5.10.22

Relisant les épreuves de mon prochain livre tout en écoutant Palais de Mari et For Bunita Marcus de Morton Feldman, pièces qui sont comme sa bande-son idéale, je me suis assoupi à plusieurs reprises aux alentours de la page 150. Je ne sais pas pourquoi j’avais gardé en mémoire que l’ouvrage ne faisait que 150 pages alors qu’il en fait environ 20 de plus, et mon corps, incité par cette croyance erronée, se voyant arriver près de la fin, a dû se relâcher. C’est ainsi que j’explique ces disparitions momentanées. À quoi ai-je rêvé durant ces sommeils soupirs ? Je l’ignore. Des images me sont-elles venues ? Ai-je découvert quelque chose ? Je ne le saurais probablement jamais. Il y a deux semaines de cela, quand R. m’a envoyé le texte, j’ai tout lu à haute voix. Aujourd’hui, j’ai tout lu en silence. Et sans doute est-ce lui, ce silence, qui m’a poussé vers le sommeil. J’ai envie de dire que je ne sais plus quoi penser de ce long poème, s’il est bon s’il est mauvais, mais je trouve cette remarque banale, non qu’elle ne soit pas vraie, mais j’ai toujours la même impression, de ne plus savoir ce que vaut ce que je fais. Tout ce que je puis dire, c’est que je l’ai fait, que cela existe et c’est cela, en tout cas je le suppose, qui importe. Qu’est-ce, en effet, que cette question de la valeur quand on voit la valeur que l’époque accorde aux choses ? Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Relisant ces épreuves, j’ai été projeté dans un autre temps, en présence d’un autre moi dont je parcourais les pensées, suivais les pas, mais que, depuis la rédaction, j’avais cessé d’être. Je ne sais pas si c’est une idée que j’ai déjà formulée — si c’est le cas, tant pis, ou tant mieux, peut-être est-ce la preuve que j’y tiens, si ce n’est pas le cas, je crois qu’elle mérite que je m’en souvienne —, mais je crois que j’écris pour cesser d’être qui je suis, pour devenir un autre, inconnu, un x à venir. J’écris pour me défaire de qui je suis et inventer quelqu’un que je ne suis pas. Ce n’est pas uniquement pour cela que j’écris — j’écris pour comprendre le monde, pour préparer la prochaine révolution, forger des outils, clarifier les idées en vue de ne pas la rater —, mais il me semble que c’est une dimension importante de mon écriture en tant qu’activité (en tant que forme aussi) et liée à cette idée de « révolution », si simpliste que puisse sembler cette expression (elle l’est, mais elle a le mérite d’une certaine clarté). Cette phrase, dans Austerlitz, qui m’obsède depuis hier : « Trente-six degrés, dit Alphonso, est le point qui, dans la nature, s’est toujours avéré le plus favorable, une sorte de seuil magique, et il lui était arrivé de songer, pour reprendre les termes de ses propos, dit Austerlitz, il lui était arrivé de songer que tout le malheur des hommes venait de ce que, à un moment donné, ils s’étaient écartés de cette norme, s’étaient échauffés et vivaient en permanence dans un léger état fiévreux. » Aussi, ai-je dit à Nelly tout à l’heure, lire dans le métro m’avait manqué. Cette phrase, je l’ai lue sur la ligne 10 qui va de la station Boulogne-Porte de Saint-Cloud à la station Austerlitz. J’aime lire dans le métro.

4.10.22

Je n’arrive pas à savoir si les feuilles roussies de l’arbre que je vois là, par la fenêtre, un peu sur ma droite, le sont par la sécheresse de l’été ou par l’automne qui commence ? Et sans doute ne faut-il pas sortir de cette indétermination pour former une notion complète du monde. Ou pas trop incomplète. Toute tentative de détermination serait une réduction, un étrécissement de la perspective qui s’offre à nous. À toujours vouloir choisir, nous anéantissons l’horizon, dont ne reste plus qu’une image plate, triste, banale, déjà vue. Quand je veux choisir, j’entends : quand je sens en moi la pulsion de choisir, parce qu’elle est inhérente à l’être humain en tant qu’espèce, je rédige un commentaire sur le site du journal, regarde ensuite s’il est publié ou non, et, s’il l’est, le relis pour admirer à quel point moi aussi je puis être étroit d’esprit, ennuyeux. Quand même ce serait une perte de temps (et j’ai conscience que c’est une perte de temps), c’est libératoire : je me débarrasse d’une partie de moi-même et me sens plus léger, plus libre, je parviens à détacher de moi la partie de moi-même qui me relie de façon trop étroite au monde social auquel j’appartiens de fait (de droit, c’est une autre question que je n’ai pas le courage de traiter aujourd’hui). Hier au soir, confronté au bruit qui venait de la rue et de l’appartement du voisin, de l’appartement du voisin surtout, infrabasses dégueulasses qui polluent l’espace, je n’ai pas perdu mon sang froid, je me suis dit quelque chose du genre : de toute façon, qu’est-ce que tu peux y faire ? Et c’est vrai que je ne puis rien y faire, que je n’ai pas le pouvoir d’amender l’humanité — nul ne l’a, tout le monde a échoué, la preuve : infrabasses et autotune sont les mamelles de la musique populaire —, alors autant s’en détacher, autant défaire pour soi les liens qui m’attachent malgré moi au reste de mon espèce, et tisser d’autres liens, ailleurs, différemment. Face au soleil d’automne qui vient taper contre mes fenêtres, pour continuer à écrire sans être aveuglé, j’ai tiré un rideau. Est-ce que le monde extérieur a disparu pour autant ? Malheureusement non. Voilà un argument en faveur de l’idéalisme qu’à ma connaissance on n’a jamais invoqué dans l’histoire de la philosophie : et si l’idéaliste ne croyait pas que le monde extérieur n’existe pas en dehors des idées que l’on en a, mais voulait simplement pouvoir l’éteindre de temps en temps, couper le son, l’image, qui ne désirerait pas être idéaliste ? ou plutôt, qui ne désirerait pas que l’idéalisme fût vrai ? Être en mesure de couper le son et l’image du monde, ne serait-ce pas cela, le seul et authentique pouvoir ? Et tout le reste, les fruits de notre frustration de ne jamais pouvoir en jouir. On regarde la télévision parce qu’on ne peut pas éteindre l’image du monde. On écoute de la mauvaise musique parce qu’on ne peut pas couper le son de la réalité. Ainsi, on se fabrique des goûts médiocres, une esthétique d’ersatz. Était-ce cela que je me disais, hier au soir, entre deux phrases d’Austerlitz de Sebald ? Et ces pages incroyables où, au premier terme d’un récit d’une lumineuse tristesse, Austerlitz découvre son nom. Était-ce cela ou tout à fait autre chose ?

3.10.22

Deux mois et demi que je ne m’étais pas assis à ce bureau pour écrire. Entre temps, aux collines de Marseilleveyre ont succédé la tour Montparnasse et à la tranquillité moyenne des quartiers résidentiels, l’agitation du boulevard. Différentes hauteurs, différentes atmosphères pour une seule et même vie, c’est vrai. Malgré les différences, cela dit, l’essentiel est préservé : je dispose d’un poste d’observation et, fût-il borné par l’étroitesse d’une fenêtre, c’est sur le monde qu’il s’ouvre. Je viens de replacer le petit coffret à cigares en bois que j’étais allé acheter dans cette civette, place de Catalogne, et qui ne contient plus depuis longtemps de cigares, mais divers ustensiles d’écriture — carnets, crayons, taille-crayons, feutres, stylos plume, petite trousse, feuilles volantes — ainsi que d’autres objets comme ces cartes postales achetées à Tours et à Saché, qui figurent, pour celle achetée au Musée des Beaux-Arts, le portrait de Balzac en robe de moine par Louis Boulanger, et, pour les autres, des caricatures de Daumier, les masques de 1831, Vautrin, le Père Goriot, « une lecture entraînante » parue dans Le Charivari le 25 novembre 1836. Dans les tiroirs du bureau ainsi que dans ceux de la commode réinventée en annexe de stockage, j’ai entassé quantité de documents dont je ne sais à peu près plus rien, si ce n’est que je n’ai pas jugé bon de m’en débarrasser au moment de déménager, cet été, étonnantes archives qui ont peut-être vocation à l’être, des autarchives, je crois me souvenir que j’avais inventé ce néologisme, mais je ne sais plus à quelle occasion, je ne me souviens que du mot qui flotte ainsi dans une mémoire floue, et dont je n’ai rien cherché à savoir en les mettant là-dedans, je voulais qu’il n’y ait plus de cartons qui traînent dans la chambre à coucher où, après l’espace de séjour, ma table d’écriture a élu un nouveau domicile. Par suite, le lieu semble bien vide non qu’il le soit réellement mais parce qu’il était trop plein jusqu’à présent, trop plein et mal rangé, et semble désert non par réalité ni manque mais par soustraction ; il est un résultat, la solution d’un problème. Combien faudra-t-il attendre de temps avant de pouvoir enlever tous ces cartons entassés et avoir suffisamment de place où s’asseoir pour écrire ? Deux mois et demi.

2.10.22

Calme relatif ; — c’est inquiétant. On se demande : que va-t-il se passer ensuite ? Peut-être rien ? Et si c’était vrai ? S’il ne se passait plus rien ? Jamais ? Jamais. Enfin, je veux dire : d’autre que ces banalités que sont les cataclysmes, les guerres, les émeutes, les massacres, les conquêtes, les révolutions, et j’en oublie trop, le commun de notre lot sans grand intérêt et dont nos livres d’histoire sont remplis pourtant. Mais pour nous, enfin, pour moi, qu’est-ce que c’est que tout cela, sinon un peu d’écume ? Notre sentiment est si grand parfois, d’une immensité telle que tout semble submergé et qu’on ne comprend plus très bien comment seuls les actes de la plus grande barbarie peuvent surnager ? Ne nous y trompons, l’histoire n’est pas l’histoire de la civilisation, c’est l’histoire de la barbarie, l’histoire de la haine, l’histoire de la quête avide, avare, du pouvoir. La civilisation — l’amour — échappe totalement à l’histoire, elle n’en habite même pas les marges, toujours on s’efforce de la dépeupler. Qui gardera la mémoire de telle après-midi d’octobre, pluvieuse averse mais belle, où l’enfant fêta son anniversaire au jardin du Luxembourg avec d’autres enfants, qui gardera la mémoire de sa beauté à elle, de sa façon de parler de l’âge de raison après avoir poussé des hurlements contre le grillage des courts de tennis sous le regard des gens médusés, d’elle superbement ignorés ? Cela, cette sauvagerie sublime, l’origine de toute civilisation, l’histoire jamais n’en aura cure, jamais de ces millions d’histoires à elle semblables, ordinaires et uniques, magnifiques. Et que nous devrions raconter pour en faire notre universelle mémoire. Quelle grandeur qu’elle ? Nulle. Tout autre n’est que démesure grotesque, enflure, rage sanguinolente, hargne accaparatrice, désir sali par d’insalubres actions. « Qu’est-ce que tu écris en ce moment, Jérôme ? », me demande-t-on. Rien. Tout. Quelle différence est-ce que cela fait ? Il y a tellement plus en jeu que le livre. Il en va de la vie. Elle est tellement plus profonde que l’histoire, la vie. Bien au-delà de la douleur. Ce sont des labyrinthes infinis d’émerveillement.

1.10.22

Difficile d’aimer l’enfant en ce moment, comme si elle ne répondait pas à mes attentes. J’ai beau me dire qu’elle n’a pas à le faire, que c’est un être à part avec une personnalité indépendante, qui vit sa vie, pas la mienne par projection, beau me dire encore que ce n’est pas une chose, une réponse à mes désirs, je ressens une profonde insatisfaction. Peut-être est-ce moi qui en suis la cause, peut-être sont-ce justement mes désirs qui ne sont pas correctement orientés, peut-être est-ce ma vie en tant que telle, en tant que c’est ma vie, veux-je dire, pas la vie du père de l’enfant, qui ne fait pas l’objet des bons désirs ou ne répond pas à mes désirs. Mais qu’est-ce que cela signifie « pas la vie du père de l’enfant » ? Y a-t-il plusieurs mois en moi ? J’ai beau l’écrire tous les jours, je me sens prisonnier de ce journal. Parce que je n’écris rien d’autre. Je crois que je ne suis presque plus écrivain. Je pourrais arrêter, cela ne ferait rien. Ce qui me fascine, par exemple, dans les immenses projets inachevés de Walter Benjamin, sur les passages, sur Baudelaire, c’est son opiniâtreté. Là où moi, je suis paresseux, je ne fais rien. Ce journal m’asphyxie, mais je ne peux pas arrêter de l’écrire parce que, si j’arrête de l’écrire, n’écrivant rien d’autre, j’arrête d’écrire. Mais cela ne serait-il pas souhaitable ? Aller au bout de la crise plutôt que de vivoter de la sorte. Est-ce le temps, la fatigue, que je boive trop, qui fait que je n’ai goût à rien ? Mais je n’ai pas goût à rien, ce n’est pas vie. J’ai envie de vêtements, de souliers, de cette petite lampe jaune dessinée par Charlotte Perriand que j’ai vue jeudi dans le magasin, j’ai envie de choses. Il y a donc du désir, mais ce n’est pas cela, évidemment, pas cela qui importe. Car, malgré nos disputes trop fréquentes (est-ce la raison pour laquelle j’ai eu l’impression que le « bonjour » de la concierge, hier, n’était pas des plus aimables ? ne sois pas trop paranoïaque, veux-tu), je suis heureux avec Nelly. Et cet amour qui dure éclipse tout ce qu’il y a de détestable au monde : oui, quelque chose peut durer qui ne soit pas imbécile, ne salisse pas, échappe au commerce, à l’exploitation, à la domination, ne soit pas un mensonge. Un mensonge de plus, un mensonge de trop. Regardant la sélection que le journal opère dans le programme de la Nuit blanche à Paris, je ne vois que mensonges, fausses vérités, règne post-esthétique de la bêtise : sous des dehors ludiques, colorés, populaires, tout semble avilissant. Est-ce que de tels propos font de moi « un réactionnaire » (insulte suprême) ? À n’en pas douter. Mais alors, conscient que je suis de cette tare qui m’afflige, ne devrais-je pas me réformer, embrasser une culture écologique et inclusive ? Non. À l’affirmation bêtasse de l’époque qui jouit de se célébrer elle-même, je réponds par la négative.

30.9.22

« Pas la moindre idée » est une expression que j’emploie souvent. Hors cette mention (que je n’avais pas l’intention de mettre dans cet état, mais de l’écrire sans guillemets, ce qui aurait fait six), dans le fichier du journal où j’écris, je l’ai employée cinq fois depuis le 18 juin. Pourquoi autant ? Je n’en ai pas la moindre idée. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, je n’ai pas la moindre idée. Est-ce à dire pour autant que j’ai la tête vide ? Je ne crois pas, non. Nous nous sommes promenés dans les rues de Paris avec Nelly comme nous avions l’habitude de le faire, avant. Depuis combien de temps ne l’avions-nous plus fait ? Par moments, trop de monde dans les rues, des touristes venus pour voir Paris ou les défilés de mode. Passablement ridicules. Mais le flâneur accueille tout, observe tout, qu’il le juge digne ou non de son souvenir. Passage Choiseul, Galerie Vivienne, la Bibliothèque nationale — comment ne pas penser à Walter Benjamin ? À qui je ne suis pas fidèle. Mais à quelle lecture suis-je fidèle en ce moment ? Comme je n’en ai pas la moindre idée, et que les deux phénomènes n’ont aucun rapport entre eux, je copie ici les premières lignes (3×17) d’un poème que j’ai eu l’idée d’écrire.
où garder le silence
l’émoi intact des choses ?
à considérer l’élan —
l’éclat —
l’ombre qui s’inscrit sur le mur pousse à la disparition
plante vivace dont on ne sait comment
elle parvient toujours à s’opposer à la mort
rien ne se remplace pourtant
le moi l’infini
où sont passés les êtres que nous chérissions ?
goût d’amertume
je pleure des larmes synthétiques
sur la vitre de mon écran
et me demande comment noir
mon visage s’y reflète
vide total
mais véridique
du bruit que fait l’univers
pour persévérer
que déduire ?
j’observe la perversion du même
partout où se voit quelque chose
ne peine-t-on pas toujours plus
à dire quoi ?
de toutes les questions formulées
et de leurs échos inaudibles
il y a des traces sur les murs
que chaque jour les services de la voirie du monde s’efforcent d’effacer
mais pour nous qui
n’avons rien à dissimuler
car pour nous rien n’est caché
c’est une insulte
que nous ne saurions tolérer
— illusion du gommage
une ligne faite en écrivant
trace de la réalité 
ou de l’idée que l’on s’en fait
insomnies en forme de points d’interrogation
tout ce qui se passe passe par les pores de la nuit
quand n’y aura-t-il plus de différence
entre la chose et l’idée de chose
quand il n’y aura enfin plus de choses
mais l’existence la hauteur des couleurs ?
sans le son je tends l’oreille
sorte de main qui cherche
dans le noir un sens
qui nous aurait échappé jusque lors
météorites
quand le malin génie climatique
éteindra la civilisation
la tiendras-tu dans la mienne — ta main ?
du bruit que fait le monde
pour persister
ne rien conclure surtout
je me suis tourné
et à présent que je lui fais face
considérant ces corps si anonymes
qu’ils semblent n’en former qu’un
— immense —
je me demande si j’ai eu raison
mais qui a encore assez de force
assez de force et de courage
pour tourner les yeux vers soi
et se voir sans ciller ?
adeptes hypocrites de nos cultes vides
tout nous sera enlevé
pas une vérité à dire que nous ne sachions déjà
et pourtant nous ne comprenons rien

29.9.22

Je me suis mis à écrire comme un imbécile et je n’ai rien compris. Ce que je veux, je ne l’ai pas, alors je suis obligé de faire des choses que je ne veux pas faire, de chercher à faire des choses que je n’ai pas envie de faire parce qu’il faut bien faire quelque chose, exister, je crois que j’en ai déjà parlé hier, parce qu’il faut penser à l’avenir, ajouterai-je aujourd’hui, à ce qu’il pourrait se passer, voire à la retraite, oui, tiens, soyons fous, et toi alors, qu’est-ce que tu fais en ce moment, Jérôme ? Rien. Je t’emmerde. Hier, Nelly m’a dit quelque chose à propos du fait d’aller chercher Daphné à l’école à 16h30 tous les jours et je me suis dit : Mais moi, ça me plaît d’aller chercher Daphné à l’école, et j’ai commencé à me demander ce que je ressentirais si je passais moins de temps avec elle, si nous ne faisions pas les devoirs ensemble, le soir, ce que j’ai pris l’habitude de faire, et que j’aime tout particulièrement, je m’en aperçois. Comme je ne suis pas comme tout le monde, j’ai le sentiment que tout le monde me déteste. Peut-être que j’exagère, mais ce n’est pas la question, je ne parle pas d’une éventuelle réalité objective, je parle de mon sentiment. Le fait que j’aime passer du temps avec ma fille (j’ai conscience que cela ne durera pas éternellement, je ne suis pas un imbécile), est-ce que cela fait de moi quelqu’un de moins intéressant que les autres ? Dis-le mieux. Le fait que j’aime passer du temps avec ma fille, est-ce que cela fait de moi un écrivain moins intéressant que les autres ? La réponse est oui. En allant prendre le métro mardi soir, j’ai vu cette immense affiche qui faisait la promotion d’une écrivaine qui passe la nuit au musée et écrit qu’elle a passé la nuit au musée dans un livre qui se vend à la rentrée littéraire ensuite. J’ai l’impression que la photographie est la même depuis dix ans, mais non, c’est simplement qu’elle fait toujours la même tête, c’est sa tête d’autrice, pour qu’on la reconnaisse. Elle fait toujours la même tête, raconte toujours la même chose. C’est un métier. Ça ne s’improvise pas. Moi, quand j’écris, j’improvise presque toujours. La plupart du temps, je n’ai absolument aucune idée de ce que je vais écrire, un sentiment, une affirmation, un doute, une angoisse, une peine, un désir, tout un tas de choses, oui, mais rien à écrire. Et souvent, c’est ainsi, dans cette absence, dans le rien à écrire, que ce qu’il y a de plus vivant, de plus beau, de plus fort, de plus profond dans l’écriture se produit. Face au vide, au néant, mais littéralement, face au retrait de la chose, quelque chose se produit qui est de la nature de l’écriture. Mais pourquoi est-ce que je dis cela ? Je ne sais pas, mais je ne me vois pas, moi, écrire à la commande, comme ça, passe la nuit au musée et fais un livre, ça sort à la rentrée, grosse promo, affiches dans le métro. Ça tombe bien, tu me diras, on ne me le propose pas. D’où vient le rapport que je voyais il y a quelques instants avec ce que j’étais en train de dire ? L’affiche — que je n’ai pas vue dans la métro, mais dans la rue avant d’aller prendre le métro — l’affiche est une vanité. Tout le contraire du temps que je passe avec ma fille. Mais personne ne voit le memento mori dans l’affiche, tout le monde voit la célébrité, l’argent, les émissions de télé, personne ne voit la vanité dans l’affiche parce que tout le monde veut se convaincre que c’est cela, le monde social qui légitime cela, qui permet d’accéder à l’éternité. Oblivio mori, disent les instants que je passe avec ma fille, l’attente devant le portail, la question sur la journée passée, le goûter, les devoirs, non que la mort disparaisse, soit annulée, avec eux, avec elle, non qu’on accède par eux à la vie éternelle, par eux, par elle, ce n’est pas l’enjeu. « Que restera-t-il de nous quand nous serons morts ? », cette question-là, je la rature nonchalamment, me libérant par là même de toute vanité, de tout espoir de survivre, de demeurer.

28.9.22

À la voix dans ma tête qui n’arrête pas de me dire d’écrire, je réponds que je n’ai pas envie. Qu’est-ce que ça m’a apporté, rapporté, d’écrire ? Je suis certain d’avoir déjà écrit ces phrases, ou d’en avoir écrit de semblables, qui veulent dire exactement la même chose. Trop souvent. C’est désespérant. Pourtant, la journée n’avait pas trop mal commencé, mais tout ce que tu commences s’effondre avec la rigueur d’un système conçu pour. D’ailleurs, peut-être y a-t-il un système conçu exactement pour cela, mon échec. La possibilité peut-elle en être exclue a priori ? Je ne crois pas. Et qui voudrait bien se livrer à un examen a posteriori. Mais un examen de quoi ? Un examen de moi ? La plaisanterie. Je serai bien mieux sans rien, comme la semaine dernière, sans téléphone ni carte bleue, ni rien du tout, d’ailleurs, les mains dans les poches, tout simplement. Mais on ne peut pas vivre les mains dans les poches. Quelle tristesse. Est-ce à dire que je suis condamné à faire ? Est-ce à dire que je suis condamné à obéir à la voix dans ma tête qui m’ordonne d’écrire, d’écrire c’est-à-dire de faire, de faire c’est-à-dire de sortir les mains de mes poches et d’agir ? Quelle tristesse. C’est tellement mieux quand les choses se passent comme hier, quand une histoire vient toute seule, quand je n’ai pas d’efforts à fournir. Les efforts, c’est la mort. Persévérer dans son être ; la plaisanterie. As-tu seulement vu la tête de l’être ? Partout des gens font des choses, me reprochent de ne pas faire des choses, m’incitent à faire des choses, m’obligent à faire des choses. As-tu seulement vu la tête des choses ? Les choses, l’être, tout cela est de trop. Même quand on se dit qu’il faut faire moins (la société de « la sobriété »), tout le monde se demande comment faire et donc tout le monde fait plus. Trop, pas sobre du tout. Pour l’être, pourtant, sobre, il faudrait se contenter de passer un peu plus de temps les mains dans les poches, sans téléphone ni carte bleue ni rien. Ou alors faire de la musique, mais seulement par amitié, pas pour remplir des salles, des stades, vendre des disques, écouler des fichiers, que sais-je ? Mon Dieu, quelle époque, quel monde, quelle vie ; suis-je si naïf, si imbécile qu’il me semble que je le sois, si je demande pourquoi ? Même moi, j’ai une voix dans ma tête qui me crie : écris ! et que je n’arrive pas à faire taire. Qui est-ce ? Qui est-elle sinon la voix de mon époque, la voix du monde, la voix des choses, la voix de l’être. Mais tais-toi, tais-toi enfin, laisse-moi vivre.

27.9.22

Cette nuit, mon rêve érotique a été interrompu par un message publicitaire m’invitant à une plus grande sobriété énergétique. « Avez-vous pensé à débrancher le wifi ? », me demandait en souriant l’instance castratrice à l’œuvre pendant mon sommeil qui avait emprunté les traits d’Hugo Clément dont j’avais entendu parler pendant la journée. Pourtant, mon esprit avait bien fait les choses : la fille était toute de noir vêtue, elle portait une robe moulante, des bas et d’émoustillants escarpins. Elle était peut-être un peu grosse, je ne dis pas, et je crois d’ailleurs que je m’en suis fait la réflexion pendant que je rêvais, mais on ne va tout de même pas reprocher à mon inconscient de n’être pas grossophobe. Et puis, ce n’était pas cela que me reprochait l’ayatollah anémié de l’environnement, non, mais de ne pas avoir débranché le wifi. J’ai eu envie de lui coller mon poing dans la gueule en gueulant : « Non mais tu ne crois pas que ça peut attendre, espèce de mongolien ! Tu ne vois pas que je suis occupé, là ! Qu’est-ce que tu me saoules avec ta nature pourrie, putain, crétin, va, casse-toi, mais casse-toi, putain ! » Et là bim, en plein dans le nez. Mais non. Pour une fois que je dormais bien, cela ne valait vraiment pas la peine de perdre mon sang-froid et de me réveiller. Alors. Alors, je ne sais pas, j’ai dû continuer à dormir parce que je ne me souviens plus de rien. Les souvenirs oniriques, c’est ce matin qu’ils sont venus, et ils s’arrêtent là, sur la tête d’Aldo Clément qui, comme dans un spot publicitaire, souriant comme un demeuré, me dit : « Avez-vous pensé à débrancher le wifi ? C’est bon pour la planète. » Alors, c’est vrai, je dois le dire pour être tout à fait honnête, c’est vrai que non, je n’ai pas pensé à débrancher le wifi. Même si en fait si. Quand le technicien de Solution 12 est venu nous installer le wifi, il y a quelques jours de cela, un jeune très efficace, poli, discret, tout, parfait, mais ce n’est pas le sujet, quand le technicien de Solution 12 nous a installé le wifi, je lui ai demandé si on pouvait le débrancher sans problèmes et il m’a dit oui et donc, moi, je me suis dit, tiens, ce serait bien de débrancher le wifi, le soir, quand on se couche, on n’a pas besoin du wifi, quand on dort. Donc, en fait, j’aurais dû dire à Augustin Clément, ou je ne sais plus trop comment il s’appelle, j’aurais dû lui dire à l’autre demeuré que, oui, j’avais bien pensé à débrancher le wifi, mais que j’ai oublié de le faire, ce qui signifie que, si mes actes ne sont pas moralement irréprochables, mes intentions, elles, ne sont pas de nature peccable, elles sont fondamentalement bonnes. Mais je ne le lui pas dit, pas eu la présence d’esprit. Je m’apprêtais à palper les fesses de ma dodue déesse, comment aurais-je pu imaginer qu’Arnaud Clément allait apparaître dans mon rêve pour le gâcher ? Est-ce qu’il faut tout le temps être sur ses gardes ? Il faut croire que oui. Ce monde est invivable. Mais ce n’est pas cela que je voulais dire. Non, ce que je voulais dire, c’est que cette histoire de sobriété énergétique, ça va trop loin. Je veux bien qu’on sensibilise la population, qu’on la culpabilise, même, qu’on lui fasse calculer cent fois par an son bilan carbone pour être bien sûr de bien l’humilier, pour tout dire, je suis pour, et je suis contre la voiture en ville, contre les jets privés, contre les milliardaires qui partent en voyage dans l’espace, pour le vélo, pour les AMAP, pour la randonnée, pour la permaculture, pour les fleuristes qui vendent des fleurs de plein champ qui ont l’air déjà l’air fané quand on les offre, oui je suis pour à 100%, mais s’introduire dans les rêves des gens, non, ça, ça va trop loin. Je suis contre. Je ne sais pas quelle start-up a mis au point la technologie qui permet d’envoyer Arnaud Viviant dans les rêves des gens pour leur faire passer des messages si bienveillants soient-ils, mais c’est une atteinte gravissime à l’intimité de ma personne. Je veux bien, et, honnêtement, je ne dis pas le contraire, je suis tout à fait disposé à le reconnaître, je veux bien admettre que mon rêve était stéréotypé, beaucoup trop genré, c’est mon côté vieux mâle blanc qui resurgit dès que la censure baisse la garde, je bande sans complexes, c’est dégueulasse, je sais, mais je n’y peux rien, c’est inconscient, je suis tout à fait disposé non seulement à le reconnaître, mais encore à faire amende honorable, c’est la moindre des choses de battre sa coulpe, je ne contrôle pas, c’est vrai, mais je peux culpabiliser, mais de là à s’introduire dans mon intimité pour me faire passer des messages, je veux dire, là, la stratégie de communication, ça va trop loin. Il faut que ça s’arrête. Et immédiatement. Laissez-moi dormir tranquille. C’est pourquoi, Madame l’Administratrice générale, je me permets de vous adresser ce courrier afin que vous respectiez désormais une trêve onirique et me laissiez rêver en paix.

26.9.22

« Un jour, je pourrai me reposer » n’est la réponse à aucune de tes questions. Premièrement, parce qu’est présupposée une distinction entre le repos et le mouvement qui ne va pas de soi, même les mots « mouvement » et « repos » devant être considérés avec la plus grande des suspicions. Ils présupposent tous deux une identité introuvable. Deuxièmement, parce que cette phrase, tu ne te la dis jamais que lorsque tu te penses en mouvement tandis que, quand tu te penses au repos, tu penses à te mettre en mouvement, en sorte que tu n’es jamais où tu te sens être, toujours là où tu te projettes, faute d’imaginer quelque chose de mieux. Troisièmement, tu supposes, ce faisant, qu’un jour toutes les questions auront reçu une réponse, comme si l’état actuel du monde était son état définitif, car s’il ne l’est pas, contrairement à ce que tu supposes, des événements toujours nouveaux se produiront charriant avec eux leur lot d’innombrables je ne sais pas, des doutes, des questions, des problèmes, de l’incertitude, de l’indétermination, de la vie, en bref. Car, quatrièmement, et peut-être est-ce le dernièrement, ce que tu t’imagines quand tu t’imagines qu’un jour tu trouveras le repos, c’est une mort sans mort. Peut-être que la vie et la mort ne sont pas si strictement opposées que nous n’avons appris à l’admettre, mais vider la chose de sa substance et continuer de l’appeler cette chose, c’est perdre le sens de parler. Nombreux qui veulent te faire perdre le sens de parler. Par bienveillance, dit-on ; pour prendre le pouvoir, faut-il comprendre. Quand je dis qu’il faut en finir avec le pouvoir, je ne dis pas qu’il faut trouver le repos, mais qu’il faut inventer une autre façon de penser le monde et d’y agir. La paix, conçue comme non-guerre, maintient les conditions de la guerre qu’elle suspend temporairement. Ni paix ni guerre, ni mouvement ni repos : autrement le monde.