Rideaux tirés sur le boulevard, j’ai posé l’ordinateur sur mes genoux, j’écris. Je suis allongé dans le lit, indifférent à ce qu’il se passe dehors. Je dors mal en ce moment, mais ce n’est pas à cause du bruit — les bouchons d’oreille l’étouffent, j’en ai apporté la preuve irréfutable hier, cependant que je ne dormais pas et que je pensais à John Cage — alors ce doit être la folie ou quelque pas égaré dans la nuit. Au matin, puisque je dors, je voudrais ne pas me lever. Le fais quand même par devoir, par habitude, par mimétisme. « Mimétisme », ce mot ne revient-il pas trop souvent ces derniers temps ? Peut-être. J’essaierais bien de me plaindre, mais tout ce qu’il m’arrive, je l’ai voulu. Cette phrase est imbécile, mais je la laisse écrite quand même pour ne pas effacer mes traces sur le chemin par lequel je suis passé pour en arriver là. À part les raies qui parviennent du dehors par les interstices clairs que les rideaux laissent libres, la seule source de lumière provient de l’écran de mon ordinateur, qui éclaire donc mon visage. Ce n’est pas de mon visage que je me soucie. Je me soucie de mes doigts, de leur œuvre. Je n’ai pas effacé l’espèce de texte bizarre que j’ai commencé hier. Au contraire, je l’ai augmenté d’un peu. Que je l’abandonne tout prochainement, c’est ce dont je ne doute pas, mais je ne veux pas y penser. Je veux qu’il vive. Ou plutôt, non : je veux que je vive. Cette phrase n’est-elle pas étrange ? Oui, étrange, mais pas imbécile. Je la laisse aussi telle une trace supplémentaire de mon passage par ici. Où vais-je ? Question absurde. Il n’y a plus nulle part où aller, tout ayant été cartographié, ne restent pour nous que des espaces banals. Et dire qu’il faut trouver quelque beauté dans cette banalité. Effort héroïque, quasi surhumain, il faudrait la patience et la puissance d’une divinité pour y parvenir. Quand une parcelle infime semble se profiler, ne pouvons-nous pas nous estimer heureux ? Il le faudrait en tout cas. Je ne dors pas, mais je ne suis pas abattu, non. Dans ma retraite sombre, je trouve le peu de calme dont j’ai besoin. C’est vrai que j’aimerais dormir plus, mieux, en tout cas, mais je crois que je tiens debout et parviens à garder les idées suffisamment claires pour continuer d’écrire. Que peut-il bien m’arriver, de toute façon ? Ou bien je m’effondrerai ou bien je trouverai un nouvel équilibre. Nulle raison d’avoir peur de l’avenir.
17.10.22
N’y a-t-il plus que, seuls parmi les humains, les vagabonds, les mendiants, qui tournent leurs regards vers le ciel, par coïncidence, en finissant d’un trait leur canette de bière ? Sur le rebord de la fenêtre, un pigeon vient d’élire un domicile précaire : il n’est même pas à l’abri de la pluie. Cette nuit, j’ai encore mal dormi, me réveillant au moindre bruit dans une sorte de sursaut, incapable de m’abandonner, mais sans entrer en rage pour autant comme il m’arrive de le faire quand je ne parviens pas à trouver le sommeil. Était-ce parce que nous étions dimanche soir et que je pensais déjà à ce qui devait m’attendre le lendemain, ce que j’aurais à faire, ce que je voudrais faire mais avant quoi je dois encore patienter, était-ce parce que je suis profondément désespéré et que, parfois, la nuit, ce désespoir remonte à la surface, m’empêchant de trouver le répit nécessaire au repos ? D’un claquement des mains, sans l’ouvrir, je chasse l’indésirable pigeon du rebord de ma fenêtre. Cette vie, cette vie que j’ai choisi de vivre, ne m’arrive-t-il pas trop souvent de n’y rien comprendre ? Ou de trop comprendre, je ne sais pas, il me semble que cela finit par se confondre, comprendre et ne pas comprendre. J’ai écrit une demi-page tout à l’heure, une demi-page du livre que je veux écrire pour ne pas le publier et, sans la relire, je me demande si j’ai vraiment quelque chose à dire, quelque chose d’autre que cette suite rhapsodique de notations désordonnées sur la vie qui composent cet ensemble bâtard que, par mimétisme, par erreur, par paresse, j’ai choisi il y a quelques années de baptiser « journal ». Quelle idée. Il pleut. La tête appuyée sur le poing de ma main droite, je regarde les gens passer, les allées et venues à intervalles réguliers des voitures sur le boulevard. L’idée que cela puisse avoir un sens, ou non mieux, ou non pire, je ne saurais choisir, l’idée que cela puisse constituer le sens de la vie ne manque jamais de m’étonner. Et pourtant, tout le monde semble vaquer à ses occupations comme si le faire allait de soi, comme si, au fond, il n’y avait rien d’autre à faire, pas d’autre vie à vivre, comme si cet état dans lequel nous mettons les choses, à commencer par nous-mêmes, comme si cet état dans lequel nous mettons les choses était le seul état dans lequel nous les puissions mettre. Il s’en trouve bien qui prétendent désirer autre chose, mais comment se fait-il qu’ils fassent comme tout le monde ? Facile de se mentir à soi-même. Quand je ne dors pas, est-ce que je refuse de me mentir à moi-même ? Le sommeil paisible n’est-il pas le pire de nos aveux d’indifférence ? Je voudrais que ce journal, puisqu’il est là, puisqu’il existe, puisque je l’écris, je voudrais que ce journal note chaque jour mon étonnement, ma perplexité, je voudrais qu’il plonge qui le lit dans un abîme de perplexité, qu’il prive qui le lit de sommeil. Mais peut-être n’est-ce que le bruit ininterrompu de la ville continue et peut-être que je ne comprends rien. Peut-être que je ne comprends rien à rien. Peut-être que je comprends trop bien.
16.10.22
J’ai pensé à S. il y a quelques jours à peine. Effet secondaire du retour à Paris, sans doute, où nous étions devenus amis. Et c’est vrai que c’était bien de « parler littérature » avec lui (le fait qu’il m’ait influencé me semble indiscutable), mais ne s’est-il pas avéré comme tout le monde, finalement, ni plus ni moins intéressant ? — quelqu’un de plus, c’est tout. Or, quelqu’un de plus — quelqu’un de plus ou quelqu’un de moins —, ça ne fait pas de différence. Ou une infinitésimale. Quand Charlemagne m’avait dit qu’il ne l’appréciait pas, moi, je l’avais défendu, mais je crois que j’aurais mieux fait de m’abstenir. J’aurais mieux fait de ne penser qu’à moi. Ce n’est pas vrai. Je ne crois pas en ce que je dis. Si je le dis, c’est pour me protéger. Sauf qu’il n’y a rien contre quoi se protéger (surtout pas a posteriori) ; on ne se protège pas contre la vie ; la vie, on la vit. Si c’était à refaire, je referais exactement la même chose parce que c’est ainsi que je suis. Ainsi que, de surcroît, il faut que je sois. Il devait m’envoyer un livre qu’il avait traduit, il ne l’a pas fait : normal. Les gens sont inconséquents, qu’y puis-je ? La frontière ultime, ne passe-t-elle pas là, d’ailleurs, entre « les gens », qui ne nous déçoivent jamais, ne sous étonnent pas, sont conformes à ce que l’on attend d’eux, rien, et « les amis », qui sont toujours là, et toujours là où on ne les attend pas ? Pourquoi est-ce que pense, non : pourquoi est-ce que j’écris tout cela ? Je ne sais pas. Est-ce qu’il y a des choses que je devrais écrire et d’autres, non ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Qui décide ? L’idée même qu’on puisse encore écrire quelque chose — ne serait-ce qu’à cause de l’étouffante vulgate qui veut que tout soit politique — mais quand étouffera-t-elle, elle, la vulgate ? — semble douteuse. Qui peut vraiment avoir envie d’écrire ? Pour qui n’est pas un vulgaire commerçant, la tâche ne tient-elle pas de la malédiction (tous les jours qui me sont donnés de vivre, etc.) ? Mais pourquoi est-ce que je raconte tout cela ? Quand j’en ai eu l’idée, cela m’a semblé évident et maintenant que je l’écris, beaucoup moins. Pendant que j’écrivais, je me suis même mis à penser à autre chose, à complètement autre chose que ce sur quoi j’étais en train d’écrire — les gens —, je me suis mis à penser qu’il allait falloir que j’écrive un livre surtout pour ne pas le publier, et réinventer ainsi une manière d’art pour l’art, quand l’art est toujours fait pour autre chose que lui-même, à commencer par cette obsession politique qui nous pollue, rend notre atmosphère irrespirable, nous interdit d’être libre, nous intime des ordres auxquels nous devons obéir, impératif catégorique, obéir ou bien périr, périr c’est-à-dire : n’être pas publié, n’être pas publié c’est-à-dire : ne pas exister, mais au nom de quoi faudrait-il que je tolère qu’un autre que moi décide si j’ai le droit d’exister ou pas, au nom de ces nouvelles idoles que nous nous fabriquons pour nous justifier, celles-là même en lesquelles je ne crois pas, ne veux pas croire, oui, réinventer l’art pour l’art, c’est cela. À quoi bon écrire, si ce n’est pour écrire, à quoi bien écrire ?
15.10.22
Les guerres de tranchée par prix nobels interposés ont quelque chose de débilitant, surtout quand les rafales de kalash verbale sont tirées depuis les hauteurs du parc des Buttes-Chaumont. Elles installent une sorte de concurrence des génocides, des douleurs, des victimes — ne jamais perdre de vue que notre ethos est fondamentalement capitaliste — et, au nom du dogme des pensées acceptables car « non problématiques », nous enjoignent de choisir notre camp « parce que, tu comprends, tout est politique ». Quand on veut jouer au plus malin, on appelle ça, « la post-vérité ». Or, la vérité, avant ou après, c’est que ce n’est rien du tout. On gaspille des ressources colossales (financières, écologiques, temporelles, intellectuelles) alors que ça n’en vaut pas la peine. Aussi, quand les gens pensent (il paraît que ça s’appelle comme ça), a-t-on l’impression d’avoir affaire aux arrière-petits-enfants demeurés de Staline : tout est grossier, caricatural, agressif, comme si, dans nos démocraties fatiguées de sublimer la violence par le langage, on rêvait de guillotines et de rivières de sang avec un entrain d’autant plus grand que, en réalité, on n’est jamais qu’un poseur. Ou une poseuse. À défaut de tuer, le ridicule devrait laisser des traces sur les visages, comme jadis la petite vérole. Alors, on verrait à qui l’on a affaire et l’on ne pourrait plus se réfugier derrière les barricades de nos postures morales et des facilités de langage dont elles accouchent. Car, c’est cela, en effet, le plus insupportable : le saccage du langage auquel on assiste, acteur estropié de fait par les pontes des académies officieuses (elles n’aspirent qu’à prendre la place des officielles), sa défiguration. Pour culpabiliser l’ennemi, il faut privatiser le langage, créer des clivages, interdire des formes, en imposer d’autres, multiplier les oppositions binaires, être partout comme les collabos sous l’occupation, occuper le terrain commun pour se l’approprier. En post-démocratie, personne ne veut plus de l’égalité, c’est autre chose qu’on exige : des droits spécifiques. Dont celui, absolu, de faire rendre gorge à quiconque a le malheur d’exister. L’existence — apolitique, antisociale, qui s’efforce de conserver intact son potentiel sauvage pour le consacrer —, l’existence doit être réformée. Expie ou péris, mais en tout cas, tais-toi, et laisse les nouvelles colonnes seules parler. Plus tard, dans un train de banlieue en direction de Meudon, un train à la beauté fatale, à la beauté banale, j’oublierai tout. Et ne m’en souviendrai pas, ensuite, sous les lumières jaunes, marron, rouges de la terrasse de l’observatoire d’où l’on domine Paris du regard. Au lieu de faire l’effort de m’en rappeler, demi d’ouverture improvisé, je préférerai donner des coups de pied dans des petits fruits d’automne tout juste de l’arbre tombés. Qu’importe l’histoire ? Qu’importent les luttes et les révolutions ? Rien n’est politique que ce qui meurt. De ce qui vit, rien n’est politique.
14.10.22
À la maison de Balzac rue Raynouard sous la pluie. Pendant un certain temps, je déambule en compagnie de deux dames âgées, bavardes et passablement désagréables qui, manifestement, se soucient plus de leurs petits racontars que de ma modeste personne qu’elles dérangent pourtant. Chez l’être humain, la manie de parler, cette logorrhée qu’il est incapable de maîtriser, est détestable, détestable et incurable. À un moment, je pense : Mais pendez-vous, les vieilles ! mais je ne le dis pas à haute voix ou alors elles ne sont déjà plus là pour l’entendre, dans la pièce où sont exposées les plaques gravées des eaux-fortes d’Alechinsky qui illustrent le Traité des excitants modernes. Après qu’elles sont parties, je prends conscience de l’existence d’un film de Pierre Coulibeuf, diffusé en boucle, qui s’intitule Divertissement à la maison de Balzac (1989). On y voit des gens descendre l’escalier par lequel on ne pénètre plus dans le jardin de la maison, entrer dans la maison, y passer un moment, et puis une jeune femme (ensuite, j’apprendrai en cherchant son nom qu’il s’agit de Sibylle Grimbert) qui déambule, et puis un jeune homme qui déambule et qui lit, et puis Michel Butor qui déambule un livre à la main, et puis Pierre Alechinsky dans son atelier qui, après avoir tiré une eau-forte, de gestes souples et précis, asiatiques, en révèle les contours à l’aquarelle. Film étrange et beau, c’est tout ce que je trouve à en dire, devant lequel je reste médusé parce que le son n’est pas assez fort pour entendre les extraits du texte lus et que je dois me résoudre à lire les sous-titres en anglais pour entendre cette histoire des trois condamnés à mort dont la peine fut commuée l’un à boire pour tout aliment du chocolat, l’autre du café, le troisième du thé, et comment le premier mourut au bout de huit mois et l’état de son corps, et comment le second mourut au bout de deux ans et l’état de son corps, et comment le troisième mourut au bout de trois ans et l’état de son corps, d’une transparence telle qu’on pouvait lire le Times à travers.
13.10.22
Comment tenir ensemble tous les bouts de la chose ? Comme si on le pouvait seulement. Du réel, à vrai dire, à l’essayer du moins, peut-être n’y a-t-il que des parcelles, ensembles suffisamment homogènes pour qu’on puisse leur trouver quelque sens, leur en inventer un s’il le faut, mais rien au-delà qui les relie entre eux, forment quelque totalité. Pas des morceaux, pas des fragments — qui supposent toujours un tout absent auquel ils se réfèrent pourtant, mais en vain —, non, des parcelles. Nous manquera-t-il donc toujours quelque chose ? L’absence de totalité signifie-t-elle notre impuissance ? Exprime-t-il notre faillite, incapacité caractéristique — naturelle, oserait-on, si l’on ne craignait pas quelque reproche d’obsolescence — à saisir la chose ? À la place de la chose, n’avons-nous pas mis qu’objets, produits en série issus de notre industrie de l’être ? L’industrie n’a pas pas seulement rendu obsolète la main de l’être humain, elle a annulé l’être même. Ou, pour reposer la question : faut-il donc qu’il nous manque toujours quelque chose ? Nostalgie ou surproduction, il y a toujours quelque chose en moins que ne remplace pas quelque chose en trop. C’est vrai que l’on ne sait plus où donner de la tête. Et pourtant, nous avons la tête vide. Rien ne colle — tout se juxtapose. C’est-à-dire que même l’explication ultime de la nature de la nature ne répondrait pas à la question non moins ultime de savoir ce que je fais là. Mais qu’est-ce que je fais là ? Au royaume de l’être, sommes-nous les seuls sujets qui puissions connaître pareil sentiment ? Dès lors, ce qui ferait de nous — et par nous, j’entends quelque chose comme l’espèce — des êtres à part, ce serait moins un lot de propriétés spéciales, d’aptitudes uniques, que la théorie interminable de nos perplexités. Nous sommes là, là où nous avons toujours été, avec nos yeux tout ronds ouverts sur l’univers, et nous ne comprenons rien. Perplexes parcelles. Quand les sirènes mécaniques déchirent le boulevard et me transpercent, c’est toujours la même voix qui répond à mon étonnement : Bus 28 Direction Porte de Clichy. Mécanique infatigable. Sauf que, comme nous, elle peut être à court d’énergie. Oui, mais la machine, peut-elle être perplexe ? Dans un univers parfaitement ordonné, nous serions les machines inventées par Dieu pour exprimer la perplexité que lui inspire sa création. Sauf qu’on invente pas de machines pour cela, mais pour tout exaucer. Piètre fantasme. Comment se fait-il que je sois toujours aussi étonné ? Cela, je crois, je ne parviens pas à me l’expliquer.
12.10.22
Faut-il attendre d’être complètement défiguré ou est-il préférable de mourir avant, histoire de sauver la face ? Avec ou sans jeu de mots de mauvais goût, — je préfère ne pas choisir, tout laisser dans une manière d’indétermination qui n’est toutefois pas exactement salvatrice, mais franchement hypocrite. En vérité, le doute n’est pas permis. M’observant dans le reflet du miroir de la salle de bains (— Mais pourquoi, mon Dieu, pourquoi ? — Eh bien, c’est cela, la vanité, mon fils.), je me suis aperçu que la jonction avait été faite entre la cicatrice qui est là, depuis l’enfance, sous mon œil droit et les rides qui le cernent en sorte qu’une profonde balafre souligne désormais la noirceur de mon âge avancé — de plus en plus avancé. Le suis-je moi ? Oh, vers la mort, cela ne fait guère de doute. Et le pire, je m’en suis rendu compte, c’est que je ne sais pas depuis combien de temps la jonction a été faite. Il se peut fort bien que je ne m’en aperçoive qu’aujourd’hui, mais qu’elle, la balafre, soit là depuis des semaines, voire des mois. À mort les miroirs. Dans « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius », le conte de Borges, Adolfo Bioy Casares rappelle au narrateur que, pour l’un des hérésiarques d’Uqbar, les miroirs et la copulation sont abominables parce qu’ils augmentent le nombre des êtres humains. N’étant pas d’humeur grivoise, je ne dirai rien de la copulation, mais il est certain que, si les miroirs sont abominables, c’est parce qu’ils augmentent le nombre des rides. Et les révèlent aux pauvres mortels que nous sommes. Mortels certes, mais fragiles ; fragiles et vaniteux. Devrais-je alors briser tous les miroirs que je rencontre pour mettre un terme à cette affreuse prolifération ? Ne serait-il pas plus économique, et moins dangereux, de ne plus se regarder dedans ? Pourtant, purs reflets de la réalité telle qu’elle est, si misérable, si détestable qu’elle soit, les miroirs sont innocents — tout comme le temps. Il n’y a que nous qui sommes coupables, coupables de nous vouloir admirer. N’est-il pas heureux, au contraire, de regarder les choses telles qu’elles sont, sans fard, d’ouvrir les yeux sur les illusions que nous entretenons au sujet de nous-mêmes, illusions que nous entretenons par là même aux yeux des autres ? Il n’est pas heureux de vieillir, pas plus qu’il n’est heureux de mourir, ce n’est pas ce que je veux dire, c’est tout bêtement inévitable, rien d’autre, mais il est heureux en revanche de n’être pas la dupe de l’image mensongère que l’on se fabrique pour échapper à soi-même et falsifier la réalité.
11.10.22
Pourquoi est-ce que je m’entête à écrire des choses qui ne seront pas publiées ? Pour le plaisir que je prends à les écrire, sans doute, et que je retrouve, les ayant écrites, à les lire, à les corriger, à les parfaire. Comme cet article dont je ne veux mots dire car, s’il n’est pas publié, il disparaîtra dans les archives de mon œuvre mort-née à laquelle quelqu’un ne se consacrera sans doute pas après ma mort. Le malheur dans l’affaire des choses que j’écris et qui ne seront probablement pas publiées, c’est que je crois en ce que je dis et que, me semble-t-il, le monde se porterait mieux s’il les lisait. Mais peut-être est-ce une illusion, entretenue par le fait indiscutable que les choses que j’écris, ou leur immense majorité du moins, le fait indiscutable que les choses que j’écris ne sont pas publiées. D’autant que l’on a bien vu que les choses par moi écrites et qui ont été publiées n’ont rien changé au monde ou alors pas grand-chose, si peu, de fait, qu’on ne s’aperçoit pas du changement, et peut-être est-il inexistant, en effet, oui, sans effet. Mais alors pourquoi continuer ? Ne serait-ce que pour le plaisir que j’ai évoqué à l’instant, je devrais dire : les plaisirs, ne serait-ce que pour les plaisirs évoquées à l’instant, cela en vaudrait la peine. Je viens de relire une nouvelle fois cet article que j’ai écrit à haute voix. Pourquoi est-ce que je m’entête à écrire des choses qui ne seront pas publiées ? Sans doute parce que, si je ne m’entêtais pas à écrire des choses qui ne sont pas publiées, je n’écrirais rien du tout. Parfois, je me demande ce que cela fait que de vivre dans la peau d’un auteur qui est l’objet du désir du milieu littéraire, des lecteurs, des médias, etc., mais je n’arrive pas à me le représenter. Moins à cause de l’étrangeté du monde dans lequel vit cet autre que moi, et qui est le même monde que celui dans lequel je vis, tout le problème est là, qu’en raison du fait que je ne veux pas vivre la vie d’un autre que moi, ou alors la vie de cet autre que je deviens. Ce qui m’intéresse, c’est le sillon que je creuse, pour ainsi dire, pas les sillons que les autres creusent. Si le sillon que les autres creusent leur vaut succès, exposition médiatique, prix, tant mieux pour eux, mais cela n’excite pas mon désir de faire ce qu’ils font pour obtenir succès, exposition médiatique, prix, — je veux faire ce que je fais. C’est le seul critère d’évaluation que je connaisse et reconnaisse. Aussi, même si cet article ne devait pas être publié, il aura existé, il aura exprimé ce que je pensais de l’objet qui est son sujet ou peut-être moins de l’objet qui est son sujet que du contexte, disons mieux : du monde, du monde dans lequel l’objet qui est son sujet est rendu possible. Et le fait qu’il existe un monde dans lequel l’objet qui est le sujet de l’article que j’ai écrit est rendu possible est une raison suffisante pour changer ce monde.
10.10.22
Du riz et des carottes bouillies, deux tranches de pain grillé et une compote pomme fraise composent un parfait menu de pénitent — un peu trop copieux, même. Mais qu’ai-je à expier ? Le simple fait d’être, probablement. Non loin d’ici, j’entends des jeunes crier. Je vais à la fenêtre, les cherche du regard, les vois. Ils se tiennent appuyés contre ces espèces de palissades de chantier qui délimitent une zone de sécurité autour d’un endroit qui semble présenter un danger. Des mois que c’est là, où s’entassent toutes les ordures qu’on peut aisément imaginer, et donc ces jeunes pour qui cette zone devient le domicile de leur petit club de garçons. Ils sont tous pareils, habillés pareils, coiffés pareils, une même gestuelle pour tous, et cette façon de hurler pour affirmer son appartenance à la tribu. Le chef, est-ce celui qui crie le plus fort ? Je ne devrais pas faire ce genre de descriptions, mais tant pis, c’est la vérité. Quand je trouve les gens trop laids, je me demande toujours si je ne le suis pas moi aussi. Si je me croisais dans la rue, me trouverais-je repoussant ? Ce n’est pas impossible, avec tous mes kilos en trop dont je n’ai pas le courage de me débarrasser, pas la patience, pas la détermination. Tous ces manques face à l’excès révèlent plus que je ne le voudrais ce qu’il en est de ma nature profonde. Là-contre, au niveau -1 du Bon marché, j’essaie une veste dont je sais que je ne l’achèterai pas, me disant simplement que, quand j’aurai perdu les kilos en trop qui m’enrobent, je pourrai m’abandonner à ce plaisir suave et incomparable que procure le beau vêtement. En attendant, pas d’achat, rien. Autre forme de pénitence, forcément. Sera-t-elle efficace ? Comment le saurais-je ? Il faudrait que je sois parvenu au bout éventuel du processus pour le savoir. En attendant, au nom de mes impérieuses raisons esthétiques, il va falloir que je me prive, que je m’ordonne à moi-même la privation, que je me force à manquer pour lutter contre l’excès.
9.10.22
Est-ce que tous les neuf octobre j’écris un poème ? C’est possible, oui. Mais étions-nous le neuf ou le huit à l’heure à laquelle, avant de me coucher, la nuit dernière, j’ai écrit le poème que je viens de relire ? Peut-être, étions-nous le huit, c’est possible, oui. Je viens de le relire et je ne l’ai pas trouvé très bon. Mais je vais le copier quand même, ici, parce que j’ai dit que je ne cacherai rien. Rien ne m’oblige à montrer, ce n’est pas ce que je veux dire, rien, si ce n’est moi-même, mais c’est ce que je souhaite faire pour montrer quelque chose qui n’est pas le poème, mais plutôt, je crois, le geste même de montrer. Montrer le geste de montrer. Pas évident. Si on voulait le faire avec les doigts, par exemple, on n’y parviendrait pas, on ferait des signes incompréhensibles avec les index, on n’apprendrait à personne qui ne connaitrait pas le geste de montrer, comment on fait pour montrer avec les doigts, à faire le geste de montrer, à montrer avec les doigts. Parfois, le boulevard est étonnamment calme et puis, la sirène d’un véhicule de police ou d’une ambulance vient rompre ce fragile équilibre de paix, ou alors c’est un cri, comme à l’instant. Ou est-ce quelqu’un qui éternue très fort ? Peut-être est-ce quelqu’un qui crie en faisant un bruit semblable à celui de quelqu’un qui éternuerait très fort, c’est possible, oui. Quoi qu’il en soit, je suis déçu parce que mon commentaire à propos d’un article écrit par la spécialiste du cul des médias a été rejeté par la personne qui modère les commentaires du Monde. Pourtant, comme l’a attesté Nelly, mon commentaire d’hier à propos de la psychanalyste et de la pénurie d’énergie, était très drôle. Mais ce matin, ce n’est pas passé, peut-être parce que je disais qu’affirmer comme le faisait la spécialiste du cul des médias qu’il fallait que la honte change de camp en matière de sexualité, ça me faisait penser à ces slogans du FN à propos de la délinquance qui disent qu’il faut que la peur change de camp et qu’en fait, tout en croyant être de gauche, tout en le prétendant, on pouvait s’avérer de droite, parce qu’on a les mêmes réflexes mentaux que les partisans de l’extrême-droite, peut-être. Mais ce que je disais n’était pas absurde, je crois, ce n’est pas absurde, en effet, je crois, de dire que, s’il ne faut pas que les femmes aient honte de leur sexualité, il ne faut pas non plus que les hommes aient honte de leur sexualité, qu’on devrait parvenir à un monde où personne n’aurait à avoir honte de sa sexualité parce que la sexualité serait enfin épanouie et démocratique. Sauf que ça n’a pas plu à la personne qui modère les commentaires du Monde, c’est dommage, mais ce n’est pas si grave que l’importance que je semble donner à la chose, en fait, que ce commentaire soit refusé a même un mérite : me permettre de prendre conscience qu’il faut que j’arrête de poster des commentaires sur les articles du Monde. Ce n’est pas la première que je m’en fais la remarque, mais parfois j’ai l’impression que je ne peux pas m’en empêcher, c’est comme une sorte de drogue, une drogue stupide, mais une drogue quand même, la drogue de l’imbécile que je suis. Fait les devoirs avec Daphné, ce matin, dont je puis dire que, malgré son année d’avance, elle travaille bien. Une douce lumière d’automne baigne l’air à ma fenêtre. Et mon poème ? J’ai failli l’oublier. Le voici :
la vie boite
et comme moi
la vie souffre
et comme moi
la vie a les pieds qui gonflent
(et comme œdipe)
et comme œdipe
la vie pense et vit et existe
et comme moi
la vie continue malgré tout
et malgré tout et
malgré la haine et
malgré la mort et
malgré la vie même
la vie vit et
comme moi
parfois la vie pense à autre chose
mais je ne sais pas quoi.
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