28.10.22

Le monde est irréconciliable. Cette phrase, qui m’est venue à l’instant, je ne sais pas très bien ce qu’elle signifie pas plus que je ne suis sûr, en fait, qu’elle signifie quelque chose et non pas rien. Mais alors, d’où vient la qualité de vérité qui me semble l’éclairer de l’intérieur ? Que le monde soit irréconciliable, cela ne signifie pas que nous ne puissions pas nous réconcilier avec le monde (si tel avait été le cas, j’aurais écrit quelque chose comme ceci : « nous ne pouvons pas nous réconcilier avec le monde » ou « je ne puis pas me réconcilier avec le monde »), c’est du monde lui-même qu’il s’agit et non de notre relation avec lui quand même, du monde, nous en faisons partie. Il y a quelque chose — une qualité, une propriété — dans le monde qui lui interdit de se réconcilier avec lui-même. Le monde n’est pas un tout ordonné, cohérent, qu’il s’agirait de dévoiler, de comprendre tel qu’il est en lui-même (indépendamment de nous) pour l’épouser et s’y tenir dans une parfaite quiétude, le monde n’est pas un tout et, s’il y a bien quelque chose comme une sorte d’unité dans ce que nous désignons par « le monde », il y a un sens à parler d’un monde et non d’une pluralité de mondes, ce n’est pas une totalité, pas une structure finie, mais le monde n’est pas fragmenté non plus, brisé, ce qui supposerait une unité perdue, à retrouver ou impossible à retrouver, non, le monde est comme cela, irréconciliable, c’est sa nature : le monde est la maison des contraires. Je pense tout haut en écrivant, je ne sais pas ce que je vais dire, je suis ici, dans la cuisine de la maison que nous avons louée pour les vacances, je me suis assis, et j’écris sans savoir ce que je vais écrire, sans avoir de préjugés quant à l’écriture, sans avoir de conception a priori de ce qu’est l’écriture, de ce que c’est pour moi qu’écrire, écrire ce journal, ni de certitudes au sujet de la frontière éventuelle entre les genres, l’essai et la fiction, pour le dire simplement, tout ce que je fais, c’est dérouler le fil de l’intuition, tâcher d’aller jusqu’au bout d’elle-même, essayer de comprendre ce qu’elle veut dire, essayer de comprendre ce que je veux dire, essayer de comprendre quelque chose à quelque chose. Pour aller au bout de mon idée, je change de pièce, monte à l’étage, m’installe au petit secrétaire qui se trouve dans notre chambre à coucher. De plus en plus, j’ai l’impression que les écrivains ne s’embarrassent pas de ce genre de considérations : ils écrivent pour défendre une idée, idée qui n’est même pas la leur, qui est dans l’air du temps, la guerre, le genre, la nature, il y en a toujours un petit stock en circulation, tout ce qu’il y a à faire, c’est choisir laquelle, c’est ce qu’on appelle « le travail de création », ils s’en emparent, ils en font un roman. C’est ce que la société leur demande et les écrivains sont de bons petits animaux domestiques, des bêtes bien obéissantes. C’est effrayant. Du moins, à moi, cela, cette façon de vivre, cette bureaucratie mentale, cela me fait peur. Pourquoi est-ce que cela ne fait peur à personne ? Peut-être parce que nous nous sommes habitués à cette bureaucratie mentale qui est la garantie d’un certain ordre dans lequel on espère que les contraires vont se neutraliser. On espère que les contraires vont se neutraliser parce qu’on pense que cet état de neutralisation des contraires, c’est la paix. Mais c’est faux. C’est une illusion. Il nous faut détruire cette illusion, détruire le filtre aveuglant qu’elle nous met devant les yeux. Il nous faut encore apprendre à tout voir de nos propres yeux.

27.10.22

J’admire ces écrivains si âpres à la gloire qu’ils rédigent eux-mêmes leur fiche wikipédia. On en apprend certes un peu trop sur leur médiocre existence pour que, malgré le faux anonymat objectiviste, l’autorité de la chose fasse débat, et cela met en doute l’authenticité et la pertinence de la soi-disant encyclopédie, mais il y a quelque chose d’éloquent dans ce geste qui en dit plus que ce qu’il raconte sur ce dont il parle. En peu de mots : qu’on n’écrit pas pour écrire, mais pour être connu. Ce qui est tout autre. Cette obsession de la vie sociale, à la vérité, qui l’ignore ? Nous sommes tellement formatés par l’époque que nul ne saurait poursuivre un but qui serait en tout point étranger à la célébrité. Il n’y a pas jusqu’aux rédacteurs des journaux de gauche qui ne défendent le salaire colossal et obscène du grand footballeur parisien, même si le fait qu’ils soient détenus pas des milliardaires en dit long sur la nature du « gauchisme » qui est celui de notre temps. En fait, tout a été absorbé par l’argent, qui est le vrai nom de la gloire. Ce qui ne se monnaie pas n’existe pas et nous sommes tous des ridicules gesticulant dans l’espoir de décrocher le gros lot. L’ombre du grand écrivain plane sur chacune de nos pensées comme celle du grand attaquant sur le moindre dribble de tous les terrains du monde. Nous sommes enfermés dans notre époque, cloitrés jusqu’à l’étouffement dans notre ethos. Notre époque nous imprègne en de telles profondeurs que, même lorsque nous sentons en nous la démangeaison du ridicule, la chaleur de la honte, la morsure de la mauvaise conscience, nous sommes impuissants à réagir. Nous nous abandonnons à l’époque parce que nous savons bien, au fond, que le monde est plus fort que nous. Quand, un jour que je m’étais googelé sur internet, je découvris que quelqu’un avait rédigé ma fiche wikipédia, j’en conçus une certaine fierté. Quelque chose se passait enfin dans ma carrière, pensai-je, je devais commencer à compter, un peu, ne serait-ce qu’un tout petit peu. À présent que je sais, pour l’avoir consultée aujourd’hui à titre documentaire en vue de cette rédaction, qu’elle n’est pas mise à jour, je me sens un peu moins fier de moi, mais toujours plus que de ces êtres si vains, si fats, si contents d’eux-mêmes, qu’ils se rédigent dans l’espoir d’exister. Loin d’augmenter leur gloire, je crois que cela la réduit. On se diminue toujours à se vouloir faire plus gros que l’on est. Journée dans la voiture en direction de la Bretagne. Bilan carbone : frissons en écoutant à la radio un des poèmes du Pierrot lunaire. Les chefs-d’œuvre transcendent les conditions de leur expérience ; ils sont la chair intacte de l’expérience.

26.10.22

Il y a bien longtemps que les incompris n’ont plus la cote. Et qu’il est difficile d’être subtil dans une époque qui ne l’est pas, mais lourde. L’emploi d’un adjectif tel que « politique » comme compliment pour louer la qualité d’une œuvre ne signifie pas que l’œuvre en question puisse résoudre quelque problème politique que ce soit ni qu’elle soit à même de déclencher une quelconque révolution, mais simplement que l’œuvre peut être ingérée en l’état et digérée sans guère fournir d’efforts ; en somme, qu’il y a déjà un usage pour l’œuvre, qu’elle peut immédiatement être mise au service de quelque force idéologique qui existe déjà, c’est-à-dire qu’elle est inoffensive. Que le consommateur soit tranquille, elle ne lui pèsera pas sur l’estomac. Incompris se condamne sans doute à l’être qui ne s’intéresse pas aux usages déjà répertoriés, aux vocabulaires déjà entrés dans le dictionnaire, mais à des manières de dire, de sentir, de vivre qui n’ont pas encore cours, mais qui sont à même de nous permettre de mieux comprendre les choses. Quelles choses ? Toutes les choses. L’autre jour, j’ai écrit une critique « féroce », comme l’a dit Nelly à qui je l’ai donnée à lire et qui est, à part moi, la seule personne à l’avoir lue, d’un livre à qui « la Presse » avait réservé un accueil très favorable, l’auteur étant considéré partel quotidien comme « puissant et inventif ». Or, il n’en est rien. Le livre est mauvais, tout simplement mal fait, dépourvu du moindre savoir-faire technique qui permet de bâtir un roman qui tienne la route, les personnages sont des caricatures franchouillardes d’une mauvaise adaptation cinématographique de Millénium, lequel déjà ne brillait pas par sa finesse et, en fait de « dystopie », puisque c’est le mot dans l’air du temps, il n’y a qu’une prise de position caricaturale sur notre époque, d’autant plus insignifiante qu’elle ne présente aucun danger, qu’elle est rigoureusement convenue. Ayant écrit cette critique, je me suis dit que je ne pouvais pas la publier, qu’elle ne servirait à rien : je pensais chacun des mots que j’avais écrits, mais ces mots, m’a-t-il semblé, ne pourraient rien signifier. Bref, je me suis autocensuré. Et je crois que je l’ai écrite d’autant plus librement, cette critique, que je savais que je ne la publierais pas (ce qui lui confère une sorte de supplément de vérité). Pourtant, tout ce qu’on peut lire dans les journaux au sujet du roman dont je parle est faux, et cela crée un distorsion qui n’est pas sans gravité entre la réalité et ce qu’on dit de la réalité. De fait, 99% des ouvrages mis en circulation sur le marché du livre sont mauvais, franchement illisibles et intellectuellement indigents. Le fait qu’on prétende le contraire contribue à déformer la perception qui est la nôtre de la réalité. Pour le dire en un mot : on ne comprend plus rien à rien. Et il faut être suffisamment fort pour faire confiance à son jugement plutôt qu’aux affirmations convaincues mais erronées des organes chargées de formater l’opinion publique. Tout est faux, et il est impossible de le dire, non parce qu’il est faux que tout est faux, mais parce que c’est vrai, mais qu’il faudrait pour le faire entendre instaurer des conditions de vérité qui ne sont tout simplement pas celles de l’époque dans laquelle nous vivons. À la place de la critique sur ce mauvais livre, j’en ai écrit une autre sur un bon livre, qui a paru dans le journal, et peut-être est-ce mieux ainsi. D’un certain point de vue, je le crois. Mais, d’un autre, il me semble qu’il manque quelque chose, que quelque chose fait défaut. Il faudrait que je puisse publier ce texte, c’est-à-dire qu’une entité ayant la dimension d’une institution le soutienne, le publier sur mon blog n’ayant, en effet, absolument aucun intérêt pour la fonction qu’une critique de ce genre devrait remplir. Je n’ai pas effacé le texte en question (que j’ai écrit deux fois, qui plus est). C’est peut-être imbécile à dire, mais je le conserve pour la postérité, comme une sorte de témoignage que, durant le premier quart du XXIe siècle, tout le monde n’était pas dupe de la supercherie où l’on nous avait condamnés à vivre. Les incompris n’ont plus la cote et, contrairement à ce que l’époque raconte (c’est l’un des aspects de « la supercherie »), la raison n’en est pas que tout le monde est compris, que tout le monde est accueilli, accepté, reconnu comme il est, mais que l’espace public et les possibilités d’expression infinies qu’il porte virtuellement en lui, l’espace public a été confisqué, privatisé et que ce qu’il est permis d’y dire obéit à des conditions strictes qu’il n’appartient à personne de discuter, pas plus les citoyens ordinaires que les écrivains extraordinaires. La déformation de la perception de la réalité n’est pas simplement problématique en cela qu’elle nous donne une image fausse, faussée de la réalité, mais parce qu’il n’est pas question d’en discuter. Une image fausse dont on peut discuter est une erreur. Ce sont des choses qui arrivent : tout le monde peut se tromper. Mais qu’est-ce qu’une image fausse qu’on n’a pas le droit d’interroger ?

25.10.22

Après avoir mal dormi cette nuit, ce matin je suis allé marcher. Quinze kilomètres. Une grande boucle jusqu’à la place de la Nation et puis retour à la maison en passant par la République. Il y avait bien longtemps que je n’étais allé dans ce quartier entre Bastille et Nation où nous avons vécu Nelly et moi à notre arrivée à Paris. Quelques années de notre vie se sont pourtant déroulées là. Passant devant l’immeuble où nous louions un appartement, j’ai constaté avec déplaisir que personne n’avait fait poser de plaque pour indiquer que j’y avais vécu. Je suppose qu’il faut que j’attende de mourir. C’est ce à quoi j’ai pensé, cette nuit, cependant que je dormais mal : à mourir, me suicider. J’ai exposé devant mes yeux clos et fatigués une version de ma vie et j’en ai tiré une conséquence qui, du point de vue de cette version-là de ma vie, me semblait d’une logique implacable. Même si, en vérité, continuer de vivre est plus logique, au sens aussi de « biologique », d’autant plus que c’est ce que je fais. Peut-être que je ne devrais pas. Peut-être que personne ne devrait plus vivre. Peut-être que, passé un certain âge, c’est ce que je veux dire, on devrait mourir, quoi que ce soit qu’on ait accompli. Passé 40-50 ans, comme Balzac, Baudelaire, Kafka, Proust, Benjamin : terminé. Si l’on n’a pas été capable de faire quelque chose avant, alors que eux, oui, tant pis, c’est trop tard, il faut céder la place. Ce serait comme une date de péremption, en quelque sorte, et ce ne serait peut-être pas plus mal. On peut se poser la question, en effet : le fait de vivre si vieux n’a-t-il pas tendance à nous ramollir ? On se dit qu’on a le temps, qu’on a toute la vie devant soi, mais cette idée n’est-elle pas profondément stupide ? La vie devant soi n’existe pas, ce n’est que pur néant. La notion même d’espérance de vie nous fait accroire que la vie existe, au contraire, qu’elle nous attend et que, si nous ne mettons pas au travail dès aujourd’hui, nous aurons tout le temps de nous y mettre demain, après-demain, le jour d’après, l’année prochaine. Primum vivere, mais c’est une idée imbécile, pire : nuisible. Au lieu de vivre, de se consumer, on végète. Le temps s’étire, on s’ennuie en attendant la retraite. Il faudrait être incandescent là où l’on rougeoie comme un petit tas de braise dans le foyer. Mais ce n’est pas à cela que je pensais tout en marchant, je mettais un pied devant l’autre, c’est tout.

24.10.22

Marcher sans but et sans idées, vers nulle part, et ne découvrir qu’après coup le chemin parcouru. Marcher est anti-métaphysique (au double sens de non-métaphysique et de contre-métaphysique), me dis-je quelque part rue de Tolbiac, un peu avant de m’apercevoir que la tour Duo n°1 (puisque tel est, en effet, son vrai nom), que je n’avais jamais vue jusqu’à présent, clignote. Remontant ou descendant l’avenue de France qui longe la bibliothèque François Mitterrand, je ne sais pas dans quel sens coule la Seine, mais pensant moins au bâtiment de la bibliothèque — j’y ai des souvenirs étranges que je chéris, comme l’échec de ma tentative pour donner au monde une nouvelle et révolutionnaire traduction du Cas Wagner, ma découverte des Radio Happenings dans les rayons de la salle de lecture où je paressais dans l’attente de quelque chose, maintenant je sais quoi, la première fois que j’ai parlé avec Pierre Parlant (c’était au téléphone) — qu’à ses constructions ineptes qui l’entourent, dont les tours donc, je me demande si c’est pour avoir moins de scrupules à tout raser le moment venu qu’on construit des bâtiments si laids et qui, tout juste livrés, comme on dit dans le jargon de la dépense publique, semblent déjà obsolètes. Si ce n’était que laid, au fond, ce ne serait pas bien grave, mais ces immeubles, ces tours, ces colosses d’acier, de béton, de verre ne sont pas encore sortis de terre qu’ils sont déjà datés. Qui les regarde, en outre, ne comprend pas, ne comprend rien parce qu’il n’y a rien à comprendre : ce sont des monuments de rien qui ne font que s’édifier eux-mêmes, offrir un abri à leur propre vacuité, à leur nullité. Leur seul destin, leur unique salut, c’est la destruction. Temples du périssement, ils sont à la mesure de la vaine démesure de l’argent : ils disent « toujours plus » alors qu’on voudrait enfin « rien de trop ». Les pas du flâneur ne pèsent rapportés à la lourdeur de ces édifices exagérés, mais la légèreté même de qui va est ce qui sauve. Aussi, quand je tourne le dos à ces masses immenses, je ne regrette rien. Il me semble que je ne manque de rien, que rien n’aura jamais pu me retenir là, que rien ne m’aura jamais appelé là-bas. On voit, on se dit : « Ah tiens, c’est ça… », et puis on oublie, tout simplement, puisque rien n’est en mesure de fixer le souvenir. Ces ruines à rebours poussent à l’envers, dans l’oubli.

23.10.22

Je voudrais avoir deux têtes quand je me promène dans les rues de Paris. Ou, à défaut de cette monstruosité pragmatique, posséder un système articulé faisant office de minerve qui me permettrait de regarder vers le haut sans solliciter excessivement les muscles et articulations de mon cou et pouvoir ainsi, par la grâce tranquille de ma flâneuse prothèse, contempler à loisir les façades des maisons, des immeubles, des bâtiments. Le piéton pressé, les yeux rivés sur l’écran de son téléphone, ou trop gâté par une longue fréquentation de la capitale, ignore, blasé, la chance qui est pourtant la sienne. Il faut avoir séjourné dans une ville sans guère d’âme pour, de retour tel Ulysse en Ithaque, jouir du plaisir renouvelé que seules peuvent procurer les façades des immeubles parisiens. Elles ne sont pas toutes belles, non, loin s’en faut, il ne faut pas raconter n’importe quoi, mais nombre d’entre elles sont nonobstant sublimes, qui racontent une histoire, expriment une personnalité, évoquent une époque de nous inconnue et que l’on sent pourtant, en un clin d’œil, dans l’arc d’une porte cochère, le carreau d’une fenêtre, la physionomie d’une corniche, la couleur d’une tuile, d’une ardoise, d’un toit. Tout ce qu’il y a à faire pour jouir de ce plaisir incomparable, c’est marcher, prendre son temps, aller là où les coins de rue nous guident, en un mot qu’on n’utilise plus que de travers : flâner. Le flâneur contemporain n’est pas sans lien avec le flâneur de Baudelaire et Benjamin, mais il s’en distingue largement parce qu’il est revenu de tout. Mais, pour lui, ce « retour de tout » n’a rien de désabusé, au contraire, il lui permet de voir le monde d’un regard neuf, et peut-être plus vrai que par le passé car débarrassé des illusions qui en déforment la perception. Que tout soit faux, cela ne signifie pas, en effet, que les choses elles-mêmes soient fausses, et partant que l’expérience qu’on fait de celles-ci le soit elle aussi : « vrai » et « faux » sont des propriétés de nos phrases, pas des choses sur lesquelles portent nos phrases. S’il y a quelque chose de vrai et de faux, la responsabilité nous en incombe à nous seuls. Nous ne pouvons pas rendre le monde coupable de notre fausseté. Débarrassé de la croyance d’après laquelle la vérité, le sens de l’histoire sont des choses qui se révèlent, qui se donnent une fois pour toutes dans tel ou tel récit idéologique, le flâneur s’autorise de nouveau à faire une expérience, à voir quelque chose. Il peut être sans jugement ou, au contraire, très sévère, il peut se satisfaire de contempler, méprisant qui, l’entourant, ne sait pas jouir des mêmes plaisirs que lui. Cette déambulation n’a pas non plus pour lui le sens grossièrement politique que lui ont donné les situationnistes. Au fond, notre intérieur à tous est tapissé de nihilisme : nous savons bien que tout est perdu, que les révolutions ne livrent jamais a priori le nom de leur vainqueur et que la victoire ne présage en rien du destin de l’histoire. Mais cela ne nous empêche plus ni de dormir ni de vivre. Il y a quelque chose de l’ordre de la nouvelle vitalité ou, pour ainsi dire, de la seconde jeunesse qui s’offre à nous aujourd’hui. Bien sûr que tout est mensonge, bien sûr que tout est publicité, bien sûr que tout est commerce, mais si je puis marcher et contempler les façades des immeubles, n’est-ce pas aussi que tout est libre, que tout s’offre à moi avec une nouvelle fraîcheur, une nouvelle légèreté ? Le plaisir de marcher dans la ville, à quel autre est-il comparable ? Par sa démarche, le flâneur défie la mobilité. Tandis que les autres sont pris en otages par le temps, le flâneur va, et ses pas labourent l’époque inculte. Le flâneur réinvente le monde par soustraction : ne poursuivant aucun but pratique, aucune fin hygiénique, aucun dessein idéologique, il porte dans chacun de ses pas la possibilité d’un renversement des choses, d’un monde nouveau. Il est libre.

22.10.22

Ce matin, je suis allé me promener au cimetière. Et, me promenant au cimetière, je me suis dit que l’une des raisons qui faisaient peut-être que j’étais fasciné ou obsédé par les cimetières, je ne sais pas quel est le verbe qui convient le mieux pour décrire le sentiment qui est le mien dans les cimetières, pas tous les cimetières non, mais certains, comme le cimitero degli inglesi à Rome, ou le cimitero monumentale di Staglieno à Gènes, ou l’Ascension Parish Burial Ground de Cambridge, ce dernier où je ne me suis jamais rendu, mais où j’aimerais me rendre un jour prochain, ou bien encore le cimetière du Montparnasse, où je suis allé me promener ce matin, l’une des raisons était peut-être que ma mère n’ayant pas eu de sépulture, je n’ai jamais pu aller me recueillir sur sa tombe et que ne me reste donc, pour me recueillir, que la tombe des autres, de tous les autres qui ne sont pas ma mère, c’est-à-dire la totalité de la population humaine morte moins une. Réjouissante perspective. L’absence de tombe de ma mère, en avais-je conscience quand j’ai écrit Pedro Mayr, roman qui témoigne de mon obsession pour les tombes ? Je ne le crois pas. Cette absence, ce manque, ce n’est que ce matin que j’en ai réellement pris conscience, sur le ton calme du promeneur, sans colère, sans rancœur, sans haine. Que j’aie été privé de cette tombe — une tombe, en effet, n’est pas tant destinée aux morts qu’aux vivants — m’a paru à la fois absolument terrifiant et parfaitement banal parce que cette absence l’est, absolument terrifiante et parfaitement banale, ma mère étant morte depuis suffisamment longtemps pour que j’aie fini par me faire à l’idée de cette double absence, l’absence de ma mère et l’absence de sa sépulture, et que je ne parvienne toutefois pas à m’en remettre. Il y avait bien à un moment, quelque part dans l’appartement familial, une urne funéraire censée contenir les cendres de ma défunte mère, mais qui pourrait se recueillir devant pareil vase désertique ? Il faut un lieu, une atmosphère, un symbole, bref, un cimetière. Mais où est-elle passée, cette urne ? Je n’en ai pas la moindre idée. Et puis, n’est-ce pas trop tard de toute façon, beaucoup trop tard ? Cette absence, cette lacune, cette plaie impossible à refermer, ou qui ne se referme que par l’effet du temps, non par l’action de l’esprit sur lui-même, des esprits les uns sur les autres, quand je me promène dans les cimetières, j’ai désormais l’impression de marcher avec elle. Au début, je m’en souviens, peu après la mort de ma mère, la seule pensée des cimetières m’était insupportable, et ce n’est que peu à peu que je me suis fait à l’idée qu’ils pouvaient être des lieux accueillants, non pour les morts, mais pour les vivants, accueillants en tant que lieux de recueillement. Pour nous, ma mère et moi, c’est trop tard. Tant pis, sinon vivre avec, vivre avec cette béance au cœur du deuil inachevé, que puis-je faire ? Il faisait beau, ce matin, quand je me suis promené dans les allées du cimetière du Montparnasse, un peu trop doux pour la saison, oui, c’est vrai, mais cela ne m’a pas empêché de déambuler au son de mes pas dans les feuilles des arbres tombées, mortes. Marchant, j’ai soudain eu envie de toucher la tombe d’un mort, de n’importe quel mort, de poser ma main sur la pierre et de sentir. Je me suis arrêté devant une pierre couverte de mousse verte et j’ai posé ma main dessus. Je n’ai rien ressenti parce qu’il n’y avait rien à ressentir. Il n’y a que des grands trous que nous remplissons de symboles, mais ici, il n’y a jamais que l’absence ; une absence nécessaire. Un peu plus tard, je me suis arrêté devant la tombe de ce jeune homme, mort à vingt-et-un ans, et qui semblait aimer le surf et les voyages dans l’espace, notamment. J’ai conçu un sentiment étrange à l’endroit de cette tombe, étrange parce que muet : il y a des tombes de personnages célèbres dans le cimetière, c’est d’ailleurs pour les voir que la plupart des gens qui viennent ici viennent ici, « Il est où, Gainsbourg ? », « T’as vu Chirac ? », peut-on les entendre s’interpeler quand ils ne déposent pas des baisers rouges ou de petits objets mimétiques sur les tombes de Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, Charles Baudelaire, Julio Cortázar, mais lui, cet inconnu dont j’ai déjà oublié le nom, lui, il n’avait rien de semblable, des gens étaient venus ce recueillir sur sa tombe, en 2006, en 2009, une autre année non précisée encore, et puis plus rien. Ses parents étaient-ils morts à leur tour ? Ses proches avaient-ils fini par l’oublier ? Ces traces anciennes m’ont ému, par leur disparition, surtout, je crois, disparition qui signifiait que la présence des vivants elle-même avait une fin. Tout finit. C’est une idée qui semble banale, en effet, mais quand on en fait l’expérience, elle cesse de l’être. Tout a une fin. Même la fin a une fin. Est-ce à cela que servent les tombes : mettre fin à la fin ? Et moi alors, moi qui en suis privé, ne connaîtrais-je pas de fin ? Je pourrais en vouloir — j’entends : continuer d’en vouloir à qui m’a privé de ce deuil — mais à quoi cela servirait-il ? À rien. Et pourtant, je crois que je lui en veux encore, je crois que je lui en voudrais toujours. C’est ainsi : mon deuil est destiné à l’infini.

21.10.22

« Comment comprendre quelque chose ? » est une question trop vaste pour y répondre calmement. Comment comprendre, par exemple, que ma souscription au service Navigo Liberté + ne puisse pas être validée pour cause de photo d’identité non conforme et que mon passe Navigo ait été fabriqué et qu’il sera bientôt chez moi ? Cela, on ne le peut pas. Or, pourtant, c’est cela précisément qu’il se produit, les deux dits de la contradiction me parvenant via des canaux divers, l’un par mail, l’autre par sms. Que croire ? Que comprendre ? Et surtout, donc, comment ? Comment comprendre ce qui semble au-delà de nos facultés ? Or, n’est-ce pas précisément cela qu’il faudrait s’acharner à comprendre : le paradoxal, le contradictoire, l’incompréhensible, qui a tout autant une dimension métaphysique qu’ordinaire, banale (toujours là) ? N’est-ce pas exactement cela qui, logeant la métaphysique au cœur de notre ordinaire, excède nos facultés qu’il faudrait comprendre ? Sans doute, oui, mais on ne le peut pas. Face aux dits de la contradiction, d’ailleurs, je n’ai pas cherché à dénouer le nœud, pas même à la trancher, non, — je n’ai rien fait. Je suis demeuré sans agir. Et je n’ai pas agi non plus non quand, recevant pour la deuxième fois ce mail de l’Agence Navigo intitulé « Navigo Liberté + : Photo non conforme », la contradiction s’est trouvée posée dans l’être, là, devant moi, de façon indéniable : p∧¬p. Non, je n’ai rien fait. J’aurais pu me demander : « Ce passe, existe-t-il seulement ? », faire le raisonnement quasi quantique suivant : « Ce passe, tant que je ne fais rien, il existe et il n’existe pas, si j’agis, en fonction de mon action, ne vais-je pas le pousser vers le non-être, si je télécharge une nouvelle photo d’identité, ne va-t-il pas basculer dans le non-être, rien ne me garantissant, en effet, que la nouvelle photo sera conforme, mais si je n’agis pas, n’est-ce pas l’Agence Navigo qui risque d’agir et pousser vers le néant mon passe Liberté + ? », non, je me suis contenté de ne rien faire, me disant simplement, haussant légèrement les épaules : « On  verra bien. » On verra bien quoi ? Eh bien, s’il arrive ou s’il n’arrive pas. S’il arrive, j’aurais eu raison de ne pas agir et, s’il n’arrive pas, je serais bien à temps d’agir. Je me suis trouvé d’une grande sagesse. Presque comme si, oui, je peux le dire ainsi, presque comme si ce n’était pas moi qui n’agissais pas, presque comme si c’était un autre que moi qui, à travers moi, prenait la décision de ne rien faire, d’où le fait sans doute que je ne me sois pas énervé, que je n’ai pas dénoncé le scandale de l’imbécilité de l’univers, scandale qui devrait frapper la raison toutefois, que je sois resté calme au contraire et me sois contenté de ne rien faire, d’attendre. Comment comprendre ? On ne le peut pas. Comment comprendre que l’on ne puisse pas comprendre ce que l’on ne comprend pas et qui est la seule chose que nous voudrions comprendre ? C’est peut-être notre malheur, notre fardeau, le poids métaphysique infini qui pèse sur nos épaules et dont nous ne pouvons nous délester. Comment savoir ? On ne le peut pas. On ne sait rien. On ne fait rien. On vit. Tous les jours on ouvre la boîte à l’être : c’est là ou ne l’est pas.

20.10.22

À peu près rien sinon une grande fatigue. Je n’essaie même pas de faire semblant de faire quelque chose. Je passe la plus grande partie de la journée en position couchée ou à demi. Je mange, regarde un film dont il n’y a pas à se souvenir, m’endors. Je suis un animal calme. J’allais dire : « paisible ». N’y a-t-il donc que l’épuisement qui nous apporte la paix ? Le temps passe sans moi. Il ne me manque pas. Éclairs dans le ciel, dit Daphné. Pluie dans la soirée. Le monde est une zone occupée.

19.10.22

Hier, la Révolution a passé sous mes fenêtres. Elle chantait une parodie d’une chanson de Céline Dion dans laquelle il était question de Macron, de patron, de faire les poches, de profits. Elle buvait du pastis et criait des slogans dont je n’ai rien retenu si ce n’est que, pour la voix qui les déclamait dans le micro, Montparnasse est le quartier des riches. « Hé, on est chez eux, là ! On est chez eux, là ! », s’époumonait-elle, la voix de la Révolution, sur un ton un peu trop forcé pour sonner vrai. Historiquement, Montparnasse est plutôt le quartier de la bohème artistique. Mondrian, par exemple, Mondrian avait son atelier non loin de chez moi, 26 rue du Départ, mais l’immeuble a été détruit. Mais enfin, peut-être suis-je un riche patron qui s’ignore, qui sait, peut-on jamais être certain ? Peut-être que tout ce qui n’est pas banlieue, périphérie, quartiers, dans une sorte de perturbation générale de l’univers, se trouve désormais chez les riches. Annie Ernaux contre le reste du monde. Mais revenons à hier. Hier, j’ai croisé la Révolution. Elle était en train de briser la vitre d’une enseigne publicitaire lumineuse Decaux, d’essayer de récupérer du matériel de construction pour s’accomplir (quand je suis passé, un type était en train de dire à un autre : « Eh, regarde, ils sont en train de s’équiper ! »), elle descendait en rangs désordonnés le boulevard. En face de la Révolution, se tenait l’Ordre, en tenue paramilitaire bleu combat, soutenu par des véhicules blindés légers, qui regardait, imperturbable, la Révolution avancer. Était-il impassible, l’Ordre, parce que la Révolution était inoffensive ? C’est une hypothèse qu’on ne peut pas exclure. Un peu plus tard, j’ai vu que la Révolution avait encore détruit un conteneur à verre et la vitrine du concessionnaire BMW, celui qui se trouve à côté de l’Institut Imagine dont, cette année, dans sa grande justice, la Révolution a épargné la vitrine. Elle avait aussi écrit sur un abribus, la Révolution, « mort au capital. » Et puis, c’est tout. Enfin, je crois. Ensuite, j’ai pris le métro pour aller jouer de la musique avec G. et R. J’avais des petits morceaux de verre incrustés dans la semelle de mes chaussures, mais ce n’est pas grave, me suis-je dit, l’État est là pour ramasser une fois que la Révolution a passé. Malgré la réalité des choses, d’autant plus indiscutables que bruyantes, tout semblait faux. On avait l’impression d’assister à la caricature d’un spectacle cent fois joué et dont on connaît tous les acteurs, tous les ressorts, l’intrigue par cœur. Pourquoi faudrait-il que quelque chose change, avait-on envie de se demander en voyant passer la Révolution, pourquoi faudrait-il que quelque chose change quand tout se passe si bien, quand tout est si parfaitement réglé ? Qu’il n’y ait pas d’étonnement possible, que les choses se déroulent exactement comme elles sont censées se dérouler, n’est-ce pas la preuve que tout est faux ? On pourrait se dispenser d’agir, se dispenser de vivre, se contenter d’assister en holorama, une combinaison de réalité virtuelle greffée sur le corps, à un défilé passé, à n’importe quel défilé passé, un technicien adéquatement formé serait chargé de varier les degrés d’intensité pour maximiser l’effet de réel, cela ne ferait absolument aucune différence. Peut-être, et c’est peut-être cela le pire, peut-être a-t-on quelque chose à dire, peut-être dit-on même quelque chose, mais l’on n’entend rien, et ce n’est pas le vacarme qui étouffe le bruit que pourrait faire la chose à dire une fois qu’elle a été dite, c’est la répétition, c’est la redite. Qu’objecter à la théorie de l’histoire comme usure (la première fois comme tragédie, la deuxième fois comme farce, la troisième comme théâtre de boulevard, la quatrième comme compte-rendu dans la presse, la millième, comme, comme quoi ? quelle millième ?), comment donner vie à l’histoire que l’on vit ? Sous mes fenêtres pendant que j’écrivais, de l’autre côté du boulevard, se sont garés trois camions de JCDecaux, charge sans doute aux ouvriers qui en sont descendus de réparer les dégâts causés par ceux qui, la veille, ont passé par là.