente de la lutte pour le pouvoir. La périphérie ne se contente pas de sa position périphérique, elle veut prendre la place occupée par le centre ou devenir elle-même un centre. La politique est lutte pour le pouvoir et cette lutte ne peut finir qu’avec la fin du pouvoir. Tant qu’il y a du pouvoir, il y a de la lutte, il y a de la politique. C’est en ce sens précis qu’il faut en finir avec la politique. La fin de la politique coïncide avec l’avènement de la démocratie, laquelle n’est pas un mode d’organisation de la lutte pour le pouvoir, mais l’abandon de l’idée même de lutte pour le pouvoir. Avènement, mais pas achèvement : contrairement aux formes du pouvoir, la démocratie n’est pas un état, mais un procès. Pas un être, un devenir. La démocratie complète coïncide avec la fin de l’État, tombé en désuétude. La démocratie, épousant l’immanence du destin, rend chacun entièrement maître de soi. L’histoire ne connaît ni au-delà ni fin. Elle ne s’épuise pas, mais embrasse le processus même de la vie, laquelle est croissance (φύσις). Qui ne verrait dans ces remarques que l’expression d’un songe utopique n’en aurait pas fini avec l’obsession du pouvoir, laquelle est destruction. Et puis, conduisant la voiture pour revenir à la maison, j’ai tâché de ne pas perdre le fil de mes idées. Ensuite, je me suis assis et j’ai écrit ce qui m’était venu debout.
1.11.22
Tellement de positions à prendre qu’il faudrait être contorsionniste pour croire en quelque chose. Il n’y a pas que la forme de la ville, c’est le monde entier qui change trop vite pour nos cœurs mortels. Sur le parking payant, le mec dans sa grosse voiture n’a aucun scrupule à défoncer la petite qui l’empêche de se garer comme il l’entend (i.e. n’importe comment), et c’est sa femme qui lui crie : « Arrête ! Mais arrête ! » C’est l’histoire de leur vie. À quels cris le mâle, jette un coup d’œil suffisant, répond : « C’est bon, elle a rien. » Et la femelle de remuer le couteau dans la plaie du mâle indolore : « Pourquoi faut-il toujours que tu forces le passage ? ». Phrase à ne pas dire devant son analyste. Et si l’on n’en a pas, en trouver un de toute urgence. Je lui répondrais volontiers, moi, à la femelle qu’il n’y a qu’à regarder le mâle de la tête au pied pour deviner que c’est sa nature même de « forcer le passage », mais rien de tout cela ne me concerne. Je me contente de murmurer : « Quel crétin ». Faut-il donc que l’humanité traîne son saccage jusqu’à la pointe du Raz ? L’aménagement du territoire porte à croire que oui. Mais comment vivre comme ça ? Je veux dire : entouré de ces gens-là ? Ce ne sont pas mes semblables. Et, s’ils me ressemblent, c’est par hasard, pas par nature, par communauté. Notre appartenance à la même espèce n’est que contingence. En les regardant, les humains, on comprend toutes les directrices de conscience qui veulent les priver de liberté. Et pourtant, la liberté, c’est ce que nous avons de plus précieux. Comment nous y prenons-nous pour en faire quelque chose de si sale ? Alors la pluie tombe pour de bon, on dirait des milliers de petites billes de verre dont le ciel nous bombarderait. Grand vent. L’averse totale dure quelques minutes à peine. Et ensuite, le ciel semble plus beau encore. Comment se fait-il que le temps semble toujours plus beau après la pluie ? Comme un monde lavé. Mais ce n’est pas vrai. Rien ne purifie. Il n’y a rien à purifier. Tout est là, sans morale ni anti-nature. Tout existe. La liberté est précieuse, mais sans éducation stricte, quasi réactionnaire, elle ne donne rien, que la débauche médiocre qu’on constate en regardant partout autour de soi. Elle n’est pas le fruit du hasard, mais le produit d’une stratégie politique claire (OCM). Je me répète, mais c’est pour te faire entendre le vrai. Partout, c’est la même fonctionnement, la même organisation, le même dessein pas saint. Pas très sain pour une Toussaint.
31.10.22
Où faut-il aller pour ne croiser personne ? Peut-être nulle part. À qui cherche la solitude, le monde répond par la foule — la foule ou la laideur. Ou bien rester chez soi, tirer les rideaux, oublier que le monde extérieur existe, tout faire disparaître. À la forme de bêtise absolue qui semble avoir contaminé l’humanité (conversations insignifiantes au téléphone sur haut-parleur, vêtements aux couleurs criardes, tatouages, vocabulaire ordurier, comportements hystériques, chiens partout, etc.), il n’y a rien à opposer : elle est inéducable parce que les gens sont inéduqués. Aussi n’est-il même pas vraiment étonnant d’entendre ce monsieur déjà âgé souhaiter « Bonne fête » à la caissière du supermarché. On croit deviner au ton de sa voix qu’il n’est pas tout à fait sûr de lui, mais ce n’est qu’une question de temps : bientôt la fièvre acheteuse aura gagné le monde entier et il n’y aura plus qu’à contempler les ruines d’une ancienne culture. Vestiges. Plus personne ne comprend plus rien et l’on comprendrait encore moins si l’on doutait qu’il s’agit d’une stratégie politique organisée (cf. OCM). Alors que j’écris ces mots, des adolescents à peine pubères viennent sonner à la porte dans l’espoir de recevoir des bonbons. Assis en tailleur dans le fauteuil où j’écris, mon ordinateur posé sur les genoux, imperturbable face au destin, je ne bronche pas. Pourtant, des bonbons, nous en avons acheté à Daphné, ainsi qu’un costume de sorcière et une baguette magique. Parents que la mauvaise conscience pousse à faire plaisir à leur enfant. Et si je nage seul au large, bien loin du rivage, dans l’océan de la contradiction, et que la mer est gelée, à l’enfant qui me dit qu’elle agit de son plein gré, je réponds que c’est faux, que ce n’est pas parce qu’on ne lui donne pas des coups de bâton pour qu’elle obéisse qu’elle n’est pas contrainte, comme les femmes qui portent le voile et croient être libres, ajouté-je. Histoire de ne pas me noyer. Suis-je un moraliste ? Assurément. Comment ne le serais-je pas ? Quand tous sont occupés à célébrer le temps présent, rite qui dégage des remugles de civilisation décadente, je me tiens impassible : fussé-je le dernier, je ne céderai pas un pouce de terrain.
30.10.22
Les gens feraient mieux de se taire, et d’écouter, de regarder, de sentir le monde autour d’eux. Au lieu de quoi, les gens ont des opinions et, non contents d’en avoir, entendent les exprimer. Beaucoup d’opinions, toujours plus d’opinions, d’autant plus que, sur chaque sujet, il y a une opinion et l’opinion contraire et peut-être même des versions un peu nuancées entre l’opinion et l’opinion contraire. Quand tu considères, sur tel ou tel sujet — lequel ? cela n’a aucune importance, quand on les considère avec sincérité, on s’aperçoit que tous les sujets sont identiques entre eux —, les diverses opinions en présence (oui et non et toutes les fausses nuances entre oui et non) et que tu n’es convaincu ni par l’une ni par l’autre, est-ce que tout est identiquement inepte ou que tu es blasé au dernier degré ? Les deux branches de l’alternative sont-elles mutuellement exclusives ? Je ne pense pas, non. Comment ne pas être blasé quand tout est inepte ? Voilà, en quelque sorte, la question. Sur facebook, un type que je ne connais pas m’interpèle pour un mot qui n’est pas de moi dans « la titraille » (c’est le mot qu’il emploie et que je trouve très laid), de mon article sur Ni nature ni morte de Gérard Wajcman. Il me dit : « J’ai lu avec intérêt votre article sur l’essai de Gérard Wajcman et je vous en remercie » — comme si je lui avais adressé un manuscrit ou une lettre de motivation à quoi, du haut de sa prétendue autorité, il daignerait répondre, alors que c’est un article dans la presse, article qu’il n’a pas lu, pas lu ou pas compris, c’est idem, sinon il parlerait d’autre chose et non encore et encore de la même chose, mais les gens ont un cerveau qui fonctionne bizarrement — et puis se lance dans une tirade sur le sens du mot « vandalisme », que donc je n’ai pas employé. Ce que je lui dis pour mettre un terme à cette (non-)conversation. Je me demande pourquoi il me parle de cela, alors que ce n’est pas le sujet, alors que c’est tout sauf le sujet : quand j’ai rédigé l’article, je me suis servi de l’exemple des activistes qui ont jeté de la soupe sur les tournesols de van Gogh pour attirer l’attention sur la nature morte, et le livre de Wajcman, mais évidemment les gens ne s’intéressent qu’à la polémique. (Comment il disait, l’autre, déjà ? Ah oui, « le fait divers fait diversion. ») Le lendemain, je découvre qu’il a écrit une chronique dans le même journal pour défendre ce geste de jeter de la soupe sur le van Gogh, geste qui, conclut-il dans un raisonnement passablement fallacieux, rendrait encore plus beaux les tournesols après qu’on a essuyé la soupe qui avait taché la vitre derrière laquelle ils sont protégés. Fort heureusement protégés de la bêtise, ai-je envie de dire. Et je le dis. Qu’est-ce que la bêtise, en effet, sinon le fait que toute notre attention soit focalisée sur nous-mêmes, et que nous ne sachions rien voir, rien entendre, rien sentir que nous-mêmes, que ce qui nous concerne dans l’immédiateté buzzocratique ? D’où l’obsession du temps présent qui justifie tout. Et nous rend incapables de voir dans les œuvres, dans ce qui nous entoure, autre chose qu’un support de communication pour nos opinions déjà faites. Nous rend incapables de voir dans le monde autre chose que l’image de nous-mêmes que nous projetons dans le monde. (Te souviens-tu de cette citation sous le portrait de Kant qui ornait la couverture de la Critique de la raison pure dans l’édition Quadrige : « Nous ne connaissons des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes » ? Des idéalistes devenus bêtes et méchants, voilà ce que nous sommes.) Au nom d’une cause, d’une colère, d’une angoisse (les nouveaux noms du Bien), nous nous autorisons à tout traiter en objet utilitaire. Il n’y a plus rien qui échappe au règne de l’utile, du fonctionnel, de l’efficace, du rentable. L’exploitation est universelle et qui la dénonce se trouve endosser à son tour le rôle de l’exploiteur. Même une fragile nature morte ne doit pas échapper à notre boulimie opiniâtre, à notre soif de bavardage, à notre exigence de rentabilité des choses. Pour vraiment dire quelque chose, pour vraiment attaquer le capitalisme, puisque c’est ce qu’on prétend faire avec une maladresse confondante, il faudrait faire un pas de côté, déplacer le centre de gravité de notre monde, mais la vérité est que l’on n’en est pas capable, que l’on ne sait pas parler autrement que dans la langue du capitalisme, la langue de l’exploitation. C’est la seule langue qu’on apprenne désormais à parler. Nos dépouilles mortelles peuvent devenir du compost, nos tableaux servir de support de communication, tout doit obéir au règne de l’exploitation, de l’utile, de la rentabilité. Qui essaie de prendre de la distance par rapport à ce règne, de créer un déséquilibre, qui essaie d’apprendre à parler une autre langue, a fortiori une langue qui n’existe pas, de forger un autre vocabulaire, se condamne à l’incompréhension. Et j’ai beau essayer de parler d’autre chose, c’est toujours de la même chose qu’on me parle. Toute profondeur doit être immédiatement aplanie, toute tentative de la trouver se voit annulée dans le moment même de sa recherche. À Séoul, plus de 150 personnes sont mortes dans la célébration d’une fête qui n’est pas la leur, mais que l’ordre capitaliste mondial (OCM) leur impose de célébrer. Face à l’océan, plage de la Grève bleue, je réalise le projet que j’avais conçu un peu plus tôt dans la journée de me tenir seul, quelques minutes face à l’océan. Je regarde au large la forme des îles que le temps ne dissimule pas totalement. Le temps de cette considération, je m’imagine habitant une île qui peut-être n’existe pas et me dis : « Tout homme est une île. » Ensuite, dans le sable, j’écris ce mot : « île », prends l’inscription en photographie avant de l’effacer.
29.10.22
Je gonfle à vue d’œil. Et ma capacité à ingurgiter n’a d’égale que mon incapacité à suivre les préceptes que me dicte la raison. Pourtant, ces derniers se tiennent là devant mes yeux, limpides, parfaitement intelligibles, mais c’est comme s’il y avait un gouffre infranchissable entre la pensée et l’action, comme si j’avais affaire à deux civilisations sans aucune commune mesure. Et cela n’a rien à voir encore avec la lourdeur de mon âme. Je me demande : l’énormité crasse de ma panse aurait-elle donc pour fonction de masquer la maigreur angélique de ma pensée ? Pas une idée ne peut sortir de cet esprit, rien ne s’y tient, rien ne s’y exprime, ne s’y fait sentir qu’un poids infiniment lourd jusqu’à la farce. Je ne comprends rien, je suis fatigué, j’en ai assez de la vie. Et pourtant, tout continue, avec ou sans moi, tout continue, quand moi je voudrais que tout s’arrête, que plus rien ne bouge, que plus personne ne parle ni n’agisse. Or, c’est le contraire qui se produit : toujours plus de gens en vie qui font toujours plus de choses, prononcent toujours plus de paroles, fabriquent toujours plus d’objets. Si une nuit, on croyait avoir fait le tour du pâté de maisons universel, on se lèverait le lendemain totalement dépaysé. Rien ne ressemble jamais à rien. Mais je ne sais même pas si c’est pour cette raison que je me sens si fatigué. Quelquefois, je pense que ma vie est finie, qu’elle pourrait bien durer encore un peu, des décennies même, cela ne changerait rien. Combien d’ailleurs vivent ainsi toute leur vie alors qu’elle est déjà finie, finie avant même d’avoir commencé ? L’autre jour, j’ai eu l’idée d’une sorte de roman, je l’ai considérée un instant, elle m’a paru bonne, et puis j’ai compris que je ne l’écrirai pas parce que je n’ai pas la force d’écrire pour rien, pour composer encore un texte que tout le monde va rejeter. Mais n’est-ce pas cela, précisément, la preuve irréfutable que ma vie est finie : l’incapacité à surmonter le néant ? Elle peut bien continuer, ma vie, il n’y a plus rien dedans. Je suis si fatigué qu’écrivant ces phrases, je ne ressens rien, je conçois leur sens clairement, je conçois tout ce qu’elles ont de tragique (une tragédie molle, pas antique, une tragédie bourgeoise post-moderne), mais elles ne causent en moi aucune émotion, nulle tristesse, nulle révolte non plus : je suis trop gros, trop vieux, trop bête. J’ai déjà essayé, et je n’ai pas réussi. Cette vie peut bien durer encore — c’est ce qu’elle fait, et il m’arrive de souhaiter, pour des raisons extérieures à ma seule existence, qu’elle dure encore, en effet —, elle n’est plus pour moi.
28.10.22
Le monde est irréconciliable. Cette phrase, qui m’est venue à l’instant, je ne sais pas très bien ce qu’elle signifie pas plus que je ne suis sûr, en fait, qu’elle signifie quelque chose et non pas rien. Mais alors, d’où vient la qualité de vérité qui me semble l’éclairer de l’intérieur ? Que le monde soit irréconciliable, cela ne signifie pas que nous ne puissions pas nous réconcilier avec le monde (si tel avait été le cas, j’aurais écrit quelque chose comme ceci : « nous ne pouvons pas nous réconcilier avec le monde » ou « je ne puis pas me réconcilier avec le monde »), c’est du monde lui-même qu’il s’agit et non de notre relation avec lui quand même, du monde, nous en faisons partie. Il y a quelque chose — une qualité, une propriété — dans le monde qui lui interdit de se réconcilier avec lui-même. Le monde n’est pas un tout ordonné, cohérent, qu’il s’agirait de dévoiler, de comprendre tel qu’il est en lui-même (indépendamment de nous) pour l’épouser et s’y tenir dans une parfaite quiétude, le monde n’est pas un tout et, s’il y a bien quelque chose comme une sorte d’unité dans ce que nous désignons par « le monde », il y a un sens à parler d’un monde et non d’une pluralité de mondes, ce n’est pas une totalité, pas une structure finie, mais le monde n’est pas fragmenté non plus, brisé, ce qui supposerait une unité perdue, à retrouver ou impossible à retrouver, non, le monde est comme cela, irréconciliable, c’est sa nature : le monde est la maison des contraires. Je pense tout haut en écrivant, je ne sais pas ce que je vais dire, je suis ici, dans la cuisine de la maison que nous avons louée pour les vacances, je me suis assis, et j’écris sans savoir ce que je vais écrire, sans avoir de préjugés quant à l’écriture, sans avoir de conception a priori de ce qu’est l’écriture, de ce que c’est pour moi qu’écrire, écrire ce journal, ni de certitudes au sujet de la frontière éventuelle entre les genres, l’essai et la fiction, pour le dire simplement, tout ce que je fais, c’est dérouler le fil de l’intuition, tâcher d’aller jusqu’au bout d’elle-même, essayer de comprendre ce qu’elle veut dire, essayer de comprendre ce que je veux dire, essayer de comprendre quelque chose à quelque chose. Pour aller au bout de mon idée, je change de pièce, monte à l’étage, m’installe au petit secrétaire qui se trouve dans notre chambre à coucher. De plus en plus, j’ai l’impression que les écrivains ne s’embarrassent pas de ce genre de considérations : ils écrivent pour défendre une idée, idée qui n’est même pas la leur, qui est dans l’air du temps, la guerre, le genre, la nature, il y en a toujours un petit stock en circulation, tout ce qu’il y a à faire, c’est choisir laquelle, c’est ce qu’on appelle « le travail de création », ils s’en emparent, ils en font un roman. C’est ce que la société leur demande et les écrivains sont de bons petits animaux domestiques, des bêtes bien obéissantes. C’est effrayant. Du moins, à moi, cela, cette façon de vivre, cette bureaucratie mentale, cela me fait peur. Pourquoi est-ce que cela ne fait peur à personne ? Peut-être parce que nous nous sommes habitués à cette bureaucratie mentale qui est la garantie d’un certain ordre dans lequel on espère que les contraires vont se neutraliser. On espère que les contraires vont se neutraliser parce qu’on pense que cet état de neutralisation des contraires, c’est la paix. Mais c’est faux. C’est une illusion. Il nous faut détruire cette illusion, détruire le filtre aveuglant qu’elle nous met devant les yeux. Il nous faut encore apprendre à tout voir de nos propres yeux.
27.10.22
J’admire ces écrivains si âpres à la gloire qu’ils rédigent eux-mêmes leur fiche wikipédia. On en apprend certes un peu trop sur leur médiocre existence pour que, malgré le faux anonymat objectiviste, l’autorité de la chose fasse débat, et cela met en doute l’authenticité et la pertinence de la soi-disant encyclopédie, mais il y a quelque chose d’éloquent dans ce geste qui en dit plus que ce qu’il raconte sur ce dont il parle. En peu de mots : qu’on n’écrit pas pour écrire, mais pour être connu. Ce qui est tout autre. Cette obsession de la vie sociale, à la vérité, qui l’ignore ? Nous sommes tellement formatés par l’époque que nul ne saurait poursuivre un but qui serait en tout point étranger à la célébrité. Il n’y a pas jusqu’aux rédacteurs des journaux de gauche qui ne défendent le salaire colossal et obscène du grand footballeur parisien, même si le fait qu’ils soient détenus pas des milliardaires en dit long sur la nature du « gauchisme » qui est celui de notre temps. En fait, tout a été absorbé par l’argent, qui est le vrai nom de la gloire. Ce qui ne se monnaie pas n’existe pas et nous sommes tous des ridicules gesticulant dans l’espoir de décrocher le gros lot. L’ombre du grand écrivain plane sur chacune de nos pensées comme celle du grand attaquant sur le moindre dribble de tous les terrains du monde. Nous sommes enfermés dans notre époque, cloitrés jusqu’à l’étouffement dans notre ethos. Notre époque nous imprègne en de telles profondeurs que, même lorsque nous sentons en nous la démangeaison du ridicule, la chaleur de la honte, la morsure de la mauvaise conscience, nous sommes impuissants à réagir. Nous nous abandonnons à l’époque parce que nous savons bien, au fond, que le monde est plus fort que nous. Quand, un jour que je m’étais googelé sur internet, je découvris que quelqu’un avait rédigé ma fiche wikipédia, j’en conçus une certaine fierté. Quelque chose se passait enfin dans ma carrière, pensai-je, je devais commencer à compter, un peu, ne serait-ce qu’un tout petit peu. À présent que je sais, pour l’avoir consultée aujourd’hui à titre documentaire en vue de cette rédaction, qu’elle n’est pas mise à jour, je me sens un peu moins fier de moi, mais toujours plus que de ces êtres si vains, si fats, si contents d’eux-mêmes, qu’ils se rédigent dans l’espoir d’exister. Loin d’augmenter leur gloire, je crois que cela la réduit. On se diminue toujours à se vouloir faire plus gros que l’on est. Journée dans la voiture en direction de la Bretagne. Bilan carbone : frissons en écoutant à la radio un des poèmes du Pierrot lunaire. Les chefs-d’œuvre transcendent les conditions de leur expérience ; ils sont la chair intacte de l’expérience.
26.10.22
Il y a bien longtemps que les incompris n’ont plus la cote. Et qu’il est difficile d’être subtil dans une époque qui ne l’est pas, mais lourde. L’emploi d’un adjectif tel que « politique » comme compliment pour louer la qualité d’une œuvre ne signifie pas que l’œuvre en question puisse résoudre quelque problème politique que ce soit ni qu’elle soit à même de déclencher une quelconque révolution, mais simplement que l’œuvre peut être ingérée en l’état et digérée sans guère fournir d’efforts ; en somme, qu’il y a déjà un usage pour l’œuvre, qu’elle peut immédiatement être mise au service de quelque force idéologique qui existe déjà, c’est-à-dire qu’elle est inoffensive. Que le consommateur soit tranquille, elle ne lui pèsera pas sur l’estomac. Incompris se condamne sans doute à l’être qui ne s’intéresse pas aux usages déjà répertoriés, aux vocabulaires déjà entrés dans le dictionnaire, mais à des manières de dire, de sentir, de vivre qui n’ont pas encore cours, mais qui sont à même de nous permettre de mieux comprendre les choses. Quelles choses ? Toutes les choses. L’autre jour, j’ai écrit une critique « féroce », comme l’a dit Nelly à qui je l’ai donnée à lire et qui est, à part moi, la seule personne à l’avoir lue, d’un livre à qui « la Presse » avait réservé un accueil très favorable, l’auteur étant considéré partel quotidien comme « puissant et inventif ». Or, il n’en est rien. Le livre est mauvais, tout simplement mal fait, dépourvu du moindre savoir-faire technique qui permet de bâtir un roman qui tienne la route, les personnages sont des caricatures franchouillardes d’une mauvaise adaptation cinématographique de Millénium, lequel déjà ne brillait pas par sa finesse et, en fait de « dystopie », puisque c’est le mot dans l’air du temps, il n’y a qu’une prise de position caricaturale sur notre époque, d’autant plus insignifiante qu’elle ne présente aucun danger, qu’elle est rigoureusement convenue. Ayant écrit cette critique, je me suis dit que je ne pouvais pas la publier, qu’elle ne servirait à rien : je pensais chacun des mots que j’avais écrits, mais ces mots, m’a-t-il semblé, ne pourraient rien signifier. Bref, je me suis autocensuré. Et je crois que je l’ai écrite d’autant plus librement, cette critique, que je savais que je ne la publierais pas (ce qui lui confère une sorte de supplément de vérité). Pourtant, tout ce qu’on peut lire dans les journaux au sujet du roman dont je parle est faux, et cela crée un distorsion qui n’est pas sans gravité entre la réalité et ce qu’on dit de la réalité. De fait, 99% des ouvrages mis en circulation sur le marché du livre sont mauvais, franchement illisibles et intellectuellement indigents. Le fait qu’on prétende le contraire contribue à déformer la perception qui est la nôtre de la réalité. Pour le dire en un mot : on ne comprend plus rien à rien. Et il faut être suffisamment fort pour faire confiance à son jugement plutôt qu’aux affirmations convaincues mais erronées des organes chargées de formater l’opinion publique. Tout est faux, et il est impossible de le dire, non parce qu’il est faux que tout est faux, mais parce que c’est vrai, mais qu’il faudrait pour le faire entendre instaurer des conditions de vérité qui ne sont tout simplement pas celles de l’époque dans laquelle nous vivons. À la place de la critique sur ce mauvais livre, j’en ai écrit une autre sur un bon livre, qui a paru dans le journal, et peut-être est-ce mieux ainsi. D’un certain point de vue, je le crois. Mais, d’un autre, il me semble qu’il manque quelque chose, que quelque chose fait défaut. Il faudrait que je puisse publier ce texte, c’est-à-dire qu’une entité ayant la dimension d’une institution le soutienne, le publier sur mon blog n’ayant, en effet, absolument aucun intérêt pour la fonction qu’une critique de ce genre devrait remplir. Je n’ai pas effacé le texte en question (que j’ai écrit deux fois, qui plus est). C’est peut-être imbécile à dire, mais je le conserve pour la postérité, comme une sorte de témoignage que, durant le premier quart du XXIe siècle, tout le monde n’était pas dupe de la supercherie où l’on nous avait condamnés à vivre. Les incompris n’ont plus la cote et, contrairement à ce que l’époque raconte (c’est l’un des aspects de « la supercherie »), la raison n’en est pas que tout le monde est compris, que tout le monde est accueilli, accepté, reconnu comme il est, mais que l’espace public et les possibilités d’expression infinies qu’il porte virtuellement en lui, l’espace public a été confisqué, privatisé et que ce qu’il est permis d’y dire obéit à des conditions strictes qu’il n’appartient à personne de discuter, pas plus les citoyens ordinaires que les écrivains extraordinaires. La déformation de la perception de la réalité n’est pas simplement problématique en cela qu’elle nous donne une image fausse, faussée de la réalité, mais parce qu’il n’est pas question d’en discuter. Une image fausse dont on peut discuter est une erreur. Ce sont des choses qui arrivent : tout le monde peut se tromper. Mais qu’est-ce qu’une image fausse qu’on n’a pas le droit d’interroger ?
25.10.22
Après avoir mal dormi cette nuit, ce matin je suis allé marcher. Quinze kilomètres. Une grande boucle jusqu’à la place de la Nation et puis retour à la maison en passant par la République. Il y avait bien longtemps que je n’étais allé dans ce quartier entre Bastille et Nation où nous avons vécu Nelly et moi à notre arrivée à Paris. Quelques années de notre vie se sont pourtant déroulées là. Passant devant l’immeuble où nous louions un appartement, j’ai constaté avec déplaisir que personne n’avait fait poser de plaque pour indiquer que j’y avais vécu. Je suppose qu’il faut que j’attende de mourir. C’est ce à quoi j’ai pensé, cette nuit, cependant que je dormais mal : à mourir, me suicider. J’ai exposé devant mes yeux clos et fatigués une version de ma vie et j’en ai tiré une conséquence qui, du point de vue de cette version-là de ma vie, me semblait d’une logique implacable. Même si, en vérité, continuer de vivre est plus logique, au sens aussi de « biologique », d’autant plus que c’est ce que je fais. Peut-être que je ne devrais pas. Peut-être que personne ne devrait plus vivre. Peut-être que, passé un certain âge, c’est ce que je veux dire, on devrait mourir, quoi que ce soit qu’on ait accompli. Passé 40-50 ans, comme Balzac, Baudelaire, Kafka, Proust, Benjamin : terminé. Si l’on n’a pas été capable de faire quelque chose avant, alors que eux, oui, tant pis, c’est trop tard, il faut céder la place. Ce serait comme une date de péremption, en quelque sorte, et ce ne serait peut-être pas plus mal. On peut se poser la question, en effet : le fait de vivre si vieux n’a-t-il pas tendance à nous ramollir ? On se dit qu’on a le temps, qu’on a toute la vie devant soi, mais cette idée n’est-elle pas profondément stupide ? La vie devant soi n’existe pas, ce n’est que pur néant. La notion même d’espérance de vie nous fait accroire que la vie existe, au contraire, qu’elle nous attend et que, si nous ne mettons pas au travail dès aujourd’hui, nous aurons tout le temps de nous y mettre demain, après-demain, le jour d’après, l’année prochaine. Primum vivere, mais c’est une idée imbécile, pire : nuisible. Au lieu de vivre, de se consumer, on végète. Le temps s’étire, on s’ennuie en attendant la retraite. Il faudrait être incandescent là où l’on rougeoie comme un petit tas de braise dans le foyer. Mais ce n’est pas à cela que je pensais tout en marchant, je mettais un pied devant l’autre, c’est tout.
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