7.11.22

J’ai mal à la tête. Je préférerais dormir, mais j’écris. Pourquoi ? Ce matin, j’ai préparé un potage de légumes en écoutant une émission sur Kierkegaard et le Don Giovanni de Mozart. Ensuite, j’ai préparé une compote de pommes en écoutant la même émission. Un peu plus tard, j’ai regardé un film et puis je me suis endormi en le regardant. Pourtant, la critique était excellente. D’où vient le hiatus, me suis-je demandé au réveil, le gouffre béant qu’on constate très fréquemment entre la critique, élogieuse, et l’œuvre, nulle ? Est-ce que j’ai des goûts bizarres ou est-ce que les critiques racontent n’importe quoi ? L’acteur principal, disait la critique, avait obtenu un prix d’interprétation pour son rôle dans le film alors que son jeu est inexistant, que tous les personnages ont l’air déguisé, ce qui annule le réalisme affiché de la chose, que le film dans son ensemble rend un son désespérément creux, tout entier concentré qu’il est dans la vision du monde misérabiliste qu’il propose, esthétique zéro, néant de la pensée, autosatisfaction de la bonne gauche française. À Roubaix. FIN. Au moins, au moins quoi ? Je ne sais pas. J’allais dire que le cinéma hollywoodien, au moins, offrait du grand spectacle, mais ce n’est pas ce soi-disant spectacle qui m’empêchera de dormir, comme j’en ai fait l’expérience en regardant cet autre film, absolument sans queue ni tête, les Atrides perdus dans les sables planétaires du futur, au contraire. Au moins, aurai-je été anesthésié quelques minutes durant. N’était-ce pas cela que je recherchais ? Ne rien sentir, ne rien penser, n’être plus présent à moi-même ni au monde.

6.11.22

Tout le monde est communiste quand c’est la propriété de l’autre. C’est comme sortir de sa tête : c’est plus facile quand on n’y est pas. Non que tout ne soit qu’une question de point de vue, quoique, mais non, ce n’est pas ce que je veux dire, qu’est-ce que je veux dire ? je ne sais pas, qu’il faut faire varier les points de vue ? oui, oui, sans doute quelque chose comme cela. D’accord, mais qu’est-ce qu’un point de vue ? Le point de vue d’un astigmate est-il le même que celui d’un myope ? Grave question. Plus grave qu’il n’y paraît. Hier au soir, le type travesti en fille m’a crié : « Oh, le misogyne ! » — je crois qu’en plus il me montrait du doigt, comme les enfants, les pauvres — alors que, précisément, non, j’étais tout sauf misogyne, je parlais à son amie la fille sur le pied d’une parfaite égalité. Donc, si tout est une question de point de vue, il ne faut pas perdre de vue qu’on peut voir les choses de travers, voire mal, voire pas du tout. Cela me procura un sentiment étrange de sortir, à la nuit tombée, hier, non pas pour rentrer, mais pour sortir justement, pour voir des gens que je n’avais pas vus depuis longtemps, passer une bonne partie de la nuit avec eux, vivre avec eux, écouter leur musique, leur parler, rire, raconter des bêtises, se dire des choses profondes, parfois. À croire donc que j’aurais désormais ce que j’ai pu appeler, dans d’autres circonstances, une « vie sociale ». Et pourquoi pas, après tout, qui pourrait m’en empêcher ? La fille qui pensait que j’avais quarante ans et à qui j’ai répondu qu’elle se trompait, j’en ai quarante-cinq. Quel âge avait-elle, elle ? Qu’est-ce que tu crois que je peux bien en avoir à faire ? Empruntant l’avenue de France dans le sens inverse de celui dans lequel je l’avais empruntée le mois dernier pour rentrer chez moi [24.10.22], oui, c’est vrai, je me suis demandé ce que je faisais là, mais ce n’était pas parce que je n’avais pas envie d’aller là où j’étais en train d’aller, c’était tout simplement parce que c’était laid et que je trouvais les gens que je croisais pas très beaux non plus, tandis que les gens que j’allais voir, j’allais les trouver magnifiques. Ce matin, pensant à mon sexe plus turgescent alors qui l’était encore quelques instants auparavant, je me suis dit ces paroles exactes : « du sublime au ridicule », exactement vraies, ou à peu près.

5.11.22

On peut tout croire et pourtant presque rien n’est vrai. Quelquefois je voudrais que mes phrases ressemblent à des missiles. Quelquefois je voudrais que mes phrases ressemblent à des plumes. De mon côté du boulevard, je regarde la femme qui, sur l’autre, rajuste la chaussure droite et puis le bas du pantalon de l’homme dans son fauteuil roulant avant de l’embrasser. À la suite de quoi, ils partent tous les deux dans la même direction. Que s’est-il passé avant dans leur vie ? Que s’y passera-t-il ensuite ? Je l’ignore. Et ne peux le savoir. C’est vrai que je ne comprends qu’une infime partie des choses, et probablement qu’une infime partie des choses auxquelles j’ai accès qui ne sont elles-mêmes qu’une infime partie des choses dans leur ensemble, mais puisque c’est tout ce que je puis faire, il faut que je me concentre là-dessus pour en extraire le sens. Et je sais aussi que P. a raison quand il parle de mon « acédie », que je ne devrais pas me laisser martyriser et puis abattre par la contingence à laquelle il m’arrive de me trouver confronté, je sais que cela ne constitue ni l’essence des choses (lesquelles choses n’en ont probablement pas) ni ma nature profonde (lequel moi qui n’en a probablement pas), et je sais que c’est une excuse que j’invoque pour justifier mon manque de volonté, mon absence d’acharnement, j’ai conscience de tout cela, sans savoir quoi en conclure. Cette nuit, comme nous nous sommes couchés tard après que P. est venu dîner à la maison, délicieux, en tous les sens, dîner, j’ai dormi sans mettre de bouchons d’oreille. Je n’ai été réveillé que par le bruit des voisins du dessus qui se disputaient, tard dans la nuit, je ne sais pas à quelle heure, je n’ai pas consulté l’horloge de mon téléphone pour le savoir, trop tard dans la nuit pour se disputer, pour faire du bruit. Ce n’est pas ce que je me suis dit sur le moment — sur le moment, que me suis-je dit ? je crois que mon attention a été attirée par un mot, une expression qui sortait du flot de paroles haineuses qui s’échangeaient là-haut, mais je n’étais pas tout à fait éveillé, peut-être ai-je rêvé tout cela, et je ne me souviens pas de l’expression, du mot, je ne me souviens que de la rage, la détestation, le désespoir qu’il exprimait —, c’est ce que je me dis à présent, qu’il faudrait savoir accueillir le silence, ne pas le détruire de sa haine, ne pas perturber la nuit, se laisser bercer par le roulis presque inexistant de quelque véhicule attardé, ne rien faire, ne rien penser, être là le moins possible. Pourquoi imposons-nous toujours notre présence ? Pourquoi nous faut-il toujours imposer notre croyance ? On range le monde, les êtres, les personnes dans des catégories qui ne font rien qu’imposer notre présence, notre croyance et ce faisant, nous rendons l’univers plus étroit qu’il ne l’est, qu’il ne devrait l’être. Il faudrait le laisser respirer. Il faudrait que nous nous laissions respirer nous-mêmes, au lieu de quoi, la laideur déchire la nuit et tire les mots du juste oubli où ils étaient tombés. Il y a si peu de vrai qu’on ne peut l’entacher de sa croyance.

4.11.22

Les gens sont bizarres, mais je ne dis rien. D’ailleurs, je devrais peut-être ne rien dire du tout. Ou me contenter de déclarer : « J’existe ». Sauf que cela n’a rien d’exceptionnel. N’est-ce pas l’erreur de Descartes, d’avoir vu dans le ego sum, ego existo, quelque chose d’exceptionnel, alors que ce ne l’est en rien ? En affirmant « J’existe », on devrait simplement se reconnaître comme tout ce qui se trouve sur terre, ni plus ni moins, dans une sorte d’immanence parfaite, sur un pied d’égalité avec tout ce qui se trouve sur terre. À la fois terrifiant et sublime, c’est possible, oui. Que tout se trouve sur le même plan d’existence, cela signifie-t-il que tout se vaut ? Oui. Et non. Tout dépend de la façon dont on aborde les choses. Et les deux points de vue — celui qui dit que puisque tout se trouve sur le même plan d’existence tout se vaut, et celui qui dit que ce n’est pas parce que tout se trouve sur le même plan d’existence que tout se vaut —, ces deux points de vue ne s’excluent pas l’un l’autre, mais sont complémentaires. On voudrait choisir, mais on ne le peut pas et sans doute ne le faut-il pas. Ici, moins par indétermination que par nécessité de multiplier les déterminations, de varier les points de vue, les manières d’envisager les choses, les êtres, les personnes, soi. Tout, quoi. Pourquoi ai-je commencé en disant que les gens sont bizarres. Je ne sais pas, je marchais dans la rue, et cela m’a sauté aux yeux, et peut-être suis-je bizarre, moi aussi, aux yeux des gens, ou aux yeux de personne, est-ce que les gens regardent les gens ? probablement pas, mais comment savoir ? en se mettant à la place des gens ? Nous sommes tous identiques, sur le même plan d’existence, et pourtant, nous avons si peu en commun, nous sommes tellement loin, tellement loin les uns des autres. Et il n’est même pas certain qu’il faille combler le vide de cette distance. Après tout, le vide aussi existe.

3.11.22

Le monde est plus beau à la télévision. Pour la dame de la boutique, cela ne fait aucun doute. Elle qui n’était pas d’ici, c’est en regardant le reportage de tf1, qui est venu tourner dans sa boutique, précise-t-elle, qu’elle a pris conscience de la beauté de sa région. Qui lui fait penser aux paysages d’Irlande qu’elle a vus à la télévision. Et au fond, peut-on réellement lui donner tort ? Comme les photographies que l’on voit sur instagram, le reportage de tf1 montre de la réalité une version éditée qui permet de mettre en parenthèses tout ce qui est disgracieux, tout ce qui ne cadre pas avec l’idée que l’on veut donner de la France, de la France ou de n’importe où.  On gomme, on estompe, on arrange : y a-t-il des travaux et des ouvriers affublés de grotesques tenues fluorescentes sur la gauche, qu’à cela ne tienne, il suffit de tourner l’objectif vers la droite, et tout ce qui est laid disparaît. Au fond, elle a raison, la dame de la boutique : une fois mise en scène, la réalité est plus belle et on peut l’aimer parce qu’on peut la voir désormais à travers le filtre de l’image. Que la réalité soit plus belle filtrée, cela est indiscutable, en effet, mais elle est moins réelle aussi. Et tf1 et instagram sont des idéologies comme les autres (l’intersectionnalisme ou le fascisme, que sais-je ?), dont le principe fondamental est de refuser la réalité telle qu’elle est pour en fournir une image acceptable ou détestable. Il ne s’agit ni de regarder ni de montrer les choses telles qu’elles sont, mais de les faire voir telles qu’on voudrait qu’elles fussent, que ce soit pour en faire la louange ou le blâme. Inversement, on a tort de penser que les individus sont libres de leur choix : tout dans la société est à l’œuvre pour informer ce choix et il faut faire des efforts considérables, des efforts qui sont probablement impossibles à réaliser complètement, pour parvenir à se désolidariser de tous les mécanismes par lesquels nous sommes déterminés à agir. Que la dame de la boutique puisse aimer l’endroit où elle vit parce qu’elle l’a vu à la télévision, cela ne signifie pas qu’elle est une imbécile mais que, pour elle, la télévision est une source de valeurs contraignante (ses goûts sont déterminés par ce qui est valorisé ou dévalorisé à la télévision). Elle n’aime pas parce que c’est beau, elle aime parce qu’on lui a dit que c’était beau. Quand je parle de « la société », je n’entends une entité abstraite, désincarnée, mais l’ensemble des institutions et des mécanismes de leur fonctionnement qui déterminent les individus à sentir, penser, agir, etc. La télévision est l’une de ses institutions, la famille, la communauté ethnique, la communauté religieuse, la communauté sexuelle, l’entreprise en sont d’autres. La réalité est que la démocratie (ce n’est qu’un nom parmi d’autres, je pourrais aussi « la commune » ou « la liberté ») est comprimée par de telles institutions qui interdisent la possibilité de sa réalisation. Pour accomplir la démocratie (ou « la commune » ou « la liberté »), il faut mettre à bas les institutions telles qu’elles existent et inventer des formes nouvelles d’organisation de la vie commune.

2.11.22

Il y a du monde partout. Pourtant, il paraît que les Européens ne font plus assez d’enfants. Comment se fait-il alors qu’il y en ait autant, partout ? On aimerait ne voir personne, et pendant un certain temps il semble que ce soit le cas, et puis, on ouvre les yeux et c’est là, c’est l’invasion. Sauf que moi aussi, je suis un envahisseur. Comment faire ? Quand on n’aime pas les gens, on n’aime pas les gens. Ce n’est pas que je n’aime pas les gens. Mais je sais d’expérience qu’il est plus difficile d’avoir une idée, de s’en saisir et de la développer, quand on est entouré de gens que lorsqu’on est seul. Il faut aimer les perturbations, comme John Cage avait appris à les aimer, ce n’est pas moi qui dirait le contraire, mais quand on cherche à creuser, à trouver de la profondeur, être perturbé rompt l’équilibre nécessaire à la recherche. En sortant du château tout à l’heure, ainsi, je me suis dit à peu près ce qui suit. La politique est liée à l’État. Quelle que soit la forme que ce dernier prend (cité, ville, nation). L’État est le centre du pouvoir. En ce sens, « la décentralisation de l’État » est une contradiction dans les termes : tout pouvoir tend à être un centre, ce qui est en son pouvoir étant à la périphérie. La politique n’est pas la bonne administration de l’État et de ses choses publiques, c’est l’organisation plus ou moins rationnelle, plus ou moins violente de la lutte pour le pouvoir. La périphérie ne se contente pas de sa position périphérique, elle veut prendre la place occupée par le centre ou devenir elle-même un centre. La politique est lutte pour le pouvoir et cette lutte ne peut finir qu’avec la fin du pouvoir. Tant qu’il y a du pouvoir, il y a de la lutte, il y a de la politique. C’est en ce sens précis qu’il faut en finir avec la politique. La fin de la politique coïncide avec l’avènement de la démocratie, laquelle n’est pas un mode d’organisation de la lutte pour le pouvoir, mais l’abandon de l’idée même de lutte pour le pouvoir. Avènement, mais pas achèvement : contrairement aux formes du pouvoir, la démocratie n’est pas un état, mais un procès. Pas un être, un devenir. La démocratie complète coïncide avec la fin de l’État, tombé en désuétude. La démocratie, épousant l’immanence du destin, rend chacun entièrement maître de soi. L’histoire ne connaît ni au-delà ni fin. Elle ne s’épuise pas, mais embrasse le processus même de la vie, laquelle est croissance (φύσις). Qui ne verrait dans ces remarques que l’expression d’un songe utopique n’en aurait pas fini avec l’obsession du pouvoir, laquelle est destruction. Et puis, conduisant la voiture pour revenir à la maison, j’ai tâché de ne pas perdre le fil de mes idées. Ensuite, je me suis assis et j’ai écrit ce qui m’était venu debout.

1.11.22

Tellement de positions à prendre qu’il faudrait être contorsionniste pour croire en quelque chose. Il n’y a pas que la forme de la ville, c’est le monde entier qui change trop vite pour nos cœurs mortels. Sur le parking payant, le mec dans sa grosse voiture n’a aucun scrupule à défoncer la petite qui l’empêche de se garer comme il l’entend (i.e. n’importe comment), et c’est sa femme qui lui crie : « Arrête ! Mais arrête ! » C’est l’histoire de leur vie. À quels cris le mâle, jette un coup d’œil suffisant, répond : « C’est bon, elle a rien. » Et la femelle de remuer le couteau dans la plaie du mâle indolore : « Pourquoi faut-il toujours que tu forces le passage ? ». Phrase à ne pas dire devant son analyste. Et si l’on n’en a pas, en trouver un de toute urgence. Je lui répondrais volontiers, moi, à la femelle qu’il n’y a qu’à regarder le mâle de la tête au pied pour deviner que c’est sa nature même de « forcer le passage », mais rien de tout cela ne me concerne. Je me contente de murmurer : « Quel crétin ». Faut-il donc que l’humanité traîne son saccage jusqu’à la pointe du Raz ? L’aménagement du territoire porte à croire que oui. Mais comment vivre comme ça ? Je veux dire : entouré de ces gens-là ? Ce ne sont pas mes semblables. Et, s’ils me ressemblent, c’est par hasard, pas par nature, par communauté. Notre appartenance à la même espèce n’est que contingence. En les regardant, les humains, on comprend toutes les directrices de conscience qui veulent les priver de liberté. Et pourtant, la liberté, c’est ce que nous avons de plus précieux. Comment nous y prenons-nous pour en faire quelque chose de si sale ? Alors la pluie tombe pour de bon, on dirait des milliers de petites billes de verre dont le ciel nous bombarderait. Grand vent. L’averse totale dure quelques minutes à peine. Et ensuite, le ciel semble plus beau encore. Comment se fait-il que le temps semble toujours plus beau après la pluie ? Comme un monde lavé. Mais ce n’est pas vrai. Rien ne purifie. Il n’y a rien à purifier. Tout est là, sans morale ni anti-nature. Tout existe. La liberté est précieuse, mais sans éducation stricte, quasi réactionnaire, elle ne donne rien, que la débauche médiocre qu’on constate en regardant partout autour de soi. Elle n’est pas le fruit du hasard, mais le produit d’une stratégie politique claire (OCM). Je me répète, mais c’est pour te faire entendre le vrai. Partout, c’est la même fonctionnement, la même organisation, le même dessein pas saint. Pas très sain pour une Toussaint.

31.10.22

Où faut-il aller pour ne croiser personne ? Peut-être nulle part. À qui cherche la solitude, le monde répond par la foule — la foule ou la laideur. Ou bien rester chez soi, tirer les rideaux, oublier que le monde extérieur existe, tout faire disparaître. À la forme de bêtise absolue qui semble avoir contaminé l’humanité (conversations insignifiantes au téléphone sur haut-parleur, vêtements aux couleurs criardes,  tatouages, vocabulaire ordurier, comportements hystériques, chiens partout, etc.), il n’y a rien à opposer : elle est inéducable parce que les gens sont inéduqués. Aussi n’est-il même pas vraiment étonnant d’entendre ce monsieur déjà âgé souhaiter « Bonne fête » à la caissière du supermarché. On croit deviner au ton de sa voix qu’il n’est pas tout à fait sûr de lui, mais ce n’est qu’une question de temps : bientôt la fièvre acheteuse aura gagné le monde entier et il n’y aura plus qu’à contempler les ruines d’une ancienne culture. Vestiges. Plus personne ne comprend plus rien et l’on comprendrait encore moins si l’on doutait qu’il s’agit d’une stratégie politique organisée (cf. OCM). Alors que j’écris ces mots, des adolescents à peine pubères viennent sonner à la porte dans l’espoir de recevoir des bonbons. Assis en tailleur dans le fauteuil où j’écris, mon ordinateur posé sur les genoux, imperturbable face au destin, je ne bronche pas. Pourtant, des bonbons, nous en avons acheté à Daphné, ainsi qu’un costume de sorcière et une baguette magique. Parents que la mauvaise conscience pousse à faire plaisir à leur enfant. Et si je nage seul au large, bien loin du rivage, dans l’océan de la contradiction, et que la mer est gelée, à l’enfant qui me dit qu’elle agit de son plein gré, je réponds que c’est faux, que ce n’est pas parce qu’on ne lui donne pas des coups de bâton pour qu’elle obéisse qu’elle n’est pas contrainte, comme les femmes qui portent le voile et croient être libres, ajouté-je. Histoire de ne pas me noyer. Suis-je un moraliste ?  Assurément. Comment ne le serais-je pas ? Quand tous sont occupés à célébrer le temps présent, rite qui dégage des remugles de civilisation décadente, je me tiens impassible : fussé-je le dernier, je ne céderai pas un pouce de terrain.

30.10.22

Les gens feraient mieux de se taire, et d’écouter, de regarder, de sentir le monde autour d’eux. Au lieu de quoi, les gens ont des opinions et, non contents d’en avoir, entendent les exprimer. Beaucoup d’opinions, toujours plus d’opinions, d’autant plus que, sur chaque sujet, il y a une opinion et l’opinion contraire et peut-être même des versions un peu nuancées entre l’opinion et l’opinion contraire. Quand tu considères, sur tel ou tel sujet — lequel ? cela n’a aucune importance, quand on les considère avec sincérité, on s’aperçoit que tous les sujets sont identiques entre eux —, les diverses opinions en présence (oui et non et toutes les fausses nuances entre oui et non) et que tu n’es convaincu ni par l’une ni par l’autre, est-ce que tout est identiquement inepte ou que tu es blasé au dernier degré ? Les deux branches de l’alternative sont-elles mutuellement exclusives ? Je ne pense pas, non. Comment ne pas être blasé quand tout est inepte ? Voilà, en quelque sorte, la question. Sur facebook, un type que je ne connais pas m’interpèle pour un mot qui n’est pas de moi dans « la titraille » (c’est le mot qu’il emploie et que je trouve très laid), de mon article sur Ni nature ni morte de Gérard Wajcman. Il me dit : « J’ai lu avec intérêt votre article sur l’essai de Gérard Wajcman et je vous en remercie » — comme si je lui avais adressé un manuscrit ou une lettre de motivation à quoi, du haut de sa prétendue autorité, il daignerait répondre, alors que c’est un article dans la presse, article qu’il n’a pas lu, pas lu ou pas compris, c’est idem, sinon il parlerait d’autre chose et non encore et encore de la même chose, mais les gens ont un cerveau qui fonctionne bizarrement — et puis se lance dans une tirade sur le sens du mot « vandalisme », que donc je n’ai pas employé. Ce que je lui dis pour mettre un terme à cette (non-)conversation. Je me demande pourquoi il me parle de cela, alors que ce n’est pas le sujet, alors que c’est tout sauf le sujet : quand j’ai rédigé l’article, je me suis servi de l’exemple des activistes qui ont jeté de la soupe sur les tournesols de van Gogh pour attirer l’attention sur la nature morte, et le livre de Wajcman, mais évidemment les gens ne s’intéressent qu’à la polémique. (Comment il disait, l’autre, déjà ? Ah oui, « le fait divers fait diversion. ») Le lendemain, je découvre qu’il a écrit une chronique dans le même journal pour défendre ce geste de jeter de la soupe sur le van Gogh, geste qui, conclut-il dans un raisonnement passablement fallacieux, rendrait encore plus beaux les tournesols après qu’on a essuyé la soupe qui avait taché la vitre derrière laquelle ils sont protégés. Fort heureusement protégés de la bêtise, ai-je envie de dire. Et je le dis. Qu’est-ce que la bêtise, en effet, sinon le fait que toute notre attention soit focalisée sur nous-mêmes, et que nous ne sachions rien voir, rien entendre, rien sentir que nous-mêmes, que ce qui nous concerne dans l’immédiateté buzzocratique ? D’où l’obsession du temps présent qui justifie tout. Et nous rend incapables de voir dans les œuvres, dans ce qui nous entoure, autre chose qu’un support de communication pour nos opinions déjà faites. Nous rend incapables de voir dans le monde autre chose que l’image de nous-mêmes que nous projetons dans le monde.  (Te souviens-tu de cette citation sous le portrait de Kant qui ornait la couverture de la Critique de la raison pure dans l’édition Quadrige : « Nous ne connaissons des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes » ? Des idéalistes devenus bêtes et méchants, voilà ce que nous sommes.) Au nom d’une cause, d’une colère, d’une angoisse (les nouveaux noms du Bien), nous nous autorisons à tout traiter en objet utilitaire. Il n’y a plus rien qui échappe au règne de l’utile, du fonctionnel, de l’efficace, du rentable. L’exploitation est universelle et qui la dénonce se trouve endosser à son tour le rôle de l’exploiteur. Même une fragile nature morte ne doit pas échapper à notre boulimie opiniâtre, à notre soif de bavardage, à notre exigence de rentabilité des choses. Pour vraiment dire quelque chose, pour vraiment attaquer le capitalisme, puisque c’est ce qu’on prétend faire avec une maladresse confondante, il faudrait faire un pas de côté, déplacer le centre de gravité de notre monde, mais la vérité est que l’on n’en est pas capable, que l’on ne sait pas parler autrement que dans la langue du capitalisme, la langue de l’exploitation. C’est la seule langue qu’on apprenne désormais à parler. Nos dépouilles mortelles peuvent devenir du compost, nos tableaux servir de support de communication, tout doit obéir au règne de l’exploitation, de l’utile, de la rentabilité. Qui essaie de prendre de la distance par rapport à ce règne, de créer un déséquilibre, qui essaie d’apprendre à parler une autre langue, a fortiori une langue qui n’existe pas, de forger un autre vocabulaire, se condamne à l’incompréhension. Et j’ai beau essayer de parler d’autre chose, c’est toujours de la même chose qu’on me parle. Toute profondeur doit être immédiatement aplanie, toute tentative de la trouver se voit annulée dans le moment même de sa recherche. À Séoul, plus de 150 personnes sont mortes dans la célébration d’une fête qui n’est pas la leur, mais que l’ordre capitaliste mondial (OCM) leur impose de célébrer. Face à l’océan, plage de la Grève bleue, je réalise le projet que j’avais conçu un peu plus tôt dans la journée de me tenir seul, quelques minutes face à l’océan. Je regarde au large la forme des îles que le temps ne dissimule pas totalement. Le temps de cette considération, je m’imagine habitant une île qui peut-être n’existe pas et me dis : « Tout homme est une île. » Ensuite, dans le sable, j’écris ce mot : « île », prends l’inscription en photographie avant de l’effacer.

29.10.22

Je gonfle à vue d’œil. Et ma capacité à ingurgiter n’a d’égale que mon incapacité à suivre les préceptes que me dicte la raison. Pourtant, ces derniers se tiennent là devant mes yeux, limpides, parfaitement intelligibles, mais c’est comme s’il y avait un gouffre infranchissable entre la pensée et l’action, comme si j’avais affaire à deux civilisations sans aucune commune mesure. Et cela n’a rien à voir encore avec la lourdeur de mon âme. Je me demande : l’énormité crasse de ma panse aurait-elle donc pour fonction de masquer la maigreur angélique de ma pensée ? Pas une idée ne peut sortir de cet esprit, rien ne s’y tient, rien ne s’y exprime, ne s’y fait sentir qu’un poids infiniment lourd jusqu’à la farce. Je ne comprends rien, je suis fatigué, j’en ai assez de la vie. Et pourtant, tout continue, avec ou sans moi, tout continue, quand moi je voudrais que tout s’arrête, que plus rien ne bouge, que plus personne ne parle ni n’agisse. Or, c’est le contraire qui se produit : toujours plus de gens en vie qui font toujours plus de choses, prononcent toujours plus de paroles, fabriquent toujours plus d’objets. Si une nuit, on croyait avoir fait le tour du pâté de maisons universel, on se lèverait le lendemain totalement dépaysé. Rien ne ressemble jamais à rien. Mais je ne sais même pas si c’est pour cette raison que je me sens si fatigué. Quelquefois, je pense que ma vie est finie, qu’elle pourrait bien durer encore un peu, des décennies même, cela ne changerait rien. Combien d’ailleurs vivent ainsi toute leur vie alors qu’elle est déjà finie, finie avant même d’avoir commencé ? L’autre jour, j’ai eu l’idée d’une sorte de roman, je l’ai considérée un instant, elle m’a paru bonne, et puis j’ai compris que je ne l’écrirai pas parce que je n’ai pas la force d’écrire pour rien, pour composer encore un texte que tout le monde va rejeter. Mais n’est-ce pas cela, précisément, la preuve irréfutable que ma vie est finie : l’incapacité à surmonter le néant ? Elle peut bien continuer, ma vie, il n’y a plus rien dedans. Je suis si fatigué qu’écrivant ces phrases, je ne ressens rien, je conçois leur sens clairement, je conçois tout ce qu’elles ont de tragique (une tragédie molle, pas antique, une tragédie bourgeoise post-moderne), mais elles ne causent en moi aucune émotion, nulle tristesse, nulle révolte non plus : je suis trop gros, trop vieux, trop bête. J’ai déjà essayé, et je n’ai pas réussi. Cette vie peut bien durer encore — c’est ce qu’elle fait, et il m’arrive de souhaiter, pour des raisons extérieures à ma seule existence, qu’elle dure encore, en effet —, elle n’est plus pour moi.