Je me suis mis à écrire comme un imbécile et je n’ai rien compris. Ce que je veux, je ne l’ai pas, alors je suis obligé de faire des choses que je ne veux pas faire, de chercher à faire des choses que je n’ai pas envie de faire parce qu’il faut bien faire quelque chose, exister, je crois que j’en ai déjà parlé hier, parce qu’il faut penser à l’avenir, ajouterai-je aujourd’hui, à ce qu’il pourrait se passer, voire à la retraite, oui, tiens, soyons fous, et toi alors, qu’est-ce que tu fais en ce moment, Jérôme ? Rien. Je t’emmerde. Hier, Nelly m’a dit quelque chose à propos du fait d’aller chercher Daphné à l’école à 16h30 tous les jours et je me suis dit : Mais moi, ça me plaît d’aller chercher Daphné à l’école, et j’ai commencé à me demander ce que je ressentirais si je passais moins de temps avec elle, si nous ne faisions pas les devoirs ensemble, le soir, ce que j’ai pris l’habitude de faire, et que j’aime tout particulièrement, je m’en aperçois. Comme je ne suis pas comme tout le monde, j’ai le sentiment que tout le monde me déteste. Peut-être que j’exagère, mais ce n’est pas la question, je ne parle pas d’une éventuelle réalité objective, je parle de mon sentiment. Le fait que j’aime passer du temps avec ma fille (j’ai conscience que cela ne durera pas éternellement, je ne suis pas un imbécile), est-ce que cela fait de moi quelqu’un de moins intéressant que les autres ? Dis-le mieux. Le fait que j’aime passer du temps avec ma fille, est-ce que cela fait de moi un écrivain moins intéressant que les autres ? La réponse est oui. En allant prendre le métro mardi soir, j’ai vu cette immense affiche qui faisait la promotion d’une écrivaine qui passe la nuit au musée et écrit qu’elle a passé la nuit au musée dans un livre qui se vend à la rentrée littéraire ensuite. J’ai l’impression que la photographie est la même depuis dix ans, mais non, c’est simplement qu’elle fait toujours la même tête, c’est sa tête d’autrice, pour qu’on la reconnaisse. Elle fait toujours la même tête, raconte toujours la même chose. C’est un métier. Ça ne s’improvise pas. Moi, quand j’écris, j’improvise presque toujours. La plupart du temps, je n’ai absolument aucune idée de ce que je vais écrire, un sentiment, une affirmation, un doute, une angoisse, une peine, un désir, tout un tas de choses, oui, mais rien à écrire. Et souvent, c’est ainsi, dans cette absence, dans le rien à écrire, que ce qu’il y a de plus vivant, de plus beau, de plus fort, de plus profond dans l’écriture se produit. Face au vide, au néant, mais littéralement, face au retrait de la chose, quelque chose se produit qui est de la nature de l’écriture. Mais pourquoi est-ce que je dis cela ? Je ne sais pas, mais je ne me vois pas, moi, écrire à la commande, comme ça, passe la nuit au musée et fais un livre, ça sort à la rentrée, grosse promo, affiches dans le métro. Ça tombe bien, tu me diras, on ne me le propose pas. D’où vient le rapport que je voyais il y a quelques instants avec ce que j’étais en train de dire ? L’affiche — que je n’ai pas vue dans la métro, mais dans la rue avant d’aller prendre le métro — l’affiche est une vanité. Tout le contraire du temps que je passe avec ma fille. Mais personne ne voit le memento mori dans l’affiche, tout le monde voit la célébrité, l’argent, les émissions de télé, personne ne voit la vanité dans l’affiche parce que tout le monde veut se convaincre que c’est cela, le monde social qui légitime cela, qui permet d’accéder à l’éternité. Oblivio mori, disent les instants que je passe avec ma fille, l’attente devant le portail, la question sur la journée passée, le goûter, les devoirs, non que la mort disparaisse, soit annulée, avec eux, avec elle, non qu’on accède par eux à la vie éternelle, par eux, par elle, ce n’est pas l’enjeu. « Que restera-t-il de nous quand nous serons morts ? », cette question-là, je la rature nonchalamment, me libérant par là même de toute vanité, de tout espoir de survivre, de demeurer.
28.9.22
À la voix dans ma tête qui n’arrête pas de me dire d’écrire, je réponds que je n’ai pas envie. Qu’est-ce que ça m’a apporté, rapporté, d’écrire ? Je suis certain d’avoir déjà écrit ces phrases, ou d’en avoir écrit de semblables, qui veulent dire exactement la même chose. Trop souvent. C’est désespérant. Pourtant, la journée n’avait pas trop mal commencé, mais tout ce que tu commences s’effondre avec la rigueur d’un système conçu pour. D’ailleurs, peut-être y a-t-il un système conçu exactement pour cela, mon échec. La possibilité peut-elle en être exclue a priori ? Je ne crois pas. Et qui voudrait bien se livrer à un examen a posteriori. Mais un examen de quoi ? Un examen de moi ? La plaisanterie. Je serai bien mieux sans rien, comme la semaine dernière, sans téléphone ni carte bleue, ni rien du tout, d’ailleurs, les mains dans les poches, tout simplement. Mais on ne peut pas vivre les mains dans les poches. Quelle tristesse. Est-ce à dire que je suis condamné à faire ? Est-ce à dire que je suis condamné à obéir à la voix dans ma tête qui m’ordonne d’écrire, d’écrire c’est-à-dire de faire, de faire c’est-à-dire de sortir les mains de mes poches et d’agir ? Quelle tristesse. C’est tellement mieux quand les choses se passent comme hier, quand une histoire vient toute seule, quand je n’ai pas d’efforts à fournir. Les efforts, c’est la mort. Persévérer dans son être ; la plaisanterie. As-tu seulement vu la tête de l’être ? Partout des gens font des choses, me reprochent de ne pas faire des choses, m’incitent à faire des choses, m’obligent à faire des choses. As-tu seulement vu la tête des choses ? Les choses, l’être, tout cela est de trop. Même quand on se dit qu’il faut faire moins (la société de « la sobriété »), tout le monde se demande comment faire et donc tout le monde fait plus. Trop, pas sobre du tout. Pour l’être, pourtant, sobre, il faudrait se contenter de passer un peu plus de temps les mains dans les poches, sans téléphone ni carte bleue ni rien. Ou alors faire de la musique, mais seulement par amitié, pas pour remplir des salles, des stades, vendre des disques, écouler des fichiers, que sais-je ? Mon Dieu, quelle époque, quel monde, quelle vie ; suis-je si naïf, si imbécile qu’il me semble que je le sois, si je demande pourquoi ? Même moi, j’ai une voix dans ma tête qui me crie : écris ! et que je n’arrive pas à faire taire. Qui est-ce ? Qui est-elle sinon la voix de mon époque, la voix du monde, la voix des choses, la voix de l’être. Mais tais-toi, tais-toi enfin, laisse-moi vivre.
27.9.22
Cette nuit, mon rêve érotique a été interrompu par un message publicitaire m’invitant à une plus grande sobriété énergétique. « Avez-vous pensé à débrancher le wifi ? », me demandait en souriant l’instance castratrice à l’œuvre pendant mon sommeil qui avait emprunté les traits d’Hugo Clément dont j’avais entendu parler pendant la journée. Pourtant, mon esprit avait bien fait les choses : la fille était toute de noir vêtue, elle portait une robe moulante, des bas et d’émoustillants escarpins. Elle était peut-être un peu grosse, je ne dis pas, et je crois d’ailleurs que je m’en suis fait la réflexion pendant que je rêvais, mais on ne va tout de même pas reprocher à mon inconscient de n’être pas grossophobe. Et puis, ce n’était pas cela que me reprochait l’ayatollah anémié de l’environnement, non, mais de ne pas avoir débranché le wifi. J’ai eu envie de lui coller mon poing dans la gueule en gueulant : « Non mais tu ne crois pas que ça peut attendre, espèce de mongolien ! Tu ne vois pas que je suis occupé, là ! Qu’est-ce que tu me saoules avec ta nature pourrie, putain, crétin, va, casse-toi, mais casse-toi, putain ! » Et là bim, en plein dans le nez. Mais non. Pour une fois que je dormais bien, cela ne valait vraiment pas la peine de perdre mon sang-froid et de me réveiller. Alors. Alors, je ne sais pas, j’ai dû continuer à dormir parce que je ne me souviens plus de rien. Les souvenirs oniriques, c’est ce matin qu’ils sont venus, et ils s’arrêtent là, sur la tête d’Aldo Clément qui, comme dans un spot publicitaire, souriant comme un demeuré, me dit : « Avez-vous pensé à débrancher le wifi ? C’est bon pour la planète. » Alors, c’est vrai, je dois le dire pour être tout à fait honnête, c’est vrai que non, je n’ai pas pensé à débrancher le wifi. Même si en fait si. Quand le technicien de Solution 12 est venu nous installer le wifi, il y a quelques jours de cela, un jeune très efficace, poli, discret, tout, parfait, mais ce n’est pas le sujet, quand le technicien de Solution 12 nous a installé le wifi, je lui ai demandé si on pouvait le débrancher sans problèmes et il m’a dit oui et donc, moi, je me suis dit, tiens, ce serait bien de débrancher le wifi, le soir, quand on se couche, on n’a pas besoin du wifi, quand on dort. Donc, en fait, j’aurais dû dire à Augustin Clément, ou je ne sais plus trop comment il s’appelle, j’aurais dû lui dire à l’autre demeuré que, oui, j’avais bien pensé à débrancher le wifi, mais que j’ai oublié de le faire, ce qui signifie que, si mes actes ne sont pas moralement irréprochables, mes intentions, elles, ne sont pas de nature peccable, elles sont fondamentalement bonnes. Mais je ne le lui pas dit, pas eu la présence d’esprit. Je m’apprêtais à palper les fesses de ma dodue déesse, comment aurais-je pu imaginer qu’Arnaud Clément allait apparaître dans mon rêve pour le gâcher ? Est-ce qu’il faut tout le temps être sur ses gardes ? Il faut croire que oui. Ce monde est invivable. Mais ce n’est pas cela que je voulais dire. Non, ce que je voulais dire, c’est que cette histoire de sobriété énergétique, ça va trop loin. Je veux bien qu’on sensibilise la population, qu’on la culpabilise, même, qu’on lui fasse calculer cent fois par an son bilan carbone pour être bien sûr de bien l’humilier, pour tout dire, je suis pour, et je suis contre la voiture en ville, contre les jets privés, contre les milliardaires qui partent en voyage dans l’espace, pour le vélo, pour les AMAP, pour la randonnée, pour la permaculture, pour les fleuristes qui vendent des fleurs de plein champ qui ont l’air déjà l’air fané quand on les offre, oui je suis pour à 100%, mais s’introduire dans les rêves des gens, non, ça, ça va trop loin. Je suis contre. Je ne sais pas quelle start-up a mis au point la technologie qui permet d’envoyer Arnaud Viviant dans les rêves des gens pour leur faire passer des messages si bienveillants soient-ils, mais c’est une atteinte gravissime à l’intimité de ma personne. Je veux bien, et, honnêtement, je ne dis pas le contraire, je suis tout à fait disposé à le reconnaître, je veux bien admettre que mon rêve était stéréotypé, beaucoup trop genré, c’est mon côté vieux mâle blanc qui resurgit dès que la censure baisse la garde, je bande sans complexes, c’est dégueulasse, je sais, mais je n’y peux rien, c’est inconscient, je suis tout à fait disposé non seulement à le reconnaître, mais encore à faire amende honorable, c’est la moindre des choses de battre sa coulpe, je ne contrôle pas, c’est vrai, mais je peux culpabiliser, mais de là à s’introduire dans mon intimité pour me faire passer des messages, je veux dire, là, la stratégie de communication, ça va trop loin. Il faut que ça s’arrête. Et immédiatement. Laissez-moi dormir tranquille. C’est pourquoi, Madame l’Administratrice générale, je me permets de vous adresser ce courrier afin que vous respectiez désormais une trêve onirique et me laissiez rêver en paix.
26.9.22
« Un jour, je pourrai me reposer » n’est la réponse à aucune de tes questions. Premièrement, parce qu’est présupposée une distinction entre le repos et le mouvement qui ne va pas de soi, même les mots « mouvement » et « repos » devant être considérés avec la plus grande des suspicions. Ils présupposent tous deux une identité introuvable. Deuxièmement, parce que cette phrase, tu ne te la dis jamais que lorsque tu te penses en mouvement tandis que, quand tu te penses au repos, tu penses à te mettre en mouvement, en sorte que tu n’es jamais où tu te sens être, toujours là où tu te projettes, faute d’imaginer quelque chose de mieux. Troisièmement, tu supposes, ce faisant, qu’un jour toutes les questions auront reçu une réponse, comme si l’état actuel du monde était son état définitif, car s’il ne l’est pas, contrairement à ce que tu supposes, des événements toujours nouveaux se produiront charriant avec eux leur lot d’innombrables je ne sais pas, des doutes, des questions, des problèmes, de l’incertitude, de l’indétermination, de la vie, en bref. Car, quatrièmement, et peut-être est-ce le dernièrement, ce que tu t’imagines quand tu t’imagines qu’un jour tu trouveras le repos, c’est une mort sans mort. Peut-être que la vie et la mort ne sont pas si strictement opposées que nous n’avons appris à l’admettre, mais vider la chose de sa substance et continuer de l’appeler cette chose, c’est perdre le sens de parler. Nombreux qui veulent te faire perdre le sens de parler. Par bienveillance, dit-on ; pour prendre le pouvoir, faut-il comprendre. Quand je dis qu’il faut en finir avec le pouvoir, je ne dis pas qu’il faut trouver le repos, mais qu’il faut inventer une autre façon de penser le monde et d’y agir. La paix, conçue comme non-guerre, maintient les conditions de la guerre qu’elle suspend temporairement. Ni paix ni guerre, ni mouvement ni repos : autrement le monde.
25.9.22
Que ce que je fais n’intéresse personne ne m’encourage pas à continuer, non, mais est-ce que ça me décourage ? Je ne sais pas. J’y pense un instant en voyant cette annonce d’une rencontre où deux types sont invités à parler de leur pratique du journal. J’y pense un instant, et puis je pense à autre chose, mais à quoi ? Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr de savoir. À rien, sans doute. En attendant M., j’écoute For Philip Guston de Morton Feldman. Sur Spotify, la première partie de la pièce compte un peu plus de 5000 écoutes, la deuxième 2500, et puis on descend comme ça petit à petit jusqu’à 1000 environ, et puis à plus aucune écoute du tout (on passe de 1000 environ à rien du tout). C’est comme ça. Il n’y a même pas écrit « 0 » à côté de « For Philip Guston (1984): Part 9 », il n’y a plus de chiffres du tout. Cette absence de chiffres d’écoute, je la trouve belle, parce que, grâce à elle, on oublie totalement que, pour certaines personnes, les chiffres, c’est tout ce qui compte, on oublie complètement que des cerveaux détraqués ont mis au point des algorithmes pour compter le nombre des écoutes. Évidemment, c’est là-dessus que se fonde toute notre pensée de l’intelligence, une machine qui compte ce qui intéresse les êtres humains et fabrique à partir de ce décompte des choses qui intéressent les êtres humains. Est-ce que j’aimerais être invité à parler avec d’autres personnes de ma pratique du journal ? Je ne sais pas. Peut-être que ça dépendrait des personnes qui lanceraient l’invitation, de celles avec qui je serais invité à parler, de tout un ensemble de choses. Mais en fait, la question ne se pose pas. Personne ne m’invite à parler de quoi que ce soit. Alors quoi ? Alors, je parle tout seul. Est-ce que c’est bien comme ça ? Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr de savoir. Dans les nombreuses pages de lui que j’ai traduites, et qui n’ont intéressé à peu près personne, Morton Feldman dit que si plus de cent personnes s’intéressent à ta musique, tu es commercial. Mais « commercial » en quel sens ? Je crois au sens de « vendu ». Ça fait beaucoup de vendus, non ? Oui, mais ce n’est pas la question. Mais quelle est la question ? Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr de savoir. Si je devais parler de ce journal à des gens qui s’intéresseraient à ma pratique de lui, je dirais qu’une des choses que j’aime dans ce journal, une des choses qui font que, même si presque personne ne le lit, je continue de l’écrire et de le mettre en ligne chaque jour, une des choses que j’aime dans ce journal, c’est que j’y écris comme si je pensais tout haut, ce qui n’exclut pas la réflexion, la correction, mais toujours à l’origine ou à un moment de l’écriture, il y a cette sensation de me parler à voix haute, de parler à tout le monde à voix haute, de penser en écrivant, d’écrire en pensant, dans ce dispositif minimal, réduit au plus simple appareil de presque rien, je pense, j’écris comme je respire, et c’est très bien comme cela.
24.9.22
Indétermination absolue. Les touristes qui se photographient dans le jardin, sourient-ils ou bien grimacent-ils, éblouis par le soleil qui perce à grand peine l’épais voile des nuages ? Je les regarde sans m’arrêter. Flânant, les mots les plus étranges parviennent à moi, m’informant que les gens parlent dans la vraie vie comme on parle à la télévision. Ils disent « en termes de ». Ils disent « impacter ». Et puis, c’est un homme, non loin de qui je me trouve bien malgré moi quelques instants de trop. Écouteurs enfoncés dans les oreilles, je crois qu’il fait semblant de parler au téléphone avec quelqu’un. Il ressasse des histoires où il est question de Juifs, de peuple élu, de mal, d’argent. Il dit que les Juifs ne sont pas intelligents, mais qu’ils sont malins, qu’ils ont de la malice. Je crois aussi qu’il parle de Bernard Arnault, qui est pourtant tout ce qu’il y a de plus catholique. Soudain, à l’entendre délirer de la sorte, je suis envahi par un sentiment de peur. Je m’arrête pour qu’il me dépasse, ce qu’il fait, et puis ralentit, donc je le rejoins. Toujours le même sentiment : j’ai peur qu’il me tue. S’est-il rendu compte que je l’entendais délirer ? Est-ce que cette conviction l’incite à aller plus loin encore dans son délire ? Parlant de plus en plus fort, il dit : « Peuple élu, mais pour moi, t’es élu de rien du tout ! » Mais pourquoi, pourquoi faut-il que j’écoute les conversations des autres ? Elles ne me regardent pas. Mais je ne les écoute pas, je suis là et ce sont elles, qui viennent à moi. Finalement, il prend une autre direction que la mienne. Du coin de l’œil, je m’assure qu’il disparaisse effectivement. Me sens rassuré. Traversant le jardin dans l’autre sens, un bruit grave et puissant mais lointain m’assourdit : est-ce la fin du monde ? Probablement pas, rien qu’une manifestation qui se prépare ou se déroule, je ne sais pas. Je découvre l’existence d’un calendrier des manifestations parisiennes (en fait, plusieurs sites internet les recensent) à la lecture duquel je procède. À la date du dimanche 25 septembre 2022, on peut lire : « À notre connaissance, aucune grande manifestation n’est prévue à Paris ce jour. » Un événement en soi. Épiphanies assistées par ordinateur. Artifices de l’intelligence. Ces deux derniers fragments de phrases, je ne les ai pas écrits dans le petit cahier noir que j’avais dans la poche de ma veste et où, néanmoins, j’avais envie de les écrire. À la place, j’ai humé l’odeur de mon crayon. Agréable. Le ciel s’assombrit. J’hésite et puis me lève pour allumer la lumière. Je me sens calme. Depuis que mon téléphone est tombé en panne, il y a quelques jours de cela (il me semble que c’était il y a très longtemps mais en fait, c’était avant-hier à peine), je fais parfois le geste de m’en saisir pour prendre une photographie, faire une recherche sur internet. Comme une sorte de membre fantôme. Et pense : mon Dieu, que l’histoire est triste.
23.9.22
De mes yeux las, je considère les diverses choses sur lesquelles ils se posent. Un jeune homme épanoui, des employés maltraités et le ciel légèrement gris n’ont rien à voir entre eux, non, mais c’est ainsi, dans cette absence d’ordre établi, que la réalité se présente à moi. « Qu’en faire ? », me dis-je. « Mais rien », voilà la seule réponse que je parvienne à trouver. Pendant un certain temps, je n’ai pas chronométré, j’en ai cherché une autre, qui serait plus satisfaisante à mon goût. Et puis, voyant l’heure qui avançait, et moi, qui demeurais immobile face à l’ordre non établi de la réalité, je me suis contenté d’elle. J’ai repéré l’endroit où, dans l’absence d’ordre de l’appartement, j’avais posé mon cahier au bison rouge la veille, je me suis levé pour aller le chercher et, contrairement à hier — je n’en avais pas eu le temps —, j’ai écrit les dix-sept lignes de mon poème. « Je n’en avais pas eu le temps » : je me dois une brève explication au sujet de cette incise. Du temps, oui, en vérité, il y en avait, mais de la disponibilité, non. Hier, du temps s’est écoulé sans que je parvienne réellement à m’en saisir. Est-ce la raison pour laquelle j’ai si bien dormi cette nuit ? Pourtant, le bruit est le même. Tout est le même. Et je n’ai même pas eu besoin de pivoter dans mon lit, les pieds à la place de la tête et réciproquement. Faut-il donc renoncer au temps ? Renoncer à avoir la main sur lui ? Renoncer à la maîtrise, au contrôle ? Incarner le désêtre ? Peut-être. Il me semble que je n’ai pas envie de répondre à ces questions. Les points qui les posent, les indiquent, enveloppent des suspensions, — on n’est pas obligé de toujours parvenir à un terme, ni même de le chercher. La fin viendra bien assez tôt d’elle-même pourquoi sans cesse chercher à l’anticiper, s’enfermer dans le définitif ? Chaque époque se fabrique de certitudes pour se persuader qu’elle ne passera pas, qu’une autre ne viendra pas qui l’ensevelira sous la poussière de l’histoire. Et pourtant, n’est-ce pas toujours ce qu’il se produit ? Ne pourrions-nous pas, dès lors, apprendre à nous en passer ? Nous libérer du définitif ? Posant ces nouvelles questions, je pense encore une fois au suicide de Walter Benjamin mais, de peur de dire n’importe quoi, préfère garder le silence.
22.9.22
Le compostage humain n’est qu’une étape de plus dans la normalisation d’Auschwitz : son universalisation. Ce que l’être humain a perdu avec Auschwitz, c’est sa dignité. Par là, je n’entends pas seulement que ce sont les bourreaux qui ont perdu leur dignité en privant les victimes de toute la leur, mais surtout que c’est l’espèce humaine en tant que telle qui l’a perdue, qui a cessé d’être à part symboliquement dans la nature. Il conviendrait ainsi de dire qu’avec Auschwitz, l’être humain a perdu toute dimension symbolique. Comme les images que les lecteurs de Primo Levi ont en tête après avoir lu Se questo è un uomo, ce n’est plus que le spectre sans épaisseur du charnier. L’être humain est devenu du bétail comme un autre, un fonds qu’on peut exploiter totalement. Même la mort n’est pas en mesure d’arrêter l’exploitation de l’être humain. Avec obstination, nous poursuivons l’œuvre de destruction d’Auschwitz. Auschwitz, ainsi, ce n’est pas le nom d’un événement historique comme « la bataille d’Azincourt » ou « la prise de la Bastille », c’est une époque, c’est notre époque. Loin de se contenter de marquer une fin, d’indiquer une limite, la limite extrême de la raison qui se retourne contre elle-même, s’autodétruit — pour résumer en une phrase la thèse d’Adorno et Horkheimer —, Auschwitz est un moment inaugural, le début d’une époque. L’être humain n’ayant pas plus de valeur que le reste de l’univers, c’est-à-dire : aucune valeur, on peut en faire n’importe quoi, du savon comme du compost. L’être humain n’ayant plus ni nature ni valeur, on peut en disposer à l’infini. Rien n’est en mesure de le sauver de l’exploitation totale à laquelle il est livré. Tous les principes peuvent justifier cette exploitation parce qu’Auschwitz a détruit la possibilité de tout principe : comment avoir foi en une espèce qui se livre, avec un tel esprit de système, à des actes d’une telle barbarie ? De toutes les espèces, l’espèce humaine, et notamment sa branche occidentale, est la pire de toute. Raison suffisante de lui donner ce qu’elle mérite : l’asservissement le plus total, l’avilissement sans retenue. Le compostage humain au nom du respect de l’environnement, à côté duquel les scènes de barbarie de Salò de Pasolini ont quelque chose d’idyllique, assigne à l’être humain la place la plus basse dans l’échelle de l’univers. Il faut s’humilier, se traiter avec la plus grande absence de respect, s’avilir au possible, s’empiffrer, jouir à s’en tuer, se consommer jusqu’à l’ultime ressource de la dépouille. Rien ne doit résister à l’impératif de consommation : tout doit être utilisé. La protection de l’environnement, comme jadis la pureté de la race, sert de prétexte à cet utilitarisme total. Qui, face à cet impératif moral suprême, osera encore demander qu’on le traite avec le respect qu’on doit à une fin en soi ? Dans un monde de purs moyens où tout doit servir à la production, où tout doit permettre la consommation, plus rien, pas même le sol où mon cadavre est enterré, plus rien ne saurait être sacré. Et quand viendra le moment de nous épuiser enfin, le dernier des messies dira : Compostons-nous les uns les autres.
21.9.22
Tous les jours, mes dix-sept lignes sont la seule réponse en laquelle je crois à la précarité de l’existence. Pourtant, dans l’habitacle, hier au soir, faussement protégés par la lumière intermittente des feux de détresse de l’automobile, G. et moi trouvons des raisons de faire ce que nous faisons quelques instants de plus. Quelques instants de plus, au moins. Même si nos familles réprouvent nos choix, ces choix sont les nôtres en ce sens que nous nous définissons par eux, nous devenons les personnes que nous voulons être (ou espérons devenir) en les faisant, en nous y tenant, en les vivant. Aussi, quant à moi, me semble-t-il, revenant vivre à Paris à l’âge quarante-cinq ans afin de refermer cette parenthèse désenchantée qui nous aura tenu éloignés de nos choix et de nos désirs pendant presque cinq ans, il n’est ni trop tôt ni trop tard pour m’émanciper enfin. Et ce que les autres pensent ou ne pensent pas, cela ne peut pas, cela ne doit pas importer. Pourtant, toujours aussi difficile de m’endormir. Quand je suis sur le point de basculer, j’ai l’impression qu’une partie de moi-même, s’en apercevant, m’alerte de l’imminence du sommeil et m’interdit l’accès. La même partie qui, guettant ce qui pourrait troubler mon calme, attire mon attention dessus alors que je ne m’en souciais pas, faisant dès lors que je m’en soucie, et ne m’endors pas. Crise de nerfs. Finalement, je change le sens de mon orientation, les pieds à la place de la tête, et inversement, dans lequel je finis par trouver le sommeil. Au matin, bonne âme, Nelly me laisse dormir trois-quart d’heure de plus. Je me lève, fais deux ou trois choses et puis, sans plus attendre, vais courir, vite, plus vite en tout cas que ces derniers jours. Ai-je peur de trouver la paix ? Faut-il donc que j’atteigne systématiquement la frontière de l’épuisement ? Je ne sais pas. C’est-à-dire : je ne sais pas ce que ces questions veulent dire. Parfois, j’ai envie de dire qu’il me faut trouver l’équilibre, mais ce n’est pas une réponse, c’est une question, — l’équilibre entre quoi et quoi ?
20.9.22
Au croisement d’un faisceau de causes, comme pris au milieu des tirs croisés de ma mauvaise conscience, j’ai mal dormi cette nuit. Causes parmi lesquelles je compterai dans le désordre : l’histoire avec mon père, et plus largement le premier cercle de famille — d’aucuns diraient « de l’Enfer » — la découverte que ma carte bleue a été piratée, l’idée qui est revenue m’obséder que j’ai raté ma vie, la considération que, de toute façon, il est trop tard pour moi, que je suis trop faible, trop fatigué, trop paresseux pour faire quoi que ce soit, la pensée du suicide et l’impossibilité de l’acte du suicide, enfin, parce que j’aime trop Nelly et j’aime trop Daphné. Ne parvenant pas à justifier mon existence professionnellement, je me mets à la recherche des moyens de la justifier autrement, mais ce n’est pas le bon moment, bien sûr que non, ce n’est pas le bon moment pour les chercher. C’est le moment de dormir, mais toute pensée, tout sentiment, toute émotion semblent destinés à m’en empêcher. Au matin, m’extirpant d’un sommeil devenu profond trop tard, alors qu’il aura été superficiel toute la nuit durant, j’apprends que Nelly a aussi mal dormi que moi, pour des raisons qui sont les siennes, et alors je me dis que, peut-être, les dérèglements de nos cycles circadiens se sont synchronisés qui nous auront mutuellement empêchés de bien dormir. Qui sait comment les êtres se relient les uns aux autres ? Qui sait comment ils communiquent ? La proximité physique, la proximité sentimentale, la proximité éthique, tout cela peut-il réellement être sans effet sur les organismes que nous sommes ? Je trouve une joie simple à m’occuper de Daphné, je veux dire : une joie vraie, pas une joie imbécile, une joie authentique, même si je perds un peu trop vite patience quand nous faisons les devoirs, après le goûter. Ne pourrais-je pas me consacrer entièrement à elle ? Et m’oublier, moi, qui ne suis pas bon à grand-chose ? En toute objectivité, qu’ai-je de mieux à apporter au monde ? Quoi d’autre qu’il n’ait pas déjà refusé ? Plus tard, après que Nelly et Daphné sont parties pour l’école, je m’assois à la table d’écriture, qui est aussi la table sur laquelle nous prenons nos repas, l’autre devant être colonisée par les cartons pendant deux semaines encore, et, dans mon carnet au bison rouge, j’écris dix-sept nouvelles lignes pour mon poème, que je copie ensuite dans l’ordinateur, poème qui pourrait s’appeler, c’est en tout cas le nom que j’ai donné au fichier texte, « l’émoi intact des choses ».
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